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MÉMOIRES D'IMMIGRÉS VALDOTAINS

De
124 pages
Mars 1933, Louis Vuillermet part à pied de son village valdotain, traverse les Alpes et tente de reconstruire sa vie dans un petit village jurassien. Ce récit retrace la sortie de la misère d'une famille dont les enfants sont tour à tour bergers, bonnes à tout faire à la campagne puis en ville, bûcherons, débardeurs, ouvriers et ouvrières, boxeurs, champions de vélo. Pour eux, le travail à l'usine, c'est d'abord la liberté. C'est une saga familiale, transmise par les femmes, entre révolte et courage, rage de vivre et fidélité, drames et fiertés.
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Mémoires d'immigrés valdotains
Du val d'Aoste au Jura, une si longue épreuve...

@ L'Harmattan,

2002

ISBN: 2-7475-3296-8

Maryse Vuillennet

Mémoires d'immigrés valdotains
Du val d'Aoste au Jura, une si longue épreuve..

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRŒ

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALŒ

A ceux qui m'ont aidée de leurs récits et de leur soutien: En France, Santine, Michel, Richard, Dédée, Josée, Pascale, Philippe Vuillermet, Alain Géron. En Italie, Raymondo, Raoul, Monica Chasseur.

Avant-propos
La narratrice est de la deuxième génération en France, petite-fille de Louis Vuillennet et deuxième fille de Richard, cinquième fils de Louis Vuillermet. C'est Louis qui a fait le voyage à pied et qui est arrivé en France en 33, à l'âge de quarante-neuf ans, Richard avait alors cinq ans.

J'utilise les prénoms français car la langue du val d'Aoste est le français. Il a été interdit là-bas quelques années seulement, par le gouvernement fasciste, des années 20 à la fin de la seconde guerre mondiale.

J'utilise les dénominations suivantes:
- Tcheuf, pour l'arrière-grand-père - le père, pour Louis Vuillennet, mort en 1893, son fils, mort en France en

1937;

- l'oncle Henri, la tante Barbara, la tante Louise pour les autres enfants de Tcheuf, les frères et sœurs de Louis Vuillennet restés en Italie; - la mère pour Catherine Chasseur, l'épouse de Louis Vuillennet, venue en France avec lui en 33, fille naturelle de Célestine Mustas; - la grand-mère pour Célestine Mustas, la mère de Catherine Chasseur qui l'a toujours suivie, la belle-mère de Louis Vuillennet;

- Santine, Virginie, Tertile, Michel, Henri, Richard, Marc et
Marie-Françoise pour mes oncles et tantes, et mon père, fils et filles de Louis Vuillermet.

8

Pourquoi?
Un homme seul descend de la montagne. Il est parti en laissant tout derrière lui. Il part au printemps, en mars, mais l'air est froid et l'hiver rigoureux et, de l'Italie jusqu'à son arrivée, il marchera dans la neige. Sa femme attend leur septième enfant, déjà tant d'enfants, tant de soucis pour les nourrir. Il a laissé ses terres, sa maison, tout vendu pour rien. Il a tout laissé pour payer ses dettes et encore, ça n'a pas suffi, on voulait le mettre en prison, on l'a menacé avec un fusil. Mais qu'est-ce qu'on peut rendre quand on a tout vendu et qu'on n'a plus rien? Que proposer aux créanciers sinon d'attendre, et eux, ils ont peur de la dévaluation et ils veulent leur argent tout de suite. Il part avec une dette et la honte au cœur et la rage au ventre. Tout est là-haut: sa vie, sa jeunesse, ses racines, ses forces, ses biens, sa femme, ses enfants. Eux, ils viendront plus tard, il doit d'abord trouver où les loger, du travail, des papiers, tant de soucis. Et pourtant, marcher lui fait du bien, il marche vite comme les montagnards. Partir lui fait du bien, le libère. Il a tant étouffé dans son petit village entre les murs en grosses pierres, l'hiver, pas de soleil, et sa sœur et son frère, bons comme le pain mais qui ne le comprennent pas, ils le surveillent et le jugent. Lui a toujours rêvé d'ailleurs et de progrès, il a aimé le changement et les nouveautés. Il a acheté la première faucheuse de la montagne du temps où il était Monsieur Vuillermet. Il a fait des sabots qui se vendaient bien dans les années vingt, il a beaucoup travaillé et pourtant, il est pauvre comme ce n'est pas permis. Mais pour une fois, il a les mains libres

et personne qui le regarde. Il faut du courage pour partir et il en en a, c'est la seule chose qu'il a, sinon rien, du pain, de la polenta froide, de la fontine\ un baluchon rempli de quelques vêtements, l'adresse des cousins en France et surtout la volonté. C'est loin la France et la fin des soucis. Et il fait bon marcher seul pour la première fois sans les bêtes comme pour l'estive, sans les petits qu'il faut porter, sans les chiens, tout seul et il avance en direction de la France. Il marche seul et il doit penser à tout: trouver la ferme des cousins, les Chasseur, et les papiers et le certificat pour travailler, la maison à louer, faire les foins et le bois pour l'hiver, trouver des bêtes pour sa ferme, faire venir les petits et la femme, mettre les petits à l'école; il faut qu'ils apprennent, ils doivent apprendre le français. Il fera froid l'hiver là-haut, il faut beaucoup de bois, il faut, il faut... C'est si loin, il n'est jamais allé si loin.. Il n'a que quarante-neuf ans mais il a déjà tout vu. Il a été riche un moment avec les sabots et l'estive et puis tout est allé très vite: les fascistes et leurs cris menaçants, leurs lois pour interdire le français et la tessera, l'attestation du parti, qu'il a toujours refusé d'avoir, ce qui fait qu'il ne pouvait plus travailler, la dévaluation, des erreurs dans ses achats de bois pour les sabots et la maladie des vaches, et puis les sabots qui ne se sont plus vendus et tant d'enfants sont venus qu'il aime mais qui lui mangent le sang. Il a été jeune et riche et il se sent presque déjà vieux. Mais ils verront tous, il reviendra riche, il leur rendra leurs sous aux épiciers, sa sœur et son beau-frère qui lui prêtaient si facilement quand il était riche. Il rachètera ses terres qu'il a bradées dans la précipitation et, si Dieu le veut, il reviendra en voiture.

1

fromage

apparenté

à de la tome

grasse,

fabriqué

à la maison.

10

Je voudrais refaire son chemin, être avec lui un moment, il est si seul, lui dire que, comme il l'avait prévu, on est tous devenus beaux et intelligents et qu'on peut même lui faire un livre. Personne n'a eu pitié de lui parce qu'il ne voulait pas de la pitié. Henri son frère et ses sœurs qui l'adoraient, Barbara, douce et silencieuse, Louise, la forte Louise, qui lui prêtait l'argent en cachette de son mari, ses cousins, tout le monde l'aimait bien et l'admirait mais peu ont connu l'ampleur du désastre car il ne disait rien et, quand ils l'ont connue, c'était trop tard, il avait déjà décidé de partir. Son regard affolé de bête prise au piège, sur la photo de la cheminée de mes parents, (photo oubliée pendant cinquante ans et qui a mystérieusement reparu quelques années avant que le livre s'impose, fasse son chemin, photo donnée par Santine, l'aînée à Jasée, l'aînée de ma fratrie, devoir de femmes, gardiennes de la mémoire) je voudrais l'apaiser. Son âme n'est pas en paix, elle va et vient entre l'Italie et la France, elle erre dans les combes du Jura, à la lisière des sapins noirs. Comment ça se transmet une dette? Comment ça passe les montagnes? Comment on en hérite? Qu'est-ce qu'il faut faire pour racheter une dette après trois générations? Je suis hantée par mon grand-père, son histoire et son regard désespéré. Qu'est-ce qu'il faut faire pour l'apaiser? Une grande partie de l'histoire est transmise par Santine, ma tante, l'aînée des huit petits, la figure de proue, l'indomptable, elle a le même regard noir que son père, mais chez elle, c'est un regard de bête de proie, elle n'a jamais su plier, n'a jamais su obéir, elle a été la première ouvrière de Saint-Claude à avoir son permis de conduire, elle a eu trois enfants mais jamais de mari.

Il

Elle raconte beaucoup, inlassablement, elle raconte toujours la même histoire, ces formules cent fois répétées, ces proverbes, ils sont gravés en nous, c'est notre histoire. Elle a construit, de ses récits, la légende familiale. A mon tour de prendre la route du retour, à mon tour de chercher à payer la dette. Je reviens, je refais le chemin dans l'autre sens, je cherche à comprendre.

Novembre 99. Avec ma sœur Pascale, je vais voir Santine et lui demande de raconter encore une fois, mais, cette fois, nous enregistrons. Elle est d'accord. Même chose avec mon oncle Michel, le premier garçon de mon grand-père Louis, les récits s'entrecroisent, se complètent et se répondent. Je demande à ma tante Virginie, elle me fait dire qu'elle ne veut pas. Je la croise par hasard dans la rue à Saint-Claude. Vite, elle me dit bien clairement, elle n'élude pas, ne tourne pas autour: "Ça fait dix ans que mes petites filles me demandent de faire ce récit et de l'écrire. J'aurais dû le faire à la mort de mon fils JeanLouis. Maintenant, je ne peux plus. Et puis, la mort d'Henri m'a fait trop mal, ça m'a fait trop mal de remuer tout ça. Demande à Santine, elle sera ravie. " Elle est pliée. Elle s'éloigne doucement. Pour moi, c'est la première fois que je vois une sœur ou un frère de mon père, vieux, ça me fait un choc. Ils vieillissent mes héros, ils sont mortels, les indomptables et je réalise que Henri, le second fils de Louis, le plus beau, le Parisien, l'élégant, est mort l'été dernier; vite, il faut faire vite. Cet été, juillet 2001, Santine aura quatre-vingt ans en novembre, mon père Richard, qui est le cinquième de la famille, soixante-treize ans, sa fille aînée, Josée, quarante-sept, et moi, sa deuxième fille, Maryse, quarante-six, nous allons remonter là-haut avec Santine. C'est notre estive, notre transhumance, le retour, les 12