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MAIN-D'UVRE ETRANGERE ET DIVERSITE DES COMPETENCES

De
225 pages
Que sait-on aujourd'hui du rôle joué par la main d'œuvre immigrante dans les économie européennes ? Cet ouvrage aborde la question sous un angle novateur, celui des phénomènes de qualification/déqualification qui résultent du passage - caractéristique des migrations - d'un contexte professionnel et socioculturel à un autre.
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MAIN-D'ŒUVRE ÉTRANGÈRE ET DIVERSITÉ DES COMPÉTENCES

Quelle valorisation

dans les entreprises?

L' Harmattan, 2000 ISBN: 2-7384-8887-0

@

Alain Berset, Serge-Alexandre Weygold, Olivier Crevoisier, François Hainard

MAIN-D'ŒUVRE

ÉTRANGÈRE

ET DIVERSITÉ DES COMPÉTENCES

Quelle valorisation dans les entreprises?

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y IK9

REMERCIEMENTS

En premier lieu, nous tenons tout particulièrement à remercier pour leur compréhension et leur collaboration l'ensemble des responsables d'entreprise et les travailleurs immigrants que nous avons rencontrés. S'ils n'avaient pas accepté de nous accueillir et de nous consacrer une partie de leur précieux temps, cet ouvrage n'aurait tout simplement pas vu le jour. Nos remerciements s'adressent aussi à MM. Norbert Alter, François Dubet, François Eymard-Duvemay, Renaud Sainsaulieu et Robert Salais, dont le regard critique et les suggestions ont permis d'enrichir notre travail. Nous avons également pu bénéficier des conseils de Mme Francesca Poglia Mileti, ainsi que de l'aide avisée de Mmes Suzanne Martinez et Françoise Voillat. Que toutes trois trouvent ici l'expression de notre reconnaissance.
Enfin, nous remercions le Fonds national suisse de la recherche scientifique (FNSRS) qui a financé la réalisation de nos travaux au travers du programme national de recherche «Migrations et relations

interculturelles» (PNR 39, # 4039-44882).

SOMMAIRE

1

INTR

0 D U CTI

0 N

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 7

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PROBLÉMATIQUE.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. Il

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MODÈLE

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AL Y SE

.. .. .. . . . .. .. .. . . .. .. . .. .. .. . . .. .. .. .. .. .. . .. .. .. ... 15

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CRITÈRES DE COMPÉTENCE ET INSERTION PROFESSIONNELLE VALORISATION DES COMPÉTENCES SPÉCIFIQUES ET INNOVATION CONCLUSION

53

5

155 187

6

RÉFÉREN

CES.

. . . . .. . . . . .. . .. .. . . . . . . . . .. . . . . . . . .

. . . . . . . .. . . . . . . . . .. . . . . . . . . . .. . . .. 203

1 INTRODUCTION
Alors que la grande majorité des études menées sur le travail étranger réduisent les compétences professionnelles des immigrants à leur dimension formelle, soit au niveau de formation achevée, cet ouvrage expose un modèle théorique et les résultats d'une étude empirique qui élargissent la problématique par la prise en compte de critères de compétence s'étendant au-delà des seules qualifications sanctionnées par des diplômes: expérience, mobilité, compétences linguistiques et culturelles. En s'interrogeant sur la spécificité des ressources professionnelles des immigrants et leur utilité - notamment en termes d'innovation pour le système de production de la région d'accueil, il s'agira de souligner la diversité des sources de compétences et de se pencher sur les conditions de sa valorisation dans les entreprises. La question de départ, qui est double, peut être énoncée comme suit: dans quelle mesure les travailleurs immigrants tentent-ils de faire valoir sur le marché du travailleurs éventuelles spécificités, non seulement du point de vue de leur formation, mais aussi de leur expérience, de leur mobilité, de leurs langues et de leur culture?
ces spécificités - et la diversité qui y est associée - sont-elles susceptibles d'être valorisées par les entreprises et, le cas échéant, participent-elles à l'amélioration de leur capacité d'innovation?

-

Les résultats montrent pourquoi la détention de compétences spécifiques peut, dans certains cas, être valorisée par l'entreprise et/ou le travailleur immigrant. On parlera alors de «migration qualifiante». Il est notamment décrit à quelles conditions certaines ressources culturelles et linguistiques spécifiques peuvent «basculer» de la sphère extraprofessionnelle dans la sphère professionnelle et y devenir, du fait de leur rareté relative, des compétences sinon stratégiques du moins utiles pour une entreprise. Nous analyserons les liens entre ces cas de valorisation et le processus d'adaptation entre l'immigrant et son contexte de travail d'arrivée. En effet, la capacité de l'immigrant à instrumentaliser la «différence» dont il est porteur et l'aptitude du contexte à l'intégrer et à en tirer profit dépendent du type d'insertion professionnelle sur lequel débouche ce processus d'adaptation. Ces différentes questions ont nécessité le recours à une approche interdisciplinaire, combinant le regard de la science économique et de la sociologie. La méthodologie choisie est de type qualitatif: les données proviennent, d'une part, d'entretiens semi -directifs menés auprès de travailleurs immigrants et, d'autre part, d'entretiens avec leurs supérieurs hiérarchiques. Ce matériau de base a été complété par des entretiens auprès d' «informateurs privilégiés», soit des experts extérieurs aux entreprises dans lesquelles travaillent les immigrants avec lesquels nous nous sommes entretenus. Après l'exposition de la problématique générale et des options méthodologiques (chapitre 2), le chapitre 3 présente le modèle d'analyse. Le modèle traditionnel d'adaptation «immigrant/contexte d'arrivée» y est d'abord repris, puis augmenté par diverses variables, suggérées autant par les théories et modèles existants que par les entretiens que nous avons réalisés. Cette démarche a finalement conduit à la construction d'un modèle d'adaptation dynamique. Le chapitre 4, qui donne un contenu empirique à ce modèle, est consacré à l'analyse du processus d'adaptation professionnelle entre l'immigrant et son contexte de travail selon les cinq critères de compétence retenus: mobilité, formation, expérience, langues, culture. Faisant la synthèse de ces diverses dimensions, une typologie des modes d'insertion professionnelle des immigrants est proposée en fm de chapitre. 8

Dans le chapitre 5, c'est le lien entre le type d'insertion professionnelle et la valorisation des compétences spécifiques qui est abordé. Il y est par ailleurs montré comment la mobilisation de ces compétences conduit, dans certains cas, à des innovations dans les entreprises. Enfin, le chapitre 6 résume les principaux résultats et esquisse quelques pistes de réflexion qui devraient être prises en considération dans le cadre de la réforme des politiques migratoires, plus spécialement en ce qui concerne les liens entre l'admission et l'intégration sociale des travailleurs immigrants. Il convient pour terminer de souligner que le modèle d'analyse développé ici est à considérer comme un résultat au même titre que les enseignements tirés des entretiens réalisés sur le terrain. En fin de compte, cette étude permet, d'une part, d'aborder et d'analyser les différents impacts de l'insertion professionnelle des immigrants en termes de valorisation des compétences spécifiques et d'innovation. D'autre part, en posant quelques jalons théoriques dans un champ encore peu exploré, elle contribue à l'élaboration d'un nouvel instrument permettant l'analyse des phénomènes de qualification! déqualification qu'induit le passage - caractéristique des migrations d'un contexte professionnel et socioculturel à un autre.

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2 PROBLÉMATIQUE
Les travailleurs immigrants sont aujourd'hui présents dans presque toutes les branches d'activité des économies européennes, où ils constituent souvent une fraction relativement importante des effectifs totaux. Mis à part les problèmes d'ordre social et politique qu'elle soulève (<<spectre»de l'invasion étrangère, mise en péril de la «base identitaire» et mouvements xénophobes, débats sur l'intégration, la naturalisation, l'octroi de droits politiques, le pluriculturalisme, etc.), cette évolution ne va pas sans poser des questions proprement économiques, plus précisément celle du niveau des compétences professionnelles des actifs immigrants
1

.

Selon la thèse de la «rigidification des structures»2, qui se situe à un niveau macro-économique, le faible niveau de qualification moyen de la main-d' œuvre étrangère aurait ralenti notablement la modernisation des structures économiques et, par conséquent, se serait répercuté négativement sur la capacité concurrentielle de nombreux

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Nous utiliseronstout au long du texte le terme «immigrant»commeterme généri-

que pour désigner tout individu ayant migré. En particulier, nous avons préféré ce terme à celui d' «immigré», qui renvoie d'abord à une figure sociale, et qui constitue l'un des types d'insertion professionnelle que nous avons identifiés.
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De ce point de vue, nombreuxsont ceux, dans les milieuxpolitiqueset économi-

ques, qui exigent la mise en place d'une politique d'immigration visant à faciliter la venue de travailleurs étrangers hautement qualifiés tout en diminuant les effectifs de ceux qui sont peu ou pas qualifiés (pour une discussion approfondie des effets économiques de l'immigration, voir Stalder, Frick et al., 1994).

pays d'accueil via la stagnation de la productivité. Ce raisonnement n'est certes pas faux en soi. On peut néanmoins lui reprocher une certaine superficialité, car s'il est vrai que la fluidité des structures économiques est proportionnelle au degré de qualification de la population active, encore doit-on donner au terme «qualification» toute son extension et considérer que les performances professionnelles des immigrants ne dépendent pas uniquement des diplômes qu'ils ont obtenus. En plus des aspects formels des compétences (diplômes), il faut en effet faire cas des éléments informels entrant également dans la «composition» des ressources professionnelles d'une personne active: mobilité, expérience, langues, culture. La manière limitative d' aborder la question des compétences de la main-d' œuvre immigrante étant néanmoins très répandue, il n'est guère étonnant que la représentation la plus courante de l'immigrant décrive celui-ci comme un ouvrier sans compétence particulière et n'ayant d'autre disposition que de se «dépenser» physiquement. Par une analyse attentive à cette «face cachée» des compétences (non sanctionnées par des diplômes), il s'agira de savoir: d'abord, s'il y a valorisation de la diversité, c'est-à-dire si des compétences spécifiques sont mises en œuvre et/ou reconnues3; ensuite, si, dans ce cas, ces compétences participent à des processus d'innovation dans les entreprises. Cette évaluation ne sera pas quantitative (par exemple en termes de revenus) mais qualitative (développement et adaptation des structures aux conditions économiques actuelles). L'anal yse des conditions de valorisation des aspects informels et spécifiques des compétences professionnelles des immigrants conduit à s'intéresser de près aux processus d'adaptation et d'insertion professionnelle, qui jouent un rôle central dans la mise en œuvre ou la reconnaissance des compétences en question. En effet, la valeur d'une compétence ne dépend pas uniquement de son contenu, car celui-ci, suivant le contexte de travail, pourra être valorisé ou, au contraire, ignoré. Par exemple, un immigrant très qualifié est sus-

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Nous reviendrons

sur cette distinction.

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ceptible de se voir relégué à des emplois peu ou pas qualifiés, parce qu'il ne maîtrise pas la langue ou parce qu'il ne connaît pas les attitudes et comportements en vigueur dans l'entreprise. Ces facteurs contextuels jouent un rôle important: la valorisation des qualifications de la main-d'œuvre immigrante - quelle que soit la structure de ces qualifications - ne se fait pas seulement en fonction de la capacité de l'immigrant à instrumentaliser ses ressources spécifiques mais aussi de l'organisation du travail en place (système d'adaptation et d'insertion). En fin de compte, nous partons du principe que l'insertion professionnelle relève de processus d'adaptation et met en jeu deux réalités, certes non dissociables mais néanmoins distinguables: d'un côté, les contraintes imposées par le système de production dans lequel le travailleur immigrant est inséré (nature du poste de travail, organisation du travail, etc.); de l'autre, l'immigrant lui-même, avec ses ressources propres et sa capacité à les instrumentaliser dans la sphère professionnelle, ses stratégies d'insertion et son projet professionnel. De l'interaction entre ces deux éléments dépend en dernière instance le mode d'insertion professionnelle de l'immigrant et le degré d'utilisation de ses compétences. En résumé, nous faisons l'hypothèse que certains immigrants disposent de ressources professionnelles spécifiques qui facilitent et quelquefois stimulent la dynamique d'innovation des entreprises. Ces compétences spécifiques sont différentes et complémentaires de celles des autochtones; leur valorisation est fonction de deux groupes d'éléments. D'une part, elle dépend de l'immigrant, de sa stratégie d'insertion, de ses compétences, de ses ressources sociales et de son adaptation au contexte de travail. L'immigrant se caractérise par un certain nombre de particularités qui découlent de son parcours et de son projet professionnels. D'autre part, elle dépend du contexte de travail, qui peut faciliter ou empêcher la mise en valeur de ces compétences: l'organisation du travail, les technologies, les systèmes de rémunération, la culture d'entreprise, etc. peuvent faire obstacle à l'expression des compétences spécifiques de l'immigrant. Elles sont alors ignorées. Dans d'autres situations, elles seront au contraire mises en valeur, voire développées.

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C'est en fin de compte de la mise en relation de ces deux groupes d'éléments que dépendent le mode d'insertion de l'immigrant et la valorisation de ses compétences spécifiques, notamment en termes d'innovation. En raison de ses objectifs, qui sont de rendre compte de la diversité des processus d'insertion et d'innovation ainsi que des facteurs les facilitant ou les bloquant, cette étude a exigé le recours à une méthode d'enquête qualitative qui n'a pas tant visé la production de résultats représentatifs que de résultats significatifs. Nous avons procédé à une centaine d'entretiens semi -directifs, répartis dans des entreprises suisses choisies dans les domaines de l'horlogerie, des microtechniques et de la communication.

Branches d'activité

et sélection des entreprises

Les branches d'activité retenues sont l'horlogerie, la microtechnique et la communication. En effet, la compétitivité des économies européennes est basée aujourd'hui sur la production de biens et de services innovateurs et à haute valeur ajoutée, la production de masse étant systématiquement réalisée dans des pays à coûts moindres. Or, quelles sont les ressources essentielles pour une telle production? À partir des principales théories de l'innovation ainsi que des études empiriques internationales sur le sujet, on peut identifier aujourd'hui trois types de systèmes productifs innovateurs (Storper, 1991b). Les plus connus sont les systèmes basés sur la haute technologie. En effet, le mouvement des sciences et des techniques permet d'imaginer de nouveaux produits, et les pays et les régions qui parviennent à réaliser l'articulation entre les universités, les centres de recherche et les entreprises voient leur compétitivité renforcée. Comme exemple de ce secteur innovateur, nous avons choisi l'industrie microtechnique, car elle allie des techniques de pointe dans le domaine de la micro-électronique, de la micromécanique et de l'optique. Deuxième source d'innovation, l'intégration, dans des produits plus traditionnels, de services à haute valeur ajoutée. Comme exemple d'un tel système, nous avons choisi la branche de la communication. Enfin, une troisième source d'innovation, plus traditionnelle, repose sur les savoir- faire mécaniques, artistiques ou de précision: machines spéciales, bijouterie, etc. Comme exemple, nous avons choisi l'horlogerie.

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3 MODÈLE D'ANALYSE
Après un bref survol de la littérature dans le domaine, ce chapitre expose le modèle d'analyse des processus d'adaptation entre l'immigrant et son contexte de travail. Ce modèle original constitue notre principal résultat théorique. Le chapitre 4 en présente une application empirique et démontre sa capacité à rendre compte des processus d'adaptation des immigrants.

3.1 Etat de la recherche
Les travaux portant sur les aspects économiques des migrations - et,
en particulier, sur le travail étranger - peuvent être schématiquement répartis en quatre grands groupes: le premier groupe comprend les études qui traitent des effets à court terme de l'immigration sur le «bien-être» des nationaux, en termes d'impact sur le marché du travail (variation du volume de l'emploi et variation des salaires); dans le deuxième groupe, on peut classer les études qui s'arrêtent aux effets économiques de l'immigration à moyen et long termes. Elles concernent l'influence du niveau de qualification professionnelle des travailleurs immigrants sur la modernisation et sur la compétitivité des structures économiques du pays d'accueil (en termes de développement du tertiaire, de choix technologiques, du rapport capital/travail, de R & D, de capacité d'innovation, etc.);

-

-

le troisième groupe rassemble les travaux portant sur l'insertion, l'intégration professionnelle des immigrants et les phénomènes de ségrégation ou de racisme sur le marché du travail et dans les entreprises;

- enfin, le quatrième groupe comprend les travaux - souvent plus récents - qui prennent en compte le lien entre culture et économie. On y trouve des études sur la gestion du pluriculturalisme dans les entreprises ou encore des recherches sur le commerce ethnique (ethnic business). Nos travaux se situent sur les trois dernières catégories: «compétences professionnelles», «insertion professionnelle», «lien culture-économie». D'une part, ils font dépendre la valorisation des compétences professionnelles des travailleurs immigrants de leur type d'insertion professionnelle. D'autre part, ils intègrent les aspects culturels et linguistiques des compétences en question4. Finalement, ils s'intéressent également aux possibles effets de la valorisation de compétences spécifiques des immigrants sur les structures économiques. Aussi, de par la prise en compte de ces divers éléments, l'étude a nécessité l'élaboration d'un modèle d'analyse ad hoc présenté dans ce chapitre. Avant cela, nous dresserons un panorama succinct des publications traitant des thématiques proches de la nôtre. Nous examinons premièrement les études mettant en évidence les compétences formelles ou informelles des immigrants; ensuite, celles qui portent sur le lien entre qualification, mobilité et transformation du système de production; enfin, celles qui traitent du «parcours professionnel» des immigrants.

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Ne retenir que les aspects «formels» des compétences (diplômes obtenus) ne permet pas de respecter l'épaisseur des choses, alors même que c'est l'optique choisie par la majorité des études. Selon Haug, par exemple, «en raison de leur diplôme, la plupart des étrangers sont nettement moins qualifiés que les Suisses. Beaucoup d'entre eux n'ont fait que l'école obligatoire» (1995, p. 18). 16

3.1.1 Mobilité, compétences formelles dans le contexte de travail

et informelles

et insertion

Concernant les aspects formels et informels de la qualification des immigrants, on assiste ces dernières années à une floraison d'études économiques (Borjas, 1994). Quant à l'apport des immigrants en termes de savoir-faire et de capacités innovatrices, la science économique s'y est surtout intéressée à partir de la publication des travaux de Chiswick (1978) et de Carliner (1980). Dans ces ouvrages et dans ceux qui suivirent (Lalonde, Topel, 1992; Yuengert, 1994), les auteurs étudient les immigrants en termes de compétences et plus seulement en tant que force de travail.

L'ethnologue Chevalier (1991) parle pour sa part de cet aspect bien particulier des compétences qui ne se dit ni ne se montre, mais qui s'exerce au jour le jour, de ce «presque rien» qu'on a convenu d'appeler le «tour de main» ou, le plus souvent, le «savoir-faire». Selon cet auteur, les savoir-faire renvoient invariablement à des «savoirêtre» et des «savoir-vivre» constituant autant de manifestations d'appartenance à un groupe, à une culture ou à une région. Il importerait d'échanger et de ne pas gaspiller l' hétérogénéité de ce patrimoine de compétences qui permet l'efficacité du travail tout en incluant une importante capacité d'anticipation, de prévision et d'innovation. Stroobants (1991) souligne le principal point commun à l'ensemble des recherches récentes: les pratiques cognitives des travailleurs sont effectives, mais elles ne sont généralement pas reconnues par les qualifications «formelles» (classifications socioprofessionnelles, statuts, certifications scolaires, etc.). La sociologie insiste donc désormais sur l'existence de savoirs informels à côté des savoirs formels et de savoirs pratiques à côté des consignes prescrites. La mise en évidence de l'opposition «formel-informel» permet alors d'insister sur l'importance de marges d'autonomie dans l'organisation du travail, qui peuvent permettre une meilleure utilisation de compétences professionnelles culturellement de plus en plus hétérogènes (Aubret, Gilbert, Pigeyre, 1993). En ce qui concerne plus spécifiquement les compétences professionnelles des immigrants et leur articulation avec le contexte de travail, le sociologue des organisations Loubet (1992) souligne que les
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entreprises doivent dorénavant acquérir de nouvelles méthodes de gestion des compétences pour en exploiter la diversité. Il convient de prendre conscience de la multiplicité des gisements de compétences disponibles dans toute organisation (en l'occurrence en raison d'une pluralité culturelle qui va en s'accroissant), de valoriser les acteurs eux-mêmes pour accéder à ces gisements et de créer une structure susceptible de maintenir les savoir-faire vivants et de les capitaliser dans le patrimoine de l'entreprise. Dans un même ordre d'idées, Sansregret (1988) - qui a mené de nombreuses études sur la reconnaissance des acquis - souligne la nécessité de révéler et de faire valoir professionnellement les acquis - de natures très diverses - des travailleurs. Le but est d'instaurer ou de rehausser l'échange des savoirs dans les organisations et de faciliter une intégration et une utilisation optimales de la diversité culturelle des ressources humaines.
Ces deux derniers travaux sont à rapprocher de notre hypothèse centrale: les conditions d'insertion dans le contexte de travail sont déterminantes pour permettre ou empêcher la valorisation des compétences des immigrants.

3.1.2 Migration, compétences et transformation du système économique Concernant l'articulation «qualification - mobilité - transformation du système de production», il convient de citer les recherches fondées sur l'approche du développement local, qui s'interrogent sur la croissance à long terme des économies régionales et nationales. Cette perspective, qui s'appuie en partie sur les travaux de Kuznets (1965), Denisson (1967) et Solow (1988), émet l'hypothèse d'une croissance économique à long terme reposant sur un ensemble de facteurs tels que, par exemple, le progrès des connaissances ou la capacité entrepreneuriale. Ces divers éléments - que Denisson (1967) qualifie de sources de croissance - sont en partie incorporés dans les populations locales, sous forme de capital humain, d'esprit d'entreprise ou de connaissances accumulées. Comme l'expliquent Carel, Coffey et al. (1989), les migrations servent, selon cette approche, à redistribuer les sources de croissance, puisque chaque personne qui
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se déplace emporte avec elle son potentiel de développement. Cette
théorie, en définissant les immigrants comme des potentiels de développement au sens quantitatif et qualitatif, nous est utile dans la mesure où elle montre que la croissance dépend aussi de facteurs immatériels, bien qu'ils ne soient généralement pas pris en compte dans les études économiques. Flynn (1993) montre comment les migrations interrégionales ont permis à la région de Lowell (E.-V.) de passer d'une structure industrielle traditionnelle au développement de nouvelles activités. En effet, le changement technique a été rendu possible par l'immigration de différentes catégories de personnes (très qualifiées et non qualifiées) qui se sont greffées progressivement sur la main-d' œuvre en place. La restructuration de cette région (changement technique, nouveaux produits, création d'entreprises nouvelles, etc.) a donc été réalisée grâce à l'articulation et à la valorisation de compétences venues d'ailleurs. Concernant la relation entre migration et transformation du système de production, Stalder, Frick et al. (1994) tentent d'évaluer les principales conséquences de la politique suisse en matière d'immigration sur la composition sectorielle de l'économie et en particulier sur la capacité concurrentielle des différentes branches d'activité et l'évolution du niveau de leur productivité. Ces recherches posent certes des questions pertinentes et y répondent en bonne partie, mais on peut estimer qu'elles ne montrent pas suffisamment la manière dont s'opère l'insertion des immigrants sur le marché du travail. Enfin, certains travaux sont centrés non plus sur un pays ou une région, mais prennent comme objet une population mobile, ses compétences professionnelles et la manière dont elle s'articule aux différents lieux d'insertion. Ainsi, en anthropologie économique, Marotel (1993a, 1993b) s'est intéressée à la circulation des savoirfaire à l'intérieur de la confrérie des marbriers de Carrare (Italie), dont les membres sont dispersés dans de nombreux pays. Pour sa part, Tarrius (par exemple, 1989) a essayé de construire une anthropologie du mouvement en s'intéressant en particulier à la circulation des élites professionnelles en Europe. Il faut en outre signaler les études menées en géographie sur la circulation de la main-d' œuvre 19

qualifiée: Salt (1988; et al., 1989), Findlay (1993; et al., 1994) et Lelièvre (et al., 1993) mettent en évidence l'émergence d'un important flux migratoire de personnel qualifié. Ces recherches sont intéressantes dans la mesure où elles montrent l'importance pour les entreprises - et en particulier pour les P.M.E. - du personnel partageant à la fois la culture du pays de l'entreprise et celle du pays dans lequel elle souhaite étendre ses activités, pour «faire le pont».
3.1.3 Parcours professionnels

La notion de parcours professionnel est utile pour comprendre les processus d'insertion des personnes dans les différents contextes de travail. Il convient de citer l'ouvrage pluridisciplinaire de Coutrot et Dubar (1992), auteurs qui s'intéressent au concept de «cheminement professionnel» et à la mobilité sociale en général, aussi bien sur le plan français qu'européen. Par ailleurs, dans l'ouvrage collectif Trajectoires sociales et inégalités (Bouchayer [dir.] 1994), divers auteurs (économistes, sociologues et statisticiens) montrent en quoi les situations et les projets professionnels sont déterminés par les événements antérieurs de la vie des individus et comment sont vécues et s'articulent les difficultés rencontrées tout au long du processus d'insertion professionnelle. Est notamment mise en évidence la manière dont interagissent projet de vie (recouvrant tous les aspects de l'existence) et projet professionnel, soulignant en fait l'importance qu'il faut accorder à l'appréciation subjective des individus pour éclairer leur mode d'insertion professionnelle. Pour conclure ce tour d'horizon de la littérature, nous pouvons constater qu'aucune étude ne recouvre totalement notre problématique. En effet, certains travaux traitent des compétences des immigrants et de leur insertion, d'autres, des immigrants et de la transformation du système économique, mais aucun, à notre connaissance, n' associe les trois éléments «migration - insertion professionnelle - transformation économique».

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