Plus grand que les plus grands

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Ajouté le 01 janvier 1997
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EAN13 9782296349124
Langue Français
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PLUS GRAND QUE LES PLUS GRANDS...

Collection L'Autre Amérique dirigée par Denis Rolland

ARCE Manuel José, D'une cité et autres affaires, 1995. baretto Lima, Souvenirs d'un gratte-papier, 1989. BARETTO Lima, Sous la bannière étoilée de la Croix du Sud, 1992. BARETTO Lima, Vie et et mort de Gonzaga de Sa, 1994. BOURGERlE Denis, Des ciels d'Amazonie aux berges de l'éternité, 1992. CONSTANTINI Humberto, Dieux, petits hommes et policiers, 1993. GOSÂLVEZ Raul Botelho, Terre indomptable (roman traduit du bolivien par Agnès Sow), 1994. MEDINA Enrique (nouvelles argentines traduites par Maria Poumier), La vengeance, 1992. MONTSERRAT Ricardo, La périlleuse mémoire de Tito Perrochet, 1992. MONTSERRAT Ricardo, Là-bas, la haine, 1993. OTERO Lisandro, La situation, 1988. RODRIGUEZ JULIA Edgardo, L'enterrement de Cortijo. Chronique portoricaine, 1994. JIMENEZ GIRON Adalberto, Les récits de la mort (trad de Andrée Ducros), 1995. DIAZ ROZZOTTO Jaime, Le papier brûlé (trad. de J-J Fleury), 1996. POSADAS Carmen, Mon frère Salvador et autres mensonges - Nouvelles - (Traduction de l'espagnol de Sophie Courgeon), 1996. PRENZ Juan Octavio, Fable d'Inocencio Onesto, le décapité, 1996. DE FRANCISCO Miguel, Armoire de célibataires, traduit de Michel Falempin, 1996. MACEDO Porfirio Mamani, Les vigies, traduit de l'espagnol par Elisabeth Passeda, 1997. MARTI José, Vers libres. Edition bilingue établie par Jean Lamire, 1997.

@ L'Harmattan,

1997

ISBN: 2-7384-5850-5

José Mejia

PLUS GRAND QUE LES PLUS GRANDS...

Traduit du guatémaltèque par Béatrice Chomel et José Mej fa

Éditions L'Harmattan
5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

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Le monde était jeune à cette époque-là. Quelque chose se préparait. Doux oiseaux du bonheur, quatre jeunes gens remplissaient la voûte céleste de ballades. Pour les foules d'adeptes qui les écoutaient transis, ces voix du paradis étaient inséparables d'une autre façon de vivre. Quelque chose se préparait. Une nouvelle substance formulée en laboratoire venait de mettre le nirvana à la portée de tous. Le printemps déchaîné déferlait sur le désert de la tradition et des mœurs. Les cheveux des garçons descendirent à quelques centimètres au-dessous de la nuque, les jupes des filles montèrent d'autant de centimètres au-dessus des genoux, les sexes des garçons se dressèrent dans la même proportion, la rose intérieure tressaillit dans sa grotte secrète, encourageant la colonne triomphante à atteindre ses proportions magnifiques, et ce fut le cri de liberté de toutes et de tous, les maillons de la chaîne d'un monde hypocrite tombèrent en morceaux, le couple, animal à deux corps quatre mains huit extrémités réinventa la copulation de toujours comme jamais et les cerveaux enflammés se lancèrent aux étoiles. Tout était récent, frénétique, libre. Malgré le vieux mensonge, qui continuait à gouverner le monde, quelque chose se préparait, sous les pavés la plage, l'imagination bientôt au pouvoir. Malgré les tanks soviétiques qui écrasèrent le printemps de Prague, quelque chose avançait. L'île rebelle des Caraïbes échappait à l' emprise de l'impérialime. L'utopie s'incarnait dans l'histoire. L'aube

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socialiste pointait de ce côté de l'Atlantique. Le Vietnam, crime de l'impérialisme, devenait le Vietnam, déroute de l'impérialisme. Le mensonge officiel continuait à craquer à l'Est. La révolution mondiale frappait aux portes. Dans ce contexte historique, la fiction hispano-américaine connaît une apogée sans précédent. 1967, l'Académie suédoise remet le Prix Nobel à Miguel Angel Asturias. Même année: Gabriel Garcia Marquez met en orbite Cent ans de solitude. Deux générations au rendez-vous dans ces événements, parmi beaucoup d'autres, de la période clé. Les monstres du passé immédiat, les Rulfo, Borges, Onetti, Carpentier, Lezama Lima, partagent l' apogée éditorial, péniblement atteint, avec d'autres plus récents qui, dirait-on, prirent d'assaut la gloire. L'œuvre la plus lue par les générations antérieures en Amérique latine, Vingtpoèmes, de Pablo Neruda, avait atteint le chiffre astronomique du million d'exemplaires, édités en une vingtaine d'années. En moins de dix, Cent ans de solitude doubla ce nombre, avec quarante-six éditions, et des traductions en vingt-six langues. Parmi les écrivains, cette œuvre souleva autant d'enthousiasme que de dédain. Ainsi, Neruda la considéra comme « le roman le plus important en langue espagnole depuis Don Quichotte» alors que Gustavo Sainz la qualifia de « lecture pour vieilles rombières». Ce contraste suffit à mettre en évidence la diversité de critères et de goûts dans ce domaine si incertain de la littérature. Mais cette pléïade qui remontait dans le ciel des lettres semblait tous les satisfaire. Il est impossible de synthétiser en quelques lignes (ni même en beaucoup) la prodigieuse vitalité de cette époque. L'historien de la littérature qui se penche dessus actuellement a de la peine à comprendre comment le panorama se modifie si profondément en si peu de temps. La terre promise de la nouveauté s'ouvre à tous les vents féconds, encourage toutes les initiatives, accueille toutes les promesses. Les critiques n'en finissent pas d'énoncer les principes de la nouvelle aventure esthétique que les romanciers explorent d'autres terrains, les éditions se multiplient, tout le monde se lance, agite, transforme, innove, bouleverse.

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Soudain, les îles de l'archipel socio-culturel qu'est l'Amérique hispanique se révoltent contre leur condition insulaire. Le grand pays morcelé semble récupérer maintenant, dans le travail de ses narrateurs, l'unité d'une vie et d'une histoire communes qui lui furent usurpées par des intérêts néfastes. Jamais comme alors le regard des créateurs, dispersés soit dans les grandes agglomérations urbaines, soit dans les îlots les plus invraisemblables, n'avait si bien convergé depuis les latitudes (les îles) les plus éloignées du continent (l'archipel). Une sensibilité nouvelle et un nouveau style triomphaient partout.

Les années passent. La marée reflue. L'unité du projet succombe. Les îles s'éloignent les unes des autres tels des bateaux. Il reste, comme il est normal, quelques œuvres définitives. Certaines figures qui occupaient le devant de la scène déclinent progressivement. D'autres, qui se tenaient discrètement au deuxième plan, s'avancent. D'autres encore, que l'agitation du moment ignorait, conquièrent l'endroit qui leur revient. Or nous ne voulons pas faire un bilan historique de tout cela, mais rappeler l'ambiance dans laquelle se déroule l'aventure existentielle et littéraire la plus singulière de cette époque-là. Celle - est-il nécessaire de l'expliciter puisque le lecteur l'a déjà en tête - d'Enrique Gomez, vie et œuvre. Mais oui, ces lignes insistent sur ce lieu commun, qui pourrait être le moins commun de tous. Aucun écrivain de cette période, on s'en souvient, ne fut plus discuté, contesté, calomnié, défendu, exalté, et en un mot promu par tous les médias. Le cas Gomez continue à nous intriguer, indépendamment de toute tentative de réexamen de son œuvre, ainsi que de phénomènes para-littéraires liés à sa vie et à celle de sa génération. Nous y reviendrons. Qui fut Gomez? Comment pourrait -on répondre à une pareille question par une seule phrase? Commençons par rappeler quelques événements que tout le monde a présents à l'esprit. * Enrique Gomez naquit, par un caprice du hasard, à Quezaltenango, sur le territoire du Guatemala, au-delà de la frontière de son pays, le Haut Pays de l'Union Ses parents et amis intimes

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l'appelaient pour cette raison le patojo, quand il était enfant. Mis à part cet incident de voyage (que fut sa naissance, pour ses parents), les premières années de son existence furent entièrement liées au District fédéral de l'Union. Le bruit selon lequel il était né sur le territoire mexicain courut. Dans un article paru dans le Magazine littéraire, Bernard Derouet situe cette naissance au Chiapas. On a du mal à réaliser que Derouet, proche de Gomez, ignore l'existence de Quezaltenango. Peutêtre pensa-t-il que cette dernière ville était près de la frontière du Haut Pays de l'Union avec le Mexique. Les Français méritent bien leur réputation d'ignorer la presque totalité de la géographie universelle. Gomez, en tout cas, est un Hautais sans équivoque. Je m'accorde le droit d'être de partout mais je n'ai la prétention de n'être vraiment que du Haut Pays de l'Union, déclara-t-il. Les nationalismes sont idiots quand ils servent à appauvrir, ajouta-t-il. De Quezaltenango, cette espèce de version sous-développée de l'Union, presque une fiction historique de cette dernière, Gomez s'exprimait chaque fois qu'il en avait l'occasion, avec affection. Dans Gomez en personne, de Rebecca Rafferty, il confie à cette dernière: bien sûr que j'ai connu Quezaltenango! Comment pouvais-je me refuser le privilège de la visite de la Ville de l'Etoile d'Arenales, qui garde aussi la mémoire de Wyld Ospina, Jesus Castillo, Werner Ovalle Lopez, Jaime Sabartés et bien d'autres; c'est là que je suis né moi-même, presque comme une provocation malgré moi, toute petite, la première de ma vie tourmentée! Malgré cette sympathie, il n'envisagea jamais de vivre parmi les boucs, tel qu'on appelle les habitants de Quezaltenango (Gomez n'en parle pas, bien sûr). La visite qu'il évoque avec Rafferty eut lieu quand il fut envoyé par Le temps, journal du Hauts Pays ou il travaillait. Être un émissaire parmi les boucs, d'accord, mais pas devenir un bouc émissaire. Il n'accepta de s'établir définitivement nulle part, pas même dans l'Union! Quant à son œuvre, il est évident qu'elle réclame son appartenance à la région tout entière, abstraction faite des frontières. Déjà

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son premier roman, La zone du jaguar, témoigne d'un sentiment opposé au préjugé historico-culturel des nationalismes étroits et perrucleux. Rue du Paradis, numéro 33, la maison où il vécut son enfance, non loin de la résidence principale de l'ancienne hacienda Los Angeles, était à l'époque assez éloignée de l'agglomération urbaine. Maria, sa mère, dut l'inscrire pour cette raison dans une petite école périphérique, la seule de la zone, peu habitée. La petite école El Saber disposait d'une seule salle commune pour les élèves de la maternelle et de la première année du primaire. Cet inconvénient détermina le fait que le patojito, qui avait à peine l'âge réglementaire pour entrer à la maternelle, apprit à lire avec un an d'avance. Ceci fut la première conséquence de sa précocité. Par la suite, il fut nécessaire, à deux occasions, de lui faire sauter une classe jusqu'à ce que, au fil des ans, il se désintéresse complètement des études, occupé qu'il était par sa formation littéraire. Parmi les nombreuses biographies qui lui furent consacrées, celle d'Alfonso Castillo recueille quelques témoignages décisifs pour se faire une idée du caractère de l'enfant et plus tard de l'adolescent, chez qui pointaient déjà les qualités exceptionnelles de l'homme Gomez. Mademoiselle Ramirez, directrice de El Saber et institutrice, l'appelait affectueusement mon petit savant. Un jour où elle questionnait les enfants au sujet de leur futur métier, Enrique répondit en effet qu'il voulait devenir savant. Ce qui étonna Mademoiselle Ramirez, ce ne fut pas la réponse proprement dite, une parmi beaucoup d'autres qui cédaient aux fantaisies propres aux enfants de cet âge, telles que découvreur de l'Amérique, président du Haut Pays, père fondateur de la patrie et ainsi de suite. Ce fut en revanche le fait qu'Enrique l'ait dérivée de l'explication qu'elle venait de donner quelques jours auparavant, concernant le nom de l'école. Le petit Enrique retenait tout ce qu'on lui disait, racontait Mademoiselle Ramirez, dont la première surprise avait été de voir l'enfant lire en maternelle, cas unique dans son école. Non moindre était l'admiration que provoquait son charme personnel. En sixième,

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il tomba amoureux de Julita Campos, la plus jolie fille de l'école. Ce fut la première' romance parmi tant d'autres qu'il eut dans sa vie. L'épisode fut recréé par Gomez lui-même à travers les souvenirs de BernaI Gonzàlez, héros de Ainsi meurent les arbres. Parmi les instituteurs, Raul Taracena, ami de la famille, qui enseignait le chant et la musique, était persuadé que le destin de l'enfant allait se jouer dans le domaine de l'interprétation et peutêtre même de la composition musicale. Tu dois inscrire le patojo au Conservatoire, Màximo, recommandait-il au papa, et l'envoyer poursuivre ses études à Paris. Gomez père l'écoutait avec le plus grand intérêt. Je parie que ton fils va devenir le plus grand musicien du Haut Pays. Bientôt, je ne pourrai plus lui apprendre grand chose. D'autres professeurs réagirent de la même manière, pendant les études secondaires de Gomez à l'Institut national de l'Union. Certains lui annonçaient un avenir brillant dans les sciences, d'autres dans les arts et les lettres. Le Gomez de cette époque était rebelle et parfois franchement difficile malgré son charme personnel. Ses camarades, qui confirment ces aspects, en ajoutent d'autres, décisifs pour la compréhension du caractère de notre personnage. Le docteur Wiemer, éminent pathologue, qui fut son voisin en classe pendant les dernières années du lycée, le décrit comme un garçon doté de capacités hors du commun. Nous, les bons étudiants, permettez-moi ce manque de modestie, assurat-illors d'un entretien sur ce sujet, nous étions, comme il est naturel, une minorité. De nous tous, Enrique était le plus brillant, quoique le plus inconstant dans ses études. La raison en était son penchant naturel pour les activités les plus diverses. Alors que le noiraud (il fait référence à Edgardo Lopez, le célèbre architecte) et moi, nous étions nuls pour les sports, Enrique faisait partie de l'équipe de basket et plus tard de celle de natation, sans compter qu'il était un excellent joueur d'échecs... Il est vrai qu'il négligeait les cours, mais il se mettait à jour avec la plus grande facilité quand il en avait envie et que ça lui convenait, et nous nous l'aidions toujours, car il était très sympathique.

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Pour beaucoup de jeunes gens, poursuit Wiemer, les études constituent une sorte de compensation, face aux premières difficultés de la vie. Ceci est particulièrement vrai de l'adolescence : arrive l'époque de la métamorphose de l'enfant en homme, l'ange perd ses ailes et découvre tout un monde au-delà du foyer et des salles de classe. Par imitation et aussi par penchant naturel, les garçons sont attirés par certains dangers. Dans notre classe, il y avait de tout, comme c'est logique. En sortant des cours, beaucoup allaient jouer au billard, d'autres visitaient les bordels. Quand elles sont occasionnelles, ces fréquentations restent dans le cadre de la normalité, quoique personne ne s'en vante. Mais il y en a aussi qui prennent goût à ces ambiances au point de laisser tomber leurs études. Rodriguez (Wiemer fait allusion à un industriel renommé) pourrait vous en parler. Evidemment, Enrique ne faisait pas partie des débauchés, mais il ne souffrait pas non plus de ce regrettable manque d'expérience qui caractérise les jeunes gens comme il faut, ou dont l'enfance a été trop protégée par la famille. Dans les soirées dansantes, il brillait par ses talents de danseur et par sa conversation. Barrios et Samayoa pourraient vous en dire davantage à ce sujet. Enrique était précoce en tout, il a été parmi les premiers à avoir une petite amie, et s'il y avait une bagarre, il s'en sortait plutôt bien. Pour en finir: Enrique se distinguait en tout, son intelligence, en particulier, vous pouvez me faire confiance, était au-dessus de la moyenne. Je possède tous ses livres, quoique, je dois l'avouer, je ne les aie pas lus en entier. Ils doivent être très bons, d'après ce que l'on dit, mais, vous savez, la littérature n'est pas mon fort... Francisco Gonzalez, homme de lettres etjournaliste, qui épousa la sœur aînée de Gomez, nous donne un autre témoignage direct, indispensable pour comprendre le caractère obsessionnel de ce dernier, qui se manifeste dès l'enfance. La maison de Maximo, se souvient Gonzalez, se trouvait sur le même terrain, proche de la nôtre. Je te parle des années précédant celles où la vocation littéraire du patojo s'est consolidée. Adelaida et moi (ô les beaux jours !) nous recevions sa visite quotidienne, facilitée par la proxi-

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mité. Je me souviens quand on a offert à Enrique un coffret de chimiste à Noël. Les expériences se succédaient sans trêve, de l'aube jusqu'à des heures très avancées de la nuit et Maria devait le forcer à éteindre la lumière. Plus tard, il s'est mis aux échecs. Pendant les jours fériés, il venait s'entraîner avec moi et, je te jure, il me mettait en difficulté. Après ma rupture avec Adelaida (pauvre de moi !), il a commencé à étudier plus sérieusement l'échiquier, mais je ne le voyais plus. J'avais cessé de faire partie du clan Gomez. Un jour, il s'est présenté à la rédaction du journal. Les blessures de la séparation d'avec sa sœur étaient encore vives. Je ne pourrais te dire combien cette visite m'a ému. Non seulement, il me manifestait son affection, mais il mettait en évidence son indépendance de caractère. Maximo lui-même n'avait pas eu ce geste, malgré nos relations professionnelles! Le patojo adorait sa sœur. C'était déjà sans aucun doute un être hors du commun. Gomez et moi, nous nous sommes revus fréquemment et avons joué quelques parties, mais il était devenu beaucoup plus fort que moi. Wiemer confirme: il passait des nuits entières à étudier des coups et il a dû recourir, d'abord, aux clubs d'amateurs et, ensuite, au Centre national d'echecs de l'Union, pour donner libre cours à cette passion. Un jour, je l'ai accompagné au Centre, qui se trouvait à l'époque dans le quartier Roma. Un joueur très célèbre, qu'il connaissait - dont je tairai le nom, si vous le permettez -, l'a reçu avec plaisir, et ils ont commencé la partie. À la grande admiration et à l'étonnement du maître, Enrique s'est imposé. Ils ont joué la belle, qui s'annonçait ardue, jusqu' âu moment où, de toute évidence, Enrique allait gagner à nouveau, et alors le maître, offusqué d'abord et en colère par la suite, a fini par envoyer au diable l'échiquier et ses pièces tout en se reprochant de ne pas être en forme ce jourlà. J'ai aussi à l'esprit, reprend Paco Gonzalez, l'époque où il s'est adonné à la natation. Pendant les vacances scolaires, il disposait de tout son temps pour aller à la piscine d'un club de commis

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voyageurs à un pâté de maisons de chez nous. En semaine, il n'y avait presque personne. Les installations étaient réservées aux membres, mais on nous tolérait, en notre qualité de voisins. Moimême, je l'accompagnais de temps à autre... Or, pour te donner une idée, on a fini par lui refuser l'entrée, tant Enrique y passait de temps. Il a été retenu par la sélection interscolaire. Il mettait en tout une ardeur peu commune. Quand il a su que son destin était la littérature, il s'est mis à lire sans arrêt, bien souvent jusqu'à l'aube. * Le faible de Mâximo Gomez pour le plus jeune de ses enfants est bien connu. Parmi les garçons, seul Carlos avait écrit quelque chose, pas dans le domaine des lettres, mais dans la chronique historique. Adelaida commit quelque littérature de création dans sa prime jeunesse. C'était presque un péché mignon de plus dans sa vie tumultueuse, mais jamais elle ne récidiva. Le destin que tout père, qui a lui-même entendu l'appel de la vocation artistique, souhaite et craint à la fois pour ses enfants, il ne pouvait le souhaiter que pour Enrique. Ceci, entre autres, parce que sa situation financière de l'époque lui permettait, après une vie de pénuries et de labeurs, d'assumer à son compte la charge d'une activité improductive, sans que le patojo soit obligé, comme ce fut le cas pour lui et tant d'autres, d'écrire seulement pendant son temps libre. Grâce aux lectures scolaires, l'enfant Gomez découvre Dario et, comme la bibliothèque familiale est respectable, un des délices de son enfance sera la lecture des Œuvres complètes de ce poète, de la première à la dernière ligne. L'orgueil de Mâximo est mêlé d'une réserve prudente: le cher Raul est persuadé que le destin du patojo est plutôt du côté de la musique, et il n'est pas question que, sous prétexte de s'identifier inconsciemment à son père, il abandonne la meilleure de ses aptitudes. Quand arrivent les étapes de la chimie et des échecs, il ne sait plus que penser. Il est évident que lepatojo a un avenir brillant, mais il ne saurait prédire à quelle activité il va consacrer sa vie.

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Dès son adolescence, la seconde passion littéraire d'Enrique Gomez (de cet écrivain qui s'ignorait encore) fut Edgar Poe, Œuvres complètes, encore une fois, lues et relues (de la première à la dernière ligne). Le père réprima à nouveau son euphorie, soupçonnant (espérant ?) que cette source parviendrait à être un fleuve au grand débit de par la force de son propre élan. Son intervention dans la vocation de son fils naquit spontanément de la complicité qui les unissait. On voit rarement une relation père-fils aussi libérale que celle des Gomez. Maria Orfila était scandalisée par le manque d' autorité (au sens conventionnel) de son mari envers le plus jeune des fils, et parfois elle le lui reprochait. Enrique éprouvait pour son père une admiration qui n'égalait que l'affection qu'il lui inspirait. Il lui demandait son avis sur tout, mais il prenait ses décisions en toute indépendance. Pour ne citer que cet exemple, quand ils discutèrent à propos des échecs, Maximo mit en évidence son manque d'intérêt pour ce jeu, qui ne sert qu'à perdre son temps, et il rappela la réflexion d'Unamuno, selon laquelle les échecs n'ont aucun intérêt en dehors de l'échiquier. Enrique approuva ce raisonnement mais n'abandonna sa passion que lorsqu'il décida de se consacrer aux lettres. Cette décision naquit, comme il fallait s'y attendre, de la lecture des contemporains que lui avait recommandés son père. À l'infinie sottise d'être Poe, il ne trouvait d'autre solution que la sottise infinie d'être Borges et ainsi de suite, jusqu'à en arriver à la tentation d'être Enrique Gomez. Une telle témérité signifiait ipso facto la tentation d'être et aussi de cesser d'être Maximo Gomez. L'adolescent réprima longtemps cette folie, jusqu'au jour où il eut l'impression qu'il jouait à cache-cache avec lui-même, soupçonnant que tout ceci était lié, d'une certaine manière, à la vénération qu'il avait envers son père. Comme s'il allait lui usurper sa place, à lui, qui n'avait jamais rien souhaité de meilleur au monde que d'être justement dépassé par lui, ce qui, en outre, ne lui semblait pas facile du tout. À lui, qui luttait encore pour sauver du naufrage incessant du journalisme dans lequel s'était déroulée sa

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vie, quelques vraies lignes, comme il avait l'habitude de le dire, à propos de sa traduction de certains poètes anglais qui occupaient le meilleur de son temps. Enrique Gomez hérita de son père cette conception du traducteur en tant que créateur littéraire, surtout grâce à la version que Maxima Gomez effectua de la version anglaise qu'Edward Fitzgerald, à son tour, réalisa des RuM 'iyyàt d'Omar Khayam. Jusqu'à la fm de sesjours, Gomez considéra cette œuvre parmi les meilleures de la poésie en langue espagnole. Cependant, il ne mit pas en pratique cette conception du traducteur en tant que créateur. Comme traducteur (de l'anglais, également) on ne connaît de lui que le livre que lui consacra Rafferty. Les années passant, son nom allait limiter celui de son père à une simple référence annexe à la rubrique Gomez, Enrique, des encyclopédies, qui commençaient invariablement celle de Gomez, Maxima, par les mots « Père du précédent» et ajoutaient quelques mentions indifférentes telles que «journaliste» et «traducteur de l'anglais », sans que les hémistiches de Khayam méritent une quelconque attention. Un après-midi, Maxima lisait (pour la énième fois) la Vie de Marcus Brutus (de façon presque symptomatique), quand Enrique s'excusa de faire irruption dans son studio: Maxim, dit-il, je te dérange? Son père l'invita à s'asseoir, sans regretter d'être interrompu. Tu as un problème? demanda-t-il, intrigué par l'air circonspect du jeune homme, qui venait d'avoir seize ans et était sur le point de passer son bac. Père, s'exclama Enrique, j'ai bien réfléchi à ce que je vais faire après mes études, et je crois que le mieux, c'est que je me consacre à l'écriture. Maxima mit de côté son Quevedo et observa son fils attentivement. « Compte sur moi» fut tout ce qu'il réussit à articuler. Il se ressaisit à moitié, laissemoi poursuivre, ajouta-t-il, comme il put, je t'appellerai plus tard pour voir comment nous allons organiser cette affaire de la meilleure manière possible. À peine son fils fut-il sorti qu'il commença à faire des projets. Il était urgent qu'il lise les classiques, qu'il apprenne d'autres langues. À l'époque il maîtrisait parfaitement l'anglais, non seulement par influence paternelle, mais parce qu'il avait

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profité de l'invitation de l'oncle Henry. Henry Collet, apparenté à sa mère, détenait une fortune colossale, à Boston, où Enrique passa plus d'une fois ses vacances scolaires, animé par la curiosité et son caractère entreprenant. Ces jours-là, ils bavardèrent plus que jamais. Comment vais-je gagner ma vie?, voulut savoir le jeune Gomez, en imaginant que son père allait lui proposer un poste dans El correo de la tarde, où celui-ci travaillait depuis vingt ans. J'ai suffisamment perdu ma vie à la gagner pour que tu répètes la même contradiction, telle fut la réponse. Fais comme les oiseaux de l'Évangile, je m'occupe du reste pour le moment. Tu verras comment tout va s'arranger, petit à petit. Depuis lors, jusqu'à la parution de La zone dujaguar, Maximo allait se convertir en allié inconditionnel de son fils. Ille fit sous des formes différentes, d'abord proche collaborateur, puis conseiller éventuel, enfin simple témoin ébahi de l'ascension vertigineuse du jeune astre qui montait vers la constellation la plus élevée des lettres nationales de l'époque. Mais Maximo, s'inquiéta Maria les premiers jours, tu ne vas pas demander à Enrique de terminer ses études? Il passe toute la journée à lire, il ne va même plus aux cours! Gomez fils accepta, pour ne pas contrarier sa mère, de supporter les trois mois qui lui restaient pour préparer le bac, comme par inertie, mais songer à une carrière universitaire aurait été le comble du conformisme! Non. La bibliothèque de son père l'attendait (sans compter qu'il avait aussi à sa disposition celle de Paco Gonzalez), l'attendait aussi celle de Gabriela, de Luca, son futur professeur d'italien. Ex maîtresse probable de Gomez père, la belle Gabriela obtint que Gomez fils maîtrisât cette langue à la perfection. Bien qu'elle luttât contre son propre désir, il lui fut impossible de résister aux charmes du brillant élève. La méthode audio-sexuelle produit les meilleurs résultats, commenta Paco, son ex beau-frère, qui les avait surpris. Gomez continuait à lui rendre visite avec une certaine fréquence à la rédaction de El tiempo.

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Ces visites finirent par contrevenir aux plans de Mâximo Gomez. Paco était du même avis que son père: l'idée que le journalisme, du fait d'être une activité dans laquelle intervient la langue écrite, soit une occupation favorable à l'écrivain, n'était qu'un préjugé naïf. Que certains aient tiré parti du diable, il n'en discutait pas, mais ce n'était pas le seul, ni même le meilleur chemin. Or, à la différence de Mâximo, Paco estimait convenable qu'Enrique se frotte à la vraie vie, sans se limiter à une formation purement livresque. La direction d'un supplément littéraire était, d'après lui, l'alternative idéale pour son jeune ami. Antenor Quintana, le directeur, était conscient que le journal, qui n'avait rien à envier à la concurrence, était en déficit en ce qui concerne la page culturelle, absolument désuette. Si tu veux, offrit-il à Enrique, je propose à Antenor d'améliorer le supplément et tu viens travailler avec moi. Ensuite, tu deviens le directeur à part entière et affaire classée. Enrique voulut connaître l'avis de son père, qui n'était pas d'accord. Il existe une très bonne littérature dans certaines revues et suppléments, admit-il. C'est parfois comme un point de départ pour des choses plus importantes, mais j'estime que dans ton cas le rôle de spectateur intéressé, ou de collaborateur éventuel, si tu préfères, te convient mieux. Si tu t'impliques dans l'affaire, tu seras obligé de lire beaucoup de choses du simple fait qu'elles viennent de paraître, d'écrire quand tu n'en as pas envie, et de t'impliquer, sans même le vouloir, dans une série de questions secondaires. Pour de jeunes provinciaux, le contact avec les autres, la renommée qui s'obtient grâce à la constance des publications quoique modestes, en un mot, tout ce qui implique une stratégie d'insertion est nécessaire... et également méritoire... seulement, tu peux entrer par la grande porte, sans avoir à subir les inconvénients du rite initiatique... Enrique, qui avait accepté l'idée de ne pas se compliquer la vie avec un emploi sans intérêt, prit avec plus de réserve ce conseil de ne pas se disperser dans les publications occasionnelles, peut-être de par son goût des contacts, que Paco avait si bien deviné à cette époque.

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* Un autre biographe de Gomez, petit-neveu de Francisco Gonzalez, Domingo, du même nom, à qui l'on doit l'une des meilleures (si ce n'est la meilleure) recherches sur la vie du fictionniste, esquisse le panorama intellectuel de l'époque en ces termes: Tout lieu et tout temps génèrent des valeurs exceptionnelles dans les divers domaines esthétiques, mais certaines époques sont plus riches. Elles vont jusqu'à atteindre une activité fébrile qui optimise les possibilités et permet que les cimes s'élèvent au-dessus des cimes. Au moment où Enrique Gomez fait irruption dans la vie publique, nos lettres vivent une de ces périodes de fécondité exceptionnelle. L'épicentre de la création littéraire de notre langue semble s'être déplacé vers l'Union, réalisant ainsi, tout au moins dans ce domaine, le rêve de la République que fut celui de Benito Juarez et de Justo Rufino Barrios. Rappelons que ces années furent celles où l'empire continental s'impliqua dans la guerre européenne, circonstance qui rendait plus difficile l'écrasement des peuples voisins. Gomez naquit, justement, au début de la guerre. Libérés de l'intervention écrasante, les forces de la nation jaillissent dans toutes les directions. Les sources d'énergie, nationalisées, stimulent la prospérité économique. Les initiatives de tous ordres se multiplient. Le Hautois (Gonzalez utilise volontairement l'archaïsme Hautois au lieu de Hautais pour les habitants du Haut Pays) pacifique par tradition et entrepreneur par tempérament, favorisé par le climat froid sans excès, le Hautois, plein d'initiative, va donner durant ces années le meilleur de lui-même. Trois lustres plus tard, le District de l'Union atteint, avec un million et demi d'habitants, la catégorie de ville importante, avant de tomber dans celle de ville simplement surpeuplée, et qui ne cessera de se détériorer. De pair avec les élites des littératures ibéro-américaines, le Haut Pays invente la modernité littéraire de façon incontestable. Dans le genre de la poésie, le poème long atteint des sommets tels que ceux que l'on doit à Solares, Méndez, Reyes... Dans le genre narratif, les fruits les plus insolites sont

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