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Mayotte, les Comores et la France

De
159 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1991
Lecture(s) : 57
EAN13 : 9782296219403
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Jean FASQUEL

MAYOTTE,

LES COMORES

ET LA FRANCE

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

@

L'Harmattan,

1991

ISBN:

2-7384-0776-5

Un seul doigt ne suffit pas à écraser un pou. (Proverbe comorien)

AVANT-PROPOS

Ahmed Abdallah Abderemane, président de la République Fédérale Islamique des Comores, est assassiné dans la soirée du 26 novembre 1989. Il ne cessait de fustiger à grands cris, devant l'ONU, l'OUA et dans les gazettes l'attitude colonialiste de la France, qui ne rendait pas à la République Fédérale «l'île comorienne de Mayotte» . Mais comme il gardait des liens étroits avec l'ancienne puissance de tutelle, qui l'aidait entre autres à payer ses fonctionnaires, ces cris n'obligeaient en fait quiconque à trop s'émouvoir. Chacun s'interroge désormais sur la façon dont le nouveau pouvoir comorien, quand il sera stabilisé, entendra traiter la question. On spécule beaucoup aussi sur les « arrière-pensées» présumées de la France en cette occasion. En effet, tirant argument d'une résolution de l'Assemblée Générale de l'ONU, de nombreux analystes politiques déclarèrent illégal le statut actuel de Mayotte, car la décolonisation des jeunes Etats devait se faire dans les frontières héritées de la période antérieure, sous peine de les voir éclater entre leurs diverses ethnies. Le gouvernement français a toujours été soupçonné par les Mahorais d'être trop frileux dans son attitude diplomatique envers les Comores et leurs alliés de la scène internationale; l'opiniâtreté de Mayotte à ne pas se laisser faire s'en est toujours trouvée renforcée. Quand Mayotte refusa en 1975 de suivre le Président Ahmed Abdallah dans sa déclaration unilatérale de l'indépendance, elle ne commença pas son nouveau parcours en compagnie de la France avec un très fort capital de sympathie: une île qui refusait d'être décolonisée, on ne pouvait faire plus suspect! Pour se défendre durant la période critique où la France risquait de les abandonner, les élus mahorais se sont alliés à qui 7

leur tendait la main... fût-ce à l'extrême-droite: depuis la période fondatrice, les Royalistes et Aspects de la France ont droit de cité à Mayotte. On leur reste reconnaissant, honni soit qui mal y pense. La gauche française semble mieux appréhender aujourd'hui la spécificité de l'attitude de Mayotte: dans cette mouvance, des anicles bienveillants et mieux informés commencent à paraître. Le temps est peut-être venu de témoigner de cette situation originale: selon les panis-pris idéologiques, on a déjà tant dit de cette île! Mais on a rarement essayé de découvrir les Mahorais eux-mêmes, leur personnalité complexe qu'ils n'estiment pas nécessaire d'étaler sur la place publique. Proches parents des autres habitants des Comores, modelés différemment par leur histoire propre, ils savent ce qu'ils veulent. Un occidental ne le comprend un peu qu'après avoir longuement vécu et travaillé avec eux. Le drapeau de la République Fédérale Islamique des Comores a pour emblème, sur fond vert, le croissant et quatre étoiles, une pour chaque île de l'archipel. L'ironie de l'Histoire est qu'Ahmed Abdallah, qui voulait tant récupérer sa quatrième étoile, était au pouvoir en 1975, quand Mayotte choisit un destin divergent: il fut ainsi le principal artisan, quoique involontaire, de la situation qu'il déplorait. Dans la logique du devenir collectif, rien ne s'oublie, tout reçoit tôt au tard son juste prix. Les nouveaux dirigeants de Moroni, qui cherchent à émerger du désordre et du vide du pouvoir, tendent tous la main à Mayotte, pour provoquer les retrouvailles, dont ils jurent qu'elles seront authentiquement fédérales. Les Mahorais ne semblent pas séduits... De façon spasmodique, ils ont déjà plusieurs fois jeté Anjouanais ou Grands-Comoriens à la mer. Inquiets de l'immigration intensive actuelle, pour des raisons économiques, ils ont envie de recommencer, gênés aux entournures dans leurs habits de démocrates français, dignes membres d'un État de droit.

8

1. L'HISTOIRE RECENTE DE L'ARCHIPEL DES COMORES

Le statut J'autonomie

interne

Ce statut, qui allait perdurer vaille que vaille jusqu'en 1975, a été installé par étapes, avec beaucoup moins de réticences qu'en Polynésie ou en Nouvelle-Calédonie, où les ressortissants français avaient de plus gros intérêts à défendre. La loi du 9 mai 1946 érigeait l'archipel des Comores en un
« Territoire jouissant de l'autonomie administrative et finan-

cière », placé sous l'autorité d'un administrateur en résidence à Dzaoudzi, île de Mayotte, et qui n'avait de comptes à rendre au Haut-Commissaire de la République à Madagascar que pour les Affaires militaires, les communications extérieures et la politique générale de la zone. Un Conseil Général était compétent pour les Affaires intérieures et le vote du Budget. Par décret du 22 juillet 1957 fut institué un Conseil de Gouvernement, que présidait l'administrateur supérieur. Après le vote massif des Comoriens, en 1958, pour le maintien dans l'ensemble français, sous la forme d'un Territoire d'outremer, le transfen des responsabilités intérieures aux citoyens de statUt musulman s'accéléra, ainsi que le déplacement du centre de gravité politique vers Moroni, chef-lieu de la GrandeComore : c'est là que vivaient les grandes familles aristocratiques d'origine arabe, sur lesquelles s'appuyait Said Mohamed Cheikh, l'homme fort du moment et l'interlocuteur privilégié du Général De Gaulle. Le Conseil général devint Assemblée territoriale, constituée de Conseillers élus qui, pour la première fois, étaient aussi bien des « citoyens de statut musulman» que des planteurs. L'assemblée siégeait à Moroni, alors que l'Administrateur supérieur résidait encore à Mayotte. An' en pas douter, les politiques de Dzaoudzi commençaient à sentir le pouvoir leur échapper. 9

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Puis l'Assemblée territoriale devint Chambre des Députés, qui élisait parmi les siens le président du Conseil de Gouvernement. Le Haut-Commissaire de la République, qui se substituait désormais à l'Administrateur supérieur, devait céder la première place dans les cérémonies au président comorien du Conseil de Gouvernement. Parallèlement, la capitale du nouveau Territoire fut transférée à la demande de Said Mohamed Cheikh de Dzaoudzi à Moroni, dans les années 1962-1964. Désormais, les Comoriens géraient pleinement leurs affaires, avec un évident capital d'impopularité à Mayotte. L'autonomie interne fut renforcée en 1968, et l'on promit

aux Comores d'accéder librement à l'indépendance, « pour le
cas où leurs enfants s'estimeraient assez mûrs ».

Ambiguïté

des nouvelles institutions

Le régime colonial mérite certainement tous les procès qu'on lui a faits. D'un point de vue strictement fonctionnel, il avait du moins l'efficacité de l'administration directe. Le régime hybride de l'autonomie interne, qui consistait à beaucoup concéder, sans le faire, tout en le faisant, fut par contre la revanche involontaire, mais immédiate, des colonisés: institutions gauchies, détournées de leur logique initiale, pétries selon des habitudes locales qui pouvaient enfin s'exprimer, le système légué par les Français se transforma sous leurs regards médusés. Eux qui croyaient avoir bien enseigné la règle du jeu, et détenir encore quelques droits d'auteur! Il n'est paradoxal qu'en apparence d'entendre des fonctionnaires mahorais, formés dans la période antérieure, et aux convictions indubitablement nationalistes, regretter les habitudes de sérieux que leur avait inculquées l'administration coloniale. Ceci en particulier quand le laisser-aller de leurs jeunes les énerve. Les grands féodaux de Moroni mirent l'administration au service de leurs alliances traditionnelles, ressuscitées de leur passé de sultans, alliances qui se faisaient et se défaisaient avec leurs égaux et rivaux potentiels de Mitsamyuli, Fumbuni ou Ikoni, ainsi qu'avec les puissantes familles d'Anjouan. Rude épreuve pour les vassaux mal résignés de Mayotte et de Moheli ! Les exigences habituelles de l'administration française, les papiers à produire, les dossiers à constituer, furent vite considérés par cette société de tradition orale, privilégiant les entenIl

tes familiales, les arrat1gements de marchands ergoteurs, comme autant d'obstacles à contourner, de difficultés artificielles inventées par les Français, et dont il n'était aucunement immoral de se Jouer. Par la grâce du jugement supplétif, prononcé par un cadi, il devint aisé de prendre l'âge optimum demandé par l'administration: d'où l'étonnant spectacle d'élèves de sixième qui avouaient douze ans, portaient la barbe et, parfois, étaient pères de famille. Puis on en vint à acheter les permis de conduire, les pièces d'identité. Tel brillant élève du Lycée Said Mohamed Cheikh, à Moroni, s'était fait une spécialité de passer haut la main les examens à la place d'un autre, contre rémunération. De même, la gestion équitable des carrières laissa vite la place aux promotions personnalisées, selon le principe qu'on n'inflige pas le même traitement à ses adversaires et à ses amis. Avanies diverses, déplacements d'office, arrêt de tout avancement, licenciements arbitraires furent souvent le lot des opposants politiques, mais aussi de ceux qui ne cédaient pas au bon plaisir. En 1977, l'administration française réinstallée à Mayotte eut à rétablir dans ses droits une jeune institutrice mahoraise, qui n'avait pas été promue d'échelon depuis longtemps, à cause de la vindicte très personnelle d'un ministre comorien. Le Haut-Commissaire, chargé d'assurer la transition politique vers l'indépendance, ne pouvait ni de près ni de loin être le garant d'un fonctionnement plus conforme à nos références. Dans une déclaration commune de juin 1973, le ministre des Départements et Territoires d'outre-mer et le président comorien du Conseil de Gouvernement, convinrent que le HautCommissaire serait désormais dénommé « Délégué général de la République ». Ce jeu sur les titres paraîtrait dérisoire si l'on ne gardait présent à l'esprit l'importance politique des symboles, en l'occurrence celui d'un transfert résolu des compétences, amorcé dès 1958 en application de la Loi-Cadre de 1956, dite Loi Defferre, qui concernait l'ensemble des Colonies françaises. Cette période a entraîné souffrances et frustrations à Mayotte, mais il ne faut pas non plus perdre de vue qu'elle a donné à plusieurs responsables mahorais, proches de Moroni, le sentiment d'être maître chez soi. 12

Mayotte

à la portion

congrue

Il y a du parti-pris à expliquer en priorité la frustration de Mayotte par le transfert de capitale de Dzaoudzi à Moroni (H.Chagnoux et Ali Haribou 1980). Certes les pertes d'emplois furent durement ressenties, mais aussi la perte du pouvoir politique. En fait, cet épisode venait renforcer une hostilité venue de loin: Dès le milieu du XIXe siècle s'étaient installées à Mayotte des plantations de canne à sucre, que les sociétés coloniales exploitaient en employant des esclaves introduits d'Afrique de l'Est. L'émancipation des esclaves se fit en 1847, par rachat aux propriétaires. Mais, pour garder suffisamment de main-d' œuvre, fut instauré un engagement obligatoire de cinq ans au bénéfice de la Couronne, qui eut pour résultat une fuite massive de population vers les autres îles de la région. Pour compenser ce dépeuplement, les planteurs engagèrent beaucoup de travailleurs anjouanais et africains. Les Anjouanais furent souvent favorisés, pour qu'il aident à contenir les réactions des Mahorais et des travailleurs africains. Ils purent acheter des parcelles de plantations coloniales, peut-être même s'installèrent sur des terres libérées par des émigrés. Toujours est-il que par tradition les Mahorais n'aiment pas les gens d'Anjouan, qu'ils considèrent comme des accapareurs de terre. Durant la période d'autonomie interne, le notable anjouanais Mohamed Ahmed, ancien député des Comores à l'Assemblée Nationale, et le Président Ahmed Abdallah, n'ont pas failli à la tradition, puisqu'ils se rendirent propriétaires de plusieurs centaines d'hectares à Mayotte, renforçant ainsi le sentiment de rejet, très répandu dans la population. Il faut dire aussi que les squatters de ces propriétés d'Anjouanais, installés depuis 1976, n'ont pas envie de les rendre, et sont de fervents soutiens du statut actuel, contre le retour de Mayotte dans l'ensemble comorien. Une autre raison à l'affaire de Mayotte est l'attitude qu'adopta chacun des Présidents comoriens du Conseil de Gouvernement: Said Mohamed Cheikh, venu arbitrer à Mayotte un conflit lié au transfert de capitale de Dzaoudzi à Moroni, fut reçu à coups de cailloux par les femmes de Pamandzi, dont les plus actives allaient devenir les piliers du Mouvement Populaire Mahorais, le parti actuellement dominant. Très mécontent, il multiplia les mesures de rétorsion, et commença à faire de Mayotte 13

une île « oubliée ». C'est sous sa présidence que les matrones
du MPM empêchèrent que l'on n'embarque à nouveau pour Moroni un bulldozer que les Travaux Publics avaient apporté dans l'île, momentanément, croyaient-ils... Le successeur de Said Mohamed Cheikh, le prince Said Ibrahim, atténua fortement cette tendance au boycott, multipliant les gestes de bonne volonté envers Mayotte, et nommant par exemple le docteur Martial Henry ministre de la Santé. Mais le Prince, fils de l'ancien Sultan Thibé Said Ali, Sultan des sultans des Comores, était de santé trop chancelante et de volonté trop vacillante pour vraiment redresser la situation. Ou bien, être un homme de bonne volonté, n'est-il pas le profil adéquat, pour mettre de l'ordre parmi les fus de sultans batailleurs. L'agitation croissante liée aux mouvements de lycéens et de jeunes intellectuels revenus de France conduisit au renversement du prince Said Ibrahim et à l'accession d'Ahmed Abdallah à la Présidence en décembre 1973. Ce dernier, à l'approche de l'indépendance, est sévèrement talonné par Muzawar Abdallah, jeune aristocrate de Moroni et président de la Chambre des Députés, qui anticipe bien sur les événements, et se montre soucieux de proposer à Mayotte les garanties d'une Constitution fédérale, pour éviter toute velléité de sécession. Ahmed Abdallah se braque et associe dans la même méfiance hargneuse son challenger et les élus mahorais, ratant ainsi la dernière chance de conserver Mayotte au sein de l'Etat comorien. C'est la période où plus aucun crédit ne parvient à Mayotte, en particulier pour construire des écoles ou réparer celles qui existent. Depuis lors, des couplets vengeurs narguent Ahmed Abdallah, ainsi que l'obsession comorienne de récupérer Mayotte par les jeunes:
PlU PlU KAP ARA MA]ENI KA'AVENDZE Piou-piou (le surnom d'Ahmed Abdallah) les jeunes n'en veulent pas... n'a pas gagné,

Les prémisses de l'État-lycéen.
Ce n'est pas pour rien que la « question des jeunes» est devenue obsessionnelle, tant à Mayotte que dans les autres îles. La période de 1968 à 1978 permet de comprendre les relations délicates des responsables comoriens et mahorais avec leur jeu14

nesse, et le rôle de cette dernière dans les partis d'opposition au Mouvement Populaire Mahorais qui a bien du mal à constituer le contre-feu d'un mouvement de jeunes MPM. Disons, pour résumer les faits, que les adultes ont tellement joué sur les manifestations de jeunes lycéens, de 1968 à la date de l'indépendance des Comores, pour créer une situation de non retour, que les élèves du lycée de Moroni sont devenus une force politique s'organisant pour son propre compte. Le Lycée Said Mohamed Cheikh a grossi en effet de 600 à plus de 1 700 élèves, de 1964 à 1975 ; il comprenait le seul second cycle de l'archipel, ce qui en faisait la pépinière de tous les futurs cadres administratifs et politiques des Comores. De nombreux fonctionnaires mahorais ont été formés à cette école. Rappelons les étapes qui ont conduit à la malheureuse expérience de l'État-Lycéen, termes qui désignent la période où Ali Soilihi, « le grand frère» dirigeait les Comores en s'appuyant sur les jeunes, de 1976 à 1978. En janvier 1968, un avion de la Compagnie Air Comores, un Heron de Havilland arrivant de Dar-Es-Salam, s'écrasa en bordure de piste, et s'abîma dans la mer, tout près du lycée de Moroni. Un journaliste de l'ORTF accusa sur les ondes les lycéens d'avoir fait les poches des sauveteurs, au lieu de plonger eux-mêmes pour repêcher les victimes de l'accident. Aussitôt, manisfestations, mobilier du Lycée défenestré, enfants de commerçants indiens molestés... De l'enfermement des Lycéens en colère dans les dortoirs date une sorte d'union sacrée de ces
« premiers résistants au colonialisme français ». Les panis natio-

nalistes comme le Rassemblement démocratique du peuple comorien (RDPC), et le Front démocratique (FD), sont nés de cette geste locale, face aux forces de l'ordre. Après cet épisode, plusieurs lycéens rejoignirent à Dar-EsSalam le Mouvement de libération nationale des Comores, le MOLINACO. L'un d'eux abreuvait d'injures les médecins et les professeurs français en poste à Moroni, sur les ondes tanzaniennes. Dès ce moment-là s'est installée la filière des contacts avec les pays de l'Est, attirant surtout les jeunes intellectuels de famille M'Shenzi (descendants d'esclaves), qui n'avaient rien à attendre de l'aristocratie arabe de Moroni. En novembre 1973 eut lieu une nouvelle flambée de violence au Lycée de Moroni, d'où partirent désormais les actions systématiques de déstabilisation, qui allaient conduire aux troubles de l'indépendance, en 1975. 15

La conséquence ultime de cette montée en puissance des jeunes fut le régime d'Ali Soilihi, appuyé sur les lycéens pour mater l'aristocratie musulmane et les commerçants indiens grâce aux Commandos Mwasi, des manières de Gardes Rouges. Ils ne tardèrent pas à tomber dans des excès coupables, et tout cela se termina tragiquement. Plusieurs intellectuels mahorais ont participé à cette expérience, sont revenus à Mayotte, et occupent parfois des fonctions électives... Mais l'affaire est ambiguë, et la répulsion à l'égard du tyran qui fit fusiller par leur propres enfants les notables d'Ikoni, n'est pas la seule trace qui reste: Technicien agricole, ancien cadre de la Société de Développement des Comores (SODEC), il était bien placé pour juger des freins à l'évolution économique et sociale de l'archipel. S' inspirant de l'expérience des « Ujamaa » de Julius Nyerere, en Tanzanie, il voulut conquérir grâce à des coopératives d'agriculteurs l'indépendance financière, ce que les anglo-saxons appellent en matière de développement du Tiers-Mondela « self-sufficiency» ; il encouragea les cultures vivrières, pour réduire les importations de riz, qui permettaient aux princes marchands de la période antérieure de faire fortune; il divisa l'archipel en « Mudirya », rapprochant l'administration et les services des paysans, les véritables producteurs, supprimant les privilèges de l'aristocratie des villes. Les fonctionnaires virent leur salaire réduit puis supprimé, ils furent envoyés aux champs... la spirale développement et contrainte suscita pour finir une haine brûlante et générale contre Ali Soilihi, sauf parmi les jeunes en armes. Quand Said Mustafa Mwadju, alias Bob Denard, débarqua avec ses mercenaires pour rendre le pouvoir à Ahmed Abdallah, et qu'Ali Soilihi

eut été liquidé « dans une tentative de fuite », les Comoriens
continuèrent à injurier son cadavre. Les excès d'Ali Soilihi, qui sont contemporains des premiers pas de la Collectivité Territoriale de Mayotte, à partir de 1976, furent le plus sûr repoussoir à toute velléité mahoraise de revenir dans l'ensemble comorien. Mais les choses ne sont pas si simples: les lycéens au pouvoir à Moroni gardaient beaucoup de relations avec ceux de Mayotte. i' expérience avait de quoi fasciner, de leur point de vue, et encore aujourd'hui, certaines idées d'Ali Soilihi sont loin de rebuter tous les jeunes intellectuels mahorais. En 1976, les deux-tiers des instituteurs de Mayotte étaient des Mapinduzi (des révolutionnaires), soumis à la vindicte des troupes du MPM, et à un ostracisme systématique: aider à 16

l'apaisement ne fut pas chose facile. On retrouve en 1987 bon nombre d'entre eux parmi les membres du RPR local, ce qui leur permet de marquer leur opposition au MPM, sans être soupçonnés de thèses indépendantistes. Les plus radicaux sont restés inscrits au Front démocratique, et ont repris le titre du journal de l'ancien Parti socialiste des Comores: Uhuru (l'indépendance), qui étrille régulièrement l'administration et les abus, vrais ou présumés. Ces jeunes hommes ont maintenant vers 30 à 35 ans, ont une sensibilité très proche, derrière les étiquettes et les discours convenus, et pensent tous fortement au pouvoir.

Les artisans de l'échapPée mahoraise
A cause de Mayotte, la France a longtemps tergiversé sur la manière d'organiser le référendum précédant l'indépendance: serait-ce une consultation île par île, ou bien était-on lié, même pour un archipel, au principe qui consiste à respecter les frontières héritées de la colonisation, ce qui signifiait un référendum global? Il y eut alors bien des péripéties, bien des batailles d'arguments, historiques ou juridiques. A grands traits, disons que les leaders mahorais, en particulier Marcel Henry, Younoussa Bamana et Adrien Giraud, ont très bien joué sur les hésitations françaises et ont rendu possible la sécession de Mayotte, sans être abandonnés de PARIS. Ce ne fut pas sans risques, car les députés et les dirigeants français de toutes tendances étaient eux-mêmes très divisés. Les Mahorais adultes ont vraiment longtemps su gré à Marcel Henry de les avoir sauvés du pIre. Le référendum destiné à recueillir la volonté du peuple comorien eut lieu le 22 décembre 1974, conformément à la Charte de décolonisation des Nations-Unies, c'est-à-dire globalement.

Plus de 94 rent à 64

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de la population de l'archipel vota pour l'indécontre elle. Une mission parlementaire française

pendance, mais les Mahorais, parmi les votants, se prononcè0/0

constatant aussi bien à Moroni qu'à Mayotte combien le Président Ahmed Abdallah était contesté, le Parlement vota en Juillet 1975 une loi qui reportait l'indépendance et la soumettait à l'élaboration préalable d'une Constitution par l'ensemble des partis politiques de l'archipel. Pour faire bonne mesure, cette Constitution devrait être adoptée île par île. Trois jours après, talonné par son opposition, Ahmed Abdal17