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POUR UNE ANTHROPOLOGIE DE L'INTERLOCUTION

459 pages
L'ensemble des contributions à cet ouvrage participent d'un même projet : libérer l'anthropologie du fétichisme de l'énoncé, pour lui faire prendre en compte pratiques discursives et contexte d'énonciation. Une anthropologie ainsi centrée sur l'interlocution ne pourra esquiver la confrontation avec les postulats du structuralisme ; elle ne pourra esquiver non plus une interrogation sur les conditions de productions de son propre savoir.
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Pour une anthropologie de l' interlocution Rhétoriques du quotidien

@ L'Harmattan,

2000

ISBN: 2-7384-8746-7

Sous la direction de

Bertrand Masquelier & Jean-Louis Siran

Pour une anthropologie de l' inter locution
Rhétoriques du quotidien

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques
Montréal (Qc)
-

CANADA

H2Y lK9

Collection Logiques Sociales fondée par DOlninique Desjeux et dirigée par Bruno Péquignot

En réunissant des chercheurs, des praticiens et des essayistes, même si la dominante reste uni versitaire, la collection Logiques Sociales entend favoriser les liens entre la recherche non finalisée et l'action sociale. En laissant toute liberté théorique aux auteurs, eUe cherche à promouvoir les recherches qui partent d'un terrain, d'une enquête ou d'une expérience qui augmentent la connaissance empirique des phénomènes sociaux ou qui proposent une innovation méthodologique ou théorique, voire une réévaluation de méthodes ou de systèmes conceptuels classiques.

Dernières parutions

I-Ioward S. BECKER, Propos sur l'art, 1999. Jacques GUILLOU, Louis MOREAU de BELLAING, Misère et pauvreté, 1999. Sabine JARROT, Le vanlpire dans la littérature du x/xe siècle, 1999. Claude GIRAUD, L'intelligibilité du social, 1999. C. CLAIRIS, D. COSTAOUEC, J.B. COYOS (coord.), Langues régionales de France, 1999. Bertrand MASQUELIER, Pour une anthropologie de ['interlocution, 1999. Guy TAPIE, Les architectes: mutations d'une profession, 1999. A. GIRÉ, A. BÉRAUD, P. DÉCHAMPS, Les ingénieurs. Identités en questions, 2000.

Note au lecteur

Cet ouvrage collectif trouve son origine dans un atelier que nous avions organisé conjointement au sein de l'Association Européenne des Anthropologues Sociaux (E.A.S.A.) lors de son premier congrès, en août 1990, à Coïmbra. Les réflexions engagées là et les contacts qui y furent pris permirent ensuite de réunir en 1992, au sein de notre laboratoire, le L.A.C.I.T.O.,un petit colloque international qui trouva tout naturellement son prolongement dans un séminaire de l'E.H.E.S.S.en collaboration avec Alban Bensa. Les textes qu'on touvera ici jalonnent ce parcours à tel ou tel de ses moments. Ils participent tous d'un même projet: libérer l'anthropologie de son fétichisme de l'énoncé. B.M. & J.-L.S.

Liste

des auteurs

AHMAD Saidu Babura, Bayero University, Kano, Nigeria ALÈS Catherine, C.N.R.S., Equipe de Recherche en Anthropologie Sociale: Morphologie et Echange BENSA Alban, Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, et Laboratoire de Langues et Civilisations à Tradition Orale BOUJEROL Christiane, C.N.R.S., Centre de Recherche Médecine, Sciences, Santé et Société CASAJUS Dominique, C.N.R.S., Systèmes de Pensée en Afrique Noire FABIAN Johannes, University Anthropology of Amsterdam, Department of

FURNISS Graham, University of London, School of Oriental and African Studies, Department of African Languages and Cultures

LEBARBIER Micheline, C.N.R.S., Laboratoire de Langues et
Civilisations à Tradition Orale MASQ{JELIER Bertrand, Université de Picardie (Amiens), et Laboratoire de Langues et Civilisations à Tradition Orale MONINO Yves, C.N.R.S., Langage, Langues et Cultures d'Afrique Noire NAEPELS Michel, C.N.R.S., Sociologie, Histoire, Anthropologie des Dynamiques Culturelles NAÏM SANBAR Sarnia, C.N.R.S., Laboratoire Civilisations à Tradition Orale de Langues et

PARKIN David, Oxford University, Institute of Social and Cultural Anthropology PETRICH Perla, Université de Paris VIII, et Laboratoire de Langues et Civilisations à Tradition Orale SIRAN Jean-Louis, C.N.R.S., Laboratoire de Langues et Civilisations Tradition Orale

Sommaire
Note au lecteur Liste des auteurs Introduction, Jean-Louis SIRAN Ethnographie de la parole et interlocution,
Présentation, Bertrand MASQUELIER Enjeux
an thropo logique.. .23

5 6 9

critiques
Dialogue
. . .. . .59 . . . . . .. .. . . . . . . . . . . . . . . .. .. . . .. .. . . .. . .. ..

Alban BENSA : De l'interlocution,

Johannes FABIAN: Ethnographic Misunderstanding and the Perils of Context Sarnia NAÏM-SANBAR Dire des devinettes, "faire : société"
Jean-Louis SIRAN : Pratique sociale et compétence rhétorique: "Manières de dire" à Futuna David PARKIN: The Power of Incompleteness: innuendo in Swahili women's dress

81 10'7
133 155

Texte,

contexte

et énonciation

Sa'idu Babura AHMAD& Graham FuRNISS: Pattern, Interaction and the Non-Dialogic in Performance by Hausa Rap Artists Catherine ALÈS: Ethnologie ou discours-écrans? Fragments du discours amoureux yanomami Micheline LEBARBIER Les dires du conte, L'exemple : de quelques contes facétieux roumains Perla PETRICH:Les récits de vie et les circonstances d ténonciati0n

185 211 ..247 281

In terlocu

tion 313

Dominique CASAJUS: La parole pénombreuse des hommes voilés Michel NAEPELS: Le conflit des interprétations, Récits de l'histoire et relations de pouvoir dans la région de Houaïlou (Nouvelle-Calédonie) Christiane BOUGEROL Commérages et adresses : indirectes, L'exemple antillais Bertand MASQUELIER Consentir au désaccord : Yves MONINO: Mots à maux, Une levée de malédiction chez les Gbaya 'Bodoe de Centrafrique

337 359 383

417

Introduction
Jean-Louis Siran

Quand se préparait l'élection de 1981, Mitterrand reprochait à Giscard d'Estaing de n'être que le petit télégraphiste de Brejnev. Giscard n'irait voir Gierek en Pologne que pour en rapporter un message de Brejnev qu'il serait tout heurellx de faire savoir au monde, sans le soumettre à la moindre critique. Frais émoulu de l'université la plus parisienne qui fût, je me retrouvai à l'automne 68, grâce au soutien de quelques maîtres qui n'avaient pas totalement désespéré de ma génération, assistant à la Faculté des Lettres et Sciences Humaines de Yaoundé. J'étais supposé y donner des cours de sociologie africaine à des étudiants qui, pour avoir galéré d'école de brousse en pensionnat de mission, de petit en grand séminaire avant d'avoir enfin, et un peu par hasard, accès à l'université, étaient tous plus âgés que moi, lestés d'un poids de vie bien plus lourd que le mien. Africains, de plus, ils l'étaient. Pas moi. Leur donner des cours de "sociologie africaine" eût été quelque peu absurde. J'y renonçai d'emblée. "Africains", cependant, ils ne l'étaient guère qu'à mes yeux, moi l'étranger fraîchement débarqué. Chacun d'eux se considérait en effet plutôt comme "Boulou", "Bassa", "Bamoun" ou "Ewondo", et aucun ne manquait de considérer ceux d'une autre ethnie que la sienne comme curieusement soumis à de bizarres us et coutumes. Là fut mon insertion. Non certes leur "apprendre" ce qu'ils savaient déjà, mais les aider à en prendre conscience dans une

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mise en perspective sous le regard de l'autre, d'un autre qui ne serait a priori ni supérieur ni inférieur, simplement différent. Je fis donc, par exemple, un cours sur les échanges de biens qui scellent le mariage chez telle ou telle population du Sénégal ou bien de l'Ouganda, demandant pour la prochaine fois qu'un étudiant douala nous fasse un exposé sur la manière dont ces choses-là pouvaient bien se passer chez lui, et que tel étudiant peul ou bamiléké se prépare de son côté à lui poser quelques questions en comparant avec ce qu'il savait des coutumes de son village. Tiers je fus. Supposé savoir, pas vraiment. Mais entremetteur, certainement. J'étais là néanmoins pour préparer ma thèse. Cela me prit six ans à aller et venir. Yaoundé d'un côté: mes étudiants, ma femme, mes enfants. Mangaï de l'autre: le village où, après deux ou trois tentatives plus ou moins échouées ailleurs, je réussis enfin à me sentir à l'aise pour pouvoir travailler. Perspective: monographie. C'était l'usage. Mais il n'y eut pas de monographie. Je finis par me décider à rentrer en France. Pourquoi? Parce que vint un moment où je trouvai quelque peu indécent d'interroger les gens sur les raisons qu'ils pouvaient bien avoir de vivre de cette façon-là plutôt que d'une autre tandis que je n'avais quant à moi, en cette affaire, pas d'autre implication qu'un projet plus ou moins professionnel dont ils n'avaient bien évidemment rien à faire et qui serait pour eux sans conséquence, même s'il arrivait à l'un ou à l'autre de garder précieusement copie de la trace dactylographiée d'un entretien qu'il ou elle avait eu avec moi en d~sant : "C'est pour les enfants". Il se trouve qu'il arrivait aux enfants de mourir, et qu'il me fallut quant à moi une bonne dizaine d'années de plus pour ne plus aller aux deuils afin de noter ce qui s'y passait, mais simplement, et sans pIllS rien noter, parce que je partageais la peine de parents que je connaissais maintenant depuis longtemps et dont j'avais vu naître et grandir, très précisément, ces enfants-là, en lieu et place de l'idée abstraite de ce que peut être "un enfant". Mais avant d'accéder à une pareille négligence des obligations supposées d'une méthodique "observation-participante" dont la mauvaise foi finit par m'être à la fois évidente et insupportable, il me fallait, ce

INfRODUCfION

Il

fut mon sentiment, travailler tout d'abord chez moi, et sur ma propre identité. Ma propre identité de parisien, membre des "classes lTIoyennes"comme on dit. Je me dis qu'en un monde aussi éclaté que celui dans lequel nous vivons aujourd'hui, chacun d'entre nous institue néanmoins quelque part une sorte de centre où se rassembler et d'où se déployer, que ce soit seul, en couple ou en famille, et que ce lieu était sans doute l'habitat. Là serait le point d'où saisir dans leur unité le sens et les enjeux des pratiques et des projets de gens qui, sans m'être identiques, n'en partageraient pas moins avec moi, pour l'essentiel, une même appartenance sociale. J'inventai donc l'idée, neuve à l'époque - c'était en 1974, Gérard Althabe inaugurait alors, de son côté, la même démarche - l'idée de quelque chose qui pourrait être comme une ethnographie de l'habitat. Il y avait de l'argent pour ça, car le Ministère de l'Equipement commençait justement à s'inquiéter des conséquences de l'urbanisation massive des années soixante. Je ne faisais que proposer une approche nouvelle dans un domaine de recherche déjà légitimé. Survint alors un appel d'offre pour une recherche sur les "Nouveaux Villages". Je soumis un projet, lequel fut retenu. L'appellation "Nouveau Village" désigne des ensembles de maisons individuelles construites par des promoteurs industriels à l'extrême périphérie des villes. A trente ou quarante kilomètres du centre de Paris, par exemple, un constructeur achète une grande entreprise agricole, viabilise le terrain, trace des voies, des parcours, des espaces verts, opère un lotissement et implante sur chacun des lots une maison prise dans une gamme de cinq ou six modèles. Les gens qui arrivent là achètent tout en même temps: l'endroit, la maison déjà installée, finie, clés en mains. Les volets sont peints, la cuisinière est branchée, ou presque: il n'y a plus qu'à poser ses valises et à guetter, non sans angoisse, l'arrivée des voisins. J'ai dit "ethnographie de l'habitat". Pourquoi? Je n'ai pas habité sur place, je n'ai pas cherché à me déguiser en "néovillageois". Je n'ai pas fait d'''observation participante". J'aj usé de techniques qui étaient celles de l'enquête psycho-sociologique : entretiens non-directifs d'une part, questionnaires de

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contrôle d'autre part. Mais au-delà des techniques de recueil de l'information, la méthode était bien ethnographique en ce sens qu'à partir des expériences diverses telles que vécues par chacun des interviewés le projet était de construire un objet local selon sa singularité. Sans imaginer pour autant que cet objet existerait en soi, à distance des déterminations sociales et historiques qui le produisaient là. Essayer donc de voir en cet objet ce qui pouvait faire l'unité singulière d'une série de déterminations qui le traversaient néanmoins, bien sûr, de part en part. Sans doute eût-il d'ailleurs fallu être un adepte forcené du culte de la "différence" pour se refuser à entendre que l'un des aspects les plus importants de ce que ces gens avaient à dire, et de ce qui pouvait motiver leur conduite, était leur rapport au travail: lequel n'était pas là, et pour cause, puisque leur souci permanent était précisément de le maintenir à distance. Il leur avait fallu quelques trente ou quarante kilomètres, et des heures à payer, jour après jour, d'encombrements sur l'autoroute pour s'en protéger. Pourtant le travail était bien présent, dans le souci constant, quotidien, obsédant, de le maintenir à distance. "Ethnographie" ne voulait donc pas dire essayer de construire cet objet dans l'imaginaire d'une singularité insulaire, mais essayer de voir comment pouvait jouer localement une pluralité de déterminations. Essayer d'entendre, pour ce faire, en quoi dans l'interview le discours de l'un pouvait résonner, servir de grille de lecture, éventuellement interroger de manière croisée le discours de tel ou tel autre, et de tous les autres. Voir ce qui se disait dans cet entrecroisement, un entrecroisement que finalement j'orchestrais. C'est dire que mon travail était fait du discours des gens, mais d'un discours monté par moi. Et de même qu'au cinéma le plus important c'est le montage (qu'on se souvienne seulement des expériences de Poudovkine), il ne faudrait pas se dissimuler que dans un travail comme celui-là, fût-il aussi modestement "descriptif' qu'on voudra, la responsabilité du chercheur reste entière, et parfaitement déterminante du produit final. J'avais donc procédé par interviews non directifs, avec le moins d'interventions possibles de ma part. Avec la bienveillance

INTRODUCTION

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la plus évidente par rapport à ce que l'autre pouvait dire, et avec les relances les plus minimales possibles: en reprenant très simplement ce qui était dit quand le silence s'installait pour que la parole rebondisse, ou en résumant rapidement d'une intervention synthétique ce qui venait de m'être offert, pour témoigner d'une écoute attentive propre à inciter la personne à approfondir l'exposé de son expérience la plus personnelle. Et néanmoins, c'était absolument frappant, à un certain niveau tous disaient la même chose. Séparément et à l'insu les uns des autres, c'était comme un écho indéfiniment répété: "Ici c'est merveilleux. Parce qu'on est vraiment loin de la ville et que la ville, comme chacun sait, c'est le bruit, c'est l'encombrement, c'est la pollution. Alors qu'ici nous sommes dans un environnement naturel, à proximité immédiate de la forêt, des étangs. On ne voit que des champs. Pas de voitures. Les enfants sont totalement libres de jouer sur la chaussée. Les femmes vont à la piscine ou se promènent en mini jupes, raquettes dans le sac pour aller faire les courses. C'est tout simplement le bonheur..." Cependant ce discours si évidemment enthousiaste ne manque pas d'être ponctué, scandé, troué d'une série de lapsus, de silences, de dénégations, d'euphémisations qui incitent tout de même à s'interroger sur le statut de la parole qui s'y donne à entendre. Et lors<'1u'ondemande en un second temps à l'interviewé de dire comment il en est venu à habiter là, on reçoit immédiatement une réponse du genre: "Parce que très profondément je suis un campagnard". Bien sûr, mais plus précisément.. . "Eh bien voilà. Autrefois j'habitais Antony dans un trois pièces. C'était un peu juste, et nous avons cherché à nous loger dans un espace un peu plus vaste, une maison avec un jardin pour que les enfants puissent jouer." Il y a en effet, le plus souvent, d'emblée cette démarche de s'enquérir d'une maison avec un jardin. "Où avons-nous cherché? Eh bien nous avons cherché à Bagneux" (c'est-à-dire non pas plus loin, mais plus près de Paris !), mais on s'est aperçu que c'était trop cher. Alors on prend la Nationale 20, c'est-à-dire l'axe radial le plus proche, ou encore l'autoroute, en se disant qu'à la première sortie on va voir. Mais que voit-on à la

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première sortie? Des maisons, en effet, avec un jardin, mais qui sont encore trop chères. Alors on pousse un peu plus loin, jusqu'à se trouver pris dans les rêts d'une opération d'urbanisme massif nommé "Evry, Ville Nouvelle". Là c'est carrément le béton, mais c'est encore trop cher, ou manifestement trop déprimant. Il faudra donc aller encore plus loin, mais on commence tout de même à se demander si on trouvera jamais un espace qui soit assez grand pour loger sa famille et où l'on n'ait pas trop le sentiment d'être mal traité, mal aimé, rejeté par cette société. C'est alors qu'on découvre la publicité pour ce Nouveau Village que j'ai appelé Tomy. "Nous sommes venus et nous avons vu de jolies maisons, avec de jolis volets, qui avaient un cachet, un style particulier, et nous avons eu le coup de foudre, le coup de foudre !" L'expression est sans doute à prendre à la lettre. Nous fûmes emballés, comme dirait joliment l'argot. "Emballés" de voir qu'on pouvait finalement accéder à quelque chose qui puisse être aimé, et où l'on puisse avoir soi-même le sentiment de ne pas être malaimé. "Emballés" par le promoteur qui profite de cet émoi pour apposer les signatures qui s'imposent au bas d'un contrat en bonne et due forme. Ce "coup de foudre" résume et résoud beaucoup de choses. Et tout d'abord le fait que les gens qui habitent désormais ici ont commencé par être repoussés à de multiples reprises, et de plus en plus loin, des lieux où ils avaient d'abord cherché à se loger (le plus souvent la très proche banlieue), jusqu'à se demander si leur quête n'était pas vaine, parce qu'ils n'avaient pas les moyens de réaliser un désir par trop inaccessible. L'image de soi s'en est trouvé blessée, meurtrie. Et voilà que soudain on ne leur dit plus : "Vous êtes des exclus !" mais bien : "Vous êtes des pionniers !" La preuve en est que ces maisons que l'on vous vend là ne sont pas celles que vous trouveriez dans la banlieue traditionnelle, ce sont des maisons américaines. Le constructeur est, en effet, américain. Il vend des maisons qui sont la copie de celles qu'il construit aux Etats-Unis, accompagnées d'une règle du jeu, d'un mode d'emploi qui ne sont pas non plus ceux de la banlieue traditionnelle mais qui se présentent comme innovants : les parcelles sont toutes petites, et

INfRODUCfION

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si elles étaient clôturées (comme nombre de lapsus ou de dénégations révèlent que tous aimeraient qu'elles fussent) les gens s'y sentiraient par trop à l'étroit, enfermés. La règle est donc (et c'est écrit dans un cahier des charges auquel nul ne saurait s'opposer sous peine de mettre à mal l'image du "pionnier" où on les prend), la règle est qu'il ne doit pas y avoir la moindre clôture. Les maisons sont donc en contiguïté absolue les unes avec les autres, implantées, par groupes de l'ordre d'une dizaine, sur une pelouse commune dont la maîtrise échappe du même coup à chacun en particulier. Au point qu'il arrive que quelques copropriétaires assignent en justice l'un de leurs voisins pour lui faire respecter la loi du promoteur alors que tous rêvent en secret, mais chacun pour soi et sans en rien dire, de quelques jeunes salades ou d'un pied de persil à portée de cuisine. Chacun sait donc finalement très bien que ce discours sur le bonheur, la liberté des femmes et l'épanouissement des enfants en cache en fait un autre mais qu'on ne va pas dire, bien sûr, à l'enquêteur. Ni à soi-même: ce serait remettre en cause une image de soi relativement valorisante venue comme en réparation des blessures narcissiques subies lors de la quête; et la parole du promoteur est trop consolatrice, au fond, pour n'être pas reprise et répétée, à l'infini... Ni à son voisin, bien évidemment: ce serait prendre le risque d'une mise à distance par trop intolérable dans un espace comme celui-ci, où chacun est en permanence sous le regard d'autrui et plus ou moins astreint à participer aux méchouis et autres garden-parties qui vont si bien dans le décor... D'où vient que lorsque je suis là, assis en face de cet homme ou de cette femme, magnétophone en main, et que je dis: "Bon, eh bien donc on va parler un peu, si vous voulez, de .la vie quotidienne, la vie de tous les jours..." et que j'écoute souriant, bienveillant, toute une heure durant la personne qui me fait face, il n'y a guère qu'une seule personne qui parle en fait: le promoteur, qui n'est bien évidemment pas présent, mais dont le discours néanmoins se grave sur ma cassette. Quant à la personne qui est là, parlant, je ne peux guère entendre ce qu'elle a à dire que dans les lapsus, les silences, et son travail, constant, de dénégationleuphémisation...

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Le chercheur est alors condamné à choisir. Soit respecter l'authenticité conflictuelle et en fait douloureuse de la personne qui parle - mais il lui faut alors défaire fil à fil l'élaboration secondaire d'un discours essentiellement défensif pour donner à entendre ce qui précisément cherchait à s'y cacher (analyse dont la personne en question n'est en général nullement demandeuse, ce qui interdit du même coup tout contrôle en feed-back !) ; soit reproduire ce discours, en renforcer peut-être encore la cohérence interne, en construisant quelque chose comme un modèle, tout en faisant résonner sa singularité, sa "différence". Première question: le chercheur qui choisit d'adopter la seconde attitude peut-il prétendre être autre chose que le "petit télégraphiste", pour parler comme Mitterrand, du promoteur en l'occurrence? J'en connais au moins un qui a fait ce choix, à propos d'un "Nouveau Village" dépendant d'une autre "Ville Nouvelle" de la région parisienne. Ce qui lui a valu d'être intégré dans l'équipe de direction de ladite "Ville Nouvelle". C'est un choix. Mais le problème n'est pas toujours si simple, ni si facilement repérable. Quand je travaillais à Tomy, mes "interviewés", mes "informateurs" parlaient dans une langue que je maîtrise suffisamment (c'est ma langue maternelle !) pour que, d'emblée, je ne manque pas toutes les distorsions (lapsus, dénégations, etc.) qui venaient scander leurs discours. Ma deuxième question est donc la suivante: qu'en serait-il, qu'en est-il en fait quand nous travaillons dans une langue qui n'est pas la nôtre et où il nous faut faire tellement d'efforts pour entendre ce qui se dit qu'on est bien incapable (tel est, je dois le dire, mon cas chez les Vouté, au Cameroun, et je doute fort d'être minoritaire en cela, même si bon nombre de nos collègues sont en cela bien plus brillants que moi), bien incapable, dis-je, de porter l'attention nécessaire à la manière dont cela se dit? Qui parle en fait? A qui? Et pourquoi? Voilà bien une question que les plus grands maîtres de l'anthropologie ont résolument ignorée. Comme si la société étudiée, a priori opaque aux yeux de l'observateur étranger, était

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néanmoins transparente sinon à chacun de ses membres du moins aux plus savants d'entre eux. Et comme si ce discours savant (c'est-à-dire celui de ceux qui se sentent de taille et/ou en position de répondre aux questions de l'étranger curieux), comme si ce "savoir" préexistait tel quel aux questions au sein desquelles il émerge, et comme s'il était, bien sûr, toute innocence. Comme s'il émanait de Sirius et non de telle ou telle position particulière, comme s'il était en fait - et c'est là tout le paradoxe - non pas le discours d'un acteur mais bien plutôt celui d'un simple observateur indifférent, non impliqué, en un mot: extérieur. Prenons un royaume asiatique ou encore africain. Construit au cours des siècles dans la violence, le sang, la répression. Les gens du lieu sont rejetés à la périphérie, à travailler la terre et à produire les biens qui, accumulés au palais, pourront servir, entre autre, à y nourrir les courtisans. Libérés des plus viles besognes, ceux-là auront loisir, et souci, de cultiver les connaissances susceptibles de rendre leur présence agréable à leur souverain: ils connaitront sa généalogie, et celle de ses collatéraux, et les diront comme il convient: ils célèbreront à loisir ses prouesses personnelles comme celles de sa lignée et laisseront très résolument dans l'ombre tout ce qui pourrait éventuellement jeter quelque doute sur la légitimité de sa position dans l'ordre généalogique, et sauront occulter, bien évidemment, la violence quotidienne qui fait besogner ceux des champs tandis qu'on ripaille au palais. Il Y a forte chance pour que ce travail, proprement idéologique, d'occultation de la violence politique, use d'une sYlnbolique antérieure aux rapports de domination actuels. En Afrique, par exemple, il est fréquent que les royaumes les plus violents se présentent comme de simples lignages élargis à l'ensemble du corps social, et le roi ne serait que le père ou le frère aîné bienveillant de ceux sur qui il fait quotidiennement, inexorablement, peser le joug de sa domination. Imaginons maintenant qu'arrive un ethnologue soucieux de décrire les institutions et "l'organisation sociale" d'un tel royaume. Il lui faut un "informateur". Où le trouvera-t-il? Au palais, bien sûr, puisqu'il y a là tout un groupe de gens dont c'est

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quasiment le travail, pour justifier l'état de choses, de le décrire. Là seront bien évidemment les experts. S'il est assez naïf, l'ethnologue se contentera d'enregistrer ce "savoir", le reproduire, le publier. Mais il sera probablement plus vigilant, plus soucieux de critique des sources: il cherche donc à rencontrer ceux qui besognent sur les marges, et si possible sans "interprète", comme on disait encore, naguère, à Moscou. Supposons qu'il y réussisse - ce qui est loin, très loin d'être évident - quelle chance a-t-il de recueillir là autre chose qu'une variante de ce que le palais lui aura déjà proposé? Qu'on pense aux néo-villageois qui ne cessaient de faire entendre le discours consolateur, d'une certaine manière - du promoteur qui s'y était saisi de leur détresse... Croit-on vraiment que ceux qui besognent la terre pour nourrir le palais s'en vont joyeusement et spontanément reconnaître l'humiliation qui leur est faite? Le discours "lignager" du roi ou du sultan est là, tout au contraire, pour les aider à dénier, à leurs yeux aussi bien qu'à ceux de l'étranger, la réalité de leur condition. Sera-t-il si fréquent que l'ethnologue qui travaille, c'est l'hypothèse, en Afrique ou bien en Asie, manie la langue avec suffisamment d'aisance pour repérer lapsus, dénégations ou euphémisations ? De qui est-il alors plus ou moins condamné à n'être que le "petit télégraphiste"? Il est clair que s'il ne se pose en permanence la question: "Qui parle ici à qui, et sous quel enjeu?" l'ethnologue n'a aucune chance, aucune, de s'en tirer. On pourra vérifier dans la bibliographie que la plupart de ces royaumes ainsi décrits dans la méconnaissance de cette question semblent jouir d'une "organisation sociale", comme on dit (pour reprendre, entre guillemets, un terme dont l'irénisme mériterait probablement d'être une bonne fois révoqué en doute...), une "organisation sociale" curieusement harmonieuse et qui n'aurait guère à gérer que de menus conflits opposant, par exemple, les aînés aux cadets... Quand on voit la violence des événements récents au Burundi, au Rwanda ou, un peu plus anciens, en Ouganda, on ne peut manquer de se dire que quelque chose a tout de même été singulièrement manqué, ou plutôt, en effet, dénié/euphémisé,

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dans les grandes descriptions classiques des royaumes de l'Est africain! D'où l'importance, indissolublement épistémologique et politique, de quelques modestes questions que nous voudrions aider, ici, à formuler en soulignant qu'un énoncé (ce que dit tel "informateur" par exemple) n'est jamais une chose en soi mais toujours un moment, une composante de l'événement social, du rapport social, qu'est son énonciation.

"Les mythes se pensent entre eux" ... Enoncé fameux entre tous, et qui servit longtemps comme de fanion aux adeptes d'une doctrine qui, avant quelques autres, eut le souci, lequel parut en son temps novateur - c'était dans les années soixante -, de se présenter comme post-marxiste : Marx nous avait appris que les hommes faisaient eux-mêmes leur histoire mais ne le savaient pas; voici qu'on nous disait qu'ils étaient infiniment sages de ne pas le savoir puisque d'histoire, en fait, il n'yen avait pas. Au devenir pour-soi de l'Esprit hégélien il fallait renoncer. L'Esprit était bien là, mais sans avenir ni pas'sé, comme une chose inerte et mécanique, un simple en-soi, éternellement égal à lui-même parce que définitivement fini. On appela cela l'Esprit Humain: une combinatoire sans doute très complexe mais donnée là comme un objet, qu'il était légitime de chercher à décrire comme on ferait d'une chose ou d'un organisme, au travers de ses productions: des énoncés posés comme existant en soi, hors de toute interlocution, énoncés sans énonciateurs ni destinataires. On appela cela des "mythes", et à les comparer les uns avec les autres, à montrer comment l'un pouvait être conçu comme la simple "transformation" de tel ou tel autre, on entreprit de dire que personne, jamais, ne disait rien. Seul en effet "parlait" l'Esprit Humain, déployant les figures de sa logique par le truchement de récitants qu'il convenait donc d'ignorer. Les "mythes" cessent pourtant de se penser "entre eux" dès qu'on veut bien veiller à ne pas oublier qu'ils sont dits par un

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locuteur d'un âge, d'un sexe, et d'un statut particuliers, et dits par lui face à un auditoire - fût l'auditoire limité à un seul auditeur et fût cet auditeur un "observateur" étranger -, mais adressé peutêtre à un destinataire qui, pour n'être pas nécessairement présent finira bien par recevoir, un jour ou l'autre, le message qui lui est adressé. Et le même "mythe" sera donc toujours différent selon que variera cette relation locuteur/auditoire/destinataire. C'est ce qu'a magistralement montré, voici déjà, maintenant, quinze ans, Les Chemins de l'Alliance, de Jean-Claude Rivierre et Alban Bensa Les "mythes" (terme dont j'ai montré ailleurs - voir bibliographie - qu'il ne renvoie à aucun contenu et que je ne repends ici que parce qu'il s'agit d'une citation) ne se pensent donc pas "entre eux", mais bien les hommes au travers d'eux, et au besoin contre eux, en cet incontournable face-à-face qu'est toujours un rapport d'interlocution. Rapport social par excellence et qu'aucune anthropologie "sociale" ne saurait être en droit de négliger. De quelque énoncé qu'il s'agisse, récit, proverbe, chant, formule ou devinette, il faudra donc se préserver de ne le présenter jamais comme une chose éternellement égale à soimême et qui subsisterait en soi. Tel est sans doute le dénominateur commun des textes ici rassemblés, au-delà, bien évidemment, des intérêts particuliers de chacun des auteurs. Voilà l'enjeu d'une attention aux "rhétoriques du quotidien". Il existait en France une rhétorique de l'énoncé, précise, diverse et raffinée, infiniment subtile chez de grands maîtres comme Fontanier ou Dumarsais. Nous avons laissé s'appauvrir cette tradition, au point que les lecteurs de Jakobson ne retiennent plus aujourd'hui qu'une opposition passe-partout: métaphore/métonymie. Bien loin de se laisser restreindre en cet enfermement, peutêtre l'anthropologie aurait-elle tout intérêt à suffisamment élargir la problématique pour rechercher, au-delà des figures de mots ou de discours qu'étudiaient les classiques, ce qu'on pourrait nommer "figures de l'interlocution". Un énoncé peut en cacher ou faire entendre un autre. Mais un locuteur, un destinataire, peuvent

INTRODUCTION

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aussi bien en cacher et/ou faire (ou laisser) entendre un autre. Et c'est bien plutôt à une rhétorique de l'énonciation que ces analystes du rapport social que sont les anthropologues peuvent sans aucun doute espérer contribuer. Qui parle à qui, et sous quel enjeu? Voilà le point focal du débat qu'on va lire et qu'élaborent, chacune à sa manière, l'ensemble des contributions ici rassemblées, dans l'intime certitude de contribuer ainsi à une revigoration, non point du tout marginale, mais tout au contraire centrale de l'anthropologie.

Références
Alban Bensa et Jean-Claude Rivierre, 1982, Les Chemins de l'Alliance, L'organisation sociale et ses représentations en Nouvelle-Calédonie, Paris, SELAF, Langues et cultures du Pacifique. Jean-Louis Siran, 1998, L'illusion mythique, Le Plessis-Robinson, Institut Synthélabo pour le progrès de la connaissance, Les empêcheurs de penser en rond.

Ethnographie de la parole et interlocution
Présentation
Bertrand Masquelier

L'argumentation de l'introduction qui précède le montre: l'étude de l'interlocution et de ses figures implique une profonde modification de l'approche anthropologique. Mais le lecteur de s'interroger sans doute sur la place à accorder à l'anthropologie linguistique dont l'intérêt pour la parole ne se laisse pas démentir. Située au croisement des disciplines de l'anthropologie (sociale) et de la linguistique (dont certains des courants actuels ont justement pris pour objet l'énonciation et le discours), l'anthropologie linguistique n'offrirait-elle Fas une démarche proche de celle dont ce livre se fait l'avocat? Si cette question n'est pas envisagée nécessairement de manière directe dans les chapitres de cet ouvrage, elle n'en constitue pas moins un arrière-plan; entre autres, parce que leurs auteurs qui sont pour les uns linguistes (Furniss, Monino, Naim-Sanbar), pour les autres anthropologues (ou spécialistes
1 Voir Hymes (1964) et Ardener (1971, 1989), pour une présenta:ion à caractère historique et épistémologique de la linguistique anthropologique des années 1960; Parkin (1982) pour le tournant "sémantique" de l'anthropologie sociale de langue anglaise des années 1980; enfin, l'argumentation de Palmer (1996) en faveur d'une orientation "cognitive" de la linguistique qu'il appelle "culturelle", dans la filiation des travaux des linguistes Fillmore, Langacker et Lakoff. Pour une approche centrée sur l'étude de la métaphore, voir Fernandez, 1986, 1991 ; et inspirée des travaux de Kenneth Burke, voir Sapir et Crocker, 1977.

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de littérature orale), écrivent dans la filiation de débats et de ruptures auxquels leur propre recherche fait infailliblement écho. A l'interrogation ainsi posée, les pages qui suivent ont pour objet de présenter quelques éléments de réponse, de fixer des repères et de situer dans ce contexte les contributions de ce Iivre.
I - Repères

Une considération préliminaire s'impose. Nous utilisons l'expression anthropologie linguistique pour désigner un champ aux frontières ouvertes, incluant des travaux qui, pour certains, sont de facture franchement linguistique, quand d'autres privilégient davantage l'étude du caractère social des usages langagiers, mais dont l'orientation générale place d'emblée le langage au sein de l'ensemble de ses situations d'usage, comme étant indissociablement lié à des pratiques sociales génératrices de sens. A l'intérieur de ce champ de recherches, des perspectives spécifiques se distinguent, mais elles varient le plus souvent en rapport à des traditions nationales de recherche. En France, le terme fédérateur d'ethnolinguistique a le plus souvent cours sans que pour autant lui soit associé un paradigme théorique spécifique (Monino et Rey Hulman, 1994 ; Rey-Hulman et Kabakova, 1994). Outre l'influence de l'ethnographie de la parole2 sur
certaines études

-

de l'oralité (Zumthor, 1983) par exemple -, la

recherche porte principalement sur: les représentations que des membres d'un ensemble social se font de la parole; la langue (les taxinomies lexicales par exemple) comme révélateur des représentations sociales (Ferry, 1991 ; Thomas et Bahuchet,
2 L'expression traduit l'anglais ethnography of speaking. Hymes et Gumperz (Hymes, 1964a & b, 1974, 1984; Gumperz & Hymes, 1972; Gumperz, 1989b & c) ont parfois recours aux termes de sociolinguistique et d'ethnographie de la communication pour marquer l'ancrage social de la parole, rappeler son caractère sociosémiotique. Puisque dans ce chapitre il n'est question que de pratiques verbales, l'expression d'ethnographie de la parole est seule retenue - celle d'ethnographie de la cOlnmunication incluant en principe dans son horizon les dimensions non verbales des conduites communicati ves.

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1983) ; les genres du discours (Calame-Griaule, 1987 ; Journal des Africanistes, 1987) ; la poétique (Monod-Becquelin, 1993 ; Revel et Rey-Hulman, 1993); et moins sur des questions relatives à la structuration de l'échange verbal - alors que les "interactions verbales" sont un objet maintenant revendiqué par la linguistique (Kerbrat-Orecchioni, 1990, 1992, 1994). Quels que soient les trajets que les auteurs des chapitres de ce livre ont choisi de parcourir, ils s'accorderaient sans doute pour reconnaître l'importance du projet de l'ethnographie de la parole dont Hrmes, Gumperz, et Labov sont les fondateurs les mieux connus. Parole renvoie ici à la dimension actionnelle du langage, comme au caractère social et culturel de toute activité langagière (Bauman et Sherzer, 1974, 1975), et non pas, comme c'est le cas dans la linguistique de Saussure à un "acte individuel", "accessoire et plus ou moins accidentel" (1916 : 30). Dans les années soixante, à sa fondation, l'ethnographie de la parole s'est présentée comme une linguistique centrée sur l'étude des formes langagières et de leurs fonctions (communicatives et sociales). Inspirée entre autres des travaux de Roman Jakobson et du Cercle linguistique de Prague, cette linguistique4 associait à son el1quête certaines des préoccupations théoriques de l'ethnographie, principalement celles de l'ethnographie séman3 Les travaux de Labov sur le changement phonétique dans l'île de Martha's Vineyard et sur la stratification sociale de (r) à New York sont les plus souvent cités. Toutefois les contributions de ce chercheur à l'analyse du discours et de l'échange verbal, particulièrement sur les insultes rituelles ou le discours thérapeutique, sont tout aussi significatives (1972a & b, 1976, 1978 et voir Labov et Fanshel, 1977). 4 Hymes (voir 1974, chapitre 3) s'est donc fait l'avocat d'une functional linguistics (selon ses propres termes). L'expression mériterait un long développement. La notion de fonction renvoie tout à la fois aux idées linguistiques de Malinowski sur la pragmatique du langage, aux travaux des linguistes et sémioticiens du cercle de Prague, ceux de Jakobson, aux recherches de linguistes comme J.R. Firth et M.A.K. Halliday (1978). Noter que l'ethnographie de la parole n'aura pas été sans influencer les explorations "fonctionnalistes" de la grammaire au sein de la linguistique angloaméricaine contemporaine (voir Nichols, 1984, pour une présentation d'ensemble), en rupture avec le modèle générativiste. Noter que parallèlement, en France, les linguistiques énonciatives se développaient dans la filiation des travaux de Benveniste.

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tique et cognitive (Tyler, 1969 ; Gumperz and Hymes, 1972), et voulait offrir, tout du moins aux anthropologues, une alternative à la grammaire générative, paradigme rapidement devenu hégémonique qui privilégie, dans ses premiers développements notamment, la dimension syntaxique de la langue et la capacité d'un locuteur idéal à engendrer un nombre infini de phrases grammaticalement correctes. Selon l'approche de Chomsky la fonction langagière est donnée comme autonome, dissociée de sa matrice socioculturelle; la faculté cognitive du langage retient l'essentiel de l'attention. Or, tout en reconnaissant les réelles avancées au plan théorique et formel que ce programme faisait accomplir à la linguistique (sur ce point, voir Blount, 1975 ; Hymes, 1971, 1974), les ethnographes de la parole auront montré que l'on ne peut réduire la compétence langagière à ses seules composantes grammaticales et lexicales; autrement dit, à une épure de la langue qui n'a plus rien à voir avec des pratiques réelles. Au contraire, dans la perspective de Hymes, la compétence langagière est fondamentalement une "compétence de communication", inhérente à la mise en forme du social. Ainsi Hymes adopte-t-il un point de vue sociopragmatique sur l'apprentissage de la parole: "Nous devons (..) expliquer le fait qu'un enfant normal acquiert une connaissance des phrases, non seulernent comme grammaticales, mais aussi comme étant ou non appropriées. Il acquiert une compétence qui lui indique quand parler, quand ne pas parler, et aussi de quoi parler, avec qui, à quel moment, où, de quelle manière. Bref un enfant devient à même de réaliser un répertoire d'actes de paroles, de prendre part à des événements de parole et d'évaluer la façon dont d'autres accomplissent ces actions. Cette compétence, de plus, est indissociable de certaines attitudes, valeurs et motivations touchant à la langue, à ses traits et à ses usages et est tout aussi indissociable de la compétence et des attitudes relatives à l'interrelation entre la langue et les autres codes de conduite en communication." (Hymes, 1984 : 74). Un éclairage complémentaire peut être apporté sur cette position si on se réfère au modèle speaking que Hymes propose

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pour analyser la parole - selon trois perspectives conjuguées ou distinctes: en situation (speech situation), en tant qu'événement (speech event) et comme mode d'action (speech act). Selon ce modèle, "parler" constitue un événement qu'identifie lIn jeu de relations entre des composantes dont la liste est donnée par l'acronyme speaking; ainsi, la composante i (en anglais instrumentalities) renvoie aux "moyens", "codes", et "canaux" en usage entre participants (P) à une situation (s) de communication donnée (Hymes, 1974). Les règles grammaticales ne forment donc qu'une partie des "moyens" mis en jeu par un acte de parole (Sherzer, 1972), dont la configuration d'ensemble est déterminée par les relations entre les multiples composantes.5 Les travaux qui se rapportent à l'ethnographie de la parole auront encouragé d'autres ruptures, notamment avec les modèles, dont ceux des logiciens et des philosophes, qui ne prennent en compte que la fonction référentielle, cognitive, du langage, en se désintéressant de sa fonction expressive ou stylistique: "comme si les langues n'étaient jamais organisées pour se lamenter, se réjouir, supplier, admonester, produire des aphorismes, invectiver..." (Hymes, 1984 : 74-75). Enfin, en raison de l'attention qu'elle porte à la mise en forme (sociale) de l'activité langagière, l'ethnographie de la parole tente de contourner le formalisme de l'ethnosémantique structurale, focalisée sur les caractères distinctifs sous-jacents des lexiques spécialisés (terminologie de parenté, de couleurs, etc.) sans que soit pour autant spécifiée la valeur d'usage des structures sémantiques.6 Il y a, de même, rupture avec le postulat monolinguistique des principaux paradigmes linguistiques depuis Saussure (pour qui le système de la langue, seul, constitue l'objet de la
5 Outre i, p, s, les autres composantes sont: e (end) : finalité; a (act/action) : action, séquence des actes; k (key) : tonalité, cadrage; n : (norms) normes d'interaction; g (discourse genre) : genre, forme du message. 6 Pour un examen critique du structuralisme en ethnosémantique (ou anthropologie cognitive selon Tyler, 1969), voir Frake, 1980. On peut dire par ailleurs qu'aucune théorie du social ne venait informer les recherches de l'anthropologie cognitive des années soixante.

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linguistique). Un postulat que la grammaire générative reprend d'ailleurs à son compte en le transformant lorsqu'elle distingue compétence de performance - ce dernier terme désignant les occurrences des catégories-types du langage, alors que les usages contingents des locuteurs ne sont que rarement pris en compte -, et qu'elle ne traite de la compétence langagière que pour un locuteur idéal et du seul point de vue syntaxique. Incidemment, on peut rappeler que les travaux de Labov reposent justement sur le postulat que la linguistique doit être soucieuse du langage "tel qu'on l'emploie au sein de la communauté linguistique" (Labov, 1976). Toutefois, la notion même de "communauté linguistique" (speech community) s'est avérée problématique (et demeure d'ailleurs un objet d'enquête tant du point de vue linguistique que sociologique).7 Le soin apporté par l'ethnographie de la parole à la description des répertoires langagiers en usage dans les différents champs de la vie sociale (champs dont l'échelle et la complexité peuvent varier considérablement) aura mis en évidence, en effet, les multiples effets de sens possibles qu'induisent, selon les contextes et les situations, les variations de codes, de registres, et de styles.8 Des recherches sur la "communication interculturelle" (Carbaugh, 1990) auront aussi démontré, tout comme les travaux qui s'attachent à prendre en compte la dimension coopérative et interactive de l'échange verbal (dans le sillage des recherches de Gumperz, 1974, 1977, 1982 et Gumperz (ed.), 1982), que de partager avec d'autres un même "code" (sur le plan de la grammaire et du lexique) n'implique aucunement que des interlocuteurs en situation d'interaction s'accordent sur la façon de conduire leur échange et
7 Gumperz, 1972, 1991 ; Sherzer 1983. La traduction de speech community pose un problème. A l'expression courante de "communauté linguistique", on pourrait préférer celle de "communauté en paroles" reprise dans un article de Gumperz publié en français (1991). Il suffira au lecteur de garder présent à l'esprit que sous la notion de speech community les chercheurs en ethnographie de la parole disent leur souci de tenir compte de l'hétérogénéité et de la variation linguistique, mais aussi de l'hétéroglossie telle qu'elle est présentée dans l'oeuvre de Bakhtine (1977, 1978). 8 Voir les travaux sur les situations de multilinguisme : par exemple dans Pride et Holmes, 1972.

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le sens qu'ils veulent communiquer. Dans l'ensemble, ces travaux révèlent la prégnance des contraintes interprétatives qui pèsent sur les modalités de chaque interaction; ils dévoilent la possibilité toujours présente du malentendu et du désaccord: possibilité liée, entre autres, aux conceptions différenciées que des interlocuteurs en situation de face à face peuvent tenir pour acquis (tacitement ou explicitement) à propos des usages langagiers, de l'argumentation, du droit à la parole, ou encore des normes qui relèvent d'une situation conversationnelle donnée et en organisent certaines de ses propriétés, telle que par exemple la distribution séquentielle de ses différents épisodes (Gumperz, 1989a; Tannen, 1982; Scollon et Wong-Scollon, 1990, 1995). Aujourd'hui cependant, comme en témoignent plusieurs tentatives de transformation du projet initial, l'ethnographie de la parole ne s'identifie plus aux seules positions adoptées par ses fondateurs. D'autant qu'une masse considérable de recherches de terrain est venue enrichir un débat qui pense désormais la question de l'action en référence à une pluralité de courants théoriques, ceux, entre autres, de la pragmatique des actes de langage (Austin, Searle, Grice), de l'analyse conversationnelle (Sacks, 1992; Schegloff, 1992; Moerman, 1969, 1988), de l'interaction (Goffman, 1974, 1976, 1979, 1981), et de la sociologie de Bourdieu (1982). Les débats, fréquemment contradictoires, entre ces diverses orientations ont ainsi ouvert un espace d'exploration où foisonnent et se multiplient les trajectoires de recherche. Pour prendre la mesure du renouvellement de la démarche initiale de l'ethnographie de la parole, il suffit de se référer, même succinctement et de façon non exhaustive, à quelques unes des orientations contemporaines dont les problématiques présentent un certain "air de famille" dans la mesure où l'exercice de la parole y est généralement envisagé comme une pratique communicative socialement structurée (Duranti, 1988, 1990, 1994; Sherzer, 1977; Urban, 1991 ; Bauman, 1977, 1984, 1996 ; Gumperz, 1982, 1989a, b, c, 1992).

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Duranti présente l'ethnographie linguistique (selon ses propres termes) comme une contribution à l'étude générale de la praxis langagière. Loin d'être appréhendées à partir d'un modèle idéal-typique abstrait de l'action langagière, les conduites verbales sont envisagées en référence aux conceptions locales du dire et du faire; si bien qu'ethnographie et épistémologie sont ici associées pour explorer les fondements de la pragmatique, du moins la validité de certains de ses présupposés. Cette recherche s'inscrit dans le prolongement des critiques de Rosaldo (1982) et de Hymes (1974, 1990) adressées à la théorie des actes de langage de Searle - une réflexion théorique qui dans le cas de Rosaldo s'appuie sur des données recueillies chez les Ilongots des Philippines. Il s'agit pour ces anthropologues (linguistes) de repérer la limite d'un modèle (celui des actes de langage) qui demeure largement dépendant de la logique et de la sémantique de la référence. Ainsi pour Hymes, si la théorie de Searle présente un intérêt heuristique certain, et peut servir de référence dans une perspective comparative, sa validité ne serait toutefois (et dans le meilleur des cas) qu'incomplète. La limite du modèle de Searle viendrait de ce qu'il n'est concerné que par la seule question de la force illocutoire de la proposition d'un énoncé.9 Au contraire, pour Hymes, Rosaldo et Duranti, la configuration d'un acte de langage, dès lors qu'il est effectué en situation d'interlocution, relève d'un processus complexe de structuration dont participent, entre autres, les façons de parler, les modes d'interaction, et les définitions ou "cadrages" que les participants assignent à la situation qui les engage. Ainsi, Duranti, dans son étude ethnographiqlle de la rhétorique d'assemblée (fana) à Samoa (dans le Pacifique), rattache l'analyse des formes langagières (la "grammaire", les lexiques, les genres discursifs, etc.) des discours énoncés en assemblée aux contraintes communicatives inhérentes à la situation-type de l'assemblée fana, aux stratégies discursives et aux lignes de conduite que des orateurs donnés (des acteurs participants à des assemblées spécifiques) adoptent en situation, selon les occasions et les enjeux de moments contingents. Le point de vue adopté
9 Voir à ce propos la "réponse" de Searle (1990) aux arguments de Rosaldo.

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réaffirme que l'ethnographie linguistique dans sa quête dl! général doit pouvoir rendre compte également d'actions contingentes et singulières. L'un des enjeux qui se pose à toute recherche qui s'inscrit dans la filiation de l'ethnographie de la parole concerne la construction de l'objet, et plus spécifiquement le choix de l'unité d'analyse. Sur ce point rapproche de Hymes construite principalement à partir du modèle speaking (et appliqué aux trois unités d'analyses speech event, speech situation et speech act) s'est révélée par trop corrélationnelle ; certes nécessaire s'il s'agit de repérer des interdépendances, mais insuffisante pour permettre une analyse de la genèse de l'action, de sa mise en forme en situation interlocutive (et dans la temporalité de son déroulement). Il faut d'ailleurs remarquer que les apports des courants de recherche connexes ne sont pas aisément transposables au projet de l'ethnographie de la parole, à moins d'en transformer fondamentalement le caractère. Cette difficulté apparaît très clairement, par exemple, par rapport à la théorie des actes de langage où l'unité d'analyse a pour forme celle de la phrase. Elle transparaît aussi dans le cas de l'analyse conversationnelle où l'unité d'analyse, qui n'est plus linguistique, est constituée de tours de parole organisés en séquence selon un jeu de positions et de fonctions qui conditionnent la valeur de sens des énoncés que les locuteurs énoncent moment après momentl0. L'acte langagier envisagé par Hymes ne peut être réduit à l'association d'un contenu propositionnel et d'une force illocutoire ; son contexte ne peut être déterminé par la seule organisation séquentielle des tours de parole.

10 Les procédures et les postulats de l'analyse conversationnelle et de l'ethnographie de la parole (des speech events ou des approches qu'elle aura inspirées) diffèrent; ce que soulignent vivement plusieurs essais écrits par l~s défenseurs de la première (Lee, 1991 ; l'introduction de Drew et Heritage, 1992 ; Moerman, 1988, pour une attitude nettement plus bienveillante). L'un des enjeux majeurs porte sur la manière dont ces deux modes d'analyse construisent le "contexte". Il convient de noter toutefois que l'anthropologie linguistique, et parfois la pragmatique tirent bénéfice de certaines des conceptions de l'analyse conversationnelle sur l'organisation séquentielle des tours de .parole (Duranti et Goodwin, 1992 ; Levinson, 1983, 1992).

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Sans chercher à retracer ici dans le détailles réorientations de l'ethnographie de la parole, il faut noter que la notion de discours, qui identifie à l'origine en linguistique une unité d'analyse strictement langagière, est associée dorénavant à l'étude des activités verbales réelles des locuteurs, sous toutes leurs formes, des plus ordinaires aux plus cérémonielles; ces activités discursives constituent l'objet de référence de l'analyse. C'est le cas des recherches de Gumperz (1974, 1977, 1982, 1992) en "sociolinguistique interactionnelle" comme de celles qui s'inscrivent dans cette filiation (Gumperz (ed.), 1982 et Gumperz, 1989). Centrée sur le savoir-faire mis en oeuvre par les locuteurs en situation d'interaction et d'échange verbal dans l'accomplissement de leurs tâches communicatives (telles que raconter ou argumenter), cette approche s'attache principalement à montrer l'importance de l'inférence conversationnelle et de la contextualisation des savoirs d'arrière-plan dans la construction du sens communiqué entre interlocuteurs. La notion de discours est convoquée de même par Sherzer (1977, 1983) et Urban (1991), bien que différemment, pour désigner le lieu où se jouent les différentes figures des relations entre culture, langue, et société. Ici encore, les usages langagiers en situation sont appréhendés dans leurs dimensions sociales et linguistiques conjointes. Plus spécifiquement, toutefois, Sherzer et Urban privilégient l'étude des genres de discours II, sans doute parce qu'il s'avère que certains types de pratiques langagières sont plus aisément repérables (grâce aux catégorisations locales des façons de parler, aux liens qui les associent à des rôles et des institutions donnés, ou en raison de la stabilité récurrente de certains énoncés) mais aussi parce que leur variété constitue un dispositif de ressources langagières auquel les locuteurs d'une communauté n'ont de cesse de recourir - parfois pour modifier avec inventivité un état de parole. Dans cette perspective, l'étude des genres de discours ne se limite ni à l'analyse de leurs propriétés discursives, ni au repérage de leurs modes de fonctionnement en situation et en des lieux déterminés; elle
II Les genres de discours sont l'objet d'un nombre considérable de travaux. Pour l'anthropologie linguistique américaine, voir, entre autres, Hanks, 1996.

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implique, comme le démontrent les descriptions minutieuses de Joel Sherzer pour les Kuna du Panama (1983), que soient pris en compte, d'une part, les moments et les lieux où des manières de parler différentes se croisent et se mêlent, et, d'autre part, les types de structuration qui s'avèrent être transversaux à plusieurs genres de discours, qu'ils soient liés à des circonstances rituelles ou aux habitudes conversationnelles spontanées du quotidien. Il peut s'agir par exemple: de la relation du silence à la parole; des formes du discours rapporté, indirect, ou de l'usage (l11étacommunicationnel) réflexif de la parole. Enfin, en continuité avec ce qui précède, il faut souligner l'intérêt accordé par les ethnographes de la parole à ce qui est appelé perforlnance12 (Bauman, 1992; Barber, 1991 ; Briggs, 1988 ; Hymes, 1975 ; Kuipers, 1990). Dans un premier temps, l'approche en terme de performance aura permis de démontrer que les "textes" ("mythes", récits, proverbes, etc.) que les anthropologues et les folkloristes avaient depuis longtemps déjà l'habitude de collecter ne font sens qu'une fois replacés dans leur contexte d'llsage, en situation. Cependant la notion de perfornzance ne se substitue pas à celle de contexte; elle la complète et en précise certains contours. Performance implique en effet que l'activité de parole est "travaillée" selon un certain "cadrage". La 110tion fait donc référence aux procédures de modalisation ou de transformation de l'acte de parole et de communication (par exemple, lorsqu'un locuteur prend la parole pour "raconter une histoire", ou faire "parler les dieux et les ancêtres" en situation rituelle) au moyen desquelles les propriétés poétiques 13 et scéniques de la mise en discours se manifestent de manière saillante. Peiformance renvoie ainsi à un certain mode de relation du locuteur à la parole qu'il anime, et plus spécifiquement au dispositif énonciatif qui permet à ce locuteur de façonner le caractère de ce qu'il énonce (lorsqu'il s'agit de faire entendre d'autres voix, celles des ancêtres ou des
12 Nous conservons volontairement le terme anglais de performance dont l'acception est bien plus large en anglais que le terme français de performance. 13 Ce terme est à entendre dans le sens que lui donne Jakobson, 1963b.

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dieux par exemple) et d'engager les participants ou l'auditoire dans les circonstances du moment (Bauman & Briggs, 1990). Deux remarques termineront ce rapide coup d'oeil sur l'ethnographie de la parole et certains des travaux dont on peut dire qu'ils s'y rapportent: Quelles que soient les problématiques des recherches sur les façons de parler, celles-ci ne s'appliquent pour l'essentiel qu'à des "paroles" énoncées/entendues en situation naturelle.14 Et l'ethnographie, bien loin de n'intervenir qu'en supplément, ou en complément extérieur à l'enquête, est désormais indissociable de l'analyse linguistique.15 Ces principes trouvent leur expression dans un ensemble assez étendu d'études descriptives et théoriques. Mais si les recherches foisonnent, elles tendent également à se concentrer autour des quelques points clés suivants: le "contexte" (Duranti et Goodwin, 1992 ; Hanks, 1989) ; les rapports entre économie politique et pratique langagière (Irvine, 1985, 1989), entre discours, politique, et conflit (Brenneis, 1988; Brenneis et Myers, 1984 ; Briggs,1996 ; Watson-Gegeo et White, 1990) ; la construction de la vérité, de l'évidence, et de la responsabilité dans le discours oral (Hill et Irvine, 1993) ; l'oralité (Tedlock, 1983 ; Urban, 1991). Il faut noter enfin l'intérêt accordé à l'énonciation et au fonctionnement indexical et réflexif du langage (Hanks, 1996, 1993 ; Irvine, 1996 ; Levinson, 1988 ; Silverstein, 1975, 1977; Lucy, 1993; Silverstein et Urban, 1996 ; Tannen, 1993).16
14 Même dans le cas où elles sont données à entendre au bénéfice de l'anthropologue présent avec ses instruments d'enregistrement (voir Monino, infra) . 15 Une position qui peut prendre une tournure assez radicale si l'on suit l'idée de Silverstein (1977) quant aux "cultural prerequisites to grammatical analysis" . 16 Pour cette liste de travaux, je m'en tiens (par souci de cohérence avec les pages qui précèdent), à quelques-uns de ceux qui s'inscrivent dans la filiation américaine d'anthropologie linguistique, et qui "travaillent", sans nécessairement adopter le programme de recherche initialement proposé par Hymes et Gumperz, au projet d'une ethnographie de la parole. Principalement de langue anglaise, cette bibliographie est abondante. Pour préciser ce que sont les orientations paradigmatiques de l'ethnolinguistique française au sein du

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II Présentation Les considérations qui précèdent ne peuvent prétendre à l'exhaustivité. Mais elles auront rappelé le rôle de l'ethnographie de la parole dans la mise en place d'un courant de recherche centré sur les pratiques discursives. Il importait en effet de signaler l'existence d'un champ de recherche actif et fécond aux plans théorique et épistémologique (comme du point de vue, plus prosaïque, de la productivité bibliographique), et de prendre acte de démarches simultanément anthropologiques et linguistiques qui concordent, en partie sans doute, avec ce dont traitent les auteurs de ce livre. Pour autant, le projet d'une anthropologie des rhétoriques du quotidien qui se donne pour objet les situations d'interlocution ne se réduit pas à une question de méthodologie linguistique. Par-delà la diversité des trajets suivis par les auteurs de ce livre, la convergence de perspective de l'ensemble repose d'une part sur l'idée que le discours ne saurait être envisagé comme une entité autonome, décontextualisée de la situation de son énonciation, d'autre part sur la reconnaissance que le chercheur (anthropologue ou linguiste) devrait étendre son interrogation aux conditions de production de son savoir, pour prendre en compte notamment la temporalité de l'enquête elle-même comme succession d'énoncés pris dans une dynamique qui ne manque pas d'avoir sa propre logique et ses contraintes. Par ailleurs, les cohérences entre les chapitres laissent apparaître d'autres éléments focalisateurs. Nous les présentons en les ordonnant autour de trois intitulés: (1) enjeux critiques, (2) texte, contexte, et énonciation, (3) interlocution. Enjeux critiques En ouverture, Alban Bensa démontre pourquoi une anthropologie centrée sur l'interlocution ne peut esquiver la

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champ de l'anthropologie linguistique dans son ensemble, le lecteur pourra se reporter à J'article de Monino, 1991.

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confrontation avec les postulats du structuralisme (tel qu'il se sera affirmé tout au long des décennies récentes en France). Le débat, moins fictif qu'il n'en donne l'air, entre le structuraliste, Philèïdos et son critique, Dialektikos, fait sans doute écho à des controverses "réelles", ou possibles, de la scène anthropologique française actuelle. Les structuralistes peuvent s'enorgueillir d'un bilan impressionnant. Fort de ces accomplissements, Philèïdos s'en tient à rappeler certains des éléments clés de ce programme, l'accent mis sur: "les catégories premières de la perception des êtres et des choses", la logique de l'inconscient, les contraintes cognitives, l'irréductibilité de la fonction symbolique à des processus conscients, etc. Et Philèïdos d'affirmer: "pour l'étude de chaque société, la tâche (est) d'atteindre les classifications les plus constantes et les règles sousjacentes aux attitudes les plus courantes." Contre certains des présupposés structuralistes, Dialektikos (alias Bensa) argumente que de porter son intérêt sur les pratiques langagières et la constitution de champs d'action rhétorique n'implique pas de sombrer dans la fascination pour "les circonstances et les contingences de l'énonciation". L'analyse du langage courant des "individus concrets qui discutent" n'a pas pour corollaire de s'enliser dans l'empirisme, dans le réalisme d'une ethnographie bornée à n'être que celle du bon sens des acteurs. Bien au contraire, l'analyse des "usages discursifs" de la "portée argumentative des tropes", du "jeu de l'interlocution et (des) positions que chacun y occupe", etc. induit de mettre l'accent sur des stratégies, des façons d'agir, en les rapportant aux multiples systèmes de pertinence reconnus implicitement ou explicitement par les acteurs; comme il s'agit de comprendre que ceux-ci, loin de se conduire en marionnettes manipulées par un jeu. de règles sous-jacentes et de normes préexistantes, sont des "parlants", dont le pouvoir, parmi d'autres, est de subversion : "au pays du symbolique, rien ne tourne vraiment rond" (Bensa - Dialektikos). En définitive, prendre l'interlocution comme objet réoriente l'analyse sur la contextualité du sens, ses propriétés formelles, sa temporalité, ses conditions pratiques d'émergence, ses effets, mais aussi les logiques générales des processus discursifs en tant que pratiques communicatives.

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Les deux dernières décennies en anthropologie sociale auront été marquées par un retour critique sur les conditions politiques des pratiques de la discipline, augmenté de réexamens de ses implicites idéologiques, d'évaluations de ses modes de connaissance. Dans le même temps, de nombreux chercheurs, notamment au sein de l'anthropologie de langue anglaise, auront cherché à repenser l'écriture ethnographique.17 Certains des travaux de Johannes Fabian auront contribué à stimuler cet intérêt épistémologique (1983, 1990, 1991). Critiques, ces recherches portent sur la propension du discours anthropologique à "folkloriser" l'Autre, à dénier sa contemporanéité (1972, 1983). Elles révèlent l'inclination de l'écriture ethnographique à hypostasier les régularités de l'action, les modes de penser, de raisonner, de juger, de percevoir, sous la forme de modèles dont la totalité impersonnelle, abstraite et formelle est alors conçue en termes de "culture", ou de "système de rtprésentation". Elles démontrent comment le "présent" du texte ethnographiqlle construit, sous couvert d'objectivité, la distance à l'objet, son extériorité, pour en définitive mettre le "temps" hors-jeu. Fabian se sera fait le critique des métaphores de l'ethnographie objectivante, celles qui ont trait au "regard" (éloigné), pour rappeler le caractère intrinsèquement dialogique, situé dans la temporalité, de la connaissance ethnographique (1985). Cette conception de l'ethnographie implique toutefois que l'on s'interroge sur les façons dont sont déterminés les concepts de "communication" et de "contexte". Dans le texte de ce livre, Fabian prend appui sur les résultats acquis à l'issue d'une critique formulée à plusieurs reprises (1979, 1990) envers une conception de la communication qui assimile celle-ci à un transfert d'information; selon cette idée, la signification d'un message (codé par le destinateur dans un premier temps pour "transmission" à un destinataire I puis décodé par le destinataire dans un deuxième temps) conserve son identité en toute transparence au départ comme à l'arrivée. Ce
17 En langue française, voir notamment le numéro d'Etudes Rurales, 1985, et le collectif sur le discours en anthropologie de Jean-Michel Adam et al., 1995.

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modèle correspond grosso modo à celui des ingénieurs du télégraphe. Partiellement ou implicitement repris par les linguistes et les anthropologues, ce modèle aura inspiré une conception du contexte, entendu comme source d'information extérieure, stable, fixée, qui préexiste à la situation de communication particulière du message à décoder. Nécessaire, il y est fait appel pour compléter le contenu du message, en préciser, voire en corriger l'information. Ainsi, en matière de communication verbale, par-delà ses usages précis dans l'analyse linguistique (lorsque, par exemple, l'on parle de la phrase comme d'un "contexte" pour les éléments qui la composent), le "contexte" sert le plus souvent à identifier un ensemble d'éléments nonlinguistiques, culturels et sociaux, qui permettront de parfaire la compréhension de la forme linguistique prise en elle-même. Cette conception ordinaire du contexte doit être déconstruite, puis reconstruite, comme le suggère Fabian, au bénéfice d'une épistémologie de la compréhension (understarlding). En anthropologie, la production des données et la connaissance prennent corps, entre autres, au travers de conversations. Fabian insiste sur la dimension interlocutive de l'ethnographie (relayée par l'écriture dont celle des transcriptions et des notes). Or à chaque moment de cet échange, toutes sortes d'erreurs, de maladresses, d'inhabiletés, de quiproquos, et de confusions sont susceptibles de s'immiscer. Une fois repérés, les "problèmes" sont objet de corrections, d'ajustements. Néanmoins le malentendu (misunderstanding) suggère qu'il y a difficulté plus grande encore. En effet le "vouloir dire" des interlocuteurs est moins "communiqué" que négocié entre eux, co-construit dans la reconnaissance mutuelle d'un univers de discours, lieu où, entre eux, se jouent accord et désaccord, compréhension et mécompréhension (understanding et not-understanding). La connaissance ethnographique ne relève donc pas de la seule transmission d'informations. Elle résulte selon Fabian d'un travail de compréhension où trouvent justement et nécessairement place à tout moment malentendu et mécompréhension.

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Linguistes et philosophes du langage, pour nombre d'entre eux, auront fait de l'analyse conceptuelle et logique, ou pragmatique, des actes de langage (Oll de discours) le moyen d'explorer les relations qui sont au fondement du "dire quelque chose à quelqu'un sur quelqlle chose" (voir Ricoeur, 1990 et Strawson, 1977). Leurs analyses sont multiples et se situent souvent en contrepoint les unes des autres. Mais il ressort que pour la plupart ces analyses se rapportent à l'événement d'énonciation, au "vouloir dire" et "faire" des locuteurs en contexte de situation. Toutefois, tandis que les philosophes visent à étendre leur analyse logique jusqu'au moindre repli du dispositif énonciatif, que les linguistes, pour leur part, se préoccupent d'ancrer les "mots du discours", et leurs usages, dans l'étude de la construction sémantique des énoncés (voir par exemple Ducrot, 1980, 1984 et Ducrot et al., 1980), les situations ordinaires des pratiques langagières (les usages de la parole et leurs circonstances non langagières) sont laissées pour compte. Comme les trois chapitres par Naim-Sanbar, Siran et Parkin l'attestent, donner à deviner, énoncer des proverbes, (faire) imprimer des "énoncés" sur des étoffes pour les rendre accessibles au regard/à la lecture et au jeu de leur interprétation, sont des manières de dire et de faire qui offrent au chercheur une excellente occasion pour explorer comment dans le travail de mise en forme rhétorique en situation - particulièrement dans la relation d'un locuteur à son destinataire qui lui fait face en telle circonstance et sous tel enjeu - est produit du sens. Le premier de ces essais, par Samia Naim-Sanbar, concerne les séances au cours desquelles les femmes de Saana au Yémen se livrent au jeu de devinettes. L'auteur rend compte des caractéristiques formelles, fortement ritualisées de l'échange dialogué, mais aussi de la dynamique qui s'instaure entre les partenaires du jeu en situation. L'analyse met l'accent sur la mise en forme énonciative du jeu, sa structure et son mouvement d'ensemble, en y incluant bien entendu la part qui revient à la réponse, c'est-à-dire aux options possibles qui se présentent aux partenaires directement interpellés ou interrogés. Le jeu de devinette est interlocutif. D'ailleurs dans le parler de Saana, la formule d'entrée (le "donner à deviner" : deviner (performatif)

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+ je + te/vous) constitue d'emblée le cadre interlocutif de cette situation, la relation énonciative entre la personne qui donne à deviner et son destinataire (auditoire, dont l'interlocutrice qui donne réponse à la première). L'auteur montre, en outre, que les formes langagières en usage à Saana et les compétences rhétoriques des participantes respectives, distiIlguent nettement les plus jeunes des femmes des plus anciennes ou, plus précisément, des plus "fines diseuses". Spécifiquement féminine cette pratique instaure entre les femmes une distinction de génération. Un énoncé dit parfois une chose pour qu'une autre soit entendue; une personne s'adresse parfois à quelqu'un, mais pour être entendue d'un tiers. Le sens naît pour une part des enjeux de face à face, de l'interaction, et l'action discursive révèle en creux ses propres figures. C'est ce que souligne l'étude de Jean-Louis Siran à propos de l'énonciation proverbiale - ce que les gens de Futuna, dans le Pacifique, appellent un ta 'aga pati. Manières de dire, les ta 'aga pati enchevêtrent poétique du discours et rhétorique de la persuasion. En comprendre les usages implique de reconnaître l'importance de l'art oratoire sur les scènes où se jouent les honneurs du moment, se confirment les positions hiérarchiques et les rangs des uns et des autres, se confrontent les mémoires des rivalités (des royaumes d'antan) et des exploits passés. Nombreux sont les énoncés ta'aga pati qui sont associés à la mémoire de cet arrière-plan historique; en faire usage de manière appropriée requiert du locuteur savoir-faire, et corrélativement exige de ceux à qui ces énoncés sont adressés, interlocuteurs ou (seulement) allditeurs, une expérience suffisante pour les entendre: comprendre un ta 'aga .I.vati, écessite n d'être orienté vers ce qu'il veut dire dans le moment de son énonciation, ici et maintenant, de tel ou tel aspect de la situation sur laquelle il donne un éclairage particulier. Siran examine ainsi la mise en forme du sens en situation d'énonciation et les conditions de son acceptabilité. C'est à partir d'une brève ethnographie des habitudes vestimentaires des femmes swahili de l'Afrique de l'Est qlle

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David Parkin s'interroge sur le pouvoir de persuasion, de sédllction, mais aussi de contestation de procédés rhétoriques tels que l'insinuation et l'allllsion (innuendo en anglais). En effet les étoffes de coton kanga dont se vêtent les femmes (parfois les hommes dans l'intimité de leur domicile) sont ornées de messages imprilnés qui s'apparentent à la forme du dicton, de l'aphorisme, de l'énigme, ou encore du proverbe. Imaginés par les femmes, ces énoncés sont communiqués par leurs soins aux fabricants. Leur particularité est de n'exister que sous forme écrite, de n'être pas discutés spontanément (sinon en réponse aux questions de l'anthropologue), et de ne jamais divulguer un message en clair, univoque. Ces énoncés sont allusifs, ambigus, opaques; ils ne se laissent pas réduire à une signification précise; ils sont susceptibles de ~'lectures" multiples, avant tout silencieuses, selon les circonstances d'usage des étoffes sur lesquelles ils s'affichent, les lieux où celle qui les porte les rend ainsi publics, et selon sans doute l'attention soutenue ou fugitive, amusée ou sérieuse que les personnes en présence voudront bien leur prêter. Toutefois, ainsi que le montre Parkin, ces énoncés relèvent de. t11ématiquesrécurrentes qui ont trait à la rivalité des femmes entre elles, aux rapports hommes/femmes, à la sexualité et à la nourriture. Et s'ils ne sont pas adressés à un destinataire précisément identifié et ratifié, ils constituent un genre de discours étroitement lié au champ des relations entre femmes. Bien que ces énoncés aient sur le plan strictement linguistique une signification, ils n'en disent pas assez, jamais assez, et sont destinés de par leur incomplétude au jeu sans fin de multiples interprétations. Texte, contexte, et énonciation Habituellement c'est la polarité des notions de texte et contexte qui retient l'attention des linguistes et des anthropologues. Malgré la variété des approches, qui témoigne d'un certain manque d'unanimité en ce domaine, il semble être admis parmi les linguistes que le texte désigne une unité d'analyse plus grande que la phrase: une unité signifiante (discours ou énoncé) qui peut être étudiée d'tIn point de vue structurel pour sa

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cohérence et sa cohésion (relativement, par exemple, à la temporalité, la thématique, ou l'enchaînement des composantes de l'ensemble). La notion de texte est ainsi convoquée pour rendre compte des opérations par lesquelles le discours (OU l'énoncé) est constitué en tant qu'unité de sens. Dans cette perspective, l'analyse textuelle est centrée sur les relations internes au texte (le co-texte), les relations à d'autres textes (ou intertextualité), et le rapport aux circonstances d'occurrence (le contexte), pour découvrir les instruments formels et les processus par lesquels ces relations s'instaurent. En contrepoint, il convient de souligner l'apport distinctif et déterminant des travaux de Benveniste sur l'énonciation, "l'acte même de produire un énoncé" 18.Selon cette orientation, c'est à travers l'acte d'instanciation discursive que se forme la relation du locu~eur, non seulement à un co-locuteur, "l'autre en face de lui, quel que soit le degré de présence qu'il attribue à cet autre" (Benveniste, 1974 : 82), mais aussi à la langue. En définitive, les termes de texte et de contexte, en y recourant avec prudence, permettent d'examiner les relations entre énoncé, énonciation, et situation d'interlocution. Une perspective qui croise les analyses que Sa'idu Babura Ahmad et Graham Furniss proposent de l'intervention musicale et chantée (filmée sur une place de marché) de deux artistes, rappeurs hausa qui, ironiques et moqueurs, portent un jugement sur des "faits de société" familiers de leur auditoire - la "sécurité routière", l'inconduite des chauffards, la prostitution, etc. S'interrogeant sur la structure de l'oralité, sa temporalité, sur ce que ces artistes hausa accomplissent ainsi, selon des modalités identifiables, correspondantes à un "genre", Ahmad et Furniss privilégient le point de vue de l'agencement de la performance; ils relèvent le caractère émergent, générique, de celle-ci, et montrent comment, notamment par le biais d'un "dialogue" de façade entre les deux rappeurs, c'est l'ensemble des protagonistes de la situation (artistes et auditoire) qui participent, pour un moment, de la production d'une "saynète" facétieuse et plaisante. Incidemment,
18 Par exemple, l'énonciation" . voir Benveniste (1974) sur "l'appareil formel de

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Ahmad et Furniss ne se contentent pas de scruter un textetranscription pour rendre compte de la performarlce, il leur est nécessaire de faire référence au document audiovisuel pour étayer et confirmer l'analyse proposée. Depuis quelque temps, les anthropologues examinent plus ouvertement leurs manières de "faire du terrain". Cette attitude réflexive se traduit par une attention accrue aux situations et aux contextes d'interlocution qui fondent le lien entre le chercheur et ses interlocuteurs ("informateurs") ; elle se traduit aussi par l'intérêt porté à la question de l'inscription de l'oralité, du statut épistémologique des "textes" ainsi produits qui s'ajoutent aux autres notes et observations. Les paroles entendues, les discours énoncés, quelles qu'en soient les circonstances, posent divers problèmes, notamment (et pour faire bref) du point de vue de la "construction de l'objet". Pour de nombreux chercheurs, ces problèmes relèvent peu ou prou, au risque de caricaturer, de l'alternative suivante: ou bien les discours des "informatellrs" sont tenus pour négligeables et secondaires, jugés suspects, imparfaits, partiels, faussés, il convient de n'y prêter qu'une attention suspicieuse, selon certains, parce que la réalité "pectinente" est à chercher du côté des modèles inconscients; ou bien ces discours n'intéressent que trop pour la vraisemblance de l'information qu'ils livrent et l'explication qu'ils donnent des conduites observables. Mais, dans l'un et l'autre cas, ces discours ne sont appréhendés que comme la matière première d'une information que le chercheur n'aura de cesse de transformer en savoir ethnographique, voire anthropologique. Au final, les paroles initialement énoncées auront été dépouillées de tout sens lié à la situation de leur mise en forme, à leur enracinement dans un dispositif interactionnel temporel et spatial. A l'encontre de l'ethnographie "objectivante" dont le savoir semble présupposer que les paroles qui circulent entre l'ethnographe et son "informateur" ne sont qll'information 19, n'y aurait-il pas lieu de se soucier de leur caractère dialogique (au
19 Cette caractérisation est empruntée à J. Favret-Saada (1977).

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sens que donne Bakhtine à ce mot2o) ? C'est ce que suggèrent Catherine Alès, Perla Petrich et Micheline Lebarbier en mettant en évidence que les paroles qui s'échangent entre l'anthropologue et ses "informateurs" ne sont orphelines ni d'un arrièreplan, ni de contraintes interactionnelles, ni de stratégies et de dispositions tacites (propres aux interlocuteurs),. ni de l'empreinte d'autres voix. Ainsi que l'explique Alès, les propos que tiennent deux Yanomami, Matiw~ et Papriw~, sur leurs affaires amoureuses, et qui sont donnés à entendre à l'ethnologue (spontanément ou incidemment), se révèlent être formés par une préoccupation constante de légitimation des normes (par exemple sur la violence masculine, qu'elle soit physique ou seulement mise en mots), par les principes yanomami de la narration, les interdits sur ce qu'il est possible de dire lorsqu'on parle d'un autre que soi, mais également par des effets de censure. Prenant appui sur certains points des analyses de Freud sur la "rhétorique" de l'inconscient, Alès montre que les figures de ces discours amoureux yanomami - qui, encore une fois, ne peuvent être dissociés des situations où ils s'énoncent et donc des relations aux personnes (présentes et/ou absentes) à qui ils sont adressés - cachent, tant bien que mal, les déchirures de la subjectivité: les désirs réprimés, les attentes. Moyen de structuration de la personne, mode de transformation de soi, plongeant ses racines au plus profond des processus inconscients, la parole est orientée socialement. Les deux chapitres suivants concernent des situations où l'objectif délibéré du chercheur est de recueillir un corpus: de contes roumains (Lebarbier) et de témoignages de l'expérience individuelle de guérisseurs maya (Petrich). Si les auteurs confirment des points déjà abordés plus haut, notamment à propos du mécanisme de censure qui, lié à d'autres contraintes, ne manque pas de s'immiscer dans le façonnage de ce qui est
20 L'énoncé selon Bakhtine est présenté comme l'unité de l'échange verbal, il se constitue dans l'alternance des sujets parlants mutuellement actifs. Parler présuppose l'autre. La structure dialogique du langage est sociale, et "chaque énoncé est un maillon de la chaîne fort complexe d'autres énoncés." (Bakhtine, 1984 : 275). Voir aussi Todorov, 198I.

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énoncé et donné à entendre, il nous est montré de surcroît que le contexte, bien loin d'être préétabli et extérieur à la situation d'interlocution à laquelle participe l'anthropologue, est tout à la fois résultat et enjeu de cette situation. Dans l'un et J'autre des deux cas (des contes d'une part, et des témoignages d'autre part) c'est à des énoncés toujours singuliers et contingents que nous avons affaire. Les discours des guérisseurs sur eux-mêmes forment des récits dont les épisodes sont constamment modifiés. Ils ne peuvent être entendus en référence aux présupposés de stabilité et de cohérence qui sont habituellement associés à la notion biographique d'histoire de vie. C'est donc la production de ces énoncés qui mérite attention. A l'illusion d'une histoire de vie "définitive", fait écho l'illusion qu'il y aurait des textescontes posés en soi. Il y a assurément un "air de famille" entre les différentes "versions" des contes entendus et rassemblées par Lebarbier; toutefois chaque récit porte les marques de son énonciation et dit la subjectivité du conteur: discours sur soi et sur la relation de soi à l'autre. Interlocution Les chapitres de cette dernière partie mettent l'accent particulièrement sur la place de la parole dans les relations en pllblic, l'action politique, les conflits et les disputes. Sur ces dimensions un nombre diversifié de situations d'interlocution sont susceptibles de recevoir l'attention de l'anthropologue ou du linguiste. Les objets ainsi constrllits et étudiés, bien loin de n'absorber le chercheur que dans le dédale d'événements contingents et passagers, corrigent des négligences ou des désintérêts de l'ethnographie classique et contribuent au renouvellement de notre compréhension de la vie sociale. Les logiques des pratiques langagières rencontrées chez les "rouaregs, celles qui président à la prise de parole, mais aussi au déroulement de l'échange et au goût marqué dans le discours pour l'implicite et l'euphémisme, comme celles qui président aux façons de conclure une interaction, notamment par le biais de dictons, sont révélatrices d'une manière spécifique de "faire