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NYAMULAGIRA (séismes)

De
351 pages
Nyamulagira, situé sur la terre de Masisi, est le plus occidental des huit volcans de la chaîne des Virunga. Ce roman est la suite de " Usubui ", dans lequel, en emboîtant le pas à Sylvain Guillaume, administrateur territorial, nous découvrirons la région des Grands Lacs au début de la deuxième guerre mondiale. Nous le retrouvons sur son parcours professionnel et affectif, tantôt en butte au monde qui l'entoure, tantôt en porte-à-faux par rapport à la marche inexorable de l'histoire.
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Claude NEMRY

Nyamulagira

(séismes)

roman

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique
.

75005 Paris - FRANCE

L 'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

Ce récit fait suite à« Usubui (L'Aurore) », paru en janvier 1999 chez le même éditeur.

Dessin de Claude Nemry

Copyright L'Harmattan, 1999 ISBN: 2 - 7384 - 7344 - X

À tous ceux, Noirs et Blancs, qui ont contribué à l'édification des pays d'Afrique centrale qu'on appela le Congo belge et le Ruanda-Urundi pendant un court moment de leur Histoire;

à mes parents qui y ont pris leur part de responsabilité car, sans leur foi dans le Kivu, je ne serais pas né à Kindu au moment où ils débarquaient d'un steamer du fleuve et je n'aurais pas connu le paradis terrestre; à Nelle, fille d'Afrique, créole comme moi, qui m'a donné deux garçons et a entretenu ma soif de raconter; à Solange et Charles, ma sœur et mon frère, et à mes camarades de Bukavu, gamins de rue ou basendji, avec lesquels je perdais mes billes dans la poussière et mes chaussures dans la boue.

5

Remerciements
à Nelle, mon épouse, et à Raymond Demousselle, mes deux lecteurs et correcteurs les plus fidèles et les plus attentifs; à René Bourgeois dont les travaux ont puissamment contribué à élaborer ce récit, le précédent et les deux suivants; à Jean Sébanyugunzu, conteur, poète, mon maître dans mon enfance, probablement disparu dans la tourmente de 1994; à mes nombreux informateurs qui ont fouillé leurs souvenirs pour me permettre de construire la mémoire de leur pays d'enfance ou d'adoption, en particulier: - Marie-Louise Nemry-Massez, ma mère, toujours présente, - Reine Gyselinck-L'Arbalestrier, ma belle-mère, - Miche et Jean Boulenger, - Pierre Hermant, un oncle et un ami - Solange Ponfoort-Nemry, ma soeur - Pierre Uyttenhoven, mon plus vieil ami et combien d'autres encore; à ceux enfin qui m'ont apporté leurs briques pour édifier ma propre "bibliothèque africaine", en particulier: - Tilla Sommerijnst, - Marc Hoebeke - Marcel Menu....

6

Ubutazimuyé burazima, Le manque d'explication,

c'est la mort.

Ijisho ly'undi ntilikurébéra umwami, L'oeil d'un autre ne cherche pas à te faire valoir auprès du roi. Proverbes banyarwanda

7

28° '. S uateur

BAFWASENDÉ

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URUNDI TERRITOIRE
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DE MASISI EN 1942

limite d'Etat limite de territoire

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chef-lieu de province chef-lieu de distrid
chef-lieu de territoire

.

centre d'occupation

poste ou village
exploitation minière mission catholique principale mission protestante principale volcan 50 km mont

. ~..

.

t i

rivière

route carrossable

Prologue Stanleyville, J.uillet 1922
La rive gauche de Stanleyville ne semble avoir d'autre raison d'être que de servir de terminus au réseau C.F .L. 1, en l'occurrence aux cent vingt-cinq kilomètres de rail reliant Ponthierville à la capitale de la Province Orientale. Ce matin-là, la gare s'animait avec l'arrivée d'un convoi spécial qui comprenait un wagon à couchettes réservé en priorité à la douzaine de passagers poursuivant leur voyage vers l'Europe. À peine ces derniers posaient-ils le pied sur le quai empierré, disputés par une kyrielle de porteurs de malles et valises, qu'on les réclamait: - Vite, par ici! s'égosillait un gros homme en sueur sous sa veste à la blancheur fatiguée. Il haletait, agitant un carnet aux feuilles écornées, gaufrées par 1'humidité: - Allons, dépêchons! La navette attend! Quand les blancs parvenaient à sa hauteur, il bafouillait un "V ous, c'est comment?" qui dans sa bouche n'avait rien de malséant, consultait sa liste, invitait à traverser le hangar sombre, barrait les noms de ceux qui étaient passés, comparait le nombre de ceux qui n'avaient pas encore répondu avec les traînards qui approchaient. - Ah, un couple avec un petit garçon... Euh, voyons... Je ne vois sur la liste que... une dame avec enfant... Il attendit qu'ils fussent à sa hauteur pour trotter à leurs côtés aussi vite que le permettaient ses jambes boudinées, trop courtes par rapport à son tronc. Quand il ne faisait pas quelques pas de course pour les rattraper, il expliquait, le souffle court : - Il est temps pour la traversée... Vite... Le "Brabant" attend en face, chaudières près d'exploser... Sur la rive droite, on se serait cru au milieu d'une kermesse rassemblant devant le long bateau blanc le ban et l'arrière-ban du poste colonial. Taches claires repérées de loin par leur casque, la cinquantaine d'Européens, des hommes en majorité, se perdaient dans la foule des Noirs, askari, carani et manutentionnaires, sans compter ndumé 2 à l'affût du chaland, vendeurs d'articles artisanaux, colporteurs, oisifs et mendiants profes1

Compagnie de Chemins de Fer du Congo Supérieur aux Grands Lacs. Les notes explicatives sur des thèmes, sujets, personnages précis figurent en fm de volume. Ici, voir note (1). 9

sionnels, pêcheurs ayant déserté qui leur pirogue qui leur nasse dans l'espoir d'écouler la dernière prise, négrillons de tous âges trouvant au milieu de l'affluence matière à nouveaux jeux. Malgré l'heure matinale, le ciel était couvert. La moiteur collait à la peau du vieil aguerri comme à celle du bleu, sans calmer pour autant l'effervescence qui agitait les coeurs. Bien qu'il y eût un service régulier tous les dix ou onze jours, le départ d'un bateau de passagers représentait aux yeux des coloniaux un lien symbolique avec la terre natale et provoquait le même afflux qu'une arrivée, prometteuse de lettres parfois trop longtemps espérées. Relié à la rive par une passerelle de lattes qui avait une tendance fâcheuse à ployer dès que deux ou trois quidams s'y engageaient à la queue leu leu, le "Brabant", un des fleurons de la Citas 2 à naviguer sur le Grand Bief, vibrait de toute sa coque, crachait sa fumée lourde de suie par les deux buses dressées au-dessus de la passerelle de commandement, tirait sur ses amarres tel un cheval bichonné et sellé, piaffant d'impatience dans l'attente de la course promise. À l'avant du caboteur, l'ingénieur Guillaume, planté sur ses jambes écartées, ignorant le bastingage auquel s'accoudait sa femme, lissait sa moustache, signe chez lui d'un intense travail de réflexion. L'oeil critique, il jaugeait au pifomètre le navire fluvial dont ils se rapprochaient insensiblement: longueur 25 mètres, tirant d'eau 1,20 mètre, capacité de chargement 150 tonnes de marchandises, propulsion par roue arrière. Malgré cet appendice caudal, le bateau faisait inévitablement penser à une péniche, longue et basse sur l'eau, qu'on aurait pontée sur deux niveaux, symboles doublement antinomiques de leur destination : l'inférieur, sombre bien que largement ouvert, destiné à accueillir une centaine de noirs; le supérieur, éclatant de blancheur, comprenant la passerelle et le bloc des cabines, aménagé pour le logement d'une trentaine de passagers blancs. Jules Guillaume avait peine à se maintenir à la simple évaluation chiffrée. C'est d'une voix submergée par l'émotion qu'il marmonna : - Tu te rappelles, Germaine ?.. Il y a dix ans, nous remontions le fleuve, à bord de son jumeau, le "Flandre"... Elle était aussi émue que lui, elle cherchait les mots qui ne veulent rien dire:
2 Compagnie Industrielle et de Transport au Stanley Pool, qui fusionnera avec l'Otraco après la guerre 40-45. Voir note (1). 10

-

juré celui-ci plus petit... - Rigoureusement le même... Nous allons accoster juste derrière. Tu verras combien le "Brabant" paraît énorme comparé au bateau-lavoir sur lequel nous nous trouvons. Il étouffa un bâillement. Il avait mal dormi. Il en accusait le manque d'entretien de la voie ferrée. Beaucoup de secousses. Un vrai tortillard. Du jeu entre les rails. Des tire-fond qui lâchent. Le ballast qui s'éboule. En réalité, l'approche de la séparation l'affectait bien davantage qu'il ne voulait l'admettre. Sa femme se pencha et virevolta tout à trac, lançant un regard éperdu à la ronde:
-

C'est vrai? Comme la mémoire induit en erreur: j'aurais

Mon Dieu! Sylvain! Il n'y a pas une minute je le tenais

encore par la main! Déjà elle s'élançait prête à faire le tour du pont, mais son mari lui saisit le bras: - Germaine, je t'en prie! Cesse de le tenir en laisse! C'est plus un bébé... Il a tout de même près de neuf ans. Le spectateur le plus indifférent n'aurait pu s'empêcher de sourire devant l'image qu'offrait le couple, l'homme sec et noueux, à peine de taille moyenne, maîtrisant rien qu'en la tenant aux poignets la grande et vigoureuse femme qui renâclait en bredouillant, les larmes aux yeux:
-

Et s'il tombait à l'eau... Il est bien tombé dans le lac Tanganyika! C'est comme ça

qu'il a appris à nager... - Mais à Albertville, il n'y avait pas cette foule! - D'accord, mais y avait les crocos ! L'ingénieur grommela encore "Qu'est-ce que ça sera quand il débarquera à Anvers...", haussa les épaules, libéra sa femme, qui courut aussitôt vers la poupe en essayant de couvrir de la voix le vrombissement de la machinerie: - Sylvain! Sylvain! Où tu t'caches, bandit? Après avoir apprécié du bout des doigts l'équilibre de ses moustaches, Jules Guillaume sortit sa pipe et la bourra, se disposant à reprendre l'examen du "Brabant", qui offrait à présent sa poupe prolongée par la roue à aubes. Mû par une pensée subite, il leva la tête vers la passerelle, s'approcha de l'échelle et la grimpa quatre à quatre: glissé entre le timonier et la barre qu'il tenait fermement bras en croix, appliqué, sérieux, conscient de ses responsabilités, son fils pilotait le petit bateau sous le regard amusé du patron marinier...
-

L'habit fait le moine, constata ce dernier en montrant du
Il

doigt le col marin que portait l'enfant aux cheveux longs. Il est toujours aussi déterminé? Il n'a pipé mot mais ne m'a pas lâché du regard tant que je ne lui ai pas cédé la barre... Le transfert à bord du "Brabant" se fit sans trop de peine. Même si la visite du grand bateau démangeait le garçonnet, il en avait pour un temps à faire le tour de la suite de deux pièces que l'ingénieur avait estimée indispensable au bien-être de femme et enfant. - Quelle folie, quelle folie... Pourquoi nous gâter ainsi? Germaine n'en croyait pas ses yeux. Malles ouvertes, elle répartissait le linge dans les placards aux portes à claire-voie, disposait les objets de toilette dans la salle de bain, vérifiait la propreté des draps sur les couchettes, tout en ne cessant de s'exclamer devant grands et petits détails qui ajoutaient à l'impression de confort et de commodité de son chez-soi temporaire: double chambre, couchettes profondes, lambris d'acajou et de faux citronnier, appliques et lustre en cuivre, robinetterie de laiton à mécanisme précis pour sanitaires de faïence. - Si encore tu nous accompagnais! poursuivait-elle affairée. Tu y aurais droit, tu ne crois pas? Dix ans que nous ne sommes pas rentrés!
-

Tu sais bien que ça ne s'arrangepas... Je ne peux pas...

Elle ne voulait plus l'entendre: - On aurait attendu un an ou deux, on aurait fait le voyage ensemble... Debout au milieu de la pièce, les pouces passés dans les bretelles, l'oeil distrait par un Sylvain tout entier à la découverte de son palais, courant, rampant, escaladant table, lits et étagères, l'ingénieur répondait, bourru:
-

gamin d'entrer à l'école, de recevoir une formation correcte. - J'aurais pu continuer à lui apprendre... Tu reconnais toimême qu'il est bon en calcul et en grammaire...
-

Nous en avons assez débattu. Il est grand temps pour le

N'y a pas que ça, Germaine.

C'est vrai, tu as fait preuve

d'un réel talent de maîtresse d'école. Néanmoins, il reste un sauvage, il ne connaît que les nègres. Déjà qu'on n'entend plus le son de sa voix dès qu'apparaît un visage pâle! Il est temps de le mêler aux petits Blancs de son âge. On en a parlé cent... Brusquement, un grand fracas parvint de la salle de bains, suivi par un appel, plus intrigué qu'embarrassé: 3 - Papa, kuyia angalyia nini alifika !
3

Papa, viens voir ce qui est arrivé...

12

Les quatre fers en l'air à côté de la cuvette de W.-C., Sylvain montrait tour à tour du doigt la chasse d'eau arrachée de la cloison, en suspension précaire sur le tuyau de descente, et les morceaux du couvercle répandus autour de lui. - Tu vois qu'il est temps, fit l'ingénieur aussi faussement serein que prompt à saisir l'occasion qui apportait l'eau à son moulin. - Je crois surtout que, si tu te montrais un peu plus sévère, il n'essaierait pas d'atteindre tout ce qui lui pend au-dessus de la tête et de démonter tout ce qui lui tombe sous la main... La sirène du vapeur ne leur permit pas de poursuivre, jusqu'à épuisement des arguments cent fois exposés, la vieille discussion ainsi relancée. Guillaume sortit sa montre de son gousset et murmura, soudain tendre: - Le moment de nous quitter, ma chérie. Sur le pont supérieur régnait le désordre des adieux, émouvants même entre amis ou collègues. En ces temps héroïques, la séparation avait un caractère hasardeux, voire irrémédiable. Se retrouverait-on ensemble le terme suivant? Lequel avait le plus de chances d'être encore en bonne santé: celui qui restait courant le risque de crever de malaria ou d'hématurie ou celui qui rentrait déjà fébrile à l'idée de s'aventurer en plein stress urbain? L'amitié née à l'épreuve de la brousse résisterait-elle à six mois d'éloignement? ou au retour du compère avec une épouse au bras? ou encore à la promotion promise à l'un et obtenue par l'autre? Une seule famille se dispersait, un seul couple se séparait: les Guillaume. Au moment de se perdre de vue pour deux ans au minimum, leurs préoccupations tout imprégnées d'angoisse fussent-elles, portaient sur des sujets des plus terre à terre: - Quand je pense, disait Germaine le coeur gros, que je ne serai plus là pour m'occuper du linge et du garde-manger! N'oublie pas, n'est-ce pas? N'oublie pas ce qu'a dit le docteur: prends tes repas à des heures régulières et diminue tes doses de tabac... Lui, il songeait à la fausse couche récente, une épreuve physique et morale dont Germaine sortait péniblement: - Quand tu arrives, ménage-toi! Ne te crois pas obligée de faire le tour de la famille et d'aller faire le ménage chez cousine Laure ou de promener oncle Emile dans sa chaise... Mais le sujet principal restait ce clampin trop vigoureux, incapable de tenir en place, farouche, sauvage, et pourtant prêt à prendre à bras-le-corps le monde qu'il découvrait: 13

-

moi sur un point: mets-le plutôt à l'école communale, éventuellement à l'athénée 4 d'Arlon. De bonnes écoles de la vie, où l'on apprend à se débrouiller, à lutter pour gagner une place au soleil. .. - Pourquoi ne pas le préparer à entrer chez les Jésuites? Ceux qui en sortent forment une élite, ils se tiennent entre eux... Sylvain est suffisamment intelligent pour y trouver son plein épanouissement.. . Ah! ce vieux différend philosophique qui les opposait! Bah! il serait temps d'aviser quand il rentrerait: - Tu feras comme tu veux, du moment qu'il se civilise et revienne avec les meilleurs atouts... - Monsieur! Monsieur! On va retirer la passerelle: il est temps de descendre... L'interpellation du commissaire de bord fit monter et descendre la tension artérielle du vétéran colonial 5. Ses yeux si longtemps secs se brouillèrent. Ne sachant où donner de la tête, il emprisonna sa belle Germaine dans ses bras durs comme des tenailles, il porta son galopin de Sylvain sur les épaules, il repassa à Germaine. Bises, bises. Les yeux dans les yeux, dernier message à l'espoir de la famille: "Je sais que je peux compter sur toi pour veiller sur maman". C'était bête, mais qu'aurait-il pu dire d'autre qui justifiât d'envoyer son sauvageon si loin? Il leur tourna le dos jusqu'à ce qu'il eût retrouvé la terre ferme. Derrière lui, on s'empressait d'escamoter la passerelle. Déjà le bateau s'ébranlait. Cinq, dix, quinze mètres les séparaient qui augmenteraient à mesure qu'il s'écarterait de la rive. À présent, Jules Guillaume était à même de leur faire face: ni l'un ni l'autre n'apercevraient, planquées sous l'ombre du casque, les larmes qui coulaient sans respect pour ses joues de vieux dur à cuire. Comme il les aimait! Ses deux raisons de vivre, sa double et unique raison de travailler, antienne dont il leur rabattait les oreilles. Comme il en était fier! À oublier de s'en lisser les moustaches. Germaine, sa belle Germaine. Colonial quadragénaire, quelle chance il avait eue de tomber sur elle avant qu'elle offrît son coeur à un autre! Regardez-la donc! Il y a bien deux autres femmes à bord, sans compter la nonne couleur de parchemin,
4

Je regrette d'y revenir une fois de plus. Au moins, crois-

5

En Belgique, lycée généralement pour garçons, parfois mixte.
Vétérans coloniaux: voir note (2).

14

mais la seule qui vaille le coup d'oeil, c'est Germaine. Si élégante dans sa robe de satin rose clair qui lui moule le corps. Voyez-moi, sur ses cheveux comme de la soie, ce petit bibi qu'elle a préféré à l'affreux casque de tous les jours! Robuste, forte, mais pas comme un tonneau. Non, de la croupe, de la poitrine, des hanches, des épaules, du mollet. Une belle gaillarde à la tête bien faite. Bien faite, c'est-à-dire jolie avec quelque chose dedans. L'idéal, quoi! La compagne idéale de dix années de bons et mauvais jours sur le chantier ou en poste à Kongolo, à Nyunzu, à Kalémyié. Deux ans? Attendre deux ans? Nom de Dieu, c'est tout de même long. Si encore, elle emportait dans ses entrailles cette petite soeur de Sylvain si longtemps appelée de leurs voeux, bientôt imaginée dans un berceau, promise à devenir un des deux sujets de la correspondance qu'ils échangeraient pendant les prochains mois... Puis, il y a quelques semaines à peine, la tuile, les pertes de sang, l'intervention tardive du médecin qu'on avait dû aller chercher à deux cents kilomètres d'Albertville... Dire que jamais plus ils n'auraient même la faculté de rêver à un deuxième enfant! Heureusement que la nature les a comblés avec ce sacré bout d'homme! Ça y est, de nouveau la bougeotte! Il ne peut donc ficher la paix à sa mère ne serait-ce que quelques minutes, qu'elle puisse agiter son mouchoir tant que son Jules ne se confond pas dans la masse ?... Quel tempérament, ce gosse! C'est bien simple, le même que celui de sa mère... Oui, avec Sylvain, ils ont eu beaucoup de chance. Hormis les convulsions malariques qui ont fait craindre pour sa vie quand il avait six mois, il a échappé à tout. Pourtant, c'est pas faute d'avoir fourré son nez partout. Rappelle-toi quand, en compagnie des basendji6 de son âge, il allait jouer à 1'hippo dans les marigots et s'y enduire d'une carapace de boue. Et les crasses qu'il avalait dans les villages indigènes! Les meilleurs vaccins, sans doute?.. Parlemoi de sa constitution! Faite au moule de sa mère. Mais déjà les muscles coriaces du père. Il se rappelait avec nostalgie, quand, quelques années plus tôt, il le prenait sur les épaules, le plaisir charnel qu'il éprouvait à sentir les genoux tendres et fermes à la fois lui presser le cou... Il sera grand, plus grand que Germaine, plus grand même que bon-papa Poncelet, l'ancien grenadier... Avec tout ça, quel beau gamin! Germaine est si fière de sa crinière sombre qu'elle n'a jamais eu le coeur de la
6 Paysans, p.ext. incultes. 15

couper court malgré les risques de poux. Au fond, voilà pourquoi je ne suis jamais parvenu à le gronder: quand ce chenapan lève vers vous ce minois à peau mate, qu'il vous offre le contraste de ses yeux vert pâle et de ses boucles brunes, que reste-til de vos arguments raisonneurs? À présent, le bateau était trop loin pour qu'on pût distinguer. les traits des passagers. Pourtant, il restait aisé de reconnaître Germaine et Sylvain: une Européenne à la poursuite d'un enfant blanc, tantôt en haut, sous la teugue ou le long du pont, obligeant les passagers à s'écarter, tantôt en bas, taches claires intermittentes au milieu des Noirs. À quoi pensait-il? Ah oui! que fera-t-on de l'héritier? N'importe quoi pourvu qu'il revienne prendre possession de son domaine! N'importe quoi? Non, pas question d'en faire un missionnaire! Pour le reste, Germaine et lui avaient chacun leur petite idée: elle voyait Sylvain en ingénieur du rail à l'instar de son père ou en ingénieur des mines parce que c'était l'avenir; elle se trompait car l'avenir se profilait dans l' organisation du pays, condition préliminaire à tout développement. Or, à quelle catégorie d'hommes confiait-on cette responsabilité sinon à ceux de la Territoriale? Prolongé par son panache noir, le bateau poursuivait sa route, rapetissant au fur et à mesure qu'il s'éloignait, aidé autant par le courant du fleuve que par la chaudière à bois. Pauvre Germaine: elle s'était promis de rester sur le pont jusqu'à ce que les hangars du port se réduisent à une ligne pâle séparant l'eau de l'horizon vert, s'imaginant que Sylvain vivrait la séparation comme elle, comme il faut, comme le veulent les convenances et les beaux sentiments. Elle connaissait bien son enfant au quotidien mais, dans les moments d'exception, le père le devinait mieux: son exubérance, sa turbulence, son énergie farouche n'étaient qu'écrans pudiques masquant autant son désarroi face à la séparation que sa résistance à quitter les jeux de l'enfance. Guillaume traîna encore quelques minutes à rêvasser, observant d'un oeil distrait le flux irrésistible du fleuve, acharné à défaire le large sillage du bateau. Dans huit jours, Germaine et Sylvain seraient à Kin 7. Deux jours après, ils traîneraient une nuit à Matadi avant d'embarquer sur le "Léopoldville". Trois semaines plus tard, Anvers. Pourvu que la drache nationale ne soit pas au rendez-vous! Quelle réception pour ce sauvageon,
7 Kin pour Kinshasa, nom indigène de Léopoldville. Voir note (3). 16

fou des ondées chaudes sous l'équateur! Brrr ! un seul de ces crachins froids, que le soleil ne revient jamais pourchasser, suffirait à lui faire prendre la Belgique en grippe! Allons, c'est pas le moment de sombrer dans un pessimisme propre à saper les convictions les mieux assises. Chut: Sylvain a grand besoin de se frotter à la civilisation... "Eh bien, me revoilà seul, comme il y a douze ans..." Non, douze ans de plus, ce n'est pas un fardeau pour un homme comme Jules Guillaume, vétéran du rail. À cinquante et un ans, on a encore de belles années devant soi. N'empêche... Secouant sa lassitude soudaine, il se fraya un chemin dans la foule, répondant distraitement aux saluts des Noirs et à ceux de ses compatriotes. Au bureau du port, il récupéra sa valise, déposée avant d'accompagner sa femme et son fils sur le "Brabant". Un porteur se proposa:
-

Katika hôtel ngani, bwana ?

8

- Suis-moi jusqu'au bureau C.F.L.... En évitant un cycliste maladroit, il mit le pied sur une natte couverte de haricots, fut pris à partie par la marchande à qui il jeta deux luméyia 9 en compensation des cosses écrasées. Il refoula d'un geste impérieux un masikini qui tendait la main en quête d'un matabiche 10. Au bout des quais, il contourna les bâtiments du port sans s'assurer que son porteur le suivait toujours et, reprenant l'examen tactile de sa moustache, marcha d'un bon pas dans la direction de l'avenue Baron Dhanis. Avant de regagner Albertville, il devait rencontrer la direction de la C.F.L. et les hauts fonctionnaires de la Province Orientale afin de s'entendre préciser les objectifs et les conditions de la mission qu'on venait de lui confier, en principe la dernière de sa longue carrière: la reprise de l'étude d'une jonction Congo-Nil par voie ferrée, étude interrompue à laquelle il avait participé quelque vingt ans plus tôt sous la direction de l'ingénieur en chef Adam. "Cette fois, elle aboutira et... Qui sait? Quand Sylvain reviendra, peut-être empruntera-t-il cette route-là ?"

8 Dans quel hôtel, maître? en kiswahili. Voir note (4). 9 Piécettes. 10 Masikini, miséreux; matabiche, pourboire. 17

1
É 'ville, décembre 1941 Le train de Bukama entra en gare à dix heures. Sans attendre l'arrêt, le voyageur, avec qui Sylvain partageait déjà une cabine sur le bateau de Kabalo, prit congé, valise et serviette sous les bras, pressé de retrouver femme et enfants afin de se rendre compte de visu s'ils étaient sains et saufs. L'attaque surprise des Japonais sur Pearl Harbour, annoncée au petit déjeuner à l'heure du premier service, avait tourneboulé le bonhomme au point de prendre l'ampleur d'un raz-de-marée dévastant la terre entière et, surtout, n'épargnant aucun des siens. Penché à la fenêtre, Sylvain ignorait les appels de la dizaine de désœuvrés qui s'approchaient, victimes prêtes à ployer sous les bagages en échange d'une pièce de cinquante centimes. Il tentait de repérer monsieur Ducarme au sein de la foule bigarrée et désordonnée qui se pressait sur le quai. Soudain son pouls s'accéléra: le fonctionnaire des finances, présent comme promis, donnait le bras à sa fille, non prévue au programme. Ils s'approchaient lentement, scrutant le wagon précédent tout en prenant garde de trébucher sur les porteurs lourdement chargés ou d'entrer en collision avec les voyageurs pressés qui progressaient à contresens. Venaient-ils à deux pour accueillir d'autres arrivants et se partager la tâche? Le soleil caressait de sa lumière matinale une Gisèle à la silhouette plus gracieuse que dans le souvenir, à l'allure plus aguichante que sur la photo envoyée à l'occasion des fiançailles, une photo où le jeune couple posait guindé et le sourire mesuré. Comme elle était jolie! Sa cotonnade jaune canari toute simple mettait en valeur ses rotondités sans excès et accusait le galbe de ses longues jambes. Capeline de paille enrubannée, sandales de cuir clair, sac assorti porté en bandoulière, elle avait l'art avec des riens de se donner une allure folle! Soudain, les voici devant lui, visages levés. Même s'il remarquait la moustache de monsieur Ducarme rasée trop court d'un côté, il ne voyait qu'elle, plongeait dans l'azur de ses yeux, redessinait le contour de sa frimousse ronde, rendait à la bouche et au nez menus leur vivacité chamelle, retrouvait les reflets de cuivre des mèches ébouriffées qui s'échappaient en couronne frisottante du chapeau tressé, se laissait conquérir par les taches de rousseur mutines qui lui donnaient davantage de profondeur au regard et lui pinçaient les narines. 18

- Sylvain! Houhou ! Quel choc! Comment avait-il pu oublier cette voix de gorge? N'avait-elle pas prononcé son nom comme si elle lui envoyait un baiser?... - C'est gentil de venir à ma rencontre! murmura-t-il, le cœur battant la chamade, incapable de se soustraire aux yeux de chatte siamoise. - C'est bien la moindre des choses, fit le vérificateur des impôts avec modestie... Vous avez entendu la radio? la traîtrise des Japonais? Sylvain opina de la tête, l'esprit bien ailleurs: - Un événement dont on n'a pas fini de parler... - La déclaration de guerre de Roosevelt à l'Allemagne serait imminente! - Je dois trouver un porteur... - Inutile: Casimir nous a accompagnés, l'arrêta Ducarme, le pouce pointé par-dessus l'épaule dans la direction d'un jeune Noir en chemise et short bleu marine, qui observait la scène à quelques pas derrière eux. À peine le voyageur eut-il le temps de se retourner et de poser ses valises sur la banquette que père et fille, pleins de joie contenue, se pressaient à la porte du compartiment, suivis par le boy silencieux. Déjà battant la campagne en serrant la main à Ducarme, Sylvain perdit définitivement pied à la vue des joues empourprées vers lesquelles il se pencha pour donner la bise réclamée. Est-il possible que je lui plaise encore? Me suis-je conduit en parfait imbécile à ignorer systématiquement ses appels? Allons, oublie tes illusions. Suppose que son cœur balance encore, tu avoues l'existence d'André et elle te remet sous le nez son zozo de l'Union Minière... Échange à l'étourdie de questions croisées, chacun pressé de plaire: - Vous avez fait bon voyage? Pas trop fatigant? Bateau, train, bateau, train...
-

Magnifique... Mais dites-moi comment va madame

Ducarme ? Dans sa dernière lettre... - Elle nous attend... Vous êtes content d'être là ? - De vous revoir surtout... Ils descendirent du train. Ducarme en éclaireur, les jeunes gens côte à côte, le boy peinant à l'arrière-garde, chargé comme un mulet. En contournant le bâtiment de la gare, ils gagnèrent la large avenue qui longeait celle-ci. À plusieurs reprises, le voyageur regarda autour de lui, l'idée ne cessant de lui trotter en tête 19

que père et fille s'étaient dérangés en paire pour prendre en charge un quidam de plus. Il ne se défaisait pas de son étonnement, il avait beau retourner la question en tous sens, il ne comprenait pas l'accueil de Gisèle. Visiblement, elle ne m'en veut pas d'avoir tardé à envoyer des vœux. Peut-être m'en estelle plutôt reconnaissante? Une sorte de démonstration par l'absurde que ses fiançailles m'ont touché... Pas l'air de se formaliser davantage du fait que je ne m'enquiers pas de son mineur à la noix... - Sylvain, vous entendez? Papa vous parle! - Désolé, j'étais dans la lune. Vous comprenez? Faire mon entrée dans la première ville du Congo! 1 - Ah? Je disais tout simplement que mon épouse nous attendait pour onze heures et demie... Nous avons le temps de passer par l'hôtel y déposer vos bagages. Où l'A.M.I. 2 a-t-elle retenu?
-

Père et fille échangèrent un sourire:

Au Grand Hôtel. C'est loin d'ici?

Pas plus de trois cents mètres, en prenant l'avenue que

vous voyez un peu plus loin par là, expliqua le vérificateur, la main tendue vers la droite de la grande artère... Mais voici notre voiture, ajouta-t-il devant une Chevrolet de couleur verte. Une heure plus tard, Sylvain, les pieds à nouveau sur terre sinon remis du coup au cœur, entrait à la suite de Gisèle dans une maison semblable à la plupart de celles du voisinage résidentiel. Caractéristique de la troisième génération de logements coloniaux, style cottage enfoui dans buissons et massifs et déployé sur un seul niveau, murs extérieurs crépis, angles ornés de briques apparentes, toiture de tuiles romaines mais pignon à double pente façon chalet, fenêtre du salon en saillie côté jardin, porche d'entrée en retrait profond, disparition de la barza. Une demeure plutôt vaste qui offrait un vague air de ressemblance avec celle dont Sylvain hériterait quand il prendrait ses nouvelles fonctions à Masisi. Au moment où il faisait ses premiers pas dans le hall, la silhouette replète de Mireille Ducarme apparut à contre-jour dans l'encadrement de ce qui devait être la porte de la cuisine: - Monsieur Guillaume! s'écria-t-elle et elle s'élança pour l'embrasser. Vous permettez que je vous appelle Sylvain com1 Ce n'est qu'à la fin des années quarante que Léopoldville Élisabethville par le nombre d'Européens. 2 Agence Maritime Internationale.. 20 rattrapa

me j'en ai pris la liberté dans mes lettres 7 minauda-t-elle, aussi habile que sa fille à jouer de ses yeux, saphirs étincelants même dans la pénombre, capables par leur seul magnétisme de faire oublier la disgrâce d'une claudication heureusement légère. L'apéritif fut ponctué par une conversation décousue, chacun se refusant à reconnaître qu'une correspondance même régulière ne suffit pas à créer un tissu serré de relations. On passa bientôt en revue les habitants de Masisi que les Ducarme avaient rencontrés. Le docteur De Nayer et sa femme 7 Et leurs fillettes qu'on aurait tant aimé connaître, toujours pensionnaires à Cost 3 7 Vous voyez parfois le médecin-missionnaire rouquin 7 Comment s'appelle-t-il déjà 7 Sorensen-sorensen. Sorensen-sorensen 7 Rires. C'est vrai, il disait tout deux fois. Et affectionnait les "h" aspirés... Si on l'avait' hécouté! Pas de plâtre. Laissez faire la nature. Heureusement que le docteur De Nayer veillait. Chocket 7... Lui, on voyait que vous l'aimiez bien. Un homme étonnant mais déroutant. Sylvain se laissa peu à peu gagner par l'ambiance chaleureuse de la pièce de séjour, spacieuse mais agencée en coins pleins d'intimité. En forme de L dont le pied était occupé par la salle à manger, éclairée par deux baies vitrées largement ouvertes sur un jardin fleuri, elle dégageait dans ses oppositions clair-obscur une impression de bon goût et d'équilibre qui ne devait rien à un ensemblier de métier. Au contraire, son aménagement semblait résulter de l'acquisition patiente de chaque meuble, de chaque tableau, de chaque bibelot, jusqu'aux tapis et tentures, par une personne qui aime les belles choses et sait s'en entourer, même quand elle doit se contenter de l'offre de l'artisanat local. Il appréciait particulièrement les tons tranchés entre les meubles polis en bois doré et les statuettes d'animaux en ébène, typiques d'un art indigène séduisant même si l'empreinte mercantile était inévitable. Comme son logement de Masisi lui semblait soudain spartiate et triste, malgré les efforts déployés par Charistie pour en faire un nid! La maîtresse de maison invita son hôte à passer à table. Les jeunes gens furent placés face à face, flanqués de part et d'autre par les parents. Dos à la baie, il aurait pu détailler à loisir la décoration n'était l'envoûtement dans lequel le retenaient les yeux bleus, points de lumière rejetant dans l'ombre le quartz et la malachite qui garnissaient le dessus du buffet. On fêta l'ami de Masisi les petits plats dans les grands.
3 Cost ou Costermansville, chef-lieu de la province du même nom. 21

Mireille Ducarme, même si elle était souvent réclamée à la cuisine et semblait à la torture chaque fois qu'elle se déplaçait, était la plus vive à l'interroger, à l'obliger à sortir du mutisme dans lequel il tentait de se réfugier, près à tout moment de reprendre son monologue intérieur. Elle s'y entendait. Tantôt, on parlait de monsieur Chocket. Que disait Gisèle? Ah oui, que vous aimiez travailler pour lui... - ...mais par dessus tout, on sentait que vous aimiez Masisi, même si vous y étiez tout nouveau... Quel dommage pour nous d'y avoir séjourné dans des circonstances aussi pénibles L.. Il Y pleut tout de même un peu trop, vous ne trouvez pas? - Rares sont les jours sans pluie, c'est vrai. En échange, en dehors de la saison sèche qui dure tout de même trois mois, le soleil est au rendez-vous quotidien, plus généreux qu'à Walikalé. Ou qu'à Stan, si ça peut vous servir de repère... De toutes façons, ce qui me plaît le plus à Masisi, c'est le boulot qu'on me confiera quand je rentrerai... Il se mordit les lèvres: croyait-il améliorer l'image de son bled en s'interposant tel un paon vaniteux? Qui cherchait-il à éblouir d'aussi sotte façon? - Vous allez changer de fonction? s'enquit 1'hôtesse, saisissant la balle au bond. - Je prends la direction du territoire, dit-il, confus et honteux de son stratagème. Avec sa manie des statistiques, le vérificateur des impôts faisait ses calculs:
-

A.T. à vingt-huit ans, au départ du second terme, c'est Je ne suis pas le seul. Depuisjuin quarante, nous sommes

rare. En général, il faut attendre une dizaine d'années!
-

six des fournées trente-six à trente-huit à avoir gagné nos galons d'administrateurs de première classe. La guerre a provoqué une pénurie sévère de fonctionnaires et d'agents territoriaux. Pourtant, les nominations accélérées ne résolvent pas grand chose: nous sommes obligés de confier à nos agents des tâches normalement dévolues à d'autres administrations, Travaux Publics et Communications en tête. Ducarme était impatient de fournir d'autres chiffres: - Récemment, en étudiant une carte administrative, j'ai constaté qu'avec ses 27.000 kilomètres carrés, Masisi est parmi les territoires les plus étendus du Congo belge 4 ! Fameux bou4

Faux: certains territoires dépassaient 40.000 km2, tel celui d'!nongo
(prov. de Léopoldville).

22

lot qui vous attend! Comment me tirer du guêpier où je me suis mis? Les propos flatteurs, j'en ai horreur, surtout quand ils touchent à l'objet même de ma fierté. Qui n'est plus, par ma faute, que présomption et vanité. Il ne lui restait qu'à contredire ses derniers propos en minimisant l'ampleur de la tâche aussi bien accomplie qu'à venir: - Le territoire est grand mais, hormis l'est et la région où se concentrent les mines, il est peu peuplé et peu diversifié. Le nord est quasi impraticable: la forêt partout, des pistes non carrossables, des jours de marche sans rencontrer âme qui vive. Lui accorder une tournée semestrielle en plus de celles des agents territoriaux, c'est plus que suffisant.
-

Commentcirculiez-vous? Il y a si peu de routes!

- Ne me dites pas que vous vous trimballiez en tipoye ! La grimace de madame Ducarme rappela à son invité qu'elle en avait tâté avant l'accident, lors de leur randonnée aux lacs Mokoto : - Le tipoye, c'est plus fatigant que la marche! Que voulezvous? Il est censé donner du prestige à celui qui s'y pavane! Déjà à Kabambaré, même si j'allais à l'encontre des instructions - vous savez? le prestige du chef... -, j'évitais ce mode de locomotion barbare... aussi cruel pour porté que pour porteurs! Sauf impossibilité de me déplacer autrement que pedibus, je circule à moto. - C'est vrai? Ça doit être grisant! s'écria le bureaucrate des finances. - Ouais, surtout quand on s'embourbe ou que l'allumage foire... Ou qu'on s'offre un billet de parterre... - Vous faites beaucoup de brousse? Vous logez souvent sous tente ou en gîte? Sylvain se troubla, fouetté par les inflexions sourdes, soudain captif du regard de Gisèle déjà difficile à éviter même en se tournant sans cesse tantôt vers la mère, tantôt vers le père. Il répondit, sans réussir à brider son malaise: - Je ne dispose pas de chiffres aussi précis que ceux de monsieur Ducarme. Disons qu'en un an et demi je n'ai guère passé un dimanche sur deux à Masisi. Exception faite des derniers mois... Il rougit en pensant à Charistie : La tente, j'y ai rarement recours grâce au réseau de gîtes créé par monsieur Chocket. Par contre, j'ai tant tâté du lit de camp qu'il m'arrive en rentrant chez moi de me croire à l'hôtel. 23

Mais ces tournées, n'était-ce pas le tribut à payer pour connaître suffisamment le territoire avant d'en prendre la direction? La tension, soudain perceptible dans l'arrêt du mouvement des couverts, retomba avec la réflexion venue achever sa réponse. Mais pourquoi cette tension?
-

mariés ne doivent pas la trouver rose tous les jours! Et leurs femmes encore moins!
-

Heureusement que vous êtes célibataire ! Vos collègues

partie des chançards: même servi par un boy digne d'éloge, qui me suit dans la plupart de mes tournées, je n'ai jamais la certitude de retrouver la maison en ordre, le couvert mis et le repas tenu au chaud L.. Quant aux épouses, tant qu'il n'y a pas d'enfant, leur est-il interdit d'accompagner le mari au moins lors des safaris motorisés? ajouta-t-il avec âpreté. Soudain devant ses yeux s'étaient imposées côte à côte, insupportables, l'image si souvent répétée où il se voyait hôte solitaire d'un gîte inconfortable et celle du duo figé pour l'éternité que Gisèle formait avec son Clark Gable de pacotille sur la photo de fiançailles. Au fait, celui-là, pourquoi n'en dit-on pas un mot? Et Gisèle, qu'attend-elle pour rappeler son horreur de la brousse comme elle ne s'en faisait pas faute chez Sorensensorensen? Joseph Ducarme s'appuya au dossier de sa chaise en laissant échapper un long soupir: - Mireille m'accompagnait souvent avant l'accident. Je vous avoue avoir moins de goût à faire la tournée des planteurs et commerçants du district depuis que je voyage sans elle... À l'inverse de la majorité des citadins, les Ducarme omirent de passer du travail de l'administrateur à ses exploits cynégétiques, lui épargnant ainsi la nécessité de justifier son peu de compétence en la matière. Enfin, à son grand soulagement, ils abandonnèrent le terrain professionnel au profit du congé tout juste entamé. Le projet de vacances en Afrique du Sud tenait toujours? Plus que jamais! Pourquoi changer ses plans? - ...Des sous-marins japonais ont été repérés au large du Cap, commentait le vérificateur. Avec l'entrée en guerre des États-Unis, l'alliance des puissances de l'Axe va se resserrer. Située au carrefour de deux océans, l'Afrique du Sud pourrait devenir un théâtre important des opérations... Et l'Afrique pourrait se retrouver en tenailles entre deux fronts... - Vous avez probablement raison, fit Sylvain, peu enclin à se lancer dans une séance de stratégie en chambre. 24

Là, madame Ducarme, je n'ai pas l'impression de faire

Monsieur Ducarme regarda brusquement sa montre: - Où ai-je la tête? J'aurais dû allumer le poste. À cette heure, le bulletin d'informations est terminé. Je vous ai fait perdre les dernières nouvelles. Sa femme vint au secours de leur invité: - Écouter les nouvelles ne changera pas le cours de la guerre... Si on parlait plutôt de votre séjour à É'ville ?
-

Ah...

À la fois gêné et ravi de mettre à jour l'aspect organisé de sa personnalité, il sortit d'une des poches inférieures de sa saharienne le petit carnet où il avait consigné le calendrier précis de ses vacances: - Voilà, dit-il en tournant la première page, comme vous le proposiez dans votre dernière lettre, j'ai remplacé l'arrêt aux Victoria Falls par une semaine à É'ville. Cet après-midi, course "pour compléter mon trousseau" pour reprendre votre expression... Faut avouer, je manque cruellement de tout ce qui fait habillé ou fantaisiste... - Comme j'aurais aimé vous accompagner! Mais Zilou vous aidera bien mieux que moi dans le choix des chemises et des cravates !... Et après? demanda son hôtesse en remuant de plaisir sur sa chaise, l' œil sur le petit carnet.
-

tum. Le soir, dîner en ville dans un restaurant où vous serez mes invités mais que vous choisirez et réserverez à mon nom... Il se tut un instant, davantage troublé par le coup d'œil rapide échangé entre mère et fille que dans l'attente des précisions qui manquaient dans son agenda. - ...Mercredi, fin des courses le matin. L'après-midi, surprise que me réserve madame Ducarme. Je me demande bien... Jeudi, temps libre qui me donne l'occasion de me raccrocher à la visite de l'Union Minière organisée à l'intention des fonctionnaires de l'État... Vendredi et samedi, safari dans les Monts Kundélungu, avec retour le samedi soir, voire le dimanche matin... C'est vrai ce qu'on dit? L'excursion est éreintante? - Couci-couça, marmonna Joseph Ducarme en dodelinant du chef. Le retour dimanche? ça devient une promenade de musards.. . - Oui, mais toi! Ne lui faites pas trop confiance, Sylvain... Quand j'avais de bonnes jambes et que je l'accompagnais en randonnée, j'avais peine à le suivre. Même Gisèle, à qui il a refilé son sang de cabri, a du mal à se tenir à sa hauteur! - Heu... Je suis sûr qu'un peu de marche ne fait pas peur à 25

Demain, balade. Après-midi, Mine de l'Étoile et Arbore-

monsieur Guillaume, alors qu'il a sillonné... - Nous n'imposerons tout de même pas à madame... - Oh, vous irez à trois! Moi, c'est tenniné! interrompit l'intéressée dans un trémolo joyeux. Mon seul regret, Sylvain, c'est qu'après les Kundélungu je ne vous verrai plus qu'un petit peu dimanche et, j'espère, lundi... C'est si vite passé, une semaine ! Il rougit: il n'était guère habitué à recevoir de compliments sauf quand ils venaient de la femme du gouverneur qui s'était instituée sa marraine: - Oh, madame Ducanne, vous en aurez vite assez de m'avoir sur les bras!
-

Gisèle vous prend en charge, demain Joseph se joint à elle pour vous faire découvrir l'Étoile... - Heu... Son mari se racla plusieurs fois la gorge: - Mireille, je ne t'ai pas prévenue: demain, je ne pourrai être de la partie. Vous comprenez, monsieur Guillaume, j'ai un patron...et j'ai préféré me plier à ses exigences aujourd'hui comme demain afin de pouvoir me libérer en fin de semaine. C'est un Sylvain fort mal à l'aise que Ducanne, pressé de retrouver les dossiers de ses contribuables, déposa avec Gisèle devant le P.E.K.5. Comment savourer pleinement la présence de la jeune fille alors qu'il avait le sentiment de nager dans des rapports en porte-à-faux? Ils étaient à peine entrés dans la section des vêtements pour hommes que sa timidité et sa réserve habituelles étaient balayées par son exécration de l'équivoque. Brusquement, il lui saisit le bras et la força à lui faire front, au risque de renverser une pancarte de prix:
-

J'vous verrai si peu! Jugez vous-même: cet après-midi,

ner au vu et au su de toute la ville avec un autre homme que votre fiancé? La réponse lui fut retournée, rapide, sans émotion: - Sans importance. J'ai rompu. Abasourdi, incapable de dire un mot, les jambes coupées. Elle ne se rendait absolument pas compte de l'effet de ses paroles. N'attendant guère qu'il débitât le regret de circonstance ou qu'il posât des questions, elle jouait de ses mirettes pour ajouter d'un ton où elle mêlait enjouement et gravité:
5 Plantations et Élevages du Kitobola, soc. qui développa ses activités en ouvrant un magasin à rayons multiples à É'ville. 26

Gisèle, vous ne trouvez pas embarrassant de vous prome-

- Nous avions l'intention de vous écrire... mais, selon maman, la nouvelle risquait d'effaroucher notre vieux broussard! Se paie-t-elle ma tête? Me perçoit-elle comme le gros nigaud que je suis? Cette fois, elle attend une réaction: l'allusion au broussard ne vient pas de sa mère mais d'elle, qui en a usé et abusé dans ses lettres... Me devine-t-elle si mal pour imaginer que je vais renvoyer la balle? Comme si je pouvais faire mieux que répondre de manière abrupte ou, à défaut, prendre la poudre d'escampette? De grâce, montre-toi à la hauteur!
-

Vous formiez un beau couple...

- La page est tournée. N'en parlons plus. Allons plutôt voir les chemises! fit-elle en lui offrant le bras. Arrivés au pied d'une longue surélévation de faible altitude dont les bords révélaient une broussaille moins dense et plus sèche que celle de la plaine circonvoisine, ils garèrent la petite Chevrolet sur une aire de terre battue à côté de deux autres véhicules, une berline noire déjà âgée et une camionnette, toutes deux vitres levées, vides de leurs occupants, aussi poussiéreuses l'une que l'autre. Sauf si la pluie se décidait à rafraîchir l'atmosphère, leurs propriétaires récupéreraient de véritables fours. Mais les nuages massés à l'horizon ne manifestaient pas plus d'empressement à couvrir le ciel qu'à lever les vannes. La portière ouverte, elle lui tournait le dos prête à descendre du véhicule. Le devinant qui ne bougeait pas, elle le lorgna pardessus l'épaule. Il la détaillait, brûlant du désir de l'étreindre, affolé par sa chair pulpeuse et dorée que sa mise, short et chemisier échancré et sans manches, dévoilait juste trop peu. Vingt-quatre heures s'étaient écoulées depuis l'annonce de la rupture d'avec son imitation de Clark Gable. Vingt-quatre heures pour transformer Sylvain en amoureux éperdu et, malgré le bon sens qui lui restait, faire remonter à la surface les rêves les plus fous. Il cilla, incapable de résister au mélange de coquetterie et d'ingénuité qu'elle réussissait à faire passer même au travers de ses lunettes solaires, et bredouilla en passant son Rolleiflex en bandoulière: - J'arrive, j'arrive... Marchant côte à côte quand la largeur en était suffisante, ils gravirent le sentier raviné que les promeneurs avaient peu à peu tracé à travers des touffes d'herbe malingre. Impatiente de lui montrer sa caverne d'Ali Baba, elle allongeait le pas sans lui laisser le temps de prolonger un coup d'œil sur les massifs 27

d'épineux et les mimosas sauvages. C'est au trot qu'ils traversèrent le plateau. Alors qu'elle continuait sa course en diagonale, il marcha tout droit et s'arrêta devant l'à-pic façonné autrefois à coups de pioches et de bêches. Sous ses yeux s'étendait le site de ce qui avait été la fameuse mine de l'Etoile, du moins la première du nom: butant d'un côté à la colline comme si celle-ci avait un jour refusé d'être davantage évidée, une dépression, longue de deux à trois cents mètres et haute d'une vingtaine, s'enfonçait dans un rectangle d'eau claire en une symétrie quasi parfaite de terrasses régulièrement étagées. Quelques buissons chétifs s'y agrippaient, comme pour affirmer la revanche lente et obstinée de la nature sur la blessure que lui avait infligée l'homme, tandis que çà et là traînaient les carcasses rouillées de wagonnets ou de grues dans l'attente d'un bon d'enlèvement. Elle l'avait rejoint. Il avait beau triturer son appareil, s' attarder dans la contemplation de l'ancien site minier, elle avait le sentiment qu'il était désappointé:
-

Lido, le dimanche, c'était le rendez-vous favori des É'villois... Il y a d'ailleurs encore des gens qui viennent y faire trempette... L'avait-il entendue? Il avait peine à détacher son regard de la blessure mal cicatrisée de l'ancienne mine. - Venez, dit-elle en le prenant par la manche, je vais vous faire découvrir quelque chose de plus palpitant. - C'est troublant de se dire qu'il n'y a pas quarante ans on entamait l'exploitation de cette mine et qu'aujourd'hui elle est abandonnée. Si nos ressources s'épuisent à cette allure, que restera-t-il à nos enfants? Elle le regarda les sourcils levés, l'air de ne pas comprendre, hésita, finit par insister: - Venez... Vous voyez cette arche dans le roc? Il referma le carré de visée du reflex et la suivit docilement sur la première terrasse. Alors qu'ils s'approchaient de l'anfractuosité, des voix d'enfants aux timbres exaltés leur parvinrent, toutes proches:
-

Il Y a quelques années, avant qu'on ouvre la piscine du

Oh! Papa, regarde la belle malachite! Et celle-ci, elle est encore plus grosse!

- J'ai l'impression, murmura la jeune fille, que pas mal de monde connaît le "Sésame, ouvre-toi" ! En passant sous l'arche, ils tombèrent nez à nez sur deux jeunes femmes, aussi légèrement vêtues que la Gisèle, devisant debout, joyeuses et paisibles à la fois. Elles interrompirent leur 28

bavardage pour observer les arrivants.
-

Bonjour, fit Gisèle, tandis que Sylvain saluait d'une incli-

naison de la tête. Les femmes répondirent mais sans chercher à prolonger le contact. Après quelques pas, ils aperçurent sur une pente en éboulis trois enfants et un homme affairés à remplir de cailloux deux paniers de roseau hauts et étroits. L'adulte qui examinait le contenu de l'un d'eux, observa sans relever la tête: - On va arrêter, les enfants! Nous ne pourrons jamais trimballer ces kilos de pierrailles en Afrique du Sud! - Ne vous en faites pas, Adrien! s'écria une des femmes avec un accent qui chantait l' Aquitaine. Vos paniers, on les remisera dans notre garage et vous les reprendrez au retour! Il leva la tête, révélant un long visage aux traits saillants, plaisant malgré la sévérité du regard: - Quand les gosses devront les transiter de l'auto dans le train, d'un train à l'autre, du train au bateau et ainsi de suite jusqu'à Bukavu, vous les entendrez! Et puis, ajouta-t-il en baissant la voix, êtes-vous sûre qu'on peut ramasser cette malachite ? C'est du cuivre après tout... Il se rendit brusquement compte qu'ils n'étaient plus seuls et tressaillit en découvrant le couple de jeunes gens qui le dominait à quelques pas, témoins involontaires des reparties. - Bonjour, fit Sylvain, désireux de le tirer d'embarras. J'ai entendu que vous veniez de Bukavu... Seuls les vrais de vrais appellent leur ville Bukavu plutôt que Costermansville !... Moimême je viens de Masisi. Mon nom est Guillaume. Le visage froncé s'éclaircit d'un large sourire:
-

sur son pantalon avant de la tendre à Gisèle. Les deux femmes s'étaient approchées, circonspectes dans leur sourire:
-

Ah ! Adrien Gatti, colon agricole, fit-il en frottant la main

Il présenta d'abord la plus mince, faux garçon manqué qui semblait ne jamais se départir d'une moue ironique, puis la plus jolie laquelle, à en juger par le regard critique qu'elle posait sur Gisèle, n'appréciait que modérément la concurrence quand elle s'exerçait sur le terrain de la féminité. - Monsieur et madame Guillaume viennent de Masisi, précisa le colon avec assurance. Gisèle et Sylvain se regardèrent gênés. Le jeune homme se ressaisit le premier: - Excusez-nous... Je vous présente mademoiselle Ducarme. 29

Voici madame Etcheverryet mon épouse.

- Ah, il me semblait bien! s'écria la Française en dévisageant la jeune fille. Vous êtes d'É'ville, n'est-ce pas? Adrien Gatti ne laissa à Gisèle que le temps d'incliner la tête. L'homme de Masisi l'intéressait: - Vous connaissez donc Bukavu et le sud du lac? S'il se montrait quelque peu rébarbatif au premier abord, il engageait vite la conversation. Il n'était pas nécessaire de le prier pour savoir tout de ses antécédents comme de ses projets. Colon agricole, il l'était effectivement depuis fin 1938, ayant acquis au bord du lac Kivu, côté Ruanda, une plantation de café provenant de la faillite d'une société agricole. La déclaration de guerre l'avait ramené à la T.S.F.6, où il avait accompli treize années de service avant de s'établir à son compte. À l'instar de Sylvain, la famille Gatti ("Ces deux garnements et la fillette sont les nôtres") se rendait en congé en Afrique du Sud. Comme Sylvain, ils étaient arrivés par le train de mardi, traînaient une semaine à É'ville et reprenaient le voyage le mardi suivant. - Et vous étiez aussi sur le "Baron Dhanis" ? Le jeune fonctionnaire opina d'un signe de tête.
-

Ah ben, c'est extraordinaire, s'écria Gatti en roulant les

"r" comme dans les chaumières du Pays Noir, nous voyageons ensemble depuis plusieurs jours sans nous rencontrer et il faut venir au milieu de ces cailloux pour faire connaissance! Nous

risquons fort de nous retrouver à Jo'bourg 7 !

Une fois que le bonhomme vous tenait! Les deux femmes avaient repris leur parlote tout en lançant de temps en temps un coup d'œil vers Gisèle. Alors que la jeune fille tentait par des mimiques d'accrocher le regard de Sylvain pour l'inviter à poursuivre leur chemin, Gatti entreprit de mieux connaître l'interlocuteur que le hasard avait conduit à lui:
-

Et vous, vous êtes aussi colon?

- Non, pas si vite! Je suis dans la Territoriale... - Ah? fit l'autre sans cacher sa déception. Agent territorial ?
-

Monsieur Guillaume vient d'être nommé administrateur

de territoire! intervint Gisèle sur un ton incisif, appréciant peu le manque d'empressement de son compagnon à rectifier. - C'est pas vrai? On vous a pris au berceau! s'exclama le colon qui dévisageait Sylvain aussi déconcerté qu'incrédule.
6 Service de Télégraphie Sans Fil, faisant partie des P & T et chargé du télégraphe et de la protection aérienne.
7

Abréviation courante de Johannesbourg.

30

Ce dernier coupa court en se tournant vers l'éboulis où une dispute venait d'éclater entre les deux garçons, se contestant la découverte et la propriété d'une pierre de dimension respectable que l'un tentait d'arracher des mains de l'autre. - Robert! cria le père, veux-tu cesser? - Ça, c'est pas juste! répliqua le plus grand en trépignant. C'est Paul qui... L'épouse du colon s'interposa, la voix calme et froide: - Allons, arrêtez ces disputes de chiffonniers ou l'on verse tout ce que vous avez ramassé!
-

Ah non, Milou! Y a mes cailloux aussi! repartit Gatti

avec véhémence, oubliant qu'il proposait à peu près la même solution un instant plus tôt. 8 - Adrien, ça ne vous ferait rien de rentrer? Bwana Musuri va s'inquiéter!
-

Comme les charges étaient trop lourdes, le père s'empara du plus grand. Sylvain, bon samaritain, prit le second des mains du dénommé Robert et, accompagné d'une Gisèle silencieuse, le porta jusqu'à la berline noire. On retourne? proposa-t-il à la jeune fille quand la voiture eut démarré. Il est quatre heures à peine. À moi aussi, ça me plairait de récolter quelques cailloux... Elle opina du chef, réticente, encore sous le coup de l'apathie apparente de Sylvain face au colon. - Vous... vous préférez rentrer? Elle leva les yeux, soudain rieurs: - Non, on y va... Mais comment transporter nos découvertes? Je n'ai pas eu leur bonne idée de prendre un panier... Munis d'un sac en toile de jute que Ducarme utilisait en cas de panne pour se protéger des souillures, ils se retrouvèrent au milieu de l'enchevêtrement de roches, s'éloignant insensiblement l'un de l'autre, occupés chacun de son côté à déplacer pierres et blocs de terre friable. - N'ont rien laissé ces iconoclastes, constata Sylvain en se redressant. Il la chercha des yeux, découragé de n'avoir recueilli que quelques maigres cailloux, mécontent de la façon dont évoluait une après-midi dont il espérait beaucoup sans trop savoir quoi. Ici, il y en a une qui m'a l'air intéressante, cria-t-elle soudain. Trop grosse! Je ne parviens pas à l'extraire...
8 Maître Bon, sobriquet. Voir note (5) 31

Vous avez raison, Toto. Les gosses, ramassez les paniers...

Il la découvrit à une quinzaine de mètres, en train de fureter dans un renfoncement rocheux. Seules émergeaient de l'ombre ses épaules nues et sa tignasse embrasée d'or et de cuivre. Une image éclatante de jeunesse, rappelant combien elle était encore proche de l'adolescence. Il eut soudain envie d'en graver le souvenir, mais n'alla guère plus loin qu'ouvrir le capuchon de son appareil photo: les questions qui le tourmentaient depuis la veille revenaient en vrac, faute d'avoir obtenu le moindre début de réponse. A-t-elle rompu ou son ingénieur s'en est-il chargé? Si c'est elle, pourquoi, pour qui? Pour moi? Sinon, dans quel dessein me faire marcher? À quoi riment ces regards appuyés, ces gestes de familiarité, comme me donner le bras, s'emparer de ma main et tout le saint tremblement? - Houhou, Sylvain, tu rêves? Il tressaillit: ne venait-elle pas de le tutoyer? Plus empêtré que jamais dans ses sentiments, il marcha vers elle souhaitant avoir des ailes mais les pieds de plomb. Toute à son affaire, elle lui indiqua une fracture peu profonde que l'herbe envahissait:
-

que le mien, il doit y avoir moyen de dégager cette grosse pierre allongée, vous voyez? Là dans le fond à droite. Tiens? Elle est repassée au vouvoiement... - Vous avez tout de suite repéré l'endroit... - N'y a rien de sorcier. C'est Armand, mon "ex", qui me l'a fait découvrir. Au moins, nota-t-elle avec un petit rire, il aura servi à quelque chose. - Vous êtes sûre que c'est une malachite? - Honhon ! Vous vous rappelez la grosse pièce sur le buffet ? C'est de cet amoncellement qu'elle a été extraite... Sylvain passa un bras, tâta la masse dure, essaya de la décoller en poussant, en tirant, en tapant dessus, mais réussit à peine à l'ébranler. - La roche qui la coince est trop massive. Avec un pied de biche, j'y arriverais. Ses yeux rencontrèrent ceux de Gisèle. Une adolescente. Chez qui la féerie de la jeunesse éclate. Je m'associe à son jeu. Il est d'une extrême importance de dégager cette pierre. Une fois dans nos mains, elle nous prédira, moellon vulgaire, l'échec, pierre précieuse, la réussite du vœu secrètement formulé par l'un et l'autre. - J'y pense, dit-elle en fronçant les sourcils. Dans la voiture, doit bien y avoir un tire-pneu. Nouvelle course, cette fois joyeuse, insouciante, jusqu'à l'ai32

Avec un peu de patience, un bras bien huilé et plus long

re où la Chevrolet des Ducarme avait toujours pour voisine la camionnette poussiéreuse. La malle arrière ne contenait pour tous outils qu'un cric et une clé manivelle. En désespoir de cause, Sylvain jeta un coup d' œil dans la cabine du véhicule voisin et y repéra aussitôt l'instrument espéré. La portière n'était pas fermée à clé. Une hésitation, un regard circulaire dans l'espoir de voir son conducteur apparaître. Nulle âme qui vive. "À croire qu'on l'a abandonnée", souffla Gisèle dans son dos. Munis du levier, les chasseurs de trésor regagnèrent l'éboulis au pas de charge, comme s'ils craignaient d'être coiffés sur le poteau par d'invisibles concurrents. Qui sait? l'inconnu de la camionnette ?... Quelques minutes suffirent pour déloger le morceau de roc et le hisser hors de la fente. Avant même de l'avoir débarrassée de sa gangue de concrétion mi-argileuse, ils savaient qu'ils tenaient une malachite de belles dimensions. Déjà son poids et sa forme frappaient: fragment évident d'une veine plus longue, mesurant environ quarante centimètres sur vingt-cinq et pesant huit à neuf kilos au moins, elle était renflée d'un côté comme un ballon de rugby bosselé, tandis que de l'autre, elle apparaissait brisée net, peut-être victime d'un glissement de couches géologiques. Mais ce qui la rendait superbe, ils ne le découvrirent qu'après l'avoir nettoyée et frottée avec le sac de jute. Ils se retrouvèrent debout, face à face, silencieux, hypnotisés par la pierre tenue dans le berceau de leurs quatre mains: autour d'une moucheture de vert laiteux faisant penser à la voie lactée, évoluaient en des chemins pleins de fantaisie des faisceaux diaprés de lignes vert tendre dont l'épaisseur diminuait de façon inversement proportionnelle à l'intensité du vert de fond, proche du noir par endroits. Ils la tournaient et la retournaient, avec précaution, lentement, inlassablement, mêlant et démêlant leurs doigts, transmettant à la pierre la sensualité trouble qui naissait de l'effleurement charnel répété.
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inondés de joie et de soleil. - Elle est pour toi..., murmura-t-il, la gorge serrée. - Non, non. Je te l'offre... Il n'avait qu'une réplique à donner: "Pourquoi ne serait-elle pas à tous deux ?". C'était trop lui demander pour un premier duo tendre, même s'il était convaincu qu'elle n'attendait pas d'autres mots. Faute d'oser, il ne réussit qu'à rompre le moment unique par la plus belle platitude: - Trouvons-en une seconde pour faire la paire... 33

Que vas-tu en faire? chuchota-t-elleen levant ses saphirs

Et reçut la réponse qu'il méritait:
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Quand ils regagnèrent l'auto, la camionnette avait disparu. Ils échangèrent un coup d'œil, gênés, incapables l'un comme l'autre de sortir du silence dans lequel ils s'étaient précipités. - Que va-t-on faire du tire-pneu 7 murmura-t-elle enfin, la voix sourde. Je n'ai pas la moindre idée de qui ça pouvait être.
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Non, nous risquons d'arriver trop tard à l'Arboretum.

Insérer une annonce dans lejournal 7...

L'après-midi tirait à sa fin et l'occident s'enflammait de pourpre quand ils se garèrent devant l'entrée du jardin des plantes. Une sentinelle coiffée d'un fez signifia par grands gestes que les visites étaient terminées.
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Nous avons trop traîné, soupira Gisèle.

- Ne le regrettons pas. Je me sens aussi fier de notre acquisition que les enfants Gatti. La nuit tomba alors qu'ils traversaient un des centres extracoutumiers, croisant des centaines de travailleurs qui regagnaient leur maisonnette à pied ou à bicyclette. Fréquemment, annoncés par des phares parfois symboliques, venaient à leur rencontre tantôt un camion, tantôt une voiture. Au moment de croiser, Gisèle devait jouer du klaxon pour inciter les piétons à s'écarter de la voie carrossable. Devant ce grouillement de vie, Masisi prenait peu à peu aux yeux de son invité figure de bled perdu où rien ne se passait. Il frémissait à l'idée d'y retourner avec la foi d'un converti à la ville. Ils furent immobilisés au bout d'une file de véhicules bloqués par le passage à niveau. Devant eux, la cité du cuivre étalait son premier plan d'immeubles et allées, illuminé tel un décor de théâtre, mais le halo qui s'élevait dans le ciel donnait au voyageur découvrant É'ville le soir l'impression de débarquer dans une agglomération sans commune mesure avec une bourgade qui comptait à peine plus de cinq mille Européens et dix fois autant d'indigènes. Sylvain se trouvait dans une autre Afrique que la seule qu'il eût connue, une Afrique qui avait plusieurs longueurs d'avance sur la sienne. Son esprit dériva à nouveau vers le vide de sa vie sentimentale. Il doit être plus facile de réunir une centaine de Blanches nubiles à É'ville que d'en dégotter une sur l'ensemble du territoire de Masisi... - Aimeriez-vous vivre à Élisabethville 7 Il rit brièvement pour cacher son vague à l'âme: - J'allais vous poser une question quasi identique. Je comparais É'ville et Masisi. Quel sacrilège, n'est-ce pas 7
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Masisi... Je m'y suis ennuyée à mourir...

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Piqué au vif, il rétorqua: - Sincèrement, à rester trois à quatre semaines rivé sur une chaise longue, je m'ennuierais même au paradis terrestre!
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C'est juste. Surtout quand, jour après jour, on attend vai-

nement une visite. Il encaissa, obligé une fois de plus de se débattre dans l'embrouillamini de ses pensées, de ses désirs, de ses points d' interrogation, de ses constats pessimistes. Les reparties de Gisèle découlaient-elles de sa déception face à la passivité dans laquelle il se cantonnait frileusement? dénotaient-elles une personne aimable? révélaient-elles une jeune fille amoureuse? amoureuse de lui, Sylvain Guillaume, le broussard indécrottable qu'elle décrivait dans ses lettres? À ses côtés, accepteraitelle de voir Masisi avec d'autres yeux? T'emballe pas, Sylvain. Où donc Bwana Ngévu a-t-il remisé son bon sens et son aptitude à la réflexion? Ne nous bousculons pas. Es-tu amoureux d'elle, toi qui la trouvais moche la première fois qu'elle t'est apparue, toi qui lui préférais la mère lors de la deuxième rencontre? D'accord, tu as regretté de la voir partir, mais ne l'aurais-tu pas oubliée s'il n'y avait eu cette fichue correspondance ?... Et le gosse, tu l'oublies? Pourquoi m'être laissé piéger ici au lieu de poursuivre ma route vers les Victoria Falls, comme j'en avais le projet? Roulant à vitesse réduite, un train d'une douzaine de voitures de voyageurs passa devant la file de véhicules et entra en gare dans un grand tintamarre. Par les vitres baissées, tantôt sombres, tantôt éclairées, se penchaient des visages rieurs, s'agitaient des bras frénétiques, s'échappaient appels et exclamations joyeuses. Des familles regroupées dans les encadrements de fenêtre. Sylvain jeta un coup d'œil vers sa compagne qui, sans tourner la tête, répondit à la question muette: Le train de Sakania. Des gens rentrant de Rhodésie et d'Afrique du Sud... La barrière du passage à niveau s'était relevée, le cortège de voitures s'ébranla. C'est Gisèle, une fois de plus, qui éprouva le besoin de rompre le silence: - Vous ne trouvez pas singulière la façon dont nous nous sommes rencontrés? Comme ils étaient loin à présent de ces merveilleuses secondes où, l'un en face de l'autre, les mains entrelacées, ils ne pouvaient plus s'adresser l'un à l'autre qu'en se tutoyant! - C'est vrai. J'y ai souvent pensé. Mais il ne put dire plus et éteignit la nouvelle amorce. 35

Comme prévu au programme, les Ducarme furent les invités du jeune fonctionnaire chez Burrus, un restaurant français qu'ils avaient choisi à sa demande. Le début de soirée le mit à la torture, en en faisant le point de mire des Évillois, vieux et jeunes, en couples ou en groupes, qui connaissaient tantôt le père, tantôt la fille, tantôt la famille. Les Ducarme paraissaient flattés de l'attention dont ils étaient l'objet. À la fin de sa seconde journée dans la ville katangaise, il fut soulagé de se retrouver seul dans sa chambre d'hôtel. Non, il ne regrettait pas sa soirée, la troisième depuis son retour en Afrique à être consacrée à des mondanités. Ses commensaux étaient charmants, quoique leur sens des valeurs lui semblât vain et que leur vision de la société coloniale fût aux antipodes de la sienne. Gisèle avait mis beaucoup d'habileté à effacer l'impression pénible de leur fin d'après-midi. Que de secondes délicieuses partagées en complices quand, tour à tour, ils s'ingéniaient à démentir par le regard le sérieux comme l'anodin du propos! Quel régal et quelle volupté de la découvrir Cendrillon transformée et parée pour lui, Prince Charmant d'un soir! Il ne pouvait imaginer plus belle toilette que cette robe de taffetas de soie noire, moulante et décolletée avec juste assez d'audace pour qu'il osât la détailler, admirer la finesse du cou, trouver parfait l'arrondi des épaules. Il avait toutefois évité d'attarder son regard sur l'échancrure qui révélait la naissance d'une gorge désirable, plus ferme qu'épanouie. Mais il ne lui en fallait pas davantage. Il avait besoin de solitude, de silence, d'obscurité. Il avait besoin de se retrouver lui-même, en lui-même.

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