Méhariste et Chef de poste au Tchad

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Ajouté le 01 janvier 1991
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EAN13 9782296242579
Langue Français
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MÉHARISTE ET CHEF DE POSTE AU TCHAD

DU MÊME AUTEUR (ouvrages épuisés)

-

L'Âme de Sirré Samba.

(I.D.E.O.)

HanoÏ.

1944.

- Le Grand Méhariste. (Berger Levrault). Grand prix littéraire de l'A.O.F. 1955. - Le Sahara avant le pétrole. (S.C.E.M.I.). littéraire du Sahara. 1961. L'Imprévu dans les dunes. (S.C.E.M.I.) (S.C.E.M.I.). des Antilles. (S.C.E.M.I.). Grand prix 1961. 1962. 1963.

Merveilleux Cambodge. L'Enchantement

Guy Le Rumeur

,

MEHARISTE ET CHEF DE POSTE AU TCHAD

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

@ L'Harmattan, 1991 ISBN: 2-7384-1052-9

A la mémoire

de mes trois frères

Henri Ferdinand, lieutenant de la Coloniale qui, commandant le poste de Port-Étienne (Noadibou) en Mauritanie, repoussa victorieusement l'attaque d'un razzi réguébat fort de plus de cent fusils et qui, par la suite, y mourut, loin des siens. Pierre, sous-lieutenant d'Infanterie coloniale, Marsouin de grand cœur, qui, lui aussi, mourut loin des siens, en Tunisie. Paul qui, sous qu'il Le Carre, jeune lieutenant de 1'« Arme », avant de mourir au Tchad, presque seul un épineux, donna son affection à celui appelait son frère Guy.

Avertissement
Les événements qui vont apparaître sous les yeux du lecteur se sont effectivement réalisés, voici une soixantaine d'années, c'est-à-dire une dizaine d'années après l'occupation militaire des régions où ils se sont déroulés. Ils se sont réalisés sous les yeux de l'auteur. Tous les détails concernant le Sahara tchadien et ses habitants de race touboue étaient vrais à l'époque où se sont déroulées les petites aventures relatées, vraies elles aussi dans leur ensemble. Kalina, Maïmouna, Abouforti, Koleda, Hamet et divers autochtones ont réellement existé, mais les noms de ces cinq personnes ont été changés. Il n'en est pas moins vrai que l'auteur a pu donner cours à son imagination en diverses circonstances, particulièrement en mettant en scène des Français différents de ceux qui vivaient à Faya-Largeau en ce temps-là, et plus particulièrement le lieutenant Danicet avec qui il n'y a pas lieu de le confondre, bien que certaines de ses actions et réactions n'aient pas été inventées. Seul le nom du lieutenant Le Corre a été conservé.

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Ire PARTIE

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CHAPITRE

1

Les mauvaises

cartouches

Le sable surchauffé flamboyait et les murs d'argile crue des cases voisines réverbéraient la lumière et la chaleur bien que l'on fût en décembre. Sortant du frais bureau où les seccos en nervures de palmes, placés dans les embrasures des portes et des fenêtres, donnaient une ombre bienfaisante, le sous-lieutenant Danicet fut ébloui par la lumière, brûlante sous le ciel de Faya-Largeau. Il tenait en main un papier. C'était l'instruction par laquelle le chef de bataillon Briçonnet, commandant la circonscription (1) du Borkou-Ennedi-Tibesti, lui ordonnait de partir en tournée au plus tôt. Il en connaissait l'esprit, mais il ne l'avait pas encore lue. Il s'arrêta un instant, déplia la feuille, mais aussitôt ferma les paupières, aveuglé par le rectangle blanc éblouissant sur lequel aucune écriture ne semblait se détacher. Il se hâta vers l'ombre d'une case et, clignant des paupières, lut rapidement ces mots: « Avec le chef-goumier (2) Abouforti, deux guides et douze tirailleurs, le sous-lieutenant Danicet se rendra au plus tôt dans la région de Yen pour y arrêter le nommé Koléda et trois de ses complices, coupables d'avoir délivré à: main armée le nommé Abdou que le chef-goumier Abouforti venait d'arrêter. S'il ne peut remplir cette mission, il se rendra dans la région de Yayo pour y recher(1) A cette époque la Colonie du Tchad était administrativement morcelée en Circonscriptions, lesquelles comprenaient plusieurs Subdivisions, en l'occurrence le Borkou et l'Ennedi administrés par des officiers subalternes. (2) Il n'existait pas de goum. Le mot goumier était parfois employé pour désigner les guides. 13

cher un groupe de Toubous armés qui ont été signalés comme étant partis du Tibesti pour razzier dans l'Egueï. Si, au cours de son déplacement, il a l'occasion de découvrir des chameaux non recensés de la fraction Kokorda, il s'en emparera et les ramènera à Faya. Vivres: douze jours. Eau: le plein et quatre tonnelets en réserve. Munitions : dotation réglementaire. » Le sous-lieutenant plia en quatre le papier qu'il mit dans la poche de sa chemisette et il poursuivit son chemin de son pas vif, balayant le sable du bas de son grand serouel blanc et de ses larges sandales taillées dans la peau du cou d'un chameau. Il sortit du poste (3) salué par la sentinelle, ordonna au sergent de garde de faire chercher Abouforti et il se hâta vers la case que le commandant avait mise à sa disposition, case en argile crue au milieu des dattiers.
*

Lorsqu'au début de l'année, venant de France, accompagné de son camarade Le Corre, ils étaient arrivés au poste de Faya après plus de quatre mois de voyage, un peu lassés de pérégrinations en vapeur fluvial, en pirogue, à cheval et à dos de chameau, ils avaient occupé cette même case sans confort, il n'avait pas caché son étonnement au commandant, le jour même à l'issue du déjeuner d'accueil, non pour s'en plaindre, mais par simple bavardage. - Mon cher, lui avait dit celui-ci, vous êtes bien difficile. Depuis Fort-Lamy (4) vous avez couché dans des gîtes d'étape plus inconfortables, et surtout vécu dans la nature, dormant sans doute dans un trou de sable ou sur votre Picot (5). Par conséquent, une case avec des murs, une véranda et un argamasse (6), des tables et des chaises, c'est-à-dire pouvoir prendre vos repas à l'abri du soleil
(3) Appelé Fort Berrier Fontaine, du nom d'un officier mort au combat d'Aïn Galakka en 1913. (4) Appelé aujourd'hui Ndjamena. (5) Marque d'un lit pliant métallique utilisé par les coloniaux d'antan. (6) Mot arabe qui signifie mortier. Ainsi appelle-t-on les platesformes placées au-dessus d'un édifice en Orient. Au Tchad on appelait ainsi les toits en terrasse constitués de boue d'argile séchée. 14

et dormir loin des regards indiscrets, cela devrait ici vous sembler le comble du confort. Et vous jugez, vous, que c'est le comble de l'inconfort! - Mon commandant, je... - Ta... ta... ta... Je ne sais ce que l'avenir nous réserve: dans dix ans, dans vingt ans, qui sait, les convois de chameaux transporteront peut-être du ciment, des planches et du pétrole. Pour le moment contentons-nous des vivres et des médicaments qu'ils nous apportent et continuons à nous éclairer de notre photophore si nous avons des bougies ou d'une quelconque lampe à beurre. En ce qui me concerne, je trouve cela très bien, l'animal humain n'ayant jamais été fait pour vivre dans du coton et le militaire encore moins, surtout s'il est jeune. Si les postes du Tchad étaient confortables, les officiers et sous-officiers rechigneraient pour partir en tournée et seraient empressés de rentrer. Si les apéritifs et les conserves parvenaient facilement ici, ils chercheraient dans la bonne chère distraction et dérivatif à leur solitude. Apprenez que Lyautey a dit de nous: « La Coloniale est l'arme de toutes les abnégations et de tous les sacrifices ». Il a dit aussi que dans les postes d'Afrique les petits lieutenants développent en six mois plus d'initiative, de volonté, d'endurance et de personnalité qu'un officier de France durant toute sa carrière. Pour cela, il leur faut une vie rude. Vous l'aurez, croyez-moi. Estimez-vous donc heureux et ne faites pas mentir Lyautey. Le nouvel arrivé s'était bien gardé d'insister lorsqu'après déjeuner il était sorti pour rejoindre l'inconfortable case afin d'y relire le courrier qui s'était accumulé pendant son voyage et que son capitaine lui avait fait remettre dès son arrivée. Celui-ci lui avait dit, du seuil de son bureau, comme pour clore leur entretien de bienvenue: - Mon cher Danicet, je ne vous connais pas encore. J'ai lu votre dossier, et jusqu'à présent, non seulement vous avez donné toute satisfaction, mais vous avez fait preuve de réelles qualités. C'est d'ailleurs pourquoi le colonel a jugé bon de vous affecter à Faya, ce qui est une chose, et sous mes ordres, ce qui en est une autre. Si par hasard il s'était trompé, et si l'inconfort de la vie méhariste vous pesait - car vous serez méhariste dans quelques semaines - vous n'auriez aucune difficulté à trouver un permutant. Vous iriez à Fort-Lamy, Bangui ou 15

Brazzaville, vous coucheriez dans un lit, un vrai lit, vous prendriez vos repas à heures fixés à la popote et sous les ventilateurs, et si vous aviez des névralgies ou du paludisme, vous pourriez aller voir le médecin-major. Ici le toubib est à mille kilomètres, ce qui donne du piment à l'existence. Il va sans dire que votre métier en garnison ne manquerait pas d'intérêt, et comme vous seriez auprès des étatsmajors, votre avancement dans la carrière serait presque assuré. Vous auriez quelques obligations mondaines ce qui, à votre âge, est supportable. Vous seriez reçu, ce qui est agréable, et vous pourriez jouer au tennis avec les filles de fonctionnaires. Peut-être le destin mettrait-il sur votre chemin la femme de vos rêves. Réfléchissez. Après tout, c'est un genre de vie qui en vaut d'autres. Le sous-lieutenant Danicet avait d'autant moins réfléchi qu'il avait une fiancée en France. L'inconfort dont il avait eu la maladresse de parler lui était secondaire et l'annonce de sa proche désignation comme méhariste faisait qu'il se voyait en face de l'existence coloniale telle qu'il l'avait souhaitée durant ses deux années de Saint-Cyr, si bien qu'après cette entrevue, il n'avait pensé qu'à sa joie de mener une vie active, plus active que celle de son camarade Le Carre à qui le commandant comptait confier sans tarder le commandement du poste de Goura. Mais il s'était dit aussi que le commandant était un chef qui savait ce qu'il voulait, mais avec qui il valait mieux ne pas parler sans réfléchir. Quant au capitaine, il lui était bien sympathique. * Pendant qu'un tirailleur partait chercher le chef-goumier Abouforti et qu'il rejoignait sa case, le jeune officier pensait au précieux ordre de mission qu'il venait de recevoir, et son imagination le mettait en face du petit razzi (7) descendu du Tibesti, et soudain sa pensée se fixa sur un événement qui s'était produit le matin même. Convoqué la veille au soir au poste de Faya, alors qu'avec sa section et ses troupeaux il nomadisait pas très loin dans le sud, son capitaine lui avait demandé de faire partie d'une commission d'achat de chameaux pour la
(7) Bande de pillards. 16 Au pluriel fait rezzou.

remonte des sections de Faya. et de Fada. Dès le lever du soleil, des nQmades avertis. depuis des semaines étaient venus proposer leurs bêtes que le commandant, le capi~ taine et lui~même devaient examiner. A l'issue de cette séance au cours de laquelle ils avaient fait marcher et trotter une vingtaine de beaux méhara, un nomade qu'il con~ naissait bien, vêtu d'un boubou, d'un serouel et d'un chèche, armé d'une carabine et paré d'un baudrier de filali rouge (8), tirant son chameau par l'arzem (9), était venu parler au commandant d'un air mystérieux. Tout le monde avait reconnu le chef-goumier Abou~ forti, et tout le monde avait bien vite su ce dont il s'agissait, car l'officier supérieur, généralement distant et calme, était sorti de sa réserve et avait morigéné le nouveau venu sur un ton coléreux. - Comment! Toi, Abouforti, chef-goumier, tu pars pour arrêter Abdou et tu reviens les mains vides! Et tu oses prétendre que ce sont les habitants de Yen qui t'ont empêché de remplir ta mission ? Faudra~t~il qu'à l'avenir, je sois obligé d'envoyer une section en armes chaque fois qu'un Toubou n'aura pas payé l'impôt? Ma parole, je vais être contraint de te retirer ta carabine et tes muni~ tions, de te donner une racine de talha (10) et de t'inviter à aller faire le berger des chameaux du lieutenant. Les connais~tu et les reconnaîtrais-tu, ces gens de Yen devant qui tu t'es dérobé? - Mon commandant, avait répondu Abouforti, ils ne sont pas de Yen mais du Tibesti, de la région d'Abo, et ce sont des crapules. A ce moment, le commandant avait pris à témoin le sous-lieutenant Danicet. - En fait de crapule, en connaissez-vous une plus belle que notre chef-goumier? - Que voulez~vous, mon commandant, avait répliqué le jeune homme, on m'a dit qu'en ces pays, nos meilleurs gendarmes ont toujours été d'anciens voleurs. Avant notre arrivée, Abouforti, comme beaucoup des siens, avait quel~
(8) Cuir de chèvre tanné localement. (9) Rêne. (10) Les bergers, au Tchad, découpent leur bâton dans une racine de mimosée, racines très longues et bien droites qui poussent sous les sables à la recherche d'humidité. 17

ques délits sur la conscience, et l'on dit même qu'il a le prix du sang à payer quelque part... N'est-ce pas, Abouforti? Mais du moment qu'il nous renseigne bien au désert et qu'il sait se servir de son fusil, nous aurions... - Que dites-vous là? avait fait le commandant en jetant un regard sévère sur le jeune officier. Puis, se tournant vers le chef-goumier: - Tu as entendu? Ton lieutenant me fait remarquer que tu sais te servir de ton fusil. S'il dit vrai, pourquoi as-tu laissé délivrer Abdou? - Eux aussi avaient des fusils, dit Abouforti. - Comment! Ils avaient des fusils! - Oui, ils m'ont mis en joue, puis ils se sont enfuis. - Tu avais ta carabine, ce me semble. Pourquoi n'astu pas tiré? - J'ai tiré, mon commandant. - Et tu as manqué? Comme dirait le capitaine, tu es un fin guidon. En prononçant ces mots, le commandant avait lancé au sous-lieutenant un regard que le jeune officier eût préféré ne pas voir. Intérieurement il se mordait les doigts d'avoir voulu timidement défendre son chef-goumier, lequel fit aussitôt rebondir l'entretien. - Je n'ai pas raté, mon commandant, ce sont les cartouches qui ont raté. Elles ratent très souvent. Tu devrais nous donner de bonnes munitions et de bons mousquetons comme en ont les tirailleurs. - Ta... ta... ta... ta... avait fait le commandant. Tes hommes et toi resterez toujours armés de fusils Martini (11). Tant pis si les munitions de prise sont défectueuses. Tu ne vas quand même pas imaginer que nous allons mettre nos belles armes de guerre entre vos mains. Du coup, quelques-uns parmi vous, grisés par une telle fortune, partiraient en dissidence. Mais dites-moi, Danicet, saviez-vous que leurs munitions étaient si mauvaises ? - J'en suis surpris. Je sais qu'elles sont très vieilles, mais lorsque j'en donne une ou deux à Abouforti pour aller tuer une gazelle, il ne revient pas bredouille. - Qu'en dis-tu Abouforti ?
(11) L'armement des Fezzanais et des Toubous était formé surtout de vieilles armes italiennes. 18

y en a de bonnes et de maUVaises, mon commandant. Puis, sortant deux cartouches de sa cartouchière et les tendant: - Ce sont ces deux-ci qui ne sont pas parties. Le commandant les avait prises, avait vu qu'elles étaient percutées et les avait passées au sous-lieutenant qui les avait examinées avec un air étonné. Regardant Abouforti, il avait deviné chez lui une petite gêne. Un silence s'était fait, soudain rompu par le commandant. - Ma parole! Je t'ai demandé si tu connaissais les auteurs de ce vilain coup. Vas-tu me faire attendre? - Un homme que je ne connais pas portait une carabine italienne. Le second avait un fusil 74 : il s'appelle Azzami. - C'est la première fois que j'en entends parler. - Le troisième avait un mousqueton français. n s'appelle Koléda. - Koléda? Ma parole! C'est inattendu! Au dernier courrier le gouverneur du Tchad me parlait de lui, me disant que celui qui apporterait des renseignements favorisant son arrestation serait récompensé. Toi, Abouforti, reste à la disposition du souslieutenant et vous Danicet, venez dans mon bureau pour que je vous donne des instructions en vue de votre départ en poursuite. Quant à vous, capitaine Saluin, vous pouvez disposer. Dites auparavant à votre sergent-major qu'il aille chercher des procès-verbaux d'achat de chameaux et qu'il les présente au sous-lieutenant avant qu'il ne parte. n les signera en blanc. N'est-ce pas, Danicet? - Mon commandant, si cela ne vous faisait rien, j'aimerais mieux les signer au retour. Je sais que le sergent-major les rédigerait convenablement mais, pour la couleur de la robe d'un chameau... - Ta... ta... ta... ta... ne soyez pas plus royaliste que le roi ni plus méhariste que votre commandant. Vous savez que j'aime les choses bien faites, vous n'ignorez pas que je suis à cheval sur le règlement et à quel point j'ai horreur de ce qui est irrégulier, mais comme je vous l'ai déjà dit, n'exagérons en aucun sens car nous arriverions à faire du travail négatif. Le courrier mensuel part demain, je veux qu'il emporte les papiers. Le ton était ferme. 19

- n

A ce moment le sergent-major qui attendait à prOXImité intervint: - Mon lieutenant, à quelle heure partirez-vous? - Vous m'en demandez trop, avait répondu l'officier, je n'ai encore reçu aucun ordre précis. - Je vais de ce pas rédiger le procès verbaux et s'ils sont terminés à temps, je vous les porterai à signer. De toute façon je vais demander au caporal de garde de surveiller vos préparatifs de départ et de m'en rendre compte. Si mes papiers n'étaient pas prêts, vous pourriez quand même les émarger avant de monter à chameau. - ... à chameau, avait répété à mi-voix le sous-lieutenant. Il avait vu en esprit sa monture et pensé qu'il valait mieux hâter son départ. Abouforti, avait-il crié au chef-goumier qui attendait à l'écart: Tu feras chercher Oroso et les autres chameaux et appeler les guides Diéko et Kapta. Et il avait suivi le commandant jusqu'à son bureau pour recevoir ses instructions. C'est à tout cela que pensait le sous-lieutenant Danicet en se rendant à la case. Il était heureux de partir en tournée de police, mais il y avait une ombre: les deux cartouches ratées. Il parvenait aux dattiers qui se dressaient à deux cents mètres du poste et il approchait de sa case lorsqu'il s'entendit appeler. Il se détourna. C'était AboufortL S'arrêtant à quelques pas de l'officier, il mit l'arme au pied et attendit. - As-tu fait chercher les chameaux et prévenir les guides? - Oui, mon lieutenant. Les chameaux mangeaient le markouba (12) au pied des rochers de BilL Ils seront là bientôt. - Préparez-vous, remplissez vos peaux de bouc et prenez du couscous (13) pour quinze jours. Nous irons d'abord au pâturage de la section. Comme tu as ta mon(12) Graminée que mangent les chameaux quand ils n'ont rien d'autre. (13) Granulé de farine de blé. Celui-ci est cultivé, en hiver, dans les jardins du Tibesti. Le couscous local n'était jamais accompagné de légumes car il n'yen avait pas, ni de viande, laquelle se consommait à part lorsqu'il y en avait. Le nomade faisait sauter les granulés dans du beurre transporté du sud dans de vieilles peaux de bouc, puis mis en bouteilles à Faya. 20