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Naissance d'un paysage

De
232 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1997
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EAN13 : 9782296340299
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NAISSANCE

D'UN PAYSAGE

@ L'Harmattan, 1997 ISBN: 2-7384-5398-8

Jean COUPPÉ-JACQUART

NAISSANCE

D'UN
(ROMAN)

PAYSAGE

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L 'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y 1K9

Du même auteur

LA CÔTE AUX ORMEAUX, roman. Epuisé. La Table Ronde. LES CHARDONS DE LA NUIT, roman. Epuisé. Les Editeurs Français Réunis. QUE LEUR SEMENCE SOIT ÉCRASÉE, Universelle. LA MER, récit. Editions L.O.U.N.I.C. LA VÉNUS OCÉANE, récit. Editions L.O.V.N.I.C. MOI, JE LE CRIE Manifeste. Editions L.O.V.N.I.C. roman. La Pensée

Un roman aux allures de récit. Un roman implosé. Celui de l'incommunicabilité, et de la révolte gu' elle engendre. Selon la formule consacrée, "Tous les personnages ici présents appartiennent à la fiction romanesque, etc, etc..." Nous-mêmes, sommes-nous certains d'exister? A vans-nous survécu aux tempêtes de l'adolescence? J'ai dit: "Tous les personnages..." C'est faux. Paul Cochereau et Emile Meignotte appartiennent depuis cinquante ans à l'Histoire de Versailles. Comme Rosa Leray, comme le petit Prioux. Je n'ai pu résister à l'envie de les retrouver un bref instant. Il n'y a pas de jeunes morts chéris des dieux, c'est à nous d'entretenir leur mémoire, les dieux s'en foutent immensément.

à IGOR.

I

Tu sais, je crains le printemps. Je l'ai toujours craint... Comme les Gaulois redoutaient le ciel après l'avoir peuplé de dieux innombrables et turbulents. Je crains jusqu'à son annonce, les premières foucades ou les premières langueurs, lorsque la terre entière semble en proie à d'incompréhensibles sautes d'humeur. C'est février qui s'essouffle, mobilise en vain ses congères, s'empêtre dans des vents et des parfums qui ne viennent plus du nord. L'oreille collée au sol, on entendrait craquer sa carapace. Déjà, les insectes affûtent pinces et élytres, l' herbe se défroisse, la sève a repris sa lente ascension, les bourgeons affolés papillotent dans la lumière crue; les oiseaux sont sens dessus dessous, ils ne chantent pas, ils s'épanchent, c'est l'heure de la démesure et des brouillons vertigineux, leur allégresse n'épargne personne. S'il n' y a rien de plus désespéréménent mort qu'un oiseau mort, c'est qu'il n'est rien non plus qui exprime mieux la vie. Il m'arrive de les haïr. Surtout la grive, pour son registre inégalable, son ardeur, la netteté de ses vocalises. Elle est omniprésente quand je ne sais où échapper aux regards. On n'approche pas du printemps. C'est lui qui nous choisit et nous investit, lui qui nous envahit tout d'un coup, à son heure~ où il veut, comme il le veut. Toujours plus puissant, à mesure que décroissent nos forces. Mais ce n'est pas de cela qu' il s'agit... Pour une fois laissons au vestiaire regrets, expérience et maladie, nos pauvres harnais conventionnels. Ce que je crains du printemps c'est qu'il ne me prenne de vitesse, comme à l'ordinaire, qu'il ne m'entraîne dans son maelstrom où tout 9

devient confusion et renoncement. J'ai besoin de participer, je ne veux pas qu'on étouffe ma voix. L'herbe est apaisante, la mauvaise autant que la bonne.... l'identification ne joue aucun rôle ici. Toutes s'entassent pêlemêle dans notre mémoire. On leur associe des odeurs plutôt agréables, parfois même des parfums. Et plus d'un souvenir leur doit d'émerger à l'improviste. Ensuite, à nous d'opérer la sélection. Parmi tous ces parfums d'herbes, il en est un qui me projette très loin en arrière, me transplante chaque fois dans le bois de mon enfance. Mon père et moi, nous nous tenons à l'orée, dans la partie civilisée, près de la grande allée de peupliers d'Italie. Nous ratissons vers les pommiers un mélange de feuilles mortes, d'herbes fauchées et de menus branchages. Par-ci par-là, au pied des arbres, couvent des feux capricieux. La fumée s'épuise en paresseuses spirales, retombe, se love pour un nouvel assaut, finit par nous atteindre. Nous ne bougeons pas, pas un écart, pas même un geste de protection. Nous nous voulons prisonniers de cette fumée qui nous pique les yeux, J'exulte, ça doit être cela le bonheur, le bénévolat de l'âme et des sens, un accord tacite, une complicité désintéressée, spontanée.. . De l'autre côté de la route, grand-mère nous guette. Je devine sa mince silhouette derrière une vitre du premier étage, elle est tassée sur sa canne, le cou tendu, les yeux exorbités, ses pauvres yeux délavés... Quel malheur s'apprête-t-elle à conjurer. Moi, je me sens invulnérable, d'abord parce que je viens d'avoir huit ans et, plus encore, que je me trouve avec Inon héros préféré, celui qui a fait Verdun, qui a triomphé de tous les dangers, quelqu'un comme Jean Valjean, le bagne excepté... Aujourd'hui, je ne parviens toujours pas à situer notre travail entre le brûlis et l' essartage, ni son intérêt. Mais le parfum est demeuré en moi, c'est beaucoup plus prenant, plus viril que l'odeur du foin. A l'âcreté des plantes se mélange un suint généreux, la sueur de la terre.

* * * 10

Une première, cette confrontation avec les arbres? oui, ne lésinons pas! une grande première, allons même jusqu' à l'exclusivité. Car je n'avais pas, mais pas du tout envie de partager mes découvertes avec les autres membres de la famille. Si modestes qu'elles fussent, elles m'appartenaient en propre. c'était irréfutable: ni intermédiaire, ni compromission, je m'étais offert un secret majuscule. ARBRES, je vous prêtais un destin hors du commun! Par delà toutes les contradictions du poète, toutes les approxilnations des humains, leur myopie arrogante, leur livide indifférence. Arbres nés pour ensemencer le ciel, et qu'on bafouait, ignorait, trahissait. Arbres citadins que la foule toise par habitude, sans les voir, d'un oeil uniformément vide. Arbres poubelles pour ivrognes contestataires. Arbres planifiés, livrés à des urbanistes moribonds, princes déchus de l'asphalte et du béton. Arbres pissotières pour attelages de chiens trop cravatés et de mémères trop flasques. Arbres soignés par des jardiniers épi leptiques. Arbres-aux-amoureux, criblés de coeurs exsangues. Arbres des écoliers, campés comme autant de menaces dans leur univers chatoyant.. . C'est vrai, on ne connaît pas de coloristes plus inspirés, plus audacieux que les enfants ~ils réussissent sans effort apparent ce que n'auraient jamais osé les Fauves, à leur apogée. Leur seule faillite ce sont les arbres. Pas les branches ni les houppiers, mais les troncs, bitumeux ou d'un marron douteux, conlme un repentir dans la composition. Quelque chose qu'on bâcle, soit par méconnaissance, soit par crainte. Tu te demandes où je veux en venir? Moi aussi. On ne joue pas impunément avec les mots, ils disposent vite de nous, brouillent nos pensées, télescopent nos souvenirs. La preuve! j'ai failli perdre mon sujet. Il ne s'agissait, je l'ai dit, que d'un petit bois, voire d' un verger puisque les fruitiers y dominaient, disposés en quinconces ininterrompus. Les pommiers occupaient le centre de chaque quinconce. On les reconnaissait à leur silhouette trapue, plus fruste, plus robuste. Cette mosaïque était séparée en deux 11

parcelles égales par une allée de peupliers d'Italie dont les quenouilles fusaient très haut vers le ciel. L' ensemb le, d' une sévérité militaire, eût même été monotone sans les constructions adventices qu'on lui avaient imposées. A droite, une minuscule gloriette faite d'osier tendu sur un support métallique. A gauche, une maisonnette en briques fantaisistes, chapeautée de tuiles plus rutilantes que nature. Rectangulaire, proprette, anachronique... Ce qu'on baptise improprement pavillon de jardinier dans le langage des gentlemen-farmers. En fait, le bâtiment ne comprenait qu'une pièce, pas même spacieuse, au sol carrelé. Une table pliante, des chaises métalliques, quelques sièges entoilés composaient tout l'ameublement. On y entreposait aussi divers outils. A part ça, aucun confort, ni électricité, ni chauffage. Quant au point d'eau, il se trouvait à l'extérieur, contre un mur. La touche de luxe résidait dans les vues à l'anglaise et les deux grands battants vitrés de la portefenêtre. Un ensemble conçu pour l'été, un peu précieux, factice, que j'avais critiqué d'instinct sans approfondir mes griefs. Mais le sol carrelé se justifiait par l'environnement immédiat: un îlot de sable reliant la maison à un portique ambitieux. Sous les agrès, le sable formait un vrai matelas. Prudence exigée par les exploits de mes frères tandis que, moi, je ne briguais que le monopole de la balançoire. - Dis, n'oublie pas de te laver les mains. Mon père avait rangé les outils, il refermait l11aintenant la porte- fenêtre; je le voyais de dos, sa carrure ne me sécuri sai t plus, elle m'impressionnait. - Je me demandais, pour les arbres.... - Quels arbres? Il s'était retourné, avec un sourire dubitatif, c' étai t l'occasion de m'affirmer... mais son regard glissa aussitôt vers la rigole qui se formait le long du mur. Vaincu, j'allai refermer le maudit robinet. Non sans pester contre tout, à commencer par ma condition de vassal. Se laver les mains! et précisément ici, comme des Robinsons d'opérette, alors que la ferme se trouvait à portée de fusil, juste de l'autre

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côté de la route. Un court instant, je me pris à détester gloriette, maison de poupée, portique, et jusqu'à ce bois trop sage, trop bien grillagé. A peine quelques hectares, un microcosme au garde-à-vous où la nature était non seulement militarisée mais aseptisée! Une autre voix protestait en moi, condamnant, désarmant ma mesquinerie: "Tu sais qui a créé ce bois? qui a planté chaque arbre? Tu te représentes la somme de ten1ps et d'efforts? Et pour qui, en définitive? des ingrats ou des inconscients comme toi, tous incapables de discerner la lumière des choses? tous évoluant au hasard dans l'approximation et le flou" ? Non! mille fois non! j'exagérais, tout cela était de l'histoire ancienne, quelque chose venait de se produire, et je n'étais plus aveugle! Une étrange allégresse me submergea tout d'un coup. J'aimais, je m'inventais l'amour sans en connaître l'usage. Il s'appelait pommiers et peupliers d'Italie. Je les avais choisis! j'avais opéré ma première sélection en les nommant, oui, rien qu'en les nommant. Par la seule magie des mots, ma sensualité s'était offert un exutoire. J'avais préféré des arbres à d'autres arbres, je les avais privilégiés entre tous, désormais nous nous appartenions. Demain, n'importe où, il me suffirait de prononcer leur nom, et ils accourraient. "Je m'appelle Jean" dis-je à voix basse. L'amour c'est d'abord un prénom à partager...

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Dix, onze ans plus tard, cet amour était devenu frénésie. J'avais rencontré Pierrot, il dialoguait depuis toujours avec la nature, bien installé dans sa marginalité et guère soucieux de faire des prosélytes. Il m'avait pourtant accepté sans la moindre hésitation. Pas en qualité de cousin - les avatars et autres accidents génétiques l'indifféraient - mais parce que nous avions utilisé les mêmes mots au même instant. Il n'en fallut pas davantage pour instaurer l'ère de la botanique passionnelle. C'était en hiver, dans les premiers jours de février. Nos équipées s'accomplissaient en deux étapes: le repérage du site, au matin; l'exercice pratique dès que le soleil déclinait. Avec une prédilection pour le crépuscule, question d'ambiance. Il s'agissait de reconnaître les arbres au toucher. Chacun~ à tour de rôle, subissait ou faisait subir l'épreuve. Le rythme des parties était fonction des difficultés et du terrain parcouru. Un seu 1 objectif, le plus ardu: les rangées d'arbres de plein-vent. Pas de ces immigrés pompeux, manucurés, qui pullulent dans les petites cités bourgeoises... Mais des arbres nés pour cette terre, et ri e n que pour elle, créateurs de paysages fluides, inspirateurs d' horizons inédits, soumis à toutes les intempéries, anonymes à force d'être sabrés par les mêmes vents. Chênes, frênes, ormes, charmes, hêtres... peaux, nervures et broussins confondus! Nos mains suivaient le sens des crevasses: très courtes par exemple chez le chêne pubescent, longitudinales chez le rouvre. Nos mains reconnaissaient les longues gerçures du frêne ou les cannelures du charme. Elles s'apitoyaient sur les ormes couverts d'excroissances plus ou moins nécrosées. Il leur arrivait aussi de buter sur un obstacle imprévu: quelque érable venu jouer dans

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la cour des grands ou de jeunes châtaigniers transfuges, à la peau encore satinée, fraîche et lisse comme du galuchat. (En Charente, le mot frette évoque à lui seul tout un bois de châtaigniers, des milliers de baliveaux par touffes serrées, la verticalité parfaite et le frisson qui nous saisit au seuil d'une crypte). Nous ne possédions pas la science infuse, bien entendu. Il y avait même eu un temps de tâtonnements peu glorieux. Parfois, les basses branches avaient facilité l'exploration: rameaux d'ormes dressés comme autant d'échelles de Jacob, tumescence orgueilleuse des pousses de frêne... Peccadilles sans lendemain parce que vite superflues. Nous ne nous trompions pratiquement jamais, je le jure. En peu de temps, j'étais parvenu à égaler Pierrot. On ne savait plus qui était le maître, qui l'élève. L'osmose s'était - accomplie à notre insu, grâce à un dosage enfin idéal de ses connaissances et de ma passion. La passion, parlons-en! Elle devait tout légitimer, tout illuminer. Mais où se cache-t-elle à présent? On dirait que je continue à écrire pour ces messieurs de Paris, les interlopéditeurs... Balancement feutré et vocabulaire policé, afin que la confrontation prolongée avec la nature ne leur soit pas trop pénible. Tu sens à quel point je suis crispé? Je marche littéralement sur des oeufs, à égale distance du sujet et du lecteur. Mes clins d'oeil ressemblent à des s.o.s., je deviens petit à petit le proxénète de ma copie. Trahir par omission ou par dévalorisation, c'est toujours trahir. Je voulais tellement hurler mon mal de vivre Et merde! ça commence mal. Pierrot et moi, on était sans avenir. Je crevais de misère à Paris, il crevait de silence à Chassagne. Al' époque de notre rencontre, l'humanité n'avait même plus droit aux circonstances atténuantes, nous condamnions tout en bloc. De quoi décupler notre cousinage. Nous étions surtout en mal de fraternité, je crOIS. Attention! les arbres qui nous ont libérés, il ne faudrait pas les reléguer n'importe où, sous prétexte que le Français méprise la géographie au point d'associer le nom de Charente à La

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Rochelle ou autres Saintes de fortune... Et pourquoi pas Carcassonne à Palavas ! Autant la Saintonge est veloutée, autant son littoral laisse à désirer. Il est vrai que nos compatriotes se sont découvert une vocation pour la voile, et la fuite. Or~ cet ersatz de côte avec ses falaises flétries, sa kyrielle de marécages et de rivages assez douteux, n'en évoque pas moins l'océan. On a le littoral qu'on mérite. La vraie Charente, capitale Angoulême, c'est tout autre chose. Un monde de discordances refoulées. Des abysses de kaolin, ou d'argile zonée, sous d'anarchiques pelures de calcaire, tantôt puissantes, tantôt épidermiques. A vec des résurgences de sable graveleux qui s'épanchent comme des artères dans la chair de chaque coteau. Sable maculé, quartzite roulé à mort, rivières et fleuves géologiques se souviennent horizon, tous les encore de leur passé. Ça vous fait moutonner l' horizons où s'accroche la vigne. Les arbres suivent le même rythme. Ils sont rarement isolés. On voit quantité de petits bois sages, immuables, où chênes et châtaigniers forment le carré derrière d'impassibles rangées de pins. Seules les maisons semblent en surplus dans le paysage. Non, j'exagère, surplus ne convient pas... Disons qu'on les a insérées sans ménagement dans l'univers spécifique de la vigne. Comme d'humbles signets perdus dans le touffu d'un livre. Mais la greffe s'est révélée fertile et surprenante, parce qu'elles ont appris à épouser les moindres plis du terrain. Tu aperçois tout à coup un toit couvert "à la romaine", avec des tuiles d' un ocre rosé assez suave Au fur et à mesure que tu avances il se complique, se ramifie. D'autres toits apparaissent en contrebas, toute une enfilade imprévisible, aussi imbriquée que les tuiles elles-mêmes. Ici, un corps de bâtiment peut masquer di x habitations; la plus innocente barrière débouche sur un dédale, l'effet de surprise est garanti. Parfois, un épi de faîtage cherche à se distinguer, ou c'est un arc plein cintre reliant la maison aux communs... Mais l'ensemble est uniformément trapu, bâti avec du calcaire souvent fossilifère, ajouré de fenêtres médiocres, et toutes les toitures semblent procéder de la même argilière.

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Partout ailleurs, il existe des hameux, innombrables... et qui vont - zigzaguant, - à la recherche de leur identité. Villages éclatés, suzerainetés caduques, bourgs avortés, autant de culs-dejatte rampant vers la première ville tentaculaire à l' horizon... Ils nous rappellent tristement que - jadis, - on écrivait: faux bourgs. Dans ces banlieux de l'inutile, des paysans en rupture de sédentarité composent une humanité à la dérive. En Charente vinicole il n'y a pas de hameaux débraillés, pas d'épave, ni de pignons anarchisants. Quant aux villages, ils abritent les notables, ils ne détiennent pas la vie. La vie, on la trouve dans les phalanstères qui les cernent, les communautés, les écarts... "Chez Desmard, chez Cartier, chez Bitaud, chez Gauthier... Les Poteries, La belle Vue, Les Près du Soleil... " Pineau et cognac à satiété! C'est cette Charente-là qui a inventé les lieux-dits! Ils buissonnent partout dans sa campagne, blottis à l'entrée de chaque vallon, lovés avec fantaisie et sans- gêne comme de bienheureux chatons. Un paysage constamment en trompe-l'oeil, où les maisons se fondent dans la chair des vallons, où les vallons s'effacent à leur tour devant la luxuriante imbrication des toits; où coteaux, bois et carrières jouent sans cesse à se démarquer afin qu'on ne puisse deviner qui, le premier, va surgir à l'horizon. Cela tient du kaléisdoscope. A ceci près, qu'on en a banni le clinquant. Chaque parcelle est à l'échelle humaine, chaque plan possède son propre camaïeu, cela confère aux détails une douceur pelucheuse. Les images ne s'embarrassent pas de préséances, elles s'emboîtent les unes dans les autres ou s'interpénètrent à la manière des nuages, tantôt macles et tantôt hermaphrodites, pour d'ineffables surimpressions. Nulle terre n'est plus satisfaite de sa condition, satisfaite jusqu'au narcissisme, plus absorbée, plus pelotonnée dans sa propre légende. Disons que tu nous fais une forte - Oui, bon, d'accord... poussée d'esthétisme.
-

Il ne fallait pas prendre de risques inutiles, mon cher, je ne
mon épaule.

t'ai jamais invité à lire par-dessus

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-

Ça, c'est la réponse type de faux cul. Mais je n'ai pas

envie de jouer à cache-cache. Oui ou non, ce que tu écris sur la Charente maritime, tu ne trouves pas ça un peu excessif? - Si. - Alors?
-

dit-il d'un ton victorieux.

Alors, rien. Prends deux filles qui se promènent côte à

côte dans la rue, il y en a toujours une qui sert de faire-valoir à l'autre. Le littoral de ta Charente maritime c'est le repoussoir. Et tant pis pour La Rochelle et Rochefort, précieux comme des images d'Epinai! Cela dit, la Saintonge terrienne est bien belle, je te l'accorde. Ce qui m'irrite, tu vois, c'est la confusion des Français de France. Pour moi, l'exactitude géographique est d'une importance capitale. Elle peut déterminer nos sentiments, nos goûts, nos souvenirs. - La sainte vérité géographique, quoi! Mais la vigne n'a pas modelé ta petite Charente préférée, elle l'a soudée, c'est déjà pas si mal. D'ailleurs, je m'esquinte en pure perte, tu m'agaces. Un haussement d'épaules, et il me tourna le dos avec une brusquerie aussi guindée que suspecte. Au théâtre, on appelle ça une fausse sortie. Avait-il besoin de s'échauffer ou de se convaincre? Lorsqu'il revint à la charge, toutes images entrechoquées, la Charente fleurait l'épopée. A commencer par la route romaine de Chalais qui devenait l'épine dorsale du pays. Dans les jeunes bois sur Marthon, il voyait se rassembler des milliers de hallebardes et de gonfanons. A la moindre embellie, les collines de Blanzac ondulaient comme des caravanes ivres de soleil. Il détoÙrnait les fleuves, gommait les panoramas cartes postales, tirait dans la même nasse Ruffec, Confolens, St-Germain... et La Rochefoucauld pour faire bon poids. A l'entendre, Barbezieux ressuscitait à elle seule le mystère médiéval. (A part un goût immodéré pour les "problèmes circulatoires", dont un beau château cu l-de-sae, la petite cité était pourtant d'une transparence touchante). Angoulême se contentait de trôner, culminant au-dessus de cette immense ruée de la plèbe calcaire. (J'avais gardé pour moi la

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vision de l'île flottante, ou du nègre en chemise, Pierrot aurai t manqué d'humour en l'occurrence). Sa passion toute neuve était inscrite dans chacun de ses muscles. C'est à pied ou à bicyclette qu'il parcourait la Charente, se louant de vignoble en vignoble, et pas seulement pour le temps des vendanges. Il connaissait tous les travaux de la vigne et tous les chemins qui s'y rendaient. Ses reins, ses jambes se souvenaient du moindre faux plat si ses yeux ne cessaient de s'émerveiller. Il en rajoutait peut-être, comme tous les immigrés en proie à leurs phantasmes. Mais sans préméditation. C'était un garçon si spontané, si confiant, si vulnérable... Je le revois avec sa mèche baladeuse et son mégot éteint, longiligne, dégingandé, sautillant d'un pied sur l'autre, jamais sur le bon eût-on dit... Je revois surtout ses yeux bleu Nattier, ronds et mobiles, trop mobiles, tiraillés entre la crédulité et l'angoisse. Comme on le dit d'un complet sur mesures, l'adolescence lui allait à ravir. Il n'imaginait pas d'autre état, je le sentais décidé à s'y retrancher. Cette inclination m'inquiétait. La marginalité? pas de problème à la longue: on la matricule. Mais la clandestinité, l'anonymat, l'anachronisme... ? Et les dernières extravagances de service: originalité du coeur, besoin de solitude, agoraphobie... ? Dans notre société tout traînard devient déserteur. Et puis, à quoi bon l'école buissonnière quand il n'y a plus de buissons? Pierrot ne s'était-il pas trompé de siècle, de pays, de condition?

Tu ne l'as pas connu, et c'est mieux ainsi. Jet' épargnerai son terrible destin. Ce qui compte uniquement, c'est la place qu'il occupe dans ce récit, au moment précis où la Charente entre en scène. Je les crois indissociables, à jamais. Charente caméléon, comment te dénombrer? comment t'appréhender, te nommer derrière les facettes toujours réinventées de ton panorama? Pierrot avait raison sur ce point: je m'y perdais dans ce mirage pulpeux.

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La nôtre, c'était la Charente du bout du monde, une enclave venant buter à l'est sur Rochechouart et la Haute- Vienne. Certains dépliants, à l'usage des touristes, y mentionnent des "Sites de Corot", et ce jusqu'à St-Junien. Originale, l'information! Comme s'il existait une seule région harmonieuse, de France ou d'Italie, qui ne pût revendiquer pareil honneur! Corot a tout vu, tout analysé, tout entrepris. Globe-trotter inspiré, écologiste de charme, peintre de génie, et plus encore... Corot c'est l'oxygène entrant par grandes goulées irrépressibles dans l'Histoire de la Peinture. Toutefois, en découvrant les fameux sites autour de Chassagne, je pensais moins à lui qu'à Cézanne. Avec cette étrange appréhension qui procède du respect. Je me trouvais soudain de plein-pied avec sa rigueur créatrice, par-delà les pièges et les arcarnes qu'il avait su maîtriser. L'essentiel devenait perceptible. Grâce à quoi? Comment dire... Je me heurtais moins à des paysages qu'à des fragments de paysages. Chaque pas remettait en question le panorama que j'étai sen droit d'espérer. De n'importe quel côté, devant ou derrière, il n'y avait pas de recul possible. La nature refusait le face à face gratuit, elle ne se dérobait pas, tout au contraire! elle manifestait une espèce d'agressivité altière. Je ne parle pas des gorges, ni des rochers plus ou moins escarpés, ils étaient à leur place, fidèles à leur condition. L'anarchie ne provenait pas des détails, mais des ensembles, avec un surcroît de folie dans les arrières-plans. La Perspective avait éclaté! C'était ça l'aberration, elle avait éclaté partout à la fois. Bois, prairies et coteaux se livraient à d'indescriptibles chevauchements. Les images se succédaient comme des flashes, aucune ne parvenant à l'emporter sur les précédentes. Le parnorama ? Il s'agissait bien de parnorama ! j'inventoriais le chaos. En fond sonore, sine qua non, le Sacre du Printemps. Pardon pour le sine qua non, il m'a échappé. A la réflexion, je n'ai peut-être rien entendu. Le Sacre, je viens sans doute de l'annexer, pour que soit sauve une certaine logique viscérale.

2I

J'aurais du l'entendre! musique puissante et irrévérencieuse~ comme l'émanation du décor. Pris séparément dans le soleil, mes fragments de paysages redevenaient hospitaliers, disponibles.. . Avec ce rien d'apprêté qui caractérise les Pastorales ou autres peintures de genre. Est-ce que je me fais bien comprendre? je ne les dénigre pas, je m'efforce d'expliquer leur ambivalence. Au premier degré, ils composaient autant de morceaux choisis: combes veloutées, tapissées de rêves; coteaux dénudés, comme désaffectés, et qui nous conjuraient de les investir; prairires effarouchées, toujours en cavale; rivières bavardes, provocantes: l'éclat subit d' un regard, un battement de paupières bleuies de khôl, c'était l'eau se frayant un chemin à travers les jeunes rameaux d'un aulne. Oui, avec la simplicité du soleil, il n'était pas jusqu'aux petits bois dispersés sur l'horizon qui ne participassent à la mise en scène. Toutes les allégories d'un coup, et Rousseau en prime! un ravissement pour promeneurs dominicaux. Chaque microcosme exploitait à merveille la candeur ambiante. Je ne sais rien de plus contagieux qu'une félicité illusoire; nous n'osons la nommer à voix haute, de peur de l'effaroucher, mais tous nos sens conspirent à sa réussite. C'est même le triomphe de l'approbation tacite: sans examen comme sans raison, nous l'adoptons, que dis-je! nous la plébiscitons. Néanmoin, le charme faisait long feu. Pourquoi? A cause de quoi? Par le pouvoir de quel tropisme inédit? de quel souvenir tronqué? Comme tout paraît simple avec le recul du temps... Je me posais les bonnes questions, remarque, mais j'étais incapable d'en tirer profit. Il ne suffisait pas de relier Cézanne à Corot, il aurait fallu préciser en quelle circonstance, où et quand le déclic s'était produit. La même chose pour ce paysage, tantôt insolite, tantôt bucolique: était-il inféodé à un souvenir ou, au contraire, s'ingénait-il à brouiller les pistes en surimprimant chaque image du passé? A vingt ans, on jongle mal, très mal avec les signes. On se fout des réminiscences comme des prémonitions. Et l'on ignore tout des forces telluriques. Je ne

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faisais pas exception. Je vénérais l'instant présent, je ne vénérais même que cela. Ne t'imagine pas pour autant qu'on puisse avoir vingt ans impunément. Et en pleine guerre par-dessus la marché! Se compter parmi les survivants procure en définitive moins de joie que de stupéfaction. Comme si l'on avait surpris le hasard en flagrant délit... On ne sait plus bien qui l'on est. Un simple numéro de tombola? peut-être! On en vient à comprendre l'arbitraire, au besoin, on l'encouragerait. La honte ne tarde pas à suivre, à l' heure des statistiques. Il n' y a pas de jeunes morts chéris des dieux! c'est une formule de curés et de marchands de canons. Les enfants assassinés, seuls d'autres enfants ont le droit de les pleurer. A nous l'indécence de leur avoir survécu par contumace. Nous nous dégoûtons au nom d'un bonheur empoisonné qui échappe à notre contrôle, explose sans prévenir, mû par une espèce de souffle parallèle à notre propre pulsion. Comme on se fait horreur d'appartenir à la race blanche, certains matins trop occultés, trop iniques, certains matins de grande négritude... Au sortir de la guerre, j'idolâtrais chaque minute de liberté. L'avenir, mon avenir, je n'étais pas pressé de le planifier. Ni touriste, ni immigré, j'achevais ici ma permission "libérable". (Hé! en voilà une qui porte bien son nom). J'allais donc retourner à la vie civile, comme on retourne à ses premières amours, ou au néant, c'est selon... Les expressions consacrées sont sacrément connes. A la vérité, la guerre avait éparpillé ma famille aux quatre vents. Nombre de ses éléments, devenus irrécupérables, feraient un jour la fortune d'un généalogiste. D'autres, "trop éprouvés par les récents événements", se réservaient pour une meilleure occasion de m'accueillir. Il n'y a pas que les desseins de la providence qui demeurent impénétrables. Tu sais, le coeur est condamné à faire du stop. On remplirait des bibliothèques avec les errances et les états d'âme des soldats démobilisés. Bref! j'allais désespérer de la fibre familiale lorsqu'elle se manifesta avec chaleur, là où je ne pouvais l'imaginer, très loin à l'ouest, près d'un village nommé

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