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Pleure ô pays ou Les Naufragés de l'histoire

De
142 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1997
Lecture(s) : 288
EAN13 : 9782296338838
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PLEURE Ô PAYS
ou

Les naufragés de l'histoire

Collection "Encres Noires" Dirigée par Gérard da Silva
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Mamadou Seck, Survivre à Ndumbélaan. Georges Ngal, Une saison de symphonie. Pius Ngandu Nkashama, Le Do.ven Marri. Moussa Ould Ebnou, Barzakh. Olympe Bhely-Quenum, Les appels du Vodou. El Hadj Kassé, Les mamelles de Thiendella. Dominique M'Fouilou, Le quidam. Nocky Djedanoun, Yana. Albert Thierry Nkili Abou, Carton rouge. Pius Ngandu Nkashama, Yakouta. Maria Nsue Angüe, Ekomo Alex I-Lemon, Kockidj, L'étrange fillette Essomba, Les lanceurs de foudre Thérèse Kuoh Moukoury, Rencontres essentielles. Mamadou Gayé, Lait caillé. Denis Oussou-Essui, Rendez-vous manqués. Auguy Makey, Sur les pas d'Emmanuel. Ruben Nwahba, L'Accouchement Charles Carrère, Mémoires d'un balayeur. suivi de contes et nouvelles. Salim Hatubou, Le sang de l'obéissance. Blaise Aplogan, Les noces du caméléon. Komlanvi lM. Pinto, L'ombre du Karité. Adamou Ide, Talibo, un enfant du quartier Moudjib Djinadou, L'avocat de Vanessa. Emile Biti Abi, Myriam, lafille du tonnerre bienfaiteur. Aniceti Kirereza, Les enfants dufaiseur de pluie. Jimi Yuma, Bagraines, nouvelles. Dominique M'Fouilou, La salve des innocents. Kiridi Bangoura, Le baptême des chiots. Seydi Sow, Misères d'une boniche. Idris Youssouf Elmi, La Galaxie de l'absurde Jean-François Alata, Racines brisées Harouna-Rachid LY, Le réveil agité. Koumanthio Zeïnab Diallo, Les épines de l'amour.

@ L'Harmattan, 1997 ISBN: 2-7384-5323-6

BernardILUNGAKAYOMBO

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PLEURE 0 PAYS

A

ou

Les naufragés de l'histoire

Editions L 'Hannattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

L'Hannattan INC 55, rue Saint Jacques Montréal (Qc) - Canada H2Y

Du même auteur: - Contre vents et marées, Roman, Kinshasa, Médiaspaul, 1996. - Trois femmes dans la tourmente, Nouvelles, Kinshasa, Médiaspaul, 1996. A paraître: - Quand les enfants crient misère, Roman, Kinshasa, Médiaspaul.

"Partout pleurs, sanglots, cris funèbres Pourquoi dors-tu dans les ténèbres? Pourquoi t'es-tu laissé lier de bandelettes? Lazare! Lazare! Lazare ! Lève-toi! " Victor Hugo, Les châtiments.

A tous les "Damnés de la terre ", mes frères, les chéris de Dieu.

Avertissement

Les lieux, les situations, les personnages de ce récit sont tous fictifs. Donc fortuites seraient toute ressemblance avec des personnes concrètes ainsi que toute coïncidence avec des faits réels. Bernard ILUNGA

1
Ce soir-là, le pasteur avait le verbe haut et le langage cru. Le verbe haut, il l'avait toujours, je l'apprendrais par la suite, cet homme qui se disait investi d'une mission divine. A bâtons rompus, l'homme de Dieu sermonnait sur tous les tons ses ouailles. Il braillait son prêche en français. Quelqu'un, l'interprète, à côté de lui, le traduisait simultanément en luga, la langue du milieu. - Planifiez vos naissances, selon vos possibilités. «Multipliez-vous, remplissez la terre», nous a ordonné le Créateur. Mais il n'a pas dit en désordre. Ne fabriquez donc plus, passez-moi le mot, ne fabriquez plus des enfants que vous ne saurez pas rendre heureux. Ça aussi c'est la Parole de Dieu. A laquelle nous devons obéir, sous peine du châtiment éternel. -Amen, amen, alléluia! répondirent les pères et les mères de familles. - Hier, poursuivit-il, j'ai été porter secours à une famille de mon quartier. Les larmes me sont montées aux yeux. Tenez, le dernier-né de cette famille, un petit bébé de trois semaines, pleurait déjà de faim. Et pour cause: sa maman, par suite de la malnutrition, n'a plus de lait dans son corps. .. Dans de telles circonstances, frères et soeurs en Christ, ne faut-il pas plutôt frapper d'embargo les maternités, pour parler comme le Macrocéphale? Et dire que cette femme, pas très âgée d'ailleurs, est à son huitième accouchement. Quelques-uns de ses enfants, je les ai trouvés, dans la 9

parcelle, couchés à même le sol. Non, des choses pareilles ne plaisent d'aucune façon au Dieu de la vie. Parole de Dieu. Amen, amen, alléluia! - Amen, amen, alléluia! répondit l'assistance, infatigable. Le front du braillard ruisselait maintenant de sueur. La voix tonitruante de ce microphone de Dieu rajoutait encore à la canicule qui sévissait déjà dans cette petite église pleine à craquer de fidèles. - Contrôlez vos maternités, disais-je au nom de Dieu, mais aussi battez-vous pour le bien-être, dans tous les azimuts, des enfants que Dieu vous a donnés. Justement, au nom de Dieu, je m'en vais vous inviter à un combat... Il faut, vaille que vaille, mettre hors d'état de nuire, hors de l'Etat tout ce ramassis de vauriens, tous ces suppôts de Satan, tous ces vampires qui sucent, avec délectation, le sang de notre peuple. Dieu m'a envoyé vous dire ce message. Dans un songe, je vous ai, je nous ai vus sur le champ de bataille, contre Satan et ses acolytes. Amen, amen, alléluia! - Amen, amen, alléluia! éructèrent derechef les soldats de Dieu. - Evidemment, face aux engins de mort de nos amis, de nos amis-ennemis, nous sommes pratiquement désarmés. Mais rappelez-vous le combat de David contre Goliath. David, c'est nous, le peuple de Dieu! Goliath, c'est eux! Amen, amen, alléluia! - Amen, amen, alléluia! Le pasteur, qui cuisait dans son beau costume bleu-ciel, enleva sa veste, sa cravate et sa chemise blanche. Illes jeta sur une chaise derrière lui. En polo, tout simplement en polo, cet énergumène de prédicateur continua à bouillir, à flamber, à s'enflammer: - Allons donc! Debout, la sainte armée du Dieu ToutPuissant. Tous pour la vie, le sourire, le rire, l'amour, la 10

fête, la joie, la solidarité, la fraternité, l'amitié... Parole de Dieu. Amen, amen, alléluia! - Amen, amen, alléluia! cria pour la nième fois cette armée de Dieu.

2
Je m'étendis sur ma minable couche: deux sacs de raphia vides, étendus à même le pavé et couverts d'un pagne. Le pagne de la femme de mon frère. Je me mis à penser au sermon du pasteur, mon cousin, que j'avais suivi, malgré moi. Décidément, cet homme se gavait, se payait de mots. Il embobinait les pères et les mères, les jeunes et les vieux, tous naïfs, qui le tenaient pour un prophète. Non, le Macrocéphale était fort. Ce ne sont pas les gens de cet acabit qui pouvaient le terrasser. Combien de machinations ourdies, combien de manifestations, de protestations ne s'étaient -elles pas soldées par les grincements de dents, l'écoulement de larmes et de sang? Non, le Macrocéphale était le plus fort. Nul, dans ce royaume, ne pouvait se mesurer à lui. Il fallait tout simplement se résigner. Se résigner et attendre. Attendre. Un jour, après lui évidemment, le soleil brillera de nouveau dans le ciel très grisâtre de ce royaume. Oui, le soleil brillera un jour, sans faute. Il brillera avec éclat. C'est alors qu'il rallumera le sourire sur les lèvres sèches des miens. C'est alors qu'il décontractera les visages hyper-crispés des Kayeyois qui ont eu la malchance de naître et de vivre sous le règne de ce roi d'exception. Je refermai bien vite ce chapitre. J'en ouvris un autre: les 13

péripéties de mon retour catastrophique dans cette ville. Ma ville natale. Cette ville que je n'avais jamais cessé de chérir, même si, à maintes reprises, elle m'avait rendu la vie dure. Jusqu'à me contraindre à l'exil. Un exil long de six ans. Cependant, avant de tourner la page du premier chapitre, je m'étonnai fort de trouver dans une secte un prêche branché sur la politique. Dans ce royaume, les sectes ne s'illustraientelles pas justement par leur apolitisme béat? *** Treize heures. Heure de pointe. La tête lourde de soucis, le coeur plein à craquer de rancoeurs, l'estomac vide, les bras ballants, tout le corps las, je foulais le sol de Selele. Sele1e ma ville. Selele ma terre nourricière. Rien n'y avait changé. Mêmes avenues, même fourmillement de monde, mêmes magasins, même tapage... A ma gauche, la vieille bâtisse de la poste, triste comme une mère endeuillée, se tenait là, debout. Cela faisait des décennies qu'elle n'avait plus été entretenue, repeinte. Aussi était-elle sale comme un peigne. Ses murs, à la couleur grise, ou plutôt sans couleur précise, donnaient l'impression de vouloir s'écrouler. Des gens y entraient, en sortaient. . . Sur la route, un camion, à la carcasse rafistolée, laissait derrière lui un nuage de fumées. Deux chiens rachitiques erraient librement ça et là, devant les magasins des braves Libanais. Juste devant moi, trois jeunes hommes, torses et pieds nus, portaient sur leurs épaules, chacun un sac de farine. Une femme, très bien habillée, certainement la patronne, leur criait, derrière, de ralentir la marche. Rien n'avait changé dans la ville? Mais si ! quelque chose de totalement nouveau s'était fait jour dans la capitale kayeyoise : la mendicité! Elle avait atteint, l'on eût dit, son 14

apothéose. Des milliers de gens, tous âges confondus: enfants rachitiques, jeunes gens loqueteux, vieillards voûtés, accablaient les passants de leurs cris de détresse: «Papa, maman, aidez-moi! Ça fait cinq jours que je ne me suis rien mis sous la dent» Au phénomène mendicité, il fallait ajouter le délabrement général de la ville: Ici, à ma gauche, un bâtiment public crasseux, avec des fenêtres aux vitres opaques à cause de la poussière. Un grand arbre, qui puait l'urine, laissait tomber, juste à l'entrée dudit bâtiment, ses feuilles mortes. De l'autre côté de la route, trois énormes lézardes déchiraient de haut en bas le mûr d'un bâtiment à trois étages. Mais les gens, indifférents, y entraient et en sortaient, comme si de rien n'était. Je m'engageai sur une autre avenue. Même décor. D'abord, la route avait perdu presque tout son macadam. Ensuite, elle était criblée d'énormes trous qui rendaient pratiquement impossible l'observance du code de la route. Oh, que c'était beau à voir les acrobaties des chauffeurs pour se dépasser, pour éviter les trous... J'accélérai la marche, histoire de sortir vite de cette poussière rouge que les véhicules soulevaient et qui collait sur mon front en sueur, pénétrait dans mes poumons. Cependant, dans cette poussière, des mères et des mioches vendaient beignets, cacahuètes, maïs grillé... Sorti de cette avenue poussiéreuse, je respirai à pleins poumons; m'épongeai la figure, avec un mouchoir blanc. Le regardai: il avait irrémédiablement perdu sa blancheur! Un peu plus loin, je m'arrêtai net, écarquillai les yeux et

posai ma main droite sur la bouche quandj Iaperçus, en plein

milieu de cette nouvelle avenue, une montagne d'immondices sur laquelle batifolaient, torses nus, des gosses. Au coin d'une avenue, je tournai à droite. Le terminus des 15

autobus de la commune de mes frères et soeurs était maintenant à quelque six cent mètres. Passant devant un kiosque, je me proposai de m'offrir quelques beignets arrosés d'une bouteille de Coca, tellement je mourais de faim. Car, pendant les trois jours et les deux nuits de voyage, par camion, tout à mes rancoeurs et à mes désillusions, j'avais impitoyablement privé mon estomac de ses droits naturels. Tout en dégustant mon repas, je jetais un regard observateur de part et d'autre de la route. L'on eût dit que je brûlais de l'envie de tout connaître, de tout reconnaître à peine arrivé dans cette ville. Un jeune homme, maigrichon, les boîtes de lames de rasoirs dans ses mains tendues vers moi, m'aborda très poliment: - Grand, les lames de rasoir... Je le considérai un instant sans mot dire. - Grand, insista-t-il, c'est de la bonne marchandise.
- Comme marchandise, lui dis-je enfin, tu n'as donc que

des lames de rasoir? - Mais, c'est très illusoire, ça, comme commerce ! Ecoute. . . - Monsieur, m'interrompit-il cavalièrement, je crois ne vous avoir pas demandé un conseil. - Mais écoute... - Monsieur, vous avez de la chance, me lança-t-il, la hargne dans la voix. Sur ce, il fila. La demoiselle, maîtresse du kiosque, me mit en garde: - Monsieur, ne tenez pas des propos pareils à ces gens, vous rIsquez gros. - Mais mademoiselle, ça ne va quand même pas! A son âge, passer des heures et des heures en ville à ne proposer 16