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Mémoire d'une militante communiste (1942-1990) du Caire à Alger, Paris et Genève

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288 pages

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Ajouté le 01 janvier 1997
Nombre de lectures 344
EAN13 9782296346826
Langue Français
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Mémoires

d'une militante communiste (1942-1990) du Caire à Alger, Paris et Genève
Lettres aux miens

@ L'Hannattan, ISBN:

1997

2-7384-5744-4

Didar FAWZY-ROSSANO

Ménl0ires d'une militante communiste (1942-1990) du Caire à Alger, Paris et Genève
Lettres aux miens

Éditions L'Harmattan
5-7. rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

L 'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y IK9

A Michèle, Manuéla, Gwenaël, Giulia, Pauline, Sanya, Anissa, Lucia, Leïla Laurent, Erwan, Lionel, et les autres... A Esther, l'avenir...

Quand aucune fin majeure ne sollicite les hommes à la limite de leur horizon, c'est alors que les moyens deviennent des fins pour eux - et d'hommes libres enfant des esclaves... Ne vous contentez pas de regarder du rivage, paresseusement, ce qui se passe sur la mer enfurie... Lucien Febvre (Vivre l'histoire)

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AVANT-PROPOS

Ni témoignage. Ni récit biographique. Des textes épars d'expériences vécues, porteuses ou non de sens, accumulés depuis l'assassinat de mon camarade et ami Henri Curiel. Que je décide de publier après avoir été déstabilisée par la guerre du Golfe et la fin de l'expérience socialiste en URSS, l'une et l'autre constituant des éléments de régression pour cette dernière décennie de notre siècle finissant. La guerre du Golfe aurait pu être évitée si les intelligences s'étaient mobilisées. Ce fut au contraire avec l'aval de l'ONU, qui ne contrôlait pas l'opération, que des milliards de dollars s'investirent dans la destruction par ordinateurs d'un espace militaro-industriel, au nord-est d'une zone de famine insecourable par absence de voies de communication! A ce cruel acharnement s'ajouta le cynisme du discours: il comptait pour rien, parce que du Tiers monde, une centaine de milliers de morts, une dizaine de milliers de soldats ensevelis sous les bulldozers, des centaines de milliers de travailleurs expulsés, dont les sans-patrie palestiniens. Et Terminator, hérosrobot technique sans passion, remplaçait Rambo au corps magnifié qui, du moins, connaissait la douleur physique. La régression s'amplifie avec la démission, dès avant le coup d'Etat d'Eltsine, d'une élite culturellement capable d'assumer la démocratisation d'un système socialiste, stimulée par la pensée rationnelle d'un chef d'Etat (comparez le discours de Gorbatchev à celui de Reagan ou de Bush), dont la vision planétaire du devenir des peuples redonnait du sens à la lutte pour la transformation des rapports de pouvoir. Comment s'expliquer que les concepts de perestroika et de glasnost n'aient stimulé que les vautours aux aguets, prêts au dépeçage? Notre humanité serait-elle donc incapable de se libérer des aliénations? Après le haussement d'épaules pour le plan soviétique destiné à éviter les tragédies de la guerre terrestre en Irak, après l'échec du projet gorbatchévien de confédération pluraliste, après la diffusion par les médias du discours d'un chef d'Etat mégalomane s'attribuant la chute de l'Empire du mal et annonçant l'ère de l'hégémonie américaine par la grâce de Dieu, sans provoquer le fou rire ou même susciter quelques remarques ironiques des speakers occidentaux, la machine à détruire s'emballa. Pour des tracés de frontières, des particularismes ethniques, ou des croyances religieuses. Avec une cruauté barbare qu'on avait cru périmée. Même les jeunes ne semblent plus avoir de messages. Ni graffitis, ni dessins. Pubs et tags. Shit et névrose. Sans Milan Kundera, Raymond Devos ou Elton John, il ne resterait plus qu'à se réfugier dans une île de la Désolation. 7

Il faut croire que je suis de ceux qui sont génétiquement programmés pour découvrir les repères lumineux. Quelles que soient les difficultés de la transition en Afrique du Sud, pour la première fois dans l'histoire contemporaine, la libération d'une colonisation intérieure raciale a lieu sans bain de sang, par la seule volonté politique des persécuteurs et des persécutés. Et ce fut bouleversant de traverser en auto le quartier noir misérable jouxtant la riche ville blanche de Cape Town, en compagnie de Rhoda, petite fille du fondateur de la première centrale syndicale africaine d'Afrique du Sud et premier noir à oser faire un procès à un blanc, ellemême à la tête du département Women 's Studies de l'Université métisse de Western Cape, et de se faire héler avec de grands gestes de joie par des femmes en loques, parce que nous avions arboré le drapeau sud-africain en ce jour anniversaire du Freedom Day. Et voilà qu'aux Etats-Unis, la littérature noire dépasse son repli sur l'identité africaine pour faire valoir son apport à l'histoire américaine, et qu'en France, un mouvement de révolte construit ambitionne de formuler un nouveau projet de société. A l'heure où des ONG internationales se tracent pour objectif de transformer ces grandes institutions financières qui régissent le monde malgré l'échec de leurs stratégies successives supposées réduire les inégalités. Peut-être bien alors que les gouvernants se révolteront de leur soumission au marché. Peut-être même que le désir de vie et de justice, amplifié par le savoir et la parole, agira sur les consciences et produira des avancées significatives plus fortes que la volonté destructrice de pouvoir. Ces "Lettres aux miens" sont d'une époque révolue: celle d'une libération nationale (politique et économique), alors centre d'intérêt de la gauche qui se préoccupait des peuples du Tiers monde. Avant que la conception intégriste de l'identité n'accapare - pour un temps - les esprits. Précédées de points de Repères et ponctuées de notes, elles sont classées selon un cadre géographique qui respecte la chronologie de mes engagements: Egypte, Algérie, Palestine, Soudan, des pays dont les peuples vivent des tragédies, à des degrés divers, et dont j'épouse les souffrances, parce qu'ils me sont chers, comment le dire mieux que Jacques Derrida, "par la mémoire et le coeur". Bouger et filtrer, ma manière de surmonter les impasses, termine la série avec de petits textes récents. Etant donné mon champ d'action et d'étude, j'utilise, mais avec des libertés qui tiennent compte des francophones et du parler égyptien, la transcription internationale des termes arabes. Trop intimiste? Trop langue de bois? Stupidement agressif? Trop mou? Explosé? Contradictoire? Répétitif? Aussi divers que sont les miens. Dont les évocations ont dû être largement tailladées, parfois, hélas, sacrifiées pour les besoins de l'édition.
Genève, mars 1996

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REPÈRES

Lorsqu'il y a quelques années, j'avais décidé de rendre intelligibles mes écrits épars (pour vous les miens, même fantômes), lâche devant la perspective de traiter des éléments de vie personnelle, j'en avais retardé le moment en rédigeant des mises au point qu'il aurait fallu reprendre tant le rythme de l'histoire s'est accéléré, si bien qu'insister, par exemple, sur l'étranglement du Tiers monde par le remboursement de sa dette extérieure multilatérale, ou les effets négatifs des mouvements de capitaux spéculatifs, paraît désuet tant l'un et l'autre sont aujourd'hui décriés. Mais me remettre au travail exigerait du temps. Aussi, tout en actualisant les notes de bas de page, je reproduirai dans leur état ces "lettres" qui concernent la région de mon militantisme et de ma recherche, et où, après une période de construction, les pouvoirs devenus vulnérables, à cause de leur méfiance maladive des masses dirait Henri, sont disputés sur la base d'idéologies qui me sont étrangères. Chacun sa culture: la mienne rejoint le mouvement du Chiapas du sous-commandant Marcos, qui revendique la réforme agraire, les droits fondamentaux, et la dignité pour la nation indienne. Paris, mars 1990 Anamnêsis

Rappeler le passé dans un présent dynamique, avais-je décidé en cumulant des matériaux pour éclairer l'action d'Henri diffamée par des médiocres. C'est ainsi que j'ai scribouillé dans les creux de vague d'un militantisme dévorant pendant plus d'une décennie. Et voilà qu'aujourd'hui je me libère d'une collaboration régulière à une campagne internationale pour le règlement du conflit palestinien, pour traiter des textes personnels. Avant tout par absence de moyens (combien aurait été plus motivante la traduction en images d'une fresque historique sur le mouvement de libération), et agacement de la réflexion à échelle réduite (la me trouver quelque talent... Mais je ne suivrai pas ta suggestion de les retravailler pour en faire un ouvrage. Une étude pour une ONG disposant de moyens de pression peuvent m'activer. Pas des nourritures personnelles. Ou alors il faudrait avoir la nostalgie du passé. Ou désirer servir d'exemple. Au départ, vois-tu, la quête d'une mémoire éclatée avait suscité la passion de la recherche; elle ne saurait être rallumée sur commande. J'y tiens pourtant:
1 Perrault Ge lui avais remis quelques notes pour son livre sur Henri,Un homme à part, Barrault, Paris 1984). 9

parution d'un bulletin militant). Et puisque tu me fais l'honneur Gilles l de

comme une caméra, elle fixe des morceaux choisis d'histoire personnelle et collective et fait mouvoir des êtres intelligents et libres. Que j'ai profondément aimés. Ce n'est pas la chute des régimes socialistes de l'Europe de l'Est (notre action ne reposait pas sur des modèles, et le changement fut négocié sans violence, dans la majorité des cas), mais l'échec des "Rencontres Henri Curiel", programmées pour la décennie de son assassinat, qui m'a orienté sur ce travail. Nous avions voulu organiser un débat entre militants occidentaux et du Tiers monde pour dégager les besoins des luttes actuelles et les convergences. Il a bien fallu convenir, au bout d'une intense préparation étalée sur deux ans, que les éléments sans parti d'une équipe, dont les composantes ne sont liées que par Henri, même mort, ne répondait pas aux situations nouvelles. Et c'est l'occasion d'une mise au point. Nul ne saurait s'approprier Henri de manière exclusive. Ni clans, ni organisations, ni hommes, ni femmes. Et il tint à nous le dire (t'en souvienstu Jehan 1), ce matin de son dernier anniversaire, alors qu'euphorisé par la fraîcheur matinale, il évaluait des perspectives d'action en nous entraînant

chez Didier Motchane 2, rue de Verneuil, dans ce quartier des Langues 0
qui nous était si familier. Stimuler l'Histoire

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L'Histoire, martèle-t-on à l'Ouest depuis la chute des bureaucraties socialistes, échapperait à l'activité créatrice. Certains, moins disposés à être sujets passifs, enfoncent dans les méandres de la complexité une pensée

politique déjà caractérisée par l'indétermination 4. Comme s'il avait été
simple pour les générations antérieures de définir les rapports de domination et les priorités réalisables. La notre, celle des années quarante qui choisit le communisme dans une Egypte semi-coloniale et semi-féodale, eut à stimuler un mouvement de libération contre cette grande puissance qu'était alors la Grande-Bretagne, que nous soutenions par ailleurs dans sa guerre contre l'Allemagne nazie, en défendant les intérêts d'une classe ouvrière organisée dans des syndicats sous influence bourgeoise, au sein d'une société majoritairement liée à la terre et à l'islam, sans tradition de l'organisation clandestine, sans autre moyen de communication que Ie déplacement physique. Aussi fûmes-nous de grands marcheurs, héritiers

1 De Wangen, efficace et intelligent, ses éloignements occasionnels ont toujours diminué le niveau de nos activités; mort hélas récemment d'un cancer aux poumons; à l'exposition sur Kateb Yacine donnée à l'IMA (mars-avril 1994), on pouvait le voir, sur une photo datant de 1958, avec lui et le metteur en scène de théatre Jean-Marie Serreau, dont il fut un collaborateur avant de nous rejoindre au réseau de soutien au FLN. 2 Compagnon de route de Chevènement depuis la création du CERES (groupe de gauche du PS), aujourd'hui, avec lui, dans le Mouvement des citoyens, très estimé des militants. 3 Aujourd'hui Institut national des langues et civilisations orientales. 4 Le mouvement de 1968 ne semble pas avoir laissé un héritage révolutionnaire, tant ses promoteurs ont décidé qu'il n'y avait d'autre choix que le socialisme totalitaire ou le capitalisme libéral. 10

d'une culture de débrouillardise du petit peuple urbain en situation de survie. Face à 5 réseaux policiers '. 7 nous dit Henri. Henri Curiel eut certainement le flair de l'histoire se faisant en définissant la libération nationale comme objectif prioritaire à l'organisation communiste qu'il créa en Egypte, et en se fixant pour tâche, plus tard en France, le soutien aux mouvements de libération des peuples dépendants. Et nous de le suivre. Sans conditions sur les moyens employés par ces peuples pour se libérer. Par choix, nous fûmes ainsi parmi les acteurs d'un mouvement révolutionnaire triomphant, qui obligea l'ONU à hausser la libération nationale au niveau d'un concept incontournable, jusqu'à admettre au rang d'observateurs l'ANC et l' OLP qui avaient choisi la lutte armée. Même le système de l'apartheid, qui semblait immuable tant les populations noires avaient été vidées de leur humanité, s'effondre par l'effet d'entraînement d'une équipe décidée à prendre en mains son destin sans pratiquer d'exclusion. Pour les générations militantes du Tiers monde et les variantes communistes et chrétiennes du soutien européen, les seules qui me sont familières, la libération des colonies portugaises d'Afrique, la fin de l'agression militaire américaine au Vietnam et l'agonie de l'apartheid tournent la page de ce morceau choisi d'histoire stimulé par la conception marxiste de l'action révolutionnaire, la revendication nationaliste de dignité humaine, la dimension libératrice de la foi ou de la raison... et l'aide de l'URSS. C'est du moins ainsi que je le ressens au bout de mon expérience. Reste la Palestine. Mais aujourd'hui, luttes armées, conflits régionaux, recomposition sur de nouveaux modèles d'anciens ensembles, et pourquoi pas transformation ailleurs des rapports de pouvoir par entités régionales, différenciées ou non par la langue, paraissent négociables malgré les violences. Pas la restructuration du système économique mondial. Quitte à laisser exploser la planète faute d'une redéfinition des rapports de domination qui bloquent le développement au bénéfice de l'argent. Aux générations de cette décennie, la dernière du XXe siècle, de définir les nouvelles formes de lutte qui permettront (peut-être bien cette fois par la seule volonté politique), de dépasser le système gestionnaire d'un modèle qui élargit sans cesse le volume des populations et des groupes marginalisés. De rogner le champ de la régression. De restimuler l'Histoire. La diversité des situations régionales et la confrontation des cultures dans un même espace étatique ne sont pas des faits nouveaux pour ceux (j'en fais partie) qui vivaient dans des pays du Tiers monde dans les années soixante et septante. Ils ont eu à creuser les problèmes du sous-développement. En plein boom idéologique développementaliste, ces Etats bénéficiant alors de programmes décennaux élaborés par des experts d'organismes spécialisés de l'ONU et financés par des crédits du FMI et de la Banque mondiale (créée à cet effet). Mais les marxistes étaient guidés par la thèse (occultée encore en Occident) des économistes latino-américains qui, alertés par les effets pervers du "miracle brésilien", critiquaient la frénésie d'une croissance sans développement, et signalaient l'appauvrissement des producteurs par
1 Police politique, département des recherches criminelles, service de renseignement l'armée égyptienne, Intelligence Service, service secret du roi. de

Il

les effets de l'échange inégal sur le marché mondial, le surcroît de la tendance à l'écoulement des capitaux vers le Nord par le service de la dette, le renforcement des dictatures avec la modernisation des armées, qui se faisait par ailleurs au détriment des programmes socio-économiques. Et ils réclamaient (déjà) la stimulation des transformations sociales par un nouvel ordre économique international (NOEl). La liste des dérapages est longue. Tel le retour sans réflexion à la théorie de la "voie non capitaliste du développement" 1, et la course accélérée à l'industrie lourde, au détriment de populations agricoles qui iraient s'entassant dans les bidonvilles de nouvelles mégalopoles. Il reste que l'idéologisation de l'économie, accompagnée de la gratuité de l'enseignement et de la médecine, de subventions de l'Etat pour les produits de première nécessité, de l'emploi assuré aux diplômés... ont abouti à un remarquable gonflement des couches sociales moyennes. Et même à une moralisation de la politique contre le cynisme des services secrets occidentaux (on leur doit les assassinats d'hommes politiques dans le Tiers monde et aux Etats-Unis, les interventions armées en Amérique latine, la guerre du Vietnam). Les années soixante et septante sont ponctuées de ratages politiques et d'assassinats d'hommes politiques de gauche. Dont celui d'Henri. Mais ce sont les années ottante qui, dans la région qui me concerne en tout cas, furent des années de régression, marquées par la médiocrité de la rentabilité des grands projets des décennies antérieures, la chute générale des cours de matières premières 2, l'explosion démographique, voire la famine. On assisterait alors à la dilapidation des efforts antérieurs, à la disparition des marchés locaux de ces succulents produits agricoles exportés vers les pays à fortes devises, à la mise à l'écart des intelligences, à l'attaque de la théologie chrétienne de la libération, à l'accélération des mouvements d'émigration. La crise n'épargnerait pas le bloc socialiste. Et voilà que l'Occident capitaliste, qui a pourtant profité du pillage de l'or, de la mise en esclavage des Africains, de l'exploitation directe des colonies, du pompage des ressources du Sud, et de la vente des armes au Tiers monde (tout en s'attribuant le rôle de protecteur des droits de l'homme) se dit en crise depuis 20 ans, sans que l'on puisse cette fois en discerner les limites. A une époque où l'homme a le pouvoir de s'extraire d'une fusée pour étudier la planète dans sa globalité. Faudra-t-il d'autres ruptures avant que la mondialisation de l'économie ne produise de nouvelles forces capables d'obliger à des solutions qui fassent profiter les peuples des avancées techniques?

1 Pour traduire l'expérience de Nasser. qui a cherché à résoudre les tâches nationales fondamentales. 2 Les réalisateurs australiens Anderson et Conolly traduisent bien dans leur documentaire Black Harvest, la conséquence de la chute des cours du café: les membres d'une tribu en Papouasie en cours d'intégration, découragés, abandonnent le travail et aident une tribu alliée en guerre; ni bons ni mauvais visibles; quelque part, l'ombre du FMI, contre laquelle gestionnaire et chef de tribu ne peuvent rien.
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Ruptures Avec Henri, les ruptures furent faciles. Et même sans lui. Quasiment une joie physique. Qui d'entre les miens ne l'a pas goûtée? Et dans l'Egypte bouillonnante des années quarante, choisir la rupture (incontournable puisque le communisme était interdit) était une évidence: la réduction du paysan (alors la très grosse majorité de la population active) à une bête de somme, l'arrogance du staff militaro-administratif anglais, et la corruption généralisée incitaient à la lutte à visée de rupture. Beaucoup de jeunes firent ce choix: y compris les déçus des hésitations des partis nationalistes ou des discours grandiloquents sans actes concrets du leader des frères musulmans. Tel Osman, mon compagnon, officier candidat à la garde royale. Sitôt mariés, nous fûmes recrutés dans l'une des multiples organisations communistes qui se créaient, stimulées par les victoires soviétiques. La notre qu'Henri Curiel mettait en place, opta pour la jonction entre libération nationale et libération sociale. Au bout d'une décennie de militantisme clandestin (1943-1953), les objectifs de départ de notre engagement étaient sur les rails: les troupes anglaises avaient évacué les villes pour se cantonner dans la zone du canal de Suez, et la royauté avait été renversée, certes à la faveur d'un coup d'Etat militaire, mais par des "officiers libres" nationalistes, représentatifs des couches sociales moyennes, et dont certains étaient sympathisants, voire membres de notre organisation. Mais nous demandions le retour à la vie parlementaire et au multipartisme avec le courant du Conseil de la révolution personnifié par Khaled Mohieddine. Et nous fûmes perdants, rejoignant alors la ligne erronée des PC français et anglais qui, par arrogance, jugèrent le coup d'Etat "manigancé par l'impérialisme". Osman, qui avait participé au coup d'Etat, mais était perturbé par les luttes au sein du nouveau pouvoir préféra s'éloigner: nommé attaché militaire à l'ambassade d'Egypte à Moscou, il choisit la carrière diplomatique. Après l'avoir rejoint à son poste avec nos deux filles nées pendant cette décennie, au printemps 1954, je fis un autre choix. Impliquée dans un procès de camarades, il n'était pas question de retourner en Egypte. Je rejoignais Henri, exilé de force du temps de la royauté et entré clandestinement en France, en 1951. Dirigeant écouté, il avait organisé à Paris, avec des camarades expulsés à la faveur de la guerre arabo-israélienne de 1948, un groupe de soutien à l'action en Egypte, et le groupe tournait à plein rendement. Assumer mes choix en militant journellement avec Henri fut un bonheur: il me faisait découvrir ce que pouvait être une vie de qualité supérieure. Rien n'est comparable au contact d'une intelligence en mouvement, favorisant les initiatives et bousculant les règles, cherchant à hausser l'autre à son niveau. Il sut même répondre à mes attentes. Je crois bien que le groupe échappa à la déprime habituelle aux exilés politiques grâce à sa pratique: dissous arbitrairement par une direction nouvelle (après avoir fonctionné à plein gaz et tous azimuts pendant la crise de Suez), Henri ne le reconstitua pas en groupe dissident. Il eut l'intelligence d'en orienter les membres dans des actions ponctuelles de solidarité envers nos camarades emprisonnés, ou de rencontres entre partisans du dialogue sur la question de 13

Palestine. Il s'engagea pour sa part dans de nouvelles initiatives. Je fus partie prenante. L'organisation d'un réseau de soutien à une lutte de libération dans la métropole coloniale n'est pas une mince affaire. Considéré contre la sécurité de l'Etat français, le choix du soutien au FLN algérien impliquait un nouveau risque de rupture. C'était notre boulot. Arrêtée avec Henri en octobre 1960, évadée avec un groupe (prodigieux) de prisonnières politiques quelques mois plus tard, l'arrêté d'expulsion de France ne fut pas levé pour moi à l'heure des amnisties (étrangère sans être apatride comme Henri). Il fallut bien aller ailleurs. Je choisis l'Algérie que me proposait Ben Bella, taureau fonçant cornes baissées dans une aventure volontariste de militants qui s'opposaient dans le désordre, suscitant pourtant la certitude que tout était encore possible dans cette île où les révolutionnaires de la planète se rencontraient. Mais l'Algérie n'était pas Cuba. Même si les révolutionnaires cubains venaient étudier nos méthodes de formation des jeunes sur les chantiers du volontariat (hélas ma seule action concrète de construction, et je la chéris). Même si l'Algérie aidait les luttes de libération. Et pas seulement celles des colonies. Le coup d'Etat de l'armée de Boumediene, en juin 1965, me cantonna dans l'action de soutien aux luttes de libération, en liaison avec Paris. Nous avions créé une antenne Solidarité à Alger (sans membres algériens pour qu'il n'y ait pas confusion des objectifs). Expulsée à deux reprises, l'intervention du ministre des affaires étrangères, Abdel Aziz Bouteflika, me permit d'y retourner. En 1969, maître Neveux, avocate gaulliste, réussit à faire lever mon arrêté d'expulsion de France: désormais je pus faire de longs et fréquents séjours à Paris, et participer aux travaux du secrétariat et aux réunions du comité directeur de l'organisation. Il s'agissait toujours de choix. Cette fois sans rupture. Bien que fonctionnant selon les règles de la clandestinité, les objectifs de l'organisation ne touchaient pas aux intérêts de la France. Mieux, tant que la France resta gaulliste, les intérêts convergeaient. Ce fut différent avec le giscardisme. Et c'est alors qu'éclata l'affaire. Résumons 1: le 21 juin 1976, un article non signé paraît dans Le Point, présentant Henri comme le patron des réseaux d'aide au terrorisme international pour le compte de Moscou. L'accusation est réitérée le 28 juin avec la signature de Georges Suffert. Un an plus tard, un nouvel article de lui (du 6 juin 1977) confirme sa thèse en se prévalant de ce qu'Henri ne l'avait pas poursuivi en diffamation (comment pourrait-il concevoir que protéger des amis en activité peut avoir plus d'importance que se protéger soi-même). Henri croyait en effet qu'il avait à fournir les preuves de son innocence, donc citer des témoins, donc des militants. Mieux, procédant par amalgame, Suffert voulut renforcer sa thèse en délirant sur ses liens de parenté avec George Blake 2.
1 Pour les détails, cf. l'ouvrage de Gilles Perrault. 2 Célèbre agent secret britannique rallié au communisme par écoeurement de l'appui donné par son pays au régime corrompu de Syngman Rhee à Séoul, où, alors en poste, il fut fait prisonnier pendant la guerre de Corée; découvert. condamné à 42 ans, il purgeait sa peine dans une prison londonienne lorsqu'il réussit une spectaculaire évasion en 1966; cousin
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A l'origine de l'affaire, il y avait eu des catastrophes. Entre autres, l'arrestation d'un professeur japonais, dont le nom se trouvait sur la liste d'un membre de l'armée rouge japonaise (Furuya Yutaka), arrêté à Orly en juillet 1974. Plus grave fut l'arrestation, en 1975, en Afrique du Sud, de Breyten

Breytenbach, peintre, poète et écrivain africaan l, marié en violation des lois

de l'apartheid (sa femme est d'origine vietnamienne) et arrêté avec de faux papiers d'identité. Condamné à 9 ans de prison, il chercha à contacter l'extérieur par l'intermédiaire d'un gardien qu'il croyait avoir gagné à ses vues. L'affaire révéla ses contacts avec Solidarité. Pour des raisons parfaitement subjectives (sa jolie frimousse et la chaleur humaine qu'il dégage), Breyten avait échappé à notre vigilance en matière de sécurité (Henri m'avait avoué que sans Breyten, il mourrait d'ennui, et j'avais trouvé des excuses, comme les autres, à son incapacité viscérale de respecter les rendez-vous que je fixais pour lui à Genève). C'est ainsi que le Boss repéra Henri: il lui ferait endosser des tas d'affaires étrangères à notre organisation. A son tour le Mossad le repéra: Henri s'était mis à fréquenter les couloirs d'une salle de conférence où l'on débattait du conflit israélo-arabe (de laquelle il m'avait écartée par mesure de sécurité)! Bref, à la suite de l'assassinat du président du patronat allemand, Hanns-Martin Schleyer et de l'article du Spiegel du 24 octobre 1977, qui reprenait la thèse de Suffert, Henri fut assigné à résidence surveillée à Digne. De qui se moque-t-on? Eloigner le patron d'un réseau du terrorisme international qui n'était pas clandestin au lieu de le faire suivre pour remonter les filières? Terrorisme et lutte armée Ceux qui ont vécu l'occupation nazie, la guerre d'Algérie, l'apartheid, la guerre froide... savent que le plus souvent, pour se libérer, les militants des mouvements de libération ne pouvaient pas faire l'économie de la lutte armée. Dans Solidarité, oui, nous les formions aussi aux techniques de sabotage. Mais ton enquête indique bien, Gilles, que notre organisation n'avait pas de liens avec les groupes terroristes d'extrême gauche qui s'étaient multipliés en Occident dans les années soixante et septante (Brigades rouges et Prima Linea, Bande à Baader et Roten fraktion, Weathermen...). Terroristes parce que, contrairement aux mouvements de libération d'une domination étrangère ou d'une dictature locale, il ne leur était pas nié le droit aux libertés démocratiques et à la formation de partis légaux d'opposition. "La terreur aveugle est une forme de fascisme", disait Henri. Et il faisait une véritable allergie à ces groupes, dirigés par des intellectuels à la marge des partis communistes et des syndicats, qui, disait-il (après Engels et Lénine), érigeaient leur propre impatience en argument théorique. A son retour de Digne en janvier 1978, il déclara même à un journaliste
d'Henri, il avait vécu dans la villa familiale pendant la guerre, à l'âge de 14-16 ans (la traduction française de ses mémoires a été publiée par Stock, Paris 1990). 1 Libéré en 1982 grâce à l'intervention du président Mitterand, il a raconté son expérience carcérale dans Mouroir et Confession véridique d'un terroriste albanos (tr. Fr., Stock, 1983 & 1984). 15

d'Antenne 2 (mais il lui demanda le lendemain de mettre en veilleuse son témoignage): "Je n'ai jamais dénoncé personne, mais je ne suis pas sûr que je ne le ferais pas si je découvrais un terroriste". Et ce fut avec une réelle profonde affliction qu'il me montra l'ouvrage qui le citait comme collaborateur de Carlos, dont on murmurait que les opérations étaient financées par un banquier suisse, partisan du nazisme. Notre organisation ne s'est même pas occupée d'achat d'armes pour les mouvements de libération. Par intelligence: les marchands ne sont pas des idéologues; ils donnent les petits groupes pour protéger les grosses transactions. S'en occuper exige d'ailleurs d'importantes ressources et des liens avec des réseaux mafieux. Nous n'étions pas de cette taille. Nous ne fûmes même pas capables de réussir une opération d'acheminement d'armes jusqu'à un port d'Afrique australe pour l'ANC. Et c'est tout net qu'Henri refusa à Boudia l'aide aux opération~ scoops des Palestiniens, tout en comprenant que les militants y recourent pour rompre le silence tissé autour de leur résistance à l'occupation. Je ne porterai pas de jugements de valeur sur les voies et moyens choisis par des militants contre des pouvoirs qui bombardent au napalm des régions agricoles, vendent des armes sophistiquées aux dictateurs et exercent aux nouvelles techniques leurs forces de répression... Je constate seulement que les groupes de gauche qui avaient choisi la violence politique pour déstabiliser des Etats où les libertés démocratiques permettent de s'organiser et de s'exprimer ont été tellement infiltrés qu'ils apparaissent manipulés par ceux-là même qu'ils veulent combattre 1. De même que les opérations d'Abou Nidal en Occident, sponsorisées dit-on par l'Etat syrien, affaiblissaient la cause palestinienne en soulevant les opinions publiques contre elle. L'ONU n'a pas encore défini ce qu'est le terrorisme 2, bien que le débat soit ouvert depuis une quinzaine d'années, mais le statut accordé à l'ANC et à l'OLP est l'indice que la communauté internationale sait différencier le mouvement armé de libération du groupe terroriste. Le premier, soutenu par les masses, clandestin par nécessité, s'exerce contre une occupation étrangère qui le nie ou une dictature locale. Mais les actions sont ponctuelles et l'objectif est de créer, ou de rétablir, l'Etat-nation indépendant. Le groupe terroriste utilise, lui, la violence politique comme seule forme d'action. Au niveau zéro bien entendu: dans les années septante, le terrorisme de gauche était infiniment plus complexe; les actions des Brigades rouges et de Prima Linea, répondaient à une "stratégie de la tension" de l'extrême droite et s'exerçaient contre des patrons qui utilisaient la violence; le mouvement recouvrait aussi des demandes sociales et recrutait dans le milieu ouvrier, obligeant les communistes italiens à approfondir leurs analyses des rapports de la classe ouvrière avec la démocratie.

1 L'enquête d'un journaliste de l'Observer révèle même que l'équipe organisatrice des Brigades rouges était constituée d'agents secrets (cf. Le courrier international, juin 1992). 2 Pas plus que la récente rencontre de Sharm aI-Sheikh où le sécuritaire semble remplacer une fois de plus l'étude des moyens nécessaires pour enrayer les causes profondes des actions terroristes.

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Un journaliste aussi averti que Georges Suffert ne pouvait ignorer que les membres de notre direction étaient de sensibilité chrétienne ou communiste, par principe donc opposés au terrorisme. Alors? La promotion enthousiaste d'un ouvrage aussi médiocre que celui de Claire Sterling, liée à l'équipe d'Alexander Haig, traduit dans tout le "monde libre" 1, et qui reprend la thèse de Suffert sur l'affaire Curiel, nous éclaire: une campagne de désinformation, de diabolisation du mouvement de libération, était bien, alors, déployée par les médias, utilisant le fait contemporain indiscutable qu'il aboutissait grâce au soutien de l'URSS. L'équipe Haig combattait toute politique de détente et mit sur le compte de la contamination l'opposition des églises à l'interventionnisme des Etats-Unis en Amérique latine. Les articles de Suffert défendent la m~lJle thèse. En France, l'époque où un chef d'Etat accusait Israël d'avoir (en juin 1967) intentionnellement ouvert les hostilités, blâmait les Etats-Unis de larguer des bombes sur le Vietnam, sillonnait le monde en exaltant l'indépendance des nations contre les supergrands, faisait recevoir en grande pompe à Tahiti les compagnons du Che rescapés de Bolivie, positionnait une nation sur le globe en soutenant le "Quebec libre", cette époque était bien terminée avec de Gaulle (Dieu que nous l'avons regretté)! A cause de l'atmosphère de tension dans laquelle nous militions depuis 1974, nous avions d'abord suivi la piste suggérée par le message des assassins d'Henri (signé "Delta"). Piste logique puisque l'extrême droite avait défini sa "stratégie de la tension" dans les pays aux régimes parlementaires, jugés incapables d'assurer l'ordre moral. La peur du "programme commun" signé en 1973 entre socialistes et communistes français, interprété par la droite comme contenant en germe un changement de société, avait encouragé ceux qui préconisaient le terrorisme politique pour barrer la route à la gauche. Les pronostics de sa victoire à la veille des élections de mars 1978 crédibilisaient la rumeur de la mise sur rails d'un programme d'assassinats politiques. Que la victoire de la droite n'aurait pas eu le temps d'interrompre: il y eut avant l'assassinat d'Henri, en décembre 1977, celui de Laïd Sebaï (gardien de l'Amicale des Algériens en Europe, victime de sa ressemblance avec son président, Gheraïeb, ancien dirigeant de la Fédération de France du FLN); après, en septembre 1979, celui de Pierre Goldmann. Les liquidations touchaient des personnalités dont l'assassinat n'agiterait pas l'opinion publique française: un Algérien, un apatride, un frondeur tous terrains qui se disait "juif polonais né en France". Profils parfaits pour des groupes néo-nazis. A une époque de déclin du mouvement ouvrier. Très vite pourtant, nous fûmes convaincus que l'assassinat d'Henri ne cadrait pas avec ce schéma; qu'il avait été décidé par des services secrets (CIA, Boss, Mossad), dont il faut rappeler qu'alors ils faisaient la loi chez eux; qu'étant donné sa précision et les moyens employés, il ne pouvait avoir été accompli qu'avec la collaboration d'agents français (le dessin de Wolinski dans L'Humanité du 6 mai 1978 était éclairant et Le Monde du 18 juillet révéla que l'ancienne SDEC avait fourni les matériaux de l'article de Suffert). L'itinéraire hors normes d'Henri était utilisé pour étayer la
1 Paru en français sous le titre Le réseau de la terreur, Lattès 1981. 17

campagne internationale de désinformation et permettait de se débarrasser d'un gêneur. Ni plus, ni moins. La perfidie de Suffert n'était pas d'avoir voulu faire croire que le communiste Henri était un agent de Moscou, mais qu'il était le patron d'un terrorisme international orchestré par l'URSS (dont nul n'ignore plus qu'elle n'a pas compté parmi les Etats sponsors sans pour autant susciter une autocritique des accusateurs 1). Mais comment pourrait-il comprendre une stratégie sans profit politique. Tiers monde et tiersmondistes Selon un raisonnement qui conditionnerait le soutien à une lutte de libération au tracé du système politique qui suivra la victoire, des intellectuels occidentaux de gauche s'estiment trompés. Notamment pour avoir soutenu le mouvement vietnamien, dont la formidable capacité de résistance à l'agression (par air, mer, et terre) des forces armées US obligea même les deux puissances socialistes en conflit depuis 1958 à soutenir le même mouvement de libération. On les désigne de "tiersmondistes déçus". Je ne connais pas un seul cadre de Solidarité qui en fasse partie. Lorsque notre organisation est créée à la fin de la guerre d'Algérie, la notion "Tiers monde", perçue d'abord comme force politique de non engagement entre les deux blocs, était en voie de prendre une connotation révolutionnaire anti-impérialiste avec le castrisme. Ce fut un grand moment, estimé à sa juste mesure par Henri, qui déploya tous les efforts auprès de Ben Barka, président du comité préparatoire de la Tricontinentale 2, et qui avait réussi à colmater la brèche entre les deux puissances socialistes, pour que les mouvements de libération que nous aidions y soient invités (elle se tint à La Havane, en janvier 1966, après l'assassinat du leader marocain). Mais Henri ne croyait pas aux nouveaux vietnams annoncés par le Che (il avait l'habitude de dire que c'était déjà un miracle qu'il y en eut un). A cette étape de son action, la singularité d'Henri fut d'avoir choisi d'organiser le soutien aux mouvements de libération de ces continents (il y ajouterait l'aide aux militants anti-fascistes de l'Europe méridionale et chercherait, sacré Henri, à étendre l'action au Japon pour les mouvements asiatiques) en France, sans être Français ou lié à un parti français. C'était une véritable aventure: à l'époque, la société politique française était quadrillée par les partis et les syndicats (il n'y avait pas alors de mouvement associatif indépendant). Henri n'était même pas attaché à l'une de ces prestigieuses revues françaises. L'expérience réussit: l'organisation n'avait pas pignon sur rue, et n'étant pas liée à une force politique active, elle n'avait pas d'intérêts électoraux. Henri était apprécié pour sa compréhension du Tiers monde: série de sociétés concrètes dans un état de sous-développement différent, elles sécrètent certes des potentialités révolutionnaires (lorsque la famine ne sévit pas), mais pas "par essence", comme le voulait le "tiersmythe" .
I Suffert est catholique: dans ses Mémoires d'un ours que j'ai lu de bout en bout. il n'exprime
même pas un regret d'avoir suscité par sa diffamation l'assassinat d'un homme. 2 Issue de l'OSPAA (organisation de solidarité des peuples d'Afrique et d'Asie, dont le siège est au Caire), il n'en est resté qu'une revue, publiée à Cuba.

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Il n'y avait pas besoin de mythe pour rassembler des femmes et des hommes de bonne volonté qui, appartenant à l'Occident hégémonique, se sentaient interpellés par les luttes de libération de peuples dominés, ou soumis à des dictatures corrompues soutenues par leurs dirigeants. Beaucoup de nos membres avaient fait l'expérience de la résistance au nazisme, puis à la guerre d'Indochine, et enfin à la guerre d'Algérie. C'est pourquoi les services "sécurité", "transformation des documents et des personnes", "systèmes de communication" (de l'encre sympathique à la radio), "moyens techniques primaires d'impression", fonctionnèrent immédiatement (y compris dans l'antenne d'Alger). C'est pourquoi il y eut, sans discussion, aide à la désertion des jeunes des armées des métropoles hégémoniques (portugaise jusqu'à la chute de Salazar, américaine pendant la guerre du Vietnam) et l'aide à la formation du groupe africaan de soutien à l'ANC (Okhela) en Afrique du Sud. Nous ajoutâmes, en nous développant, un "secteur extérieur" pour le suivi de projets habituellement assurés par des ONG (création de centres d'impression et d'étude, voire de projets de développement). Ce fut passionnant. C'est dans ce cadre que les membres de Solidarité, organisation française semi-clandestine en contact avec des groupes européens autonomes (en Suisse, Suède, Angleterre, Belgique...) peuvent être désignés de tiersmondistes. Quelques centaines de personnes actives (avant la crise de 19721973), organisées par équipes, avec des antennes régionales en province et une antenne à Alger. A direction hétérogène, se référant certes à la gauche, mais une gauche qui ratissait large, dès lors que l'organisation ne s'insérait pas dans la vie politique française et n'intervenait pas dans les débats des mouvements qu'elle aidait. C'est pourquoi il y eut des discussions passionnées et des départs, jamais des scissions. Ceux qui cherchaient un ailleurs messianique, ou l'expérience directe de la lutte révolutionnaire, se lassaient et quittaient l'organisation pour rejoindre les groupes qui soutenaient tel ou tel mouvement de libération. Ou alors s'engageaient ou aidaient individuellement le mouvement révolutionnaire de leur choix. En rejoignant le FLN vietnamien. Ou les maquis d'Amérique latine. Michèle Firk aurait un destin tragique. Pierre Goldmann serait assassiné. Régis Debray serait le plus prestigieux. Et je connais au moins un juif d'origine israélienne membre de l'OLP. Henri nous avait engagé sur une autre voie. Et nous formions un rassemblement tellement singulier qu'une militante a pu te dire, Gilles, que nous étions "une organisation de paumés pour paumés". Pas avant la crise. Le développement de l'organisation a duré toute une décennie. Les militants ne sont pas des machines Nous avons tous vécu des périodes difficiles. Avec l'âge, nous perdions encore le recours à ces passions vivifiantes contre la monotonie du militantisme clandestin à longue durée. Militer dans l'ombre me convenait; je surmontais les crises dans la recherche universitaire. Certes, j'avais repris des études à mon arrivée à Paris pour obtenir une résidence. Mais en le faisant, je comblais une aspiration que je traînais depuis l'adolescence, sans oser insister (lorsqu'on a été une privilégiée dans un pays qui suait la misère, on ne se débarrasse pas d'un sentiment de culpabilité devant toute nourriture 19

supplémentaire, fut-elle spirituelle), et qui, enfin, devenait obligation. Remi, ce cher homme, fit profiter ses copines de mon travail et grommela que j'en faisais trop. Il avait raison: j'étais fascinée. A Paris par Jean Dresch. A Alger, où, de 1965 à 1969, je parcourus le cycle nécessaire à l'obtention d'une licence d'histoire (parfois avec mon aînée), par Estorges, Prenant, Galissot, Labica, Brahimi, et Février. Pour tout dire, entreprise quasiment à l'âge de la retraite, la recherche sur le Soudan confina à la passion. Mon maître de recherche, Catherine Cocquery- Vidrovitch, belle femme éminemment intelligente, me ficha une paix royale et je pus préparer pour Jussieu, depuis Alger, un mémoire, puis un doctorat d'Etat. Justement alors que nos activités devenaient frustrantes. Je n'ai pas le souvenir que notre action clandestine ait été frustrante en Egypte: elle répondait à l'exigence intime de se démarquer, les uns par rapport aux cercles scandaleusement privilégiés, les autres à l'arrivisme médiocre. Et puis nous étions portés par le sentiment que notre action déboucherait, peut-être pas sur un nouveau monde comme l'avaient rêvé les socialistes révolutionnaires allemands de la première guerre mondiale, en tout cas sur la fin d'une occupation militaire et d'un système socialement opprimant pour les masses travailleuses. Le Caire était alors un lieu de passage (comme le sera Alger après l'indépendance) et pendant la seconde guerre mondiale, nous avions eu des contacts avec des résistants français, des révolutionnaires grecs, des communistes anglais, libanais, suisses... Et puis, insérés dans une histoire en mouvement, nous étions bousculés par les urgences, et nous remportions des victoires avec le mouvement national. Je n'ai pas non plus le souvenir d'une frustration pendant le soutien clandestin, en France, à la lutte algérienne. Nous étions portés par la fierté d'appartenir à ce camp internationaliste qui, après le soutien aux luttes révolutionnaires européennes (Commune, guerre d'Espagne) élargissait son soutien à celles qui se menaient dans les colonies européennes (pour les Français et les Anglais dans leurs propres colonies). Dans ce cas aussi, nous étions trop bousculés par l'urgence des tâches tous azimuts, trop conscients de la lourdeur des responsabilités que nous avions accepté d'assumer, souvent pour la survie même des militants algériens que nous aidions, pour avoir des états d'âme. Et puis, encore une fois, nous agissions dans le cadre d'une lutte prête à déboucher. A peine quelques années d'efforts (l'un des traits parmi les plus saillants de l'intelligence d'Remi fut d'avoir su fixer à ceux qui le suivaient, à toutes les étapes de son itinéraire militant, des luttes à court ou moyen termes). Les frustrations commencent avec la première crise de Solidarité. Elle avait été créée à Paris (d'abord sous le nom d'Organisation anticolonialiste et antifasciste, en référence aux luttes au Portugal et en Espagne), en 1962, à la sortie de prison d'Remi, avec des militants français du soutien au FLN, des jeunes, et d'anciens résistants au nazisme. Les Algériens (en l'occurrence Bashir Boumaaza, futur ministre, en prison avec Renri et Jehan), avaient fait valoir l'apport du réseau de soutien dans leur lutte, et jusqu'au coup d'Etat de juin 1965, Ben Bella, premier président de l'Algérie indépendante, finança l'organisation. Après, elle se finança ellemême: en une décennie, elle s'était développée en une véritable ONG d'aide aux luttes de libération, à caractère international mais de structures 20

clandestines. En 1973, un projet de formation de cadres de l'ANC proposé par Henri aboutit à une impasse. La moitié des membres du secrétariat, ceux-là même qui étaient la source de gonflement de nos effectifs, décidèrent de s'orienter vers des activités publiques, en l'occurrence d'organiser l'asile en France de réfugiés chiliens qui fuyaient les massacres orchestrés par Pinochet 1. Par un besoin, me disais-je, et je le pense toujours, de se ressourcer ailleurs que dans une action clandestine dont la seule raison d'être était de protéger et de former des militants de passage, engagés dans des luttes qui se menaient ailleurs, là où nous n'irions jamais. Leur décision de quitter fut si perturbante que j'évitai de justesse la chute d'un bébé que je langeais, ma première petite fille. A Alger, j'assumais seule alors la liaison permanente de l'antenne avec le secrétariat de Paris: pour m'y rendre plus souvent, je m'étais libérée de mon dernier poste permanent. Un travail ponctuel de coordination de services techniques pour des conférences internationales qui se tenaient à Alger suffisaient à mes dépenses, et me permettaient de rester au courant des évolutions dans le Tiers monde. La crise réduisit la variété de mes services aux mouvements: je ne fus plus qu'une sorte d'office de traductioninterprétation bénévole pour militants anglophones (mais je garde la chaleur de mes relations privilégiées avec ces combattants éclairés de l'ANC qui tenaient le bureau d'Alger 2), et, occasionnellement, grâce à mes contacts, d'aide à J'insertion socioprofessionnelle de militants paumés, comme les Black Panthers américains. Activités épuisantes, et une disponibilité à toute heure, dans une capitale qui, hélas, avait cessé d'être prodigieuse. Sans la recherche, je déprimais. Capitaliser pour former A Paris, l'odieux article de Suffert (Henri, averti avant sa parution, avait cherché, sans succès, à le bloquer, avec l'aide, au moins morale, de Robert Davezies) avait éclairci nos rangs, et nous devions redoubler d'efforts sécuritaires dans nos contacts avec les militants de passage. Un moment, Henri fut tenté par un projet de diffusion du livre français en Afrique que lui proposait son camarade Joseph Hazan (pour la maison Nathan): il m'intégrerait au projet, m'avait-il annoncé par lettre, satisfait de la perspective; il l'abandonnerait avec amertume lorsque le commercial submergera le contenu culturel de l'opération. C'est alors qu'il tracerait un programme moins ambitieux et mieux ciblé pour Solidarité. Comme un metteur en scène qui privilégierait le travail en profondeur avec une troupe réduite après des années de grand spectacle tous azimuts. Tu as beaucoup écrit, Gilles, sur les efforts d'Henri pour faciliter les contacts entre l'OLP et la gauche sioniste, mais l'importance de son projet de formation politique de jeunes révolutionnaires africains n'a pas retenu ton attention. Les contacts sont médiatisables. Pas la formation. Ce fut
1 Il s'agit de Gerold et Sylviane de Wangen. fondateurs, avec l'abbé Glasberg, de France Terre d'Asile, restés très proches. 2 Johnny Makatini, mort avant le déblocage du système qu'il combattait; Oliver Tambo qui vient de mourir; le courageux Thummy Sindelo, atteint de paralysie malgré son jeune âge, et qui apprend à manier l'ordinateur avec quelques doigl~ pour écrire ses mémoires. 21

pourtant l'une de ses grandes passions. Révélatrice de son besoin inné de transmettre, de transformer, comme tous les révolutionnaires, et pourquoi pas, de séduire. Il a formé dans toutes les situations, oralement, comme les grands maîtres de cette époque (d'où le barrage élevé, en prison et à l'extérieur, contre un enseignement qui bousculait les mentalités). Et là, alors que faciliter les contacts entre Israéliens et Palestiniens cadrait avec les principes de la plate-forme de Solidarité, se mêler de former des jeunes africains dans la perspective de créer des noyaux communistes dans des zones libérées du colonialisme y échappait. Nous avions certes maintenu des liens avec l'UPC du Cameroun ou l'opposition marocaine; nous répondions aux demandes de communistes égyptiens ou soudanais; nous avions même assuré une formation complète à des communistes irakiens. Mais dans ce cas, il s'agissait de former les membres d'un groupe d'opposants aux pouvoirs locaux en place en Afrique orientale. Là où il n'existait pas de partis communistes. A partir d'un terrain vierge. Comme il l'avait fait pour l'Egypte et le Soudan. C'était même reprendre différemment l'ancien projet de formation de cadres de l'ANC, à l'origine de la crise de 1973. L'argument-clé des opposants au projet (mais il faut aussi tenir compte de l'opposition de ceux qui ne voulaient pas intervenir sur un terrain qui relevait du parti communiste sud-africain) avait été l'incompétence relative des formateurs qui auraient eu à assurer des cours à des cadres d'un mouvement prestigieux. Ce n'était pas le cas d'Henri qui, dans ce cas, prit l'essentiel de la formation en main. Il ne restait d'ailleurs plus grand monde dans notre organisation pour s'opposer à quoi que ce soit. Il s' y plongea, m'entraînant même, par de brumeuses matinées d'un début d'automne parisien, quelque part à l'une des portes de la capitale, à faire des exposés sur l'expérience du mouvement ouvrier soudanais. C'était en 1977. Les cours d'Henri étaient passionnants et ses réflexions sur la stratégie du fiant en Afiique, d'où il ne fallait surtout pas exclure, disait-il, les chefs tribaux, certainement originales. L'émotion qui le saisissait en me parlant de la ressemblance physique et morale du responsable du groupe qu'il formait (Otto) avec l'ancien secrétaire général du PC soudanais (formé en Egypte et exécuté par Nemeiri), disait assez son investissement dans cette nouvelle expérience. Et il cessa de sourire lorsque les camarades égyptiens de passage le poussaient à écrire son expérience révolutionnaire des années de création du mouvement communiste égyptien. A Digne, où il fut assigné à résidence, il écrivit un premier jet d'une centaine de pages (qu'il n'aura pas l'occasion de retravailler). Happé par la machine, il eut à préparer sa défense devant la Commission des recours des réfugiés et apatrides et, de retour à Paris (la commission compétente auprès du Conseil d'Etat avait rejeté le dossier accumulé contre lui), il travailla une poursuite en diffamation du Spiegel, désormais averti qu'il revenait aux diffamateurs de prouver leur propos (le procès fut gagné quelques jours après son assassinat). Nul doute qu'avec sa ténacité, sa capacité de travail, son intelligence structurée, et sa tripe sensible, il aurait aussi déblayé le terrain africain d'après les indépendances pour en extraire une idée-force motrice. Pas théoricien mais transformateur, capable de présenter un monde intelligible, et par là même libérateur. 22

Fonctionner utile L'enseignement pratique d'Henri, du moins tel que j'ai voulu l'enregistrer, me convient: fonctionner sans méfiance et sans illusion; s'accrocher aux principes fondamentaux du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes et à vivre dans la dignité, à partir des réalités, au cas par cas; progresser par conscience politique sans chercher le saIut; être intransigeant pour soi et prêt au compromis dès lors qu'il s'agit de la survie des peuples; fonctionner en tenant compte de la sécurité du militant du Tiers monde qui, s'il se faisait prendre, serait torturé, battu à mort, voire assassiné. D'où ce cuIte curiélien de l'efficacité. Pour aider à briser des chaînes. Pour l'essentiel, nous n'étions pas différents des intellectuels engagés: comme eux, nos capacités étaient mises au service de groupes qui ne disposaient pas de moyens de se défendre; comme eux, nous progressions par ces contacts. Nous en différions par la forme. Le rôle des intellectuels est de défendre, par la plume et publiquement, leur position. Le notre était d'organiser dans l'ombre des actions pour assurer la continuité de la lutte. Question de tempérament. De méthode aussi: les intellectuels réfléchissent sur leur engagement; nous, sur les tâches concrètes de sa mise en pratique. Mais ce furent des intellectuels qui organisèrent le soutien clandestin au FLN. En tout cas en France. Individuellement, ou en groupe, il y a toujours eu, dans les capitales hégémoniques, des intellectuels qui ont mis en péril leur carrière pour défendre leurs principes, avant tout celui du droit à ne pas opprimer l'autre. Mais dans le cas de l'Algérie, ils ont pris les risques sans l'appui d'un parti, dans un environnement imprégné de morgue coloniale, pour aider l'autre, sur sa demande, à se libérer. Je ne sais pas si dans l'histoire coloniale, il y a d'aussi beaux exemples de solidarité généreuse. Il reste à comprendre pourquoi la constitution d'un mouvement anticolonialiste a échoué en France, alors que sur le plan de l'action concrète, les réseaux fiançais furent une référence, par exemple pour l'organisation de la désertion dans l'armée américaine. Après l'arrestation d'Henri, puis son assassinat, "fonctionner utile" c'était assurer la continuité d'un secrétariat réduit. Dans les moments difficiles, les énergies se mobilisent et d'anciennes bonnes volontés nous rejoignirent. Mais où trouver la perle disponible, expérimentée, avec un sens de l'ouverture, et qui accepterait de coordonner l'ensemble dans l'ombre. Les plus jeunes, déjà rodés, firent la sourde oreille. Mais nous recevions des demandes. II y eut des réunions de formateurs et quelques stages, mais à la suite d'une nouvelle tragédie dont il ne me revient pas d'en parler, l'ensemble se morcela, chacun poursuivant ou non des activités qu'il préférait taire aux réunions occasionnelles d'un comité bien incapable de résoudre les problèmes de militants de luttes de libération. Solidarité s'était liquidée de l'intérieur. L'Association Henri Curiel, créée après son assassinat, s'occupa juridiquement de l'affaire. Jehan, réinstallé à Paris, après avoir dilapidé des biens dans de navrantes et débiles opérations commerciales, prit l'association en main. Dans un environnement français et légal, il était dans son élément.

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Il fut admirablement secondé par une amie efficace et discrète, alors plus ou moins en chômage 1. Le reste aidait, officiellement lorsqu'on avait la nationalité française, dans l'ombre lorsqu'on ne voulait pas (comme Amalia, moi et d'autres) se faire remarquer à cause des activités clandestines. L'affaire juridique pompa l'air de l'association. Pas le mien. Même après 1981, lorsqu'une vieille amitié m'entrouvrit une porte sur le cabinet de Joxe, je ne me leurrais toujours pas sur les possibilités de réussite d'une affaire policière dans laquelle l'ex-SDEC s'était mouillée. Il suffisait de constater l'impasse dans l'affaire Ben Barka. Lutter par contre pour que soient levés les propos diffamatoires sur l'action d'Henri me prit aux tripes. Nous avions décidé de fournir à l'écrivain qui enquêterait sur son action les éléments de compréhension d'un dossier alourdi par la diffamation. Sans réserves. Comme je ne sais pas parler, j'ai tenté de récupérer, par écrit, les tranches d'une vie éclatée, mais soudée à Henri. Des matériaux et un fil conducteur... Classer les matériaux par dossiers devrait être facile, mais comment traiter un récit qui, de simple témoignage sur l'action d'Henri, est parti dans tous les sens. C'est qu'en définitive, s'il était certes devenu le personnage central de mon existence, me tenant lieu parfois de famille, je n'aurais vécu de façon continue avec Henri que quelques années. Avant, après, tout en étant accrochée à son intelligence stimulatrice de projets, fascinée par ce révolutionnaire professionnel qui m'était si familier, j'ai également milité avec d'autres groupes. En Egypte et en Algérie, où j'aurais passé l'essentiel de mon aistence, à Rabat et Oujda, à Genève, périodiquement à Khartoum, Dakar, Jérusalem ou New-York. Coordonner des sortes de lettres à tel ou tel des miens, parent ou camarade, vivant ou mort, sera difficile, notamment lorsque j'évoque ma jeunesse cairote. A l'évidence j'ai eu besoin (et pourquoi pas) d'expliquer mes choix à mes filles, de réduire l'espace d'amertume créée par ma décision de quitter leur père, de leur faire connaître aussi ce père du temps où il était révolutionnaire. Ce fut autrement facile de raconter (et je l'ai fait d'un jet) les détails de notre arrestation à Paris et de notre évasion de prison à l'intention de camarades. Fouiller le passé fut d'ailleurs agréable. Mais mes boyaux se tordent de douleur à l'évocation du conflit israélo-palestinien 2. Pour des raisons évidentes, rien ne transpire des activités que je poursuivais en écrivant, et il restera des zones d'ombre que je ne franchirai pas. Je ne suis pas seule en cause. Le reste? Des notes qu'il m'arrive encore d'écrire en abordant ce travail. Une manière de me décharger d'un trop plein qu'avant je déversais sur Henri. De métamorphoser en quelque chose qui survit, et qu'importe si la façon est maladroite, des moments qui, sans l'écrit, s'effaceraient de ma mémoire. Ecrire d'ailleurs, le savez-vous petites filles, est un acte familier pour ceux de ma génération. Une manière de réfléchir.
I Florence Rosenstiehl, amie de Breyten et qui s'était chargée de la campagne pour sa libération; belle, intelligente, lumineuse. morte hélas d'un cancer en septembre 1990. 2 Dont les conséquences sont bien lourdes malgré les accords. 24

Il ne reste pratiquement rien des écrits d'avant l'assassinat d'Henri. Même pas nos lettres personnelles. La menace de la fouille impromptue. La hantise de fournir des pistes, voire, matière à diffamation (dans nos pays, les communistes sont facilement accusés de moeurs dissolus). Détruire est l' a b c de l'action clandestine; d'autres détruisent à votre place à la moindre alerte tant vous leur paraissez hors normes. Reste la mémoire. Henri, qui aimait vous valoriser, vous rappelait des exploits qui, sans lui, auraient été oubliés. J'appréhende tout de même le plongeon: une thèse, un essai, un article, exigent une somme de travail qui assure le contrôle du sujet. Lorsqu'on évoque par traits son passé, c'est l'écrit qui gouverne. Un fil conducteur lie ces matériaux: Henri et le projet communiste. Je ne me retrouve pas dans le rejet ou le désarroi, et les changements qui s'opèrent ne me laissent pas un goût d'amertume sur les choix qui ont régi l'essentiel de mon existence. Sans l'URSS et son soutien, les mouvements de libération nationale n'auraient pas abouti (comme seraient impensables les conquêtes sociales des travailleurs de l'Occident capitaliste sans le stimulant que fut la révolution bolchevique). Les crimes de Staline et le socialisme bureaucratique ont été dénoncés par les dirigeants soviétiques; ils ne sont pas plus horrifiants que les massacres des colonisés de la France et de l'Angleterre et de la France pétainiste, ou les atrocités de l'escalade américaine contre le peuple vietnamien, dénoncés par les seuls intellectuels. Il m'est évidemment plus facile de ne retenir que le positif du projet communiste et d'échapper à l'amertume: je n'ai pas eu à consacrer mes efforts de créativité à la construction d'un parti. Car notre cas (unique?) fut pour le moins original. Lorsqu'en Egypte nous faisons l'apprentissage avec Henri du militantisme clandestin, les organisations qui se réclamaient du communisme n'étaient reconnues ni par Moscou, ni par les PC des métropoles coloniales en charge de notre région. Il a donc fallu agir sans directives (et sans aides). Ce n'était pas un choix (comme pour les groupes marxistes hors PC) mais nous avons assumé la situation. Et avec Henri, nous étions ailleurs, dans des organisations de soutien sans ligne idéologique, sans directives extérieures, lorsque se créa le PC égyptien. Sans projet de participation au pouvoir, nous n'étions même pas un groupe de pression. Ce qui n'empêchait pas Henri de se réclamer, à titre individuel, de l'orthodoxie communiste. Moi aussi. Sans même comprendre ce que les déçus attendaient de l'URSS. Qu'elle fasse la révolution pour eux? Qu'elle déclenche une guerre contre les Etats-Unis pour défendre Cuba ou le Vietnam? Drôle de "révolution mondiale" qui aurait commencé par la destruction d'une partie de l'humanité. Nous avons certes mythifié le socialisme soviétique (moments bouleversants qui nous renvoient à nos jeunes années) mais Henri n'a pas créé de mythe autour de notre lutte: il ne s'agissait que de libérer des territoires et d'humaniser les conditions de vie des masses travailleuses. Sans projection sur des schémas dont, en tout cas en Egypte, nous en paierions les frais en tant que privilégiés. L'insupportable reste la dégradation de l'humain; la misère et l'ignorance empêchent d'exister comme être sociaux. Ce n'est pas peu d'avoir suscité un élan révolutionnaire contre le cynisme du pouvoir d'argent. Même si ce fut au prix de la croyance en une histoire détenant le monopole de la vérité. Je valorise le projet. J'aime même ces 25

gigantesques statues projetées vers le ciel qui font hausser les épaules à d'autres. Comme j'aime le style des minarets de l'islam maghrébin, les représentations de la passion chrétienne qui révulsent certains, la musique séfarade du Moyen-Age. Et les blues, le tango et l'opéra, du temps où ils étaient jugés débiles. C'est du chauvinisme des nations dont j'ai horreur: il secrète des sociétés fermées, repliées sur des projets identitaires déshumanisants. Un mot encore pour faire le point avec le militantisme féministe. Comment t'expliquer Marie-Aimée I? Je me sens être agissant, libre de mes choix, mobilisable pour la défense de droits collectifs, absolument sans ressort devant la psychologie de l'individu. Chacune sa sphère de lutte. Ce qui ne m'empêche pas d'apprécier la votre, tu le sais, pour la dimension qu'elle ajoute au projet de libération totale de l'humain. Et l'amour? La passion? Le rire? Ah petites filles, puissiez-vous en trouver le chemin!

1 Coordinatrice d'un réseau de communication entre femmes. 26

EGYPTE

Ne sont-ils pas les plus pauvres dans leurs propres contrées, obligés dans leur misère à chercher du travail dans de lointaines propriétés... pour un salaire journalier de quelques piastres... YussefIdris (Le tabou) Les éléments avancés des communautés étrangères... n'ont que répulsion pour le fascisme qui fascine tant de patriotes égyptiens. Ce sera au contraire à travers leur adhésion au communisme, l'ennemi le plus conséquent du fascisme, qu'ils arriveront à acquérir véritablement la dimension nationale... Henri Curiel (Souvenirs)

L'héritage Le Soleil et le Nil n'ont pas été créés; ils se sont créés. Et c'est pour combler le désir des humains que le dieu créateur "a fait la lumière... créé pour leurs narines le souffle de la vie... et pour les nourrir, les plantes, le bétail, les volailles et les poissons..." Sans pratiquer l'holocauste. En se gaussant de l'envahisseur. Essayerez-vous, petites filles étrangères, de capter une parcelle de cet héritage d'ingéniosité, de participation créatrice, d'humour, et de tolérance? Paris, mars 1991 TIm'a fallu un an pour relire, rassembler, tailler, annoter ces "lettres aux miens" qui mémorisent la tranche égyptienne de ma vie. C'est que j'ai très mal vécu la guerre du Golfe. Après plus d'un demi-siècle de militantisme, pour la première fois, je participais à des manifestations non pas avec le sentiment d'appartenir à un mouvement porteur d'un projet libérateur (d'une nation, d'une ethnie, d'un sexe) mais uniquement pour me décharger d'un trop-plein d'horreur et d'angoisse. C'est-à-dire pour rien. Sur quelles bases bâtir des relations humaines lorsque la plus grande puissance économique et militaire de la planète, la plus sophistiquée aussi, ordonne le massacre pour des intérêts pétroliers; que la France, pays des droits de l'homme par 27

excellence, dit s'aligner sur un Bush "par devoir moral, politique et militaire"; lorsque des députés socialistes s'opposant à la guerre sont gentiment priés de quitter leur parti. Nouveau plongeon dans l'atmosphère hystérique de diabolisation du chef d'Etat d'un pays dont on bombarde les villes et les populations au nom du droit, avec glorification des forces armées agressives. Et applaudissement de peuples moutons? En France, il y a eu d'importantes manifestations pour empêcher la guerre et démission du ministre de la Défense, et aux Etats-Unis, le seul discours mégalomane fut celui de Bush. Mais nous la paierons cette guerre. La guerre du Golfe a des résonances qui rappellent l'agression tripartite contre l'Egypte en 1956, mais il n'y a aucun rapport entre les deux affaires, sinon que dans un cas comme dans l'autre la position des Etats-Unis a été décisive, et que dans les deux cas il y a eu diabolisation des chefs d'Etat: dans le premier, Nasser assurait à son peuple l'exploitation d'une voie d'eau qui lui appartient; dans le second, Saddam occupait par la force le territoire d'un Etat membre des Nations unies. Aussi, si je termine cette partie par Suez, c'est parce qu'immédiatement après je me suis engagée dans le soutien à la lutte de libération du peuple algérien et à son effort de construction nationale. Or, au fil des années, le militantisme politique a occupé un tel espace dans mon univers mental que, désormais, il gouverne les coupures. Les liens avec le pays de ma jeunesse n'ont jamais été rompus. D'une manière ou de l'autre, j'ai suivi son évolution: mes filles y séjournaient périodiquement avec leur père, moi, chaque fois que je le pus, pour elles, ou pour mon compagnon resté en prison jusqu'en 1963, dernièrement encore pour passer des vacances avec Osman et nos petits enfants, ou tout simplement pour visiter avec eux le pays des pharaons. Et puis, par Henri et le groupe de Paris, aujourd'hui par Joseph Hazan, qui rêve encore à haute voix en arabe, et même par le Soudan, le retour se fait à cette Egypte, qui progressa avec les communistes malgré leur fragmentation, fit de prodigieux bonds en avant, sans eux, mais en s'inspirant de leur programme. Sans le conflit israélo-arabe, le processus n'aurait pas connu un tel blocage. C'est peu de dire que l'Egypte est en crise: pas loin de 60 millions d'habitants sur ces malheureux 35.000 km2, et une capitale qui dépassait déjà les 10 millions (elle en est à 15), lorsqu'atterré par la masse, la poussière et le bruit, tu essayais Gilles de retrouver cette "mère du monde" dont nous te parlions avec tant d'amour il y a une décennie. Ajoutes-y les poussées intégristes. Ce n'est pourtant pas avec une nostalgie rétrospective mais avec des remontées de violence que j'évoque l'ancien régime et l'occupation anglaise. Du moins le dynamisme du mouvement national auquel nous appartenions a-t-il poussé le nassérisme à entreprendre des réformes agraires qui ont eu des effets sur l'amélioration du statut des ouvriers agricoles et des locataires, et le développement des coopératives; à assurer une protection sociale aux travailleurs, l'accès aux écoles à leurs enfants, à la ville et à la campagne, et même, jusqu'à "l'ouverture" au marché mondial, un emploi aux diplômés. Le gonflement des classes moyennes qui en a résulté laisse augurer qu'en Egypte, comme ailleurs, l'histoire n'est pas finie. Malgré la faiblesse de la gauche et les ajustements 28