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" PENSEE UNIQUE " ET PENSEES CRITIQUES

192 pages
La campagne lancée en France au milieu des années quatre-vingt-dix contre le règne supposé d'une " pensée unique " serait-elle en passe de porter ses fruits ? N'y a-t-il pas, dès lors, quelques paradoxes à parler de " pensée unique " alors même que les critiques qui la prennent pour cible n'ont cessé de fleurir au point de devenir majoritaires ?
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L'Homme et la Société
Revue internationale de recherches et de synthèses en sciences sociales
N° 135
«

2000/1

Pensée unique» et pensées critiques
3 7 45 71 87 105 119 139 157 174 187 190 191

Existe-t-il un horizon indépassable en sciences sociales? (Jean-Pierre GARNIER, LARRY PORTIS) Jean-Pierre GARNIERLa « pensée unique» et son double Denis COLLIN, Néo-libéralisme ou keynésianisme rénové: la fausse alternative Georges LABICA,À quoi sert l'identité?

Rémy HERRERA, Critique de l'économie « apolitique»
Jean DE MARTELAERE, déologie et rhétorique dans I l'histoire. Sur la réitération des discours de l'ordre Ariane LANTZ,Les « pacifistes» et la guerre sans la guerre Daniel BACHET, Le« tiers secteur»: le retour de la troisième voie Jean-Claude DELAUNAY,Du produit marchandise

à « l'entreprise marchandise» : une clé possible de lecture de la « pensée unique» contemporaine
Comptes rendus
Revue des revues (Nicole BEAURAIN)

Appel à contributions Abstracts

Publié avec le concours du Centre national du Livre et du Centre national de la Recherche scientifique
Éditions L'Harmattan 5-7, rue de L'École-Polytechnique 75005 Paris L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques -Montréal (Qc) CANADA H2Y lK9

L 'Homme et la Société
Revue interlUltionale de recherches et de synthèses en sciences sociales

Fondateurs: Serge JONASet Jean PRONTEAUt Directeurs: Nicole BEAURAIN Pierre LANTZ et Comité scientifique: Michel ADAM, Gérard ALTHABE, Pierre ANSART, Elsa AssIDON, Solange BARBEROUSSE, Denis BERGER, Alain BIHR, Monique CHEMILLlER-GENDREAU,Catherine COLLIOT-THÉLÈNE,Catherine COQUERY-VIDROVITCH,Joseph aBEL, Michel GIRAUD, Gabriel GOSSELIN,Madeleine GRAWITZ,Colette GUILLAUMIN,Serge JONAS, Georges LABICA, Serge LATOUCHE, Jürgen LINK, Richard MARIENSTRAS, ami NAIR, Gérard NAM ER, Sylvia OsTROWETSKY, S Madeleine REBÉRIOUX, obert SAYRE, Benjamin STORA, Nicolas R TERTULIAN, ean-Marie VINCENT J Comité de rédaction: Gilbert ACHCAR,Nicole BEAURAIN(Secrétariat de rédaction), Marc BESSIN,Jean-Claude DELAUNAY,Christine DELPHY,Véronique DE RUDDER,Jean-Pierre DURAND,René GALLlSSOT,Michel KAIL,Pierre LANTZ, Roland LEW, Michael LoWY, Margaret MANALF, Frédéric MISPELBLOM,Louis MOREAU de BELLAING, Numa MURARD, Nia PERIVOLAROPOULOU, Larry PORTIS, Pierre ROLLE, Laurence ROULLEAU-BERGER, Monique SELIM, Saïd TAM BA, Michel VAKALOULIS, Claudie WEILL
Rédaction: URMIS Université Paris 7 - Tour centrale - 6e étage Boite 7027 2 place Jussieu 75251 PARIS CEDEX 05 Téléphone et téléëopie: 0148 59 95 15 Email: Homesociet@aol.com
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Un nwnéro simple: 90 F, double: 130 F + port 19 F @L'Harmattan et Association pour la recherche de synthèse en sciences humaines, ISBN: 2-7384-9053-0 ISSN: 0018-4306

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2000

Existe-t-il un horizon indépassable en sciences sociales?

« Il n'y a pas de sot métier? Pardon. La plupart des métiers, dans l'actuelle division du travail, sont des métiers de sot.»
René LoURAu

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D'origine journalistique, la notion de « pensée unique» compte parmi ces « idées mal définies [qui) flottent vaguement », pour reprendre une f,?rmulation d'Henry Leyret, lui-même journaliste

au XIxe siècle. A la différence du « consensus» - terme dont la
vogue accompagna le « recentrage» de la gauche au pouvoir au

cours des années 1980 - et en réaction contre lui, l'expression
« pensée unique » qui fit florès à partir du milieu de la décennie suivante participe d'une vision et d'une visée résolument polémiques. Ne désignait-elle pas, selon ses concepteurs, « ce néototalitarisme qu'on appelle démocratie de marché » ? Or, même si le débat public ainsi ouvert l'a été en des termes qui contrevenaient aux réquisits du débat scientifique, il ne peut laisser indifftrents les chercheurs en sciences sociales. Ne leur revient-il pas, tout d'abord, de problématiser dans une perspective théorique des questions dites « de société» thématisées d'ordinaire dans l'idéologie? C'est ce qu'ont bien compris les économistes, comme en témoignent la production et les discussions suscitées par la dénonciation de la « pensée unique» dans une discipline qui, il est vrai, était concernée en premier lieu. Plus profondément, cependant, le débat lancé autour de la « pensée unique » devrait interpeller l'ensemble des chercheurs car, par-delà les simplifications ou les déformations inhérentes à la polémique, il remet en jeu ce qu'une certaine conception de la scientificité tend à mettre hors jeu: la légitimité d'une pensée critique radicale.
* Le gai savoir des sociologues, Paris, Union « 10/18, 1977, p. 37. Générale d'Éditions, coll.

L'Homme et la Société, n° 135, janvier-mars

2000

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Jean-Pierre GARNIER et Larry PORTIS

Durant l'élaboration de ce numéro, les coordinateurs ont souvent entendu l'objection selon laquelle critiquer la critique de

la «pensée unique» prête plus au discours polémique qu'à
l'analyse scientifique. Objection qu'il fallait prendre au sérieux:

ne risquait-on pas, en effet, de se laisser entraIner dans un affrontement politico-idéologique d'autant plus confus que la notion de « pensée unique », déjà floue au départ, finissait par devenir insaisissable au fur et à mesure des acceptions et des appropriations multiples dont elle avait fait l'objet par la suite. Quelle est la signification réelle de la notion de « pensée
unique» ? Que recouvre-t-elle au-delà de ce qu'elle désigne? Or, c'est précisément en essayant de répondre à ces questions, que l'on s'aperçoit que ce qui vaut sur la scène médiatique menace également de se produire dans la Cité scientifique. . En cette « ère de èonformisme généralisé », pour reprendre le diagnostic de Cornélius Castoriadis, si « débat» il y a, désormais, c'est souvent pour permettre aux protagonistes de mettre en scène

des divergences secondaires et parfois dérisoires. Plus la
contestation s'affaiblit, plus les intellectuels se détournent de la critique sociale au profit de l'expertise, comme si le savantmilitant de naguère s'était transmué en savant-consultant. Au fur et à mesure de l'intégration et de l'ascension des professionnels de l'intelligibilité du monde social dans les instances de la recherche étatique (universités, CNRS et autres instituts), avec les gratifications matérielles et symboliques qui en découlent, s'installe un conformisme de la pensée tout à la fois implicitement reconnu et publiquement dénié. Dès lors, 1'« intellectuel engagé» incarné par Jean-Paul Sartre ou Michel Foucault appara1t, malgré les efforts d'un Pierre Bourdieu pour renouer avec la tradition, comme un modèle totalement dépassé. Cette éclipse des intellectuels critiques, avec pour corollaire la disparition de toute « vision du monde» assumée comme telle, a eu pour effet de jeter une lumière tout à fait nouvelle, sinon éclairante, sur le monde. Les contradictions qui le traversent, productrices de tensions irréconciliables sur le long terme, ne sont plus la préoccupation majeure. La société paraIt être décrite comme un corps plus ou moins intégré en proie à des « maux» ou des « dysfonctionnements ». Les problèmes sociaux sont désormais à traiter en termes d'ajustements techniques: décelés par des experts (( chercheurs »), ils sont réglés - ou, à défaut, « régulés» - par des spécialistes (( décideurs »).

Existe-t-il un horizon indépasable en sciences sociales?

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Au regard de cette problématique, la remise en cause du système capitaliste n'est plus politiquement respectable. Et par un étrange retournement de situation, les critiques radicales sont traitées avec dérision, renvoyées à des prises de positions relevant de l'absence de maturité, de l'archatsme ou de l'intolérance. Dans la « communauté scientifique », où la philosophie sociale cède la place aux hypothèses limitées de la recherche opérationnelle, le politiquement incorrect devient le scientifiquement non pertinent. Depuis une vingtaine d'années, une nouvelle orthodoxie idéologique règne ainsi dans les milieux universitaires et médiatiques. Avec en surplomb un discours moralisant qui, meme s 'il critique parfois les orientations ou les conséquences des politiques adoptées par les gouvernants, évite de mettre en cause les fondements de l'ordre social. Cette tendance à privilégier les effits et à ignorer les causes traduit un rejet des systèmes de pensée anticapitalistes (surtout le marxisme) qui prévalaient pendant une grande partie du xXsiècle. Les critiques du capitalisme, nées pendant le XIX- siècle et érigées en théories avec des bases épistémologiques élaborées, avaient suscité des débats politiques passionnés et inspiré une vision de l'avenir. Aujourd 'hui, le temps semble etre à la résignation ou à l'opportunisme quand ce n'est pas à l'obscurantisme. D'où l'abandon, sinon le désaveu par les intellectuels de l'analyse de classe d'inspiration marxienne de l'exploitation et de la domination propres au système capitaliste. Un certain nombre de questions relatives à ce système sont, de nos jours, éludées. Comment, par exemple, imaginer une société fonctionnant selon d'autres principes, une société « structurée» autrement? Existe-t-il une relation entre l'accentuation de la division du travail à une échelle globale ou planétaire et la concentration croissante du pouvoir? Nos sociétés et nos institutions politiques sont-elles « démocratiques », alors que la participation populaire se limite essentiellement à la réception passive d'« informations» médiatisées suivie du vote, de plus en plus minoritaire en raison du développement de l'abstentionnisme, en faveur de candidats-vedettes aux programmes interchangeables? Certes minoritaires, les intellectuels réellement critiques et engagés existent néanmoins. Mais ils n'ont pas, sauf exception, accès aux médias de communication de masse ni meme aux revues considérées comme scientifiques. La ruse de I 'histoire est qu'au moment où la notion de société capitaliste est généralement admise, même par les dominants,

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Jean-Pierre GARNIERet Larry PORTIS

l'idée que les gouvernants (<< classe politique ») soient la tributaires de ceux qui contr6lent le capital (la «classe capitaliste », la « bourgeoisie ») est souvent traitée de simpliste. Pourtant, à 1'heure de la « mondialisation» et de l'unification européenne, alors que les États-nations sont de moins en moins autonomes, comment penser à l'État sans prendre en compte les intérDts qu'i! défend? Les hommes et les femmes « politiques» sont-ils des acteurs de plein droit au m~me titre que les capitalistes, ou des comédiens au talent variable, engagés avec l'aval de ceux qui détiennent le pouvoir économique? Aujourd'hui, il est difficile d'ignorer qu'en l'absence de projet alternatif de société, la plupart des intellectuels n'ont plus en vue que leur plan de carrière. Pourquoi s'étonner, dès lors, qu'ils changent de cap lorsqu'ils sont confrontés à une nouvelle conjoncture politique où les classes laborieuses cessent d'~tre perçues comme dangereuses? Les ambigu t'tés d'une critique de la «pensée unique» qui s'attaque au néo-libéralisme en épargnant le capitalisme ne sont pas seulement d'ordre journalistique. Le désarroi de l'intelligentsia « de gauche» vient de son refus de regarder en face sa propre confusion idéologique, privée de la pression de mouvements sociaux puissants qui avaient jusque-là fondé et légitimé ses prises de positions théoriques et politiques. C'est en cela que le surgissement simultané de la « pensée unique» et de la critique la prenant pour cible pose aussi un problème scientifique de fond.
Jean-Pierre

GARNIER et Larry PORTIS

La « pensée unique» et son double

Jean-Pierre

GARNIER

(( Le succès du capitalisme est autant dü au rôle de l'État qu'à celui du marché. )) Amartya SEN (prix Nobel 1998 en Économie)

La campagne lancée en France au milieu des années quatrevingt-dix contre le règne supposé d'une « pensée unique )) seraitelle en passe de porter ses fruits? Déclenchée en réaction contre le retour en force de la « vision libérale» tout au long des deux décennies précédentes, cette contre-offensive idéologique ne réunissait au départ qu'une infime minorité de journalistes, de chercheurs et de militants politiques. Or, il n'a guère fallu plus de trois ou quatre ans pour que, venues des horizons les plus divers et parfois les plus inattendus, des voix multiples convergent pour affinner (ou réaffinner) l'urgente nécessité d'imposer des règles au libre jeu du marché, autrement dit de « réguler le capitalisme ». On a même pu voir, lors d'une rencontre fortement médiatisée mise en scène à Florence eQ novembre 1999 pour débattre du « progressisme au xxt siècle », les chefs de gouvernements des principales puissances capitalistes européennes et le représentant suprême de l'impérialisme américain se livrer à des variations plus ou moins inspirées sur la compatibilité entre la promotion indispensable du libre-échange et le refus catégorique du laisser-faire. N'y a-t-il pas, dès lors, quelque paradoxe à parler de «pensée unique» alors même que les critiques qui la prennent p<?urcible n'ont cessé de fleurir au point de devenir majoritaires? À lire ou entendre tous ces discours, sans s'attarder trop, il est vrai, sur les actes qui pourraient faire douter de leur sincérité, on aurait plutôt l'impression qu'une nouvelle « pensée unique » aurait pris le relais de l'ancienne, les cantiques à la gloire de la libéralisation cédant peu à peu le pas aux hymnes célébrant la régulation.
L'Homme et la Société, n° 135, janvier-mars 2000

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Jean-Pierre

GARNIER

Même si ses effets pratiques dans les politiques menées par les gouvernants se font encore attendre, un tel retournement peut laisser songeur. Il apparaîtra cependant moins surprenant pour peu que l'on examine de près la consistance idéologique de ce qui avait été baptisé « pensée unique» pour tenter d'élucider le sens politique de la croisade déclenchée à son encontre. De IIIpensée unique à la pensée unanime En janvier 1995, l'éditorialiste et directeur du Monde diplomatique, Ignacio Ramonet, mettait sur orbite un curieux objet conceptuel: « la pensée unique ». Curieux car les dénonciations dont elle faisait l'objet n'allaient pas tarder à être reprises par nombre de gens qui passaient jusque-là pour ses symboles ou ses porte-parole, au grand dam de ses pourfendeurs initiaux. Aussi ces derniers se plaignirent-ils par la suite que l'expression de « pensée unique» fût « galvaudée» au point de ne plus signifier grandchose 1. Faute de comprendre, apparemment, que si une pensée unique avait effectivement fini par imposer son règne alors que le xx" siècle approchait de son terme, elle ne résidait peut-être pas exactement là où ils croyaient. Une pensée qu'ils avaient faite leur eux aussi, et que nous qualifierons par la suite d'unanime pour éviter toute confusion. Rarement explicitée, tant ce qu'elle postule semble aller de soi, elle existe plutôt sous la forme d'un impensé devenu lui-même impensable: celui d'un au-delà du capitalisme. Mais, revenons tout d'abord à cette fameuse « pensée unique» « Traduction en termes idéologiques à prétention universelle des intérêts d'un ensemble de forces économiques, celles, en particulier, du capital international », un « nouvel Evangile» aurait fait son apparition dans les années soixante-dix 2. Concurrence, compétitivité, libre-échange à tout va, déréglementation, libéralisation, privatisation, monnaie forte... : telles seraient les « nouvelles Tables de la Loi» du marché-roi. Imposé par une « invisible et omniprésente police de l'opinion », ce « moderne dogmatisme» favoriserait l'avènement insidieux d'un nouveau « parti unique », voire d'un totalitarisme inédit, celui des « régimes globalitaires », autre innovation langagière, importée d'outre-

1. Serge HAUMI,enlIetien, La Vachefolle, février-mars 1998. 2 Ignacio RAMONET,« La pensée unique », Le Monde diplomatique, janvier 1995.

La«penséeunique» etsondouble

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Atlantique cette fois-ci, de Ignacio Ramonet dans un nouvel éditorial publié deux ans plus tard. Fonnulée par les grandes institutions internationales (FMI, OCDE, Banque mondiale, OMC...), théorisée dans des centres de recherche, des fondations et des départements universitaires plus ou moins sous l'influence des milieux d'affaires, relayée par les médias, les « journalistes de marché» et les « intellectuels de cour », pour reprendre les épithètes polémiques d'un autre collaborateurdu Monde diplomatique, SergeHalimi, cette « pensée unique» conduirait les gouvernants, toutes tendances politiques confondues,à se plier à une véritable dictature de l'économie sur le politique. Il s'ensuivrait que, dans les « démocraties actuelles, de plus en plus de citoyens libres se sentent englués, poissés par une sorte de visqueuse doctrine qui, insensiblement, enveloppe tout raisonnement rebelle, l'inhibe, le trouble, le paralyse et finit par
l'étouffer 1>3.

Ceux qui vitupéraient de la sorte la « pensée unique» auraient dû pourtant s'apercevoir qu'elle ne constituait que l'une des variantes d'une pensée plus générale, englobante et envahissante, qui a fini par étendre sa chape de plomb sur tous les esprits, aussi bien en France que dans le reste du monde. Certes, l'autre variante est moins inique que « l'idéologie du tout marché» à laquelle la « pensée unique» est d'ordinaire identifiée. Ne propose-t-elle pas d' « encadrer» le marché, de le « maîtriser » même, pour éviter que sa dynamique incontrôlée ne finisse par détruire les équilibres vitaux pour I'humanité: économiques, sociaux, culturels, psychologiques, écologiques, biologiques... ? Il est néanmoins un point, et non des moindres, sur lequel détracteurs et partisans du « néolibéralisme» se rejoignaient, implicitement ou non: considérer le capitalisme comme I'horizon indépassable de notre temps et, probablement, de ceux qui viendront après. La perspective où s'inscrivait la croisade contre la « pensée unique » n'était pas, en effet, le bouleversement de l'ordre établi et l'avènement d'un monde nouveau. Sans doute l'impératif de transfonnation sociale au profit du plus grand nombre, propre à la tradition de gauche, restait-il à l'ordre du jour. Mais il visait à changer la société et non de société, pour reprendre un distinguo cher aux partisans du changement dans la continuité 4, que Lionel
3. Ignacio RAMONEr,« La pensée wlique », art. cit. 4. Raymond Barre, lorsqu'il était Premier ministre, affectionnait déjà cette formulation au point d'en truffer nombre de ses discours.

to

Jean-Pierre

GARNIER

Jospin reprendra d'ailleurs à son compte lors du « sommet des modernisateurs» organisé à Florence, en novembre 1999, avec pour thème « Le réfonnisme au xX' siècle». Autrement dit, bien loin d'être synonyme de combat anticapitaliste, la lutte contre le « néolibéralisme » revenait à militer en faveur d'une autreforme
de capitalisme.

C'est pourquoi les « chiens de garde», nouveaux ou anciens, du nouvel ordre mondial ont beau jeu de nier qu'une « pensée unique» sévisse de nos jours en France, tant sont divers aussi bien les points de vue exprimés à propos de la mondialisation de l'économie que les options relatives aux politiques à mener pour la « maîtriser ». « Pensée unique? Quelle pensée unique? », ironisait une journaliste du Monde, arguant au contraire, au vu de la prolifération d'ouvrages contradictoires et souvent polémiques parus en France autour des thèmes économiques, que jamais le débat n'avait été aussi vif, n'en déplaise aux esprits chagrins l'estimant verrouillé par le prétendu triomphe des partisans du tout-libérals. Une appréciationtoutefois démentie par l'auteur ellemême à la fin de son article, lorsqu'elle s'attachait à définir le « socle du consensus» qui, par-delà les divergences vigoureusement affichées, unissait sur le fond les protagonistes dudit débat: « Personne ne prône de renoncer carrément à la construction européenne, ni d'adopter une politique autarcique. » De même, « les nationalisations,la remise en cause de la propriété privée ne semblent plus effleurer quiconque. » Et la journaliste de conclure dans la foulée: « La démocratie de marché contrebalancée par le sens du bien public, reste sans rivale. Après un bon et riche débat». On ne saurait mieux confinner l'existence en France d'une pensée unique que nous préférons cependant pour notre part appeler « unanime» pour lever tout malentendu. Au-delà du « pluralisme », toujours mis en avant pour attester du caractère démocratiquede nos sociétés, demeure donc ce qui se trouve en deçà: à de rares exceptions près, vite renvoyées dans l' « archaïsme» ou l' « utopie», chacun tient désormais pour acquise la pérennité du système capitaliste. Là réside, en fin de compte, l'unicité de la vision du monde à laquelle nos

-

compatriotes ont fini - bon gré mal gré : c'est une autre question par se rallier. Autrement dit, tout se passe comme s'il existait une pensée unique de la « pensée unique », en quelque sorte. Réduisant cette dernière à un jusqu'au-boutisme libéral frisant
5. Sophie GHERARDI, « Le débat est en librairie », Le Monde, 24 février 1998.

La penséeunique» et son double
((

Il

parfois la caricature, elle a pour effet d'occulter son double ou plutôt ses doubles, à savoir les multiples moutures d'un libéralisme plus modéré ou plus pondéré, présentées comme autant de contremodèles censés faire pièce au premier. Un État sans classes Il ne faut pas se méprendre, par conséquent, sur le sens du débat engagé il y a quelques années autour de la soi-disant « pensée unique ». Il n'opposait pas des adversaires irréconciliables, mais les partisans de deux formes de capitalisme: la version hard du capitalisme sauvage, qui correspond à ce « capitalisme de plus en plus dur» que fustigeait Lionel Jospin au cours de sa campagne présidentielle, et celle, plus soft, d'un capitalisme amendé, tempéré, en un mot civilisé. Par qui ou par quoi? Par l'action modératrice et correctrice de l'État à qui reviendrait la mission d' « encadrer » le marché afm d'en rationaliser le fonctionnement et d'en corriger les abus. Non pas un État bourgeois, désignation « idéologique » empruntée à un marxisme suranné, mais un État rendu à sa neutralité politique et à sa moralité civique. Garant de l' « intérêt général » et du « bien commun », comme le veut la doxa républicaine, il ne tiendrait qu'à la « volonté » de ceux qui sont à sa tête et à leur « conception de la démocratie » de le remettre au service du plus grand nombre au lieu de laisser s'aggraver la souffrance sociale en se pliant aux diktats des marchés. C'est affaire « d'audace, d'ambition politique et aussi, simplement, d'humanité », nous révélait à ce propos Ignacio Ramonet, à qui la nature de classe de l'État ne pose apparemment pas trop problème 6. Pas plus d'ailleurs qu'à Pierre Bourdieu, qui, apparemment oublieux de ses analyses pertinentes du champ du pouvoir, se cramponne lui aussi, pour les besoins de la cause « anti-néo-libérale», à la vision essentialiste d'un État « dépositaire de toutes les valeurs universelles associées à l'idée de « public 1». N'en vient-il pas à le faire figurer au premier plan parmi les « collectifs orientés vers la poursuite rationnelle de fins collectivement élaborées et approuvées», censés « travailler à inventer et à construire un ordre social qui n'aurait pas pour seule
6. Ignacio RAMONET,«La France cassée », Le Monde diplomatique, février 1998. 7. Pierre BOURDIEU, «L'essence du néo-libéralisme », Le Monde diplomatique, mars 1998.

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Jean-PierreGARNIER

positions statutaires,à entretenir la flammedu service public 9.

loi celle du profit 8 » ? Comme si le pouvoir d'État n'était pas celui des classes ou fractions de classe qui détiennent le pouvoir, ne rotce que par élites néo-petites-bourgeoises interposées! Et cela, quelles que soient les « forces de résistance» que Pierre Bourdieu croit discerner au sein même des institutions étatiques, telle la « petite noblesse d'État» - les agents issus des facultés et non de l'ENA ou des grandes écoles - conduite, pour préserver ses

Il est logique que Pierre Bourdieu soit devenu la figure emblématique de la résistance à la « pensée unique », ralliant autour de son nom tous ceux qui comptent sur l'État pour mettre au pas les forces du marché. Comme eux, il se montre parfaitement incapable de penser l'autonomie du pouvoir politique comme condition essentielle de la domination politique de classe. « Sans doute l'État n'est-il pas complètement neutre, complètement indépendant des dominants )), concède le sociologue aux marxistes impénitents qui persistent à voir en celui-ci un instrument au

service de la bourgeoisie 10. Cependant, quoi qu'il en dise, le fait
que l'État soit devenu « partiellement indépendant des forces sociales et économiques dominantes )) au cours de son histoire européenne n'implique pas qu'il ait cessé pour autant d'être globalement et à long terme au service de celles-ci. A plus forte raison dans cette période qui a succédé au « Court Vingtième Siècle )) dont I'historien Eric Hobsbawm a magistralement brossé

le tableau 11, où les dominés, pris depuis lors dans des rapports de
forces défavorables, ne sont plus en mesure de faire valoir leurs intérêts, en dehors comme au sein de l'appareil d'État, autrement que sur le mode défensif. Si la « bureaucratie d'État )) est « en mesure de distordre les volontés des dominants, de les interpréter et parfois d'inspirer des politiques )), pour reprendre les formulations naïves de Pierre Bourdieu 12,c'est dans leur intérêt bien compris, même si les intéressés rechignent parfois à le comprendre. Et cela vaut aussi bien au plan national qu'au plan international, n'en déplaise à Pierre Bourdieu qui appelle
8. Pierre BOURDIEU, L'essence du néo-libéralisme », art. cit. « 9.1bidem. 10. Pierre BOURDIEU,«Le mythe de la «mondialisation» et l'État social européen », Contre-feux, Paris, LiberlRaison d'agir, 1998. 11. Eric HOBSBAWM,L'Âge des extrêmes [1994], Paris/Bruxelles, Éditions Complexe/Le Monde diplomatique, 1999.
12 Pierre BOURDIEU, op. cit.

La « penséeunique» et son double

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maintenant, comme si la bureaucratie bruxelloise ne suffisait pas, à « lutter pour la construction d'un État supranational 13». Pour une « gouvernance mondiale intégrée », en quelque sorte, ainsi que le prônent les ravis de la crèche« globale » qui décèlent dans le «passage d'une mondialisation libérale à une mondialisation régulée » une «formidable avancée de l'humanité ». Un tel souhait va en tout cas parfaitement dans le sens des conclusions auxquelles étaient parvenus, à Florence, les leaders gouvernementaux de la « gauche réformatrice », tombés d'accord sur la nécessité d'encadrer la mondialisation capitaliste par un système d'institutions internationales renforcé. « Réguler la mondialisation par le biais d'instruments supranationaux sera la nouvelle frontière de la politique », lancera l 'hôte de cette rencontre, l'ex- « communiste» Massimo d'Alema. Un mot d'ordre qui sera repris, quelques semaines plus tard, à l'issue du sommet raté de l'OMC: «Ce n'est même pas une utopie, c'est une évidence», se félicitait, pour sa part, Jacques Attali. «Le gouvernement mondial est là, mais encore embryonnaire, diffus et émietté: FMI, Banque mondiale, OCDE, OMC, G7, ONU 14.» Cependant, l'ancien conseiller de François Mitterrand et exprésident de la BERD ne pouvait en rester là. Ce chantre de toujours de la globalisation marchande est aussi - à l'instar d'un autre thuriféraire de la mondialisation capitaliste, Daniel CohnBendit -l'une des recrues récentes de l'association AITAC, fer de lance de la contestation « antilibérale ». Aussi se devait-il de prôner également la mise en place, « à côté d'un exécutif mondial qui prend seul les décisions », d'un «contre-pouvoir législatif planétaire» qui permettrait aux « opinions publiques» de s'exprimer. Car « la démocratie, c'est aussi le passage de la jacquerie au débat parlementaire 15 ». Avec les résultats que l'on sait en ce qui concerne le rôle effectivement imparti au peuple dans la représentation démocratique. « Pourquoi ne pas réfléchir à une représentation du gouvernement terrien », faisait écho le rédacteur en chef adjoint de Libération. « Une utopie? Non. L'Europe n'a-telle pas démontré que c'était possible 16? » Ce que l'Europe a démontré, ou plutôt confirmé puisqu'elle ne faisait que reproduire ce qui se passait déjà à l'échelle nationale, c'est qu'un « contre13. Pierre BOURDIEU, op. cil. 14. Jacques ATTAU, entretien, Libéra/ion, 4 et 5 décembre 1999. 15. Ibidem. 16. Pascal RICHÉ, « Du passé, faisons table rase », Libération, 8-12-1998.

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Jean-Pierre GARNIER

pouvoir législatif» supranational a moins entravé qu'il n'a cautionné les politiques menées par les gouvernements pour accompagner le mouvement du capital, quitte à le discipliner, au besoin, pour son plus grand bien. Lorsque Alan Greenspan, président de la Federal Reserve, met en garde « les marchés » contre leur « exubérance irrationnelle », il ne viendrait à l'esprit de personne, sauf peut-être aux adversaires hexagonaux de la « pensée unique », d'y déceler on ne sait quelle prise de conscience par l'État, fédéral américain, en l'occurrence, de sa mission « citoyenne », et encore moins le signe d'on ne sait quelle prise en compte des souffrances et des aspirations des dominés. Ce rappel à l'ordre en direction des global leaders de la finance mondialisée visait simplement à persuader ces derniers de mettre un frein à une euphorie boursière qui risquait de fragiliser à la longue le système d'où ils tirent leur prospérité. Aux États-Unis comme en Europe, la neutralité postulée de l'État, « partielle» ou non, fait partie des présupposés les plus classiques de cette « pensée conservatrice» que Pierre Bourdieu ne cesse par ailleurs de vilipender. Aux yeux des contempteurs de la « pensée unique »' c'est pourtant « aux citoyens, c'est-à-dire à l'État, à travers les institutions représentatives élues ou désignées [sic]{ de fixer

normes et principes de fonctionnement de l'économie 7 ». Selon
une doxa d'inspiration « souverainiste » qui confond le pouvoir d'État bourgeois avec celui du peuple, l'affaiblissement des États nationaux consécutif à la suprématie des marchés sans frontières mettrait la démocratie en danger. Cela parce que le marché national constituait traditionnellement 1'« un des fondements du pouvoir de l'État-nation», ce dernier étant lui-même le « fondement de la démocratie». En annihilant le premier, la mondialisation fragiliserait par conséquent la seconde 18. Un raisonnement qui revient, non seulement à mettre entre parenthèses le caractère de classe de l'État, plus capitaliste que jamais, quoi qu'en disent les « communistes» recentrés et les « révolutionnaires » assagis 19,mais à abandonner toute remise en cause du
17. Ricardo PETRELLA, «Les nouvelles Tables de la Loi », Le Monde diplomatique, octobre 1995. 18. Ignacio RAMONET, Régimes globalitaires », art. cil. « 19. Outre l'affaiblissement, pour ne pas dire l'affaissement, politique de ce que ce que l'on appelait le« peuple de gauche» à la fin des années quatre-vingt et la contribution active à cette évolution des partis qui le représentent au sein de

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capitalisme lui-même, et non de tel ou tel de ses « modèles ». De là vient sans doute la vision manichéenne d'une opposition quasi ontologique entre l'État et le ou les « marché(s) », alors que l'histoire du capitalisme montre qu'ils ont toujours eu partie liée. Une telle dichotomie revient à ignorer, en effet, le rôle clef joué par l'État capitaliste dans la promotion du marché. Comme dans la phase historique de l'institution d'une économie de marché au siècle passé, en Angleterre notamment, « ce sont toujours les autorités politiques qui créent les conditions de l'autorégulation par le marché en procédant à leur propre éviction de la sphère économique 20.» Une éviction toute relative d'ailleurs, comme on va le voir.

Le marché ne marche pas tout seuil Les jérémiades des nostalgiques de la belle époque où l'État interventionniste, pIaniste sinon planificateur, élaborait une stratégie économique à long terme ne sont qu'un leurre. Si la « planification est en panne» depuis 1975, comme le déplorent les pourfendeurs du « tout marché », les gouvernements qui se sont succédé depuis lors ont tout de même de la suite dans les idées. Ils ont en effet fait preuve d'une remarquable constance dans la mise en œuvre d'un projet au moins, et non des moindres, qui, comme par hasard, correspond en tous points aux attentes des « marchés» : « l'Europe ». C'est-à-dire la création d'un supermarché continental s'intégrant lui-même comme sous-ensemble à l'hypermarché mondial en voie d'unification, et appelé, par conséquent, à ouvrir des espaces infinis au capital comme le montre la frénésie actuelle de fusions-acquisitionstransfrontières. « Le traité de Maastricht, la construction monétaire, la mise en
l'État, l'action de ce dernier apparaît répondre de plus en plus directement aux nécessités de l'accumulation flexible, qu'il s'agisse de créer les conditions favorables à son développement ou de faire face à ses retombées sociales. En témoignent, par exemple, la réorientation des programmes de l'ENA dans un sens où l'idée de «service public» s'efface au profit de 1'« idéal» gestionnaire inculqué dans les grandes écoles privées préparant aux «affaires ». Ou la transformation progressive de 1'« État bienveillant» en État surveillant au sein duquel la criminalisation de la misère tient lieu de politique sociale à l'égard des couches précarisées, paupérisées et marginalisées par les «mutations» du capitalisme. 20. Michel BARILLON,«L'homme et la nature dans la fabrique du diable », Agone, n° 6, 1996.

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route d'une banque centrale européenne sont les signes les plus tangibles d'une persévérance inouïe », s'émerveille à ce propos un commentateur 21. Disons que ladite persévérance n'allait pas précisément à contre-courant! Les gouvernants qui se sont relayés pour accoucher du bébé européen au forceps ont été puissamment aidés, et c'est une litote, par les secteurs les plus dynamiques d'un capitalisme en voie de mondialisation. Résister aux injonctions de ceux-ci eût, du coup, demandé, de la part de ceux-là, une « persévérance inouïe». Cela étant, il reste que la « construction euro~enne » est de part en part une construction étatique: œuvre des États européens, elle est elle-même, à l'instar d'autres institutions supranationales, une composante parmi d'autres du super-État en gestation dont le rôle économique au profit des possédants ira en s'affirmant au fil des ans. De l'autre côté de la Manche et de l'Atlantique, tout partisans du « moins d'État» qu'ils fussent, Ronald Reagan et Margaret Thatcher ne sont pas restés inactifs, comme chacun sait, lorsqu'ils se trouvaient aux leviers de commande. Ce n'est pas pour rien que leurs noms restent accolés aux politiques de libéralisation économique poursuivies par leurs successeurs. Faut-il également prendre pour exemple, comme le font les adeptes du capitalisme régulé, « l'action publique, pilotée en double conduite cette fois-ci par la Maison Blanche et la Réserve fédérale, qui a permis aux Etats-Unis, via la relance budgétaire dans les années quatre-vingt et la relance monétaire dix ans plus tard, de sortir de la crise économigue dans laquelle ils s'étaient enfoncés à deux reprises 22? » D'Internet, rodé dans les laboratoires du Pentagone, à la Sematech, une société mixte privée-publique qui a permis à la Silicon Valley de reprendre aux constructeurs japonais les places de tête dans 'l'industrie des semi-conducteurs, c'est encore de l'administration qu'est venue l'impulsion. Inspirées par le secteur privé ou entérinées par lui, lorsqu'il tarde à prendre conscience de leur efficacité, les initiatives prises par la puissance publique en matière économique ne manquent pas plus aujourd'hui qu'à l'époque de 1'« économie administrée ». Il faut donc cesser d'identifier l'État bourgeois à la forme que celuici a pu revêtir durant quelques décennies dans certains pays: celle de 1'« État social» keynésien. Sous prétexte que l'État s'attaque de
21. Yves MAMOU, « Gouverner, c'est aussi prévoir »,Le Monde, 17-2-1997. 22. Serge MARTI, « Est-il possible de réguler le capitalisme? », Le MondJt, 19-10-1999.

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nos jours au droit du travail et à la protection sociale, qu'il privatise les entreprises nationalisées et met les services publics à récole du privé, qu'il s'apprête à appliquer dans l'hexagone la formule magique - pour les actionnaires - des fonds de pension sous prétexte de pallier les carences de la retraite par répartition, on parle souvent de son « désengagement ». Or, le rôle économique direct de l'État n'a pas cessé pour autant. Il a simplement changé, comme ont changé les rapports de forces dont il était, dans une conjoncture historique donnée, la cristallisation. Aujourd'hui plus que jamais, il intervient massivement dans l'économie, qu'il s'agisse d'orchestrer la « modération salariale », de « favoriser la mobilité» des travailleurs y compris en faisant miroiter à leurs yeux le miroir aux alouettes des 35 heures 23 -, d' « ouvrir le capital» d'entreprises nationalisées aux actionnaires, de « mettre en concurrence» des services publics avec des groupes privés ou de subventionner les patrons pour qu'il,s consentent à créer des emplois au rabais. Autrement dit, l'Etat du libéralisme réel contribue plus que jamais à la redistribution d'une partie de la richesse. Mais surtout au profit des riches, dorénavant. Ce sont des gouvernements et non les « marchés» dont ils tendent à redevenir ouvertement les « fondés de pouvoir », comme le disait Marx, - qui dé régulent, déréglementent et privatisent. Lors de la réunion du 07 à Lille, en avril 1996, ce sont des chefs d'État qui se sont mis d'accord sur des « conclusions» allant toutes dans le sens de la logique globalitaire : renforcement du « rôle essentiel» du secteur privé, « promotion de l'esprit d'entreprise et de l'investissement dans l'homme comme dans le capital [sic]», poursuite de la libéralisation du commerce extérieur, abaissement des charges sociales dans les pays européens. ., De même, les zones de libre-échange telles que l'ALENA, le MERCOSUR, l'APEC,l'AFTA et, bien sûr, l'Union européenne, apparaissent-elles comme des créations politiques engageant plusieurs États-nations, sur la base de conventions qui ne doivent rien à la spontanéité des marchés. « La genèse du régime d'accumulation mondialisé à dominante financière relève de la politique autant que de l'économie. Ce n'est

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23. La députée RPR Roselyne Bachelot a été l'une des rares à dire tout haut ce que tout le monde pense tout bas à propos de ce qui est présenté à gauche comme « la plus importante réforme de la législature» : « Si c'est la droite qui avait, d'un coup, donné autant de baisse des charges et autant de flexibilité, toute la gauche aurait été dans la rue. » (Libération, 2 décembre 1998).

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que dans la vulgate néo-libérale que l'État est «extérieur au marché 14.» Et aussi dans la vulgate anti-néo-libérale qui lui fait écho, pourrait-on ajouter, si l'on en juge par la « place spéciale» que certains de ses colporteurs recommandent d'accorder à l'État parmi les «forces de résistance à l'instauration de l'ordre nouveau voulu par les marchés 25 ». Aussi puissants soient-ils, par exemple, les firmes industrielles et les groupes financiers nord-américains ne pourraient « dicter leur loi» s'ils n'étaient pas soutenus de diverses manières (réglementaires, diplomatiques, militaires...) par l'État fédéral. Qu'il s'agisse de libéralisation, de déréglementation ou de « flexibilisation », ce sont les instances politiques qui sont passées à l'offensive, non contre les « marchés », bien sûr, mais contre ce qui pourrait faire obstacle à la jouissance de leur liberté recouvrée. Sous cet angle, l'État se montre plus « interventionniste» que jamais, puisque, sans ses interventions systématiques, les forces sociales du néolibéralisme n'auraient pu aussi facilement imposer leur domination. « En définitive, ce n'est pas tant l'économique qui prend son indépendance, que l'Etat qui accorde son émancipation à l'économique et leur autonomie aux marchés 26.» Tous ceux qui reprochent aux États de se « désengager », de « démissionner» face aux exigences du marché se trompent par conséquent de cible. La « révolution conservatrice» qu'ils dénoncent depuis le passage au pouvoir de Ronald Reagan et de Margaret Thatcher est le fait de « pouvoirs publics» on ne peut plus « engagés »... au service des puissances privées, de gouvernants prenant à cœur leur « mission» : aider le capital à prendre enfin sa revanche sur le travail par (presque) tous les moyens. Quitte à encadrer son mouvement, s'il le faut. N'est-il pas enclin, désormais, en l'absence de sérieux contrepoids prolétariens

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quelque peu débridé? D'où la nécessité de le soumettre à de «nouvelles règles du jeu» qui lui garantiront stabilité et légitimité.

et non pas seulement

« citoyens

1:1» -,

à suivre

un cours

24. François CHESNAY, La mondialisation du capital, Paris, La Découverte, 1997. 25. Pierre BOURDIEU, cit art. 26. Michel BARILLON, cit. op. 7:1.II faudra s'attacher un jour à expliquer les raisons de l'extraordinaire come-back de la notion de « citoyenneté» au cours de la dernière décennie du xx" siècle. Nous esquisserons une hypothèse à ce sujet dans notre conclusion.

La

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pensée unique

»

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Il ne faut pas s'étonner, dans ces conditions, que des leaders de la gauche moderniste mais aussi de la droite modérée se soient référés à leur tour à cette mythique «pensée unique» pour la prendre pour cible lors de leur pêche aux voix populaires... quitte à la prendre implicitement pour bible, d'ailleurs, une fois élus. N'a-t-on pas entendu, par exemple, Philippe Seguin condamner, au début de l'année 1997, « le libéralisme destructeur» et la «World Company des Guignols de l'info», allant jusqu'à dénoncer « cette menace d'un capitalisme totalitaire qui oublie que nous sommes - du moins en Europe - des démocraties de 28 marché avant d'être des économies de marché » ? Un distinguo subtil auquel Martine Aubry faisait écho à la même époque. « Nous étions dans une économie libérale. Nous sommes en train de faire une société libérale », regrettait-elle pour s'expliquer sur la volonté alors affichée au PS de « rompre avec le libéralisme 29». A ne pas interpréter toutefois comme on ne sait quelle « rupture avec le capitalisme», ainsi que le promettaient avec hardiesse les « socialistes» français dans les années soixante-dix quand ils

marinaient encore dans l'opposition 30.
Pour l'ancienne directrice des « ressources humaines» chez Péchiney, il était hors de question de contester l'action des lois du marché dans les secteurs où elles avaient fait leur preuve. Le PS se proposait simplement, à l'entendre, de « remettre le libéralisme là où il sait faire» [sic], tout en évitant que cette théorie n'inspire la réforme de l'ensemble de la société. « En période de crise, opinait l'ex-bras droit - ou gauche! - de Jean Gandois, ce n'est pas le moment d'avoir moins d'État alors qu'en face d'un marché myope,

il est le seulà pouvoirpiloterlesmutationsà longterme 31. »
C'est précisément l'argumentation que l'on retrouve, développée en long et en large, dans les colonnes du Monde diplomatique, dans les savantes dissertations d'un Pierre Bourdieu
28. Philippe Seguin, à Bruxelles, le 6 février 1997. 29. Martine Aubry, au « grand Jury RTL-Le Monde », le 5 janvier 1997. 30. Comme le soulignera par la suite Lionel Jospin dans une profession de foi sur « le socialisme moderne », « nous ne sommes plus obligés, pour justifier notre action, d'utiliser la phraséologie révolutionnaire ou même la métaphore de la rupture» (Libération, 19 novembre 1999). Ce qui n'empêchera pas de maintenir dans l'avenir un «rapport critique au capitalisme », ainsi que le proclamait la « Déclaration de Paris », synthèse consensuelle laborieusement rédigée lors du xXI"congrès de l'Internationale socialiste. 31. Martine Aubry, au « grand Jury RTL-Le Monde », le 5 janvier 1997.