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Pour une Sociologie de la Réception

De
416 pages
Après avoir esquissé les principaux courants de la réception en France, aux Etats-Unis, en Allemagne, Belgique et Pays-Bas, les auteurs proposent une étude de la réception de l'oeuvre d'Albert Camus en Flandres et aux Pays-Bas, mettant en lumière les nombreux apports d'une telle approche.
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-

POUR UNE SOCIOLOGIE DE LA RECEPTION

Ouvrages déjà parus dans la même collection

- Le chant arabo-andalou -ldentité-Communauté
- Espaces
maghrébins: laforce du local? - Le travail en question - Norme, sexualité, reproduction - Langue, école, identités - Minorités culturelles, école républicaine et configurations de l'Etat-nation

@ L'Harmattan,

1998

ISBN: 2-7384-6440-8

Sylvia GERRITSEN et Tariq RAGI

POUR UNE SOCIOLOGIE DE LA RECEPTION:
LECTEURS ET LECTURES DE
L'OEUVRE D'ALBERT CAMUS EN FLANDRE ET AUX PAYS-BAS

Les Cahiers du CEFRESS Université de Picardie Jules Verne

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y I K9

SOMMAIRE

AVANT-PROPOS
INTRODUCTION PREMIERE PARTIE: Réception et traduction
LES BASES TIIEORIQUES

9

13 27
.27

Introduction La théorie de la réception allemande La théorie de la réception américaine: reader-response criticism Les théories de la réception ftançaise La théorie néerlandaise de la réception Approches de la traduction

..27 .3 41 43 58 .63

DEUXIEME PARTIE: Réception immédiate
LES ANNEES1945-1946 La littérature ftançaise dans l'immédiat d'après gueJTe Découverte de l'œuvre camusienne entre 1945 et 1946 Lettres à un ami allernand Conclusion sur la période 1945-1946

67
67 67 71 88 92

LES ANNEES 1947-1955...

...94

Camus et la période de la guetTefroide Les critiques sur le cycle de l'absurde publiées entre 1947-1955 Le cycle de la révolte
Réception dominante de La Peste

94 96 134 134
de

entre 1947 et 1951
Le cycle de la révolte après la publication

L'Homme Révolté Réception des œuvres redécouvertes entre 1947 et 1955 Conclusion sur la période 1947-1955

171 205 .25
.207

LES ANNEES 1956-1959

Le prix Nobel L'absurde revisité Nouveau regard sur la révolte Lire La Chute à Amsterdam Le premier horizon d'attente néerlandophone de L'Exil et le Royaume Les œuvres redécouvertes Conclusion 1956-1959

207 .209 222 230 258 264 269

TROISŒME PARTIE: Réception réfléchie (1960 à nos jours)
UNE MORT PREMA TUREE DEUX THESESAUX PAYS-BAS ET UNE THESEEN FLANDRE

.23
273 282

La thèse de F.O. van Gennep La thèse de C. Gadourek. La thèse de E. Meulemans
OUVRAGESCONSACRESA CAMUS

282 291 293
.30

6

LA CRITIQUE FRANÇAISE JUGEE PAR LES CRITIQUES NEERLANDOPHONES

307

ARTICLES CONSACRESA L'OEUVRECAMUSIENNE

.39

Articles concernant simultanément plusieurs ouvrages de Cmnus Retour critique sur le cycle de l'absurde Une révolte toujours actuelle: 1%0-1993 La problématique de La Chute Etudes de fond portant sur L'Exil et le Royaume Oeuvres redécouvertes ou posthumes
CONCLUSION SUR LA PERIODE 1960-1993

.309 .31 .39 .38 376 .31
402

CONCLUSION

GENERALE

405

7

AVANT-PROPOS
« Et maintenant, c'est assez et plus qu'assez. Aux yeux du
"public", duquel dans sa grande majorité on ne peut vraiment pas exiger

qu'après avoir lu une "critique" tout bonnement inintelligente et malhonnête sur le fond, il lise également dans le détaille travail qui a été "critiqué'~ aux yeux de ce public, les "critiques" du genre de Rachfahl, qui cherchent la dispute pour briller Ûe pense avoir au moins démontré ce point), ont toujours le dernier mot. Pour des personnes qui ne connaissent pas bien le sujet, il sera difficile de croire qu'un profèsseur d 'histoire à l'Université ait pu, surtout avec une telle assurance dan'! le ton, se tromper complètement sur la question en débat, par suite d'une lecture totalement supeificielle et de son parti pris fondamental) ..difficile de croire aussi que cette personne ne puisse pas trouver en elle les qualités nécessaires pour le reconnaître, quand on lui montre son erreur. Mais cela ne change rien à l'affaire: il en est bien ainsi.. et j'ai été en mesure de le démontrer.. cela au détriment, je le regrette, d'une revue dont l'espace n'est pas aussi surabondamment disponible pour des polémiques nécessairement stériles (de la seule faute du "critique'') que l'est, apparemment, l'Internationale Wochenschrifi ».

Dans sa « Réponse finale aux critiques »2, Max Weber pointe quelques euements de la réception, mt-eUe J'oeuvre d'universitaires. En effet, Max Weber reproche au professeur Rachfahl d'avoir « commis des erreurs grossières engendrées par une lecture supeificielle »3 due, entre autres, à un « manque de loyauté» et de « vanité professorale ». De plus, cette recension souffiirait de « J'inteUigence » et de la « malhonnêteté» de son auteur.

1 2 3

En 1Tançais dans le texte. Sociologie des religions, Max Weber, NRF, Gallimard, 1996, pp. 133-163. Idem, p. 133.

En prenant part à cette polémique, qu'il qualifie lui-même de «stérile et assommante »4, Max Weber reconnaît, au moins implicitement, que la recherche sociologique ne relève pas du ressort exclusif de son auteur, celle-ci dépend fondamentalement du récepteur. Celui-ci joue un rôle fondamental dans la perception, la compréhension, l'interprétation et la diffusion de la pensée sociologique. n mérite donc, au moins à ce titre, de retenir bien plus l'attention que ce n'est le cas aujourd'hui5. Même si la critique du professeur Rachfahl a incité M. Weber à s'impliquer dans une polémique, il convient toutefois d'en atténuer la portée et l'impact. A la différence de certains auteurs incompris et désaimés, voire ignorés du temps de leur production et appréciés à titre posthume, il faut signaler que Max Weber jouissait de son vivant d'un prestige réel. A ce titre, l'actualité, pour ne pas dire la réactua1isationde la pensée webérienne au lendemain de la Seconde Guerre Mondiale, du moins en France, ne doit pas occulter la diversité des lectures de son oeuvre, d'où l'intérêt d'une sociologie de la réception pour saisir ces fluctuations (interprétatives).
Si l'importance du lecteur ne doit plus faire de doute aujourd'hui, il convient toutefois de préciser notre propos afin d'écarter tout malentendu. Notre approche de la réception ne concerne aucunement la figure du lecteur « universel », « abstrait»; à cet effet, nous nous démarquons des études qui « imaginent », « inventent », un lecteur: cette rupture nécessaire entraîne l'attachement à des lecteurs réels qu'il s'agit d'identifier nommément, de situer géographiquement et de positionner socio-professionnellement. Les critiques socio-littéraires semblent donc désignés, de même que les chercheurs universitaires.

Dans la présente enquête, les critiques concernés sont soit flamands, soit néerlandais6 et l'oeuvre retenue est celle d'Albert Camus.
4
5

Idem, p. 134.

Sur ce point, Je. Passeron note « qu'on sous-estime toujours. s'agissant du livre (..). le fait que le succès d'une communication se joue dans la réception du message au moins autant que dans son libellé ». Le raisonnement sociologique. L'espace non poppérien du raisonnement naturel, notamment le chapitre XIV intitulé « Le polymorphisme culturel de la lecture», Paris, Nathan, 1991, p. 342. 6 La langue néerlandaise étant généralement peu accessible au lecteur français, nous avons pris le parti de présenter, succintement le plus souvent, les recensions avant d'en proposer une analyse. D'ailleurs, cette modalité didactique n'est pas en contradiction avec nos préoccupations méthodologiques: nous avons choisi d'adopter une perspective

10

Les raisons de ce choix sont multiples: la réception de l'oeuvre d'Albert Camus en Flandre et aux Pays-Bas se caractérise d'abord par l'originalité du terrain pour le public fumçais, ensuite par la spécificité linguistique, culturelle et religieuse des Flamands et des Néerlandais; enfin parce que le cadre ainsi défini offie l'avantage d'un double décentrement, par rapport à l'Algérie - pays d'origine d'Albert Camus, rut-elle française - et la France. Afin d'illustrer ce double décalage, il suffit d'évoquer la différence de perception de l'obtention par Albert Camus du Prix Nobel de littérature, affaire «franco-fumçaise)) en France et le couronnement d'un Algérien aux yeux d'un certain nombre de critiques journalistiques néerlandophones. 11apparaît donc évident qu'une sociologie de la réception ne saurait faire l'économie des normes sociales, culturelles, religieuses, politiques et littéraires dans le cas présent, d'où l'inscription de cette recherche dans le cadre des travaux de l'atelier «Fondements anthropologiques de la norme )), dirigé par Nadir Marour, Professeur de sociologie et Directeur du Centre d'Etudes, de Formation et de Recherches en Sciences Sociales (CEFRESS).

chronologique, les recensions se succédant, ce qui traduit les modifications de « l'horizon d"attente» et pennet également d'éviter le risque de confusion qu'aurait pu entraîner, dans l'esprit de lecteurs peu familiarisés avec les noms néerlandophones, le traitement synchronique des articles sélectionnés. La perspective synchronique n'est pas éludée, elle est seulement renvoyée en fm de section. 7 Que M. le pr~fesseur Nadir Marouf trouve ici l'expression de notre gratitude pour ses encouragements et pour la qualité de ses observations.

11

INTRODUCTION
Camus et son public néerlandophone
« La réception de l'oeuvre d'Albert Camus en f1andre et aux Pays-Ras» est J'étude d'un phénomène littéraire venu de l'étranger, de France et d'Algérie plus précisément, à travers des écrits, mais aussi la mise en relief d'une culture, d'une langue et d'un contexte. Par phénomène littéraire, on entend non seulement la variété de l'oeuvre camusienne, mais également la diversité des situations dans lesquelles ses écrits ont été lus. S'ajoute à cela le caractère intemational et interdisciplinaire des études camusiennes. Le champ d'application des idées d'Albert Camus tant dans l'espace que dans le temps ne s'est pas réduit aux simples iTontières géographiques de la Francophonie, ni à la période qu'il a vécue. De son vivant déjà, Camus suscitait un intérêt rarement égalé pour un écrivain contemporain et l'on pouvait supposer que sa disparition aurait entraîné une baisse de sa réputation, ce qui aurait infléchi le rythme des publications; or, Camus demeure très actuel et reste un des auteurs les plus lus en Flandre et aux Pays-Bas aujourd'hui I . Nous avons recuej]]i les publications qui lui sont consacrées et, devant la masse de documentation réunie, nous avons pu mesurer l'intérêt porté au « phénomène littéraire Camus ». A la lecture, ces écrits s'avèrent de valeur fort inégale et il apparaît que de nombreuses recensions ne sont constituées, en fait, que de paraphrases des textes de l'auteur. De plus, les répétitions sont iTéquentes comme si chaque critique travaillait isolément sans se soucier de ce que ses coniTères écrivent.

1 Ce phénomène n'est pas observé exclusivement en Flandre et aux Pays-Bas. mais dans le monde entier.

Certains articles apportent pourtant 1Ulecontribution réelle et positive à l'appréciation de Camus et de son œuvre. Ainsi, notre étude porte sur la réception de l'œuvre caomsienne à compter de sa première introduction dans les cercles littéraires flamands et néerlandais jusqu'à ses derniers développements. L'histoire de la réception pourrait nous renseigner sur l'accueil réservé par les néerlandophones aux écrivains ftançais, mais nous nous contenterons d'analyser comment Camus a enrichi la culture néerlandaise tout au long de ces cinq dernières décennies. Sous le terme de culture, nous désignons, en fait, non seulement la culture, mais les domaines suivants: littérature, théologie, psychologie, sociologie et sciences politiques. Il convient de préciser qu'auc1Ultravail de recherche sur la réception d'1Ulauteur ftançais n'a été mené en Flandre ni aux Pays-Bas, du moins de réception critique systématique.
L'un des buts de cette étude est de réaliser 1Ulesynthèse analytique de l'ensemble d'une critique très variée et fort étendue (par son caractère et par sa qualité), et ensuite de mettre à la disposition du lecteur ftancophone les résultats des nombreux travaux de langue néerlandaise. Nous espérons que ces recherches contribueront à ouvrir de nouveaux champs pour les travaux empiriques de la réception.

La réception
Le terme de « réception)) est emprunté à la théorie littéraire de « l'esthétique de la réception)) qui s'est développée à compter des années soixante-dix. L'esthétique de la réception étudie de manière systématique la réaction du lecteur vis-à-vis de sa lecture. Cette donnée bouleverse les principes traditionnels des théories littéraires en raison de l'intérêt important accordé, non à l'étude relativement objective du texte littéraire, mais à l'attitude du lecteur, ce qui la distingue également de l'histoire littéraire qui s'articule autour d'écrivains et de courants littéraires. La recherche de la réception historique montre que les valeurs littéraires ne demeurent pas figées mais que, bien au contraire, elles sont évolutives en fonction de la culture réceptive et de l'espace-temps considéré.

14

Nos recherches

Il est indispensable de dresser l'inventaire complet des données et des renseignements dont nous pouvons disposer afm d'en dégager les éléments nécessaires à notre étude, ce qui revient à reconstituer la représentation historique et littéraire du parcours de Camus et de son œuvre pendant près d'un demi-siècle. Notons que la mention « néerlandais» concerne en fait la Flandre (Belgique) et les Pays-Bas. Nous n'avons pas limité le champ d'application de la réception aux seuls textes et traductions écrits en néerlandais, notre travail concerne également les publications en langue française par des Flamands ou des Hollandais.
Prétendre que notre étude s'appuie sur l'avis des lecteurs en tant qu'opinion individuelle serait un mensonge: en réalité, nous nous bornerons à l'analyse de la réaction des médias hollandais et flamands en ce qui concerne la réception de l'œuvre camusienne. Nous nous attacherons donc à l'examen des articles de magazines littéraires, religieux, socio-culturels, philosophiques, psychologiques, etc. et des quotidiens. S'y ajoutent les thèses et les ouvrages de recherches consacrés aux écrits d'Albert Camus. Il est clair que nous ne pouvons publier l'intégralité des articles et ouvrages parus sur l'œuvre camusienne en raison, d'une part, du nombre important de pages (plusieurs milliers) et, d'autre part, de l'obstacle linguistique représenté par la langue néerlandaise.

Les publications concernant l'œuvre camusienne
Plusieurs ouvrages et magazines ont été d'une grande importance dans la constitution de la bibliographie de l'œuvre camusienne : Le catalogue de Brinkman2, le « TA CO-littéraire »3, la bibliographie de la

2

Le« Brinkmanscatalogus voor boeken en tijdschriften» se trouve entre autres à la
infonnatisée qui contient les articles et

Bibliothèque Royale à La Haye. .J Le« TACO-literair» est Wle bibliographie recensions qui ont été publiés à partir de 1979.

15

langue et de la littérature

néerlandaises4,

la bibliographie

de Roeminlf

,

la bibliographie des magazines flamandi, la bibliographie des magazines littéraires en Flandre et aux pays-Bas7, la Revue des Lettres Modemes8 et le Bulletin d'information de la société des Etudes Camusiennes9. Néanmoins toutes ces sources, sauf le « TACOlittéraire », ne mentionnent pas les articles ou recensions publiés dans la presse quotidienne. Or, plusieurs bibliothèques publiques aux Pays-Bas, à savoir celle de Groningue, La Haye et Rotterdam et la Maison Descartes à Amsterdam possèdent des coupures de journaux. Cette docurnentation, qui commença à être rassemblée dans les années cinquante, est très irrégulière et incomplète puisqu'elle dépend du zèle du personnel bibliothécaire qui omet parfois de noter des données indispensables telles que le nom du journal ou la date. En ce qui concerne les bibliothèques belges, elles n'ont pas conservé leurs coupures de presse. Grâce au service

de documentation du journal De Standaario , possédant des coupures de journaux flamands sur Albert Camus, notre bibliographie contient également des articles parus dans les quotidiens flamands. Notons que le journal néerlandais NRC. Handelsbladll possède également un dossier de documentation très complet: les articles parus dans ce journal sont enregistrés et conservés sur microfiches depuis 1947, année de la première recension sur Camus. D'autres journaux comme De Groene Am'îterdammer, Trouw et Het Parool ont irrégulièrement enregistré les références de leurs propres recensions sur Albert Camus.

4

La bibliographiede la langue et de la littérature néerlandaises (<<BNTL») est

également infonnatisée. 5 Robert F. Roeming, Camus a Bibliography, The University of Wisconsin Press, Madison, Milwaukee and London, 1968, Edition en microfiches de la Bibliographie générale d'Albert Camus, Université de Wisconsin-Milwaukee, USA. 6 Bibliographie van de Vlaamse Tijdschriften, Bibliothèque Royale Albert 1er à Bruxelles (H 30/2a). 7 Bibliografie van de literaire hjdschriften in Vlaanderen en Nederland. Antwerpen, Rob, Roemans-Stichting, Bibliothèque Royale Albert 1er à Bru.xelles (H 30/2B). 8 La Revue des Lettres Modernes. Série Albert Camus, suivie du numéro dans la série,
Paris, Editions

9

Lettres Modernes

Minard,

1er numéro,

1968.

La Société des Etudes Camusiennes public un bulletin d'infonnation, réservé à ses membres. 10 La maison d'édition flamande du groupe de journalLx : De Standaard. Het Nieuwshlad. De Gentenaar à Groot-Bijgaarden. 11 Il faut noter que le NRC Handelsblad est issu de la fusion de deux journaux en 1970 : Algemeen Handelsblad et Nieuwe Rotterdamsche Courant.

16

Après avoir constitué la bibliographie de l'œuvre d'Albert Camus, il fallait chercher le matériel dans les différentes bibliothèques et auprès de certains centres de documentation en Flandre et aux Pays-Bas (Amsterdam, Anvers, Bruxelles, Gand, Groningue, Hasselt, La Haye, Louvain, Maastricht, Nimègue, Rotterdam, Tilburg) afin de réunir les publications et d'en vérifier les données. Par ailleurs, pour faciliter les travaux des chercheurs, nous avons eu constamment le souci de préciser et de contrôler la nurnérotation des pages des textes concemant l'œuvre et la vie de Camus. De plus, nous avons exploité et vérifié l'intégralité de cette bibliographie que nous avons constituée au cours de ces années.

Techniques de lecture de l'œuvre camusienne Avant d'étudier le contenu des écrits camusiens, nous avons analysé les différentes techniques qu'emploient les critiques dans leurs articles afin d'analyser une œuvre littéraire.
Notre étude révèle que les critiques journalistiques utilisent sept stratégies différentes dans leurs recensions. D'abord, dans l'introduction, le critique présente l'œuvre en renvoyant le lecteur, par exemple, à un autre roman de Camus ou à la biographie de ce demier. Ensuite, il présente son pronostic personnel et prévisionnel basé sur la connaissance qu'il a des écrits antérieurs de Camus et des infonnations qu'il tient de l'attente du public. L'étape suivante se caractérise par la comparaison de l'œuvre avec un ou plusieurs autres textes de Camus ou par la description du contenu des événements et des actes. Enfin, le critique en arrive au procédé où il présente un passage de l'œuvre sans description ni interprétation afin d'inciter le lecteur à la réflexion et de stimuler sa curiosité. Par conséquent, cette stratégie occupe une place à part dans la recension.

De même, les techniques de l'introduction et de la comparaison sont assez peu exploitées, tant et si bien que l'on peut en déduire que la « recension moyenne» se compose essentiellement de la description qui occupe généralement la moitié de l'article. En conséquence, l'analyse et l'interprétation que le critique développe, demeure secondaire dans le texte, mais primordiale pour nos recherches. Nos conclusions concernent

17

principalement les articles de journaux où le critique dispose généralement d'un cadre limité pour développer son analyse, ce qui n'est pas le cas des magazines littéraires. Le critique journalistique explique d'une part, au lecteur, comment il doit lire l'ouvrage en question, et d'autre part, il lui expose son avis.

Néanmoins, nous pouvons nous demander s'il est honnête de juger toutes les recensions d'après les mêmes critères, puisque tout critique vise un public relativement homogène. Le journaliste du N.R.C. Handelsblad s'adresse à un autre lecteur que celui du Telegraaf Tout magazine ou journal appartient à une audience qui a établi son propre horizon d'attente et a donc son propre public parmi les lecteurs. Le lecteur a des attentes spécifiques concernant un périodique, par conséquent ses présomptions se rapportent également à la recension. Par ailleurs, signalons les différences entre le journaliste qui dépend de l'actualité et qui dispose, par la nature même de son métier de peu de temps et, le spécialiste littéraire qui étudie dans un climat serein, l'ouvrage qui l'intéresse. De surcroît, le reporter dispose seulement de quelques colonnes pour son article, alors que l'universitaire pourra placer un article plus long dans une revue littérairel2.
L'étude de la réception du Premier Homme en 1994 révèle la double portée de celle-ci, c'est à dire que nous assistons à ce que nous pourrions appeler une « réception immédiate », qui consiste en une série de recensions qui réagissent à l'événement, en l'occurrence la publication de ce roman inachevé. Ensuite, nous observons une continuité dans la réception assurée par les universitaires qui effectuent des recherches bien plus approfondies. Lors d'une journée d'études sur Le Premier Homme\3 , organisée par Jacqueline Lévi-Valensi, Présidente de la Société des Études Camusiennes, les intervenants ont pris date et se sont engagés à entreprendre des études de fond sur Le Premier Homme. Toujours est-il que la distinction entre critique journalistique et spécialiste n'est pas si

12 T. Anbeek, « Receptie-esthetika en receptie-geschiedenis. Enkele problemen », in: RI. Segers (red) Receptie-esthetika. Grondslagen, theorie en toepassing, Huis aan de drie grachten, 1978, p. 76. 13 Le 28 mai 1994 à rIMEC, 25, rue de Lille, Paris.

18

nette, puisque certains chercheurs périodiquement dans des journaux.

universitaires

interviennent

En fait, la recherche sur la critique littéraire en est à ses débuts. Cette branche de la théorie littéraire a, semble-t-il, un grand avenir. n lui reste en effet encore beaucoup de domaines à explorer comme les procès cognitifs qui attribuent un sens ou un jugement de valeur à un texte.

Nous espérons que les recherches sur le statut de la critique rapprocheront la critique journalistique et la critique universitaire dans l'avenir immédiat. De multiples objets de recherche restent à explorer, notamment l'étude des critères sélectifs décidant de l'apparition d'une recension sur un ouvrage littéraire dans une revue ou journal.
La tâche d'une recherche sur la réception doit consister à développer des approches méthodologiques permettant de livrer des informations, même partielles, sur l'accueil de la littérature par la majorité silencieuse des lecteurs, ainsi que sur les facteurs susceptibles d'avoir influencé cet accueil. La recherche empirique étudie la réception littéraire à travers les journaux, les revues, les ouvrages critiques, mais l'horizon d'attente du lecteur académique ou journalistique diff'ere probablement de celui du public anonyme. Il est de fait que la recherche empirique ne jouit pas de la même faculté que la recherche expérimentale qui enquête auprès des lecteurs directement. Rien T. Segers soutient que les recherches sur les rapports entre les critiques dans la presse et ses lecteurs sont rares14. Ton Anbeek affirme, à juste titre, que rien ne nous garantit que les quelques recensions qui paraissent et dont nous disposons témoignent de l'avis des lecteurs anonymes: « JI n'existe simplement aucune garantie que les quelques recension\' dont nous disposons sont le porte-parole de la majorité silencieuse des lecteurs» 15.

14

Rien T. Segers, «Reading and judging literaIy reviews as a culturally detennined

activity », in : Elrod Ibsch,Dick Schram, Gerard Steen, Empirical Studies of literature, Amsterdam, 1989, p. 126. 15 T. Anbeek, op. eit., p. 76 : «Er bestaat eenvoudigweg geen en/œle garantie dat de paar recensies die we hebben de spreekhuis zijn van de zwijgende meerderheidvan lezers ».

19

En réalité, il est impossible de prouver, au moment où les recensions à propos d'un ouvrage d'Albert Camus different, que l'une correspond davantage à l'expérience du public que l'autre. Il en est de même pour l'influence d'un critique sur les lecteurs: comment pouvons nous savoir si un article plaît plus au grand public qu'un autre? Et même si nous contrôlions les chiffies de vente d'une revue ou d'un journal, nous ne saurions jamais avec exactitude le nombre de lecteurs qui ont effectivement lu l'article en question. Poussons notre raisonnement un peu plus loin et précisons que même s'ils l'ont lu, savons nous pour autant ce qu'ils en pensent?
Malgré toutes ces interrogations, il n'en demeure pas moins vrai que les recensions représentent un matériel riche en informations. nest très probable que le journaliste ou chercheur littéraire s'adapte aux attentes supposées de ceux qui, peut-être, liront ses écrits, mais il ne peut cerner avec exactitude l'horizon d'attente de ses destinataires. Nous considérons enfin que la presse, dans un souci commercial, tente bien souvent de s'aligner sur l'opinion de ses lecteurs, allant jusqu'à n'être parfois que le simple reflet de l'avis de ses auditeurs. Quoi qu'il en soit, les critiques contribuent, dans une large mesure, à la fortune ou à l'échec des œuvres et de leurs auteurs. ns s'interposent comme des médiateurs indispensables entre l'auteur et son public potentiel.

Les approches envisagées Lorsque nous avons commencé nos recherches, nous ne nous attendions pas à trouver une documentation aussi importante. Notre première tâche consistait à sélectionner les articles qui nous paraissaient intéressants. Concemant les premières décennies, nous avons traité toutes les critiques: les bonnes recensions comme les mauvaises sont importantes pour la réception. Ce sont des études globales et directes qui répondent à l'événement. Après 1960, il s'agit en général des études de fond, à part les réactions à propos des inédits. Les critiques approfondies sont publiées dans des magazines et des ouvrages littéraires ou philosophiques. Afin d'analyser ce corpus immense, nous avons hésité entre différentes approches. La première consiste à tracer chronologiquement

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l'évolution du point de vue de la critique pendant une certaine période, par exemple une décennie, parce que la manière de recevoir l'œuvre change au cours des années. Cette méthode présente donc pèle-mèle les différents ouvrages de Camus critiqués et analysés par les spécialistes. L'avantage de cette démarche est qu'elle pennet de reproduire avec une certaine fidélité la réception de l'œuvre camusienne. L'inconvénient en est un enchevêtrement des différents ouvrages dans un autre, la réception de tel ou tel texte devient donc difficile à distinguer.

Une deuxième possibilité est de raisonner également en tennes de période et dans un ordre chronologique, mais en suivant à l'intérieur de chaque période l'évolution de la réception de chaque ouvrage séparément. L'avantage en est un suivi cohérent de l'évolution de l'opinion de la critique concernant un même livre pendant lID certain temps. L'inconvénient est double: d'abord nous négligeons la réelle chronologie de la réception, en ce sens où on ne respecte plus l'ordre d'intervention des critiques. En effet, dans le courant d'une même période, paraissent plusieurs recensions ou articles concernant des ouvrages camusiens différents, mais rattachés au même cycle. Le second inconvénient est dû au morcellement de l'œuvre en lIDemultitude d'ouvrages qui fait que la réception est en quelque sorte dispersée et donc atténuée. La troisième approche, qui nous semble la plus simple à effectuer, consiste à étudier l'analyse faite par la critique concernant chaque écrit pendant ces cinquante années. L'avantage de cette méthode est que le lecteur peut suivre facilement l'évolution de l'opinion de la critique et déceler lIDcertain schéma quant à la réception de l'œuvre dans' le temps. L'inconvénient de cette approche est d'extraire un ouvrage de l'ensemble de l'œuvre et donc de négliger l'incidence de la réception d'lID autre ouvrage sur l'évolution globale de l'œuvre. n n'est plus possible de distinguer les rapports entre les ouvragesl6 . Après plusieurs tentatives vaines, nous avons développé une quatrième méthode, qui se fonde sur ces réflexions, mais qui s'inspire dans le même temps des idées de l'auteur lui-même.

16 Notons que Camus écrit lui-même: «Je ne crois pas. en ce qui me concerne aux livres isolés ». Albert Camus, Actuelles, p. 743, édition utilisée: Essais, Bibliothèque de la Pléiade, Paris, Gallimard, 1990, 1ère 00.: 1965.

21

L'approche retenue pour notre recherche, en relation avec la pensée camusienne
Pour Albert Camus, l'homme et le monde ne sont pas absurdes en eux-mêmes, l'absurdité résulte justement de leur confrontation. De l'impossibilité de trouver un sens à la vie, Camus tente de déduire une règle de conduite nouvelle afin de sortir de l'absurdité de la condition humaine. Etant donné que l'absurde enseigne que toutes les expériences sont équivalentes entre elles, aucune n'est donc privilégiée, alors Camus développe une éthique de la quantité. Par conséquent, c'est le nombre des expériences vécues qui témoigne de la richesse d'une vie. L'avènement du nazisme et les atrocités qui en découlent lui font prendre conscience des limites de son raisonnement, d'autant plus que la découverte de l'absurde ne constitue que le point de départ de sa réflexion. En fait, reconnaître que les actes sont égaux et nier toutes les valeurs implique nécessairement une légitimation de la violence, voire du meurtre ou, du moins, une permissivité illimitée. En réaction à cela, Camus propose alors d'abord une révolte solitaire, puis collective, fondée sur le principe de justice, opposée à l'injustice de notre condition humaine et au surcroît d'injustice dont les hommes sont responsables. Cette révolte permet de sortir du nihilisme et du désespoir grâce à la solidarité et à la reconnaissance d'une dignité commune à tous les hommes.

Ainsi, à la première phase dominée par le sentiment de l'absurde, succède la période de la révolte. Ce découpage, révélé au niveau de la pensée de Camus, se traduit également dans ses écrits littéraires. En conséquence, nous avons eu constamment le souci de respecter le découpage que Camus a effectué dans son œuvre. Nous avons suivi l'ordre chronologique de publication des ouvrages camusiens puisque notre étude concerne principalement la réception de ses écrits. La chronologie nous montre que ces ouvrages s'éclairent les uns les autres et que leur succession, loin d'être fortuite, fait apparaître des constantes, mais également une évolution dans la pensée de l'auteur et son expression.

Nos recherches s'organisent en périodes au sein desquelles les différents cycles littéraires évoluent. La première période 1945-1946,

22

1945 étant la date de publication de la première recension et 1946 l'année précédant la publication de La Peste, comprend le cycle de l'absurde avec L'Etranger, Le Mythe de Sisyphe, Caligula et Le Malentendu, et le cycle littéraire de la révolte avec Lettres à un ami allemand. Nous pensons que Lettres à un ami allemand recèle les premiers signes de la révolte dans l'œuvre carnusiennel7 : « Vous n'avez jamais cru au sens de ce monde et vous en avez tiré l'idée que tout était équivalent et que le bien et le mal se définissaient selon qu'on le voulait. Vous avez supposé qu'en l'absence de toute morale humaine ou divine les seules valeurs étaient celles qui régissaient le monde animal [..]. Et à la vérité, moi qui croyais pen<;er comme vous, je ne voyais guère d'argument à vous opposer, sinon un goût violent de la justice qui, pour finir, me paraissait aussi peu raisonné que la plus soudaine des passions. Où était la diffirence ? C'est que vous acceptiez légèrement de désespérer et que je ny ai jamais consenti» .

A notre avis, il est clair que Lettres à un ami allemand est un ouvrage ambivalent qui s'inscrit tant dans le cycle de l'absurde que dans celui de la révolte. Nous l'avons classé dans le second cycle parce qu'il contient les prémisses de la révolte, c'est donc une œuvre intermédiaire qui clôt l'absurde et préfigure la révolte.
En 1947, une nouvelle période commence avec la publication de La Peste. Suite au succès considérable de cette œuvre aux Pays-Bas et en Flandre, de nombreux critiques littéraires s'intéressent à la pensée de Camus et à ses écrits antérieurs. Ainsi, l'absurde traité auparavant est à nouveau au centre de l'intérêt, mais il nous appartient de préciser que le premier horizon d'attente du premier public néerlandophone est fortement modifié par la lecture de La Peste. Lors de la diffusion en 1945 de L'Etranger, Le Mythe de Sisyphe, Caligula et le Malentendu, le lecteur néerlandophone aborde ces ouvrages avec son horizon d'attente préexistant fonné par ses lectures antérieures. A la lecture des écrits de Camus, ce champ préexistant est modifié et se crée ainsi le premier horizon d'attente de l'œuvre camusienne. Après la lecture de La Peste, ce premier horizon d'attente est modifié à son tour, les lecteurs ont réévalué leur première lecture: on obtient ainsi le deuxième

17

A. Camus, Lettres à un ami allemand, p. 240, c'est nous qui soulignons.

23

horizon d'attente. Parallèlement à ces lecteurs, il en est d'autres qui découvrent pour la première fois l'œuvre camusienne, à savoir La Peste d'abord, puis les autres écrits de Camus. Pour ces nouveaux lecteurs, il s'agit d'un premier horizon d'attente.
Le cycle de la révolte (1947-1955) regroupe les ouvrages suivants: La Peste, L'Etat de Siège, L 'Homme Révolté, Les Justes, L'Eté et Lettres à un ami allemand. Panni les ouvrages classés comme étant redécouverts nous trouvons Noces, Actuelles I et TI en général et Ni victimes ni bourreaux en particulier. Cette période touche à sa fm avec la publication de La Chute en 1956. Commence alors une nouvelle période 1956-1959. Cette période se tennine avec la mort de Camus en 1960. Elle comprend les réactions de la part des critiques concernant le cycle de l'absurde, le cycle de la révolte, La Chute, L'Exil et le Royaume, les œuvres redécouvertes
l, 'Envers et L'Endroit et Noces.

De 1960 à nos jours, la dernière période d'étude concerne les études concernant les ouvrages du cycle de l'absurde et du cycle de la révolte, La Chute, L'Exil et le Royaume, les œuvres redécouvertes ou postlunnes L'Envers et L'Endroit, Noces, Carnets, Cahiers Albert Camus,
Journaux de Voyage.

Ainsi, nons réaliserons à l'intérieur de chaque coupe diachronique, une étude synchronique d'un cycle camusien à travers les productions journalistiques et universitaires d'un moment de l'histoire. Etant donné l'importance et la richesse du matériel que nous avons pu regrouper, il aurait été possible de restreindre le cadre de nos recherches à une seule période, à un seul cycle ou à un seul ouvrage, néanmoins, nous avons estimé qu'il était préférable que nous abordions l'ensemble de la réception de l'œuvre d'Albert Camus en Flandre et aux Pays-Bas afm de donner une image d'ensemble et de dévoiler les évolutions la concernant. Nous avons décidé de traiter la réception de l'ensemble de l'œuvre camusienne en Flandre et aux Pays-Bas et, devant l'immense corpus dont nous disposions, nous avons dû opérer un tri par cycles et par périodes. Cette double sélection nous offre l'avantage de suivre une étape de la pensée de Camus dans toutes ses ramifications. Toutefois, nous nous

24

heurtons à un obstacle majeur: après avoir étudié par exemple la réception des ouvrages du cycle de l'absurde de 1960 à 1993, nous abordons ceux du cycle de la révolte à partir de 1960. Ce va-et-vient dans le temps peut poser certains problèmes au lecteur, mais nous avons estimé qu'il est préférable que son attention se focalise sur l'étude d'un thème particulier pour mieux l'appréhender.
Le corpus est si important que nous avons dû opérer un choix du matériel à exploiter afin d'éviter toute répétition. Nous avons également lu et comparé l'œuvre camusienne aux ouvrages d'écrivains flamands et néerlandais, cités par les critiques littéraires.

De surcroît, nous avons veillé à analyser les recensions des critiques néerlandophones au regard des travaux des critiques français. TI faut préciser ici que l'objectif de nos recherches n'est pas de comparer la critique néerlandaise avec la critique ftançaise. Si nous renvoyons aux critiques français, ce n'est que pour appuyer une idée ou la rejeter.
TIfaut noter que nous ne parlons pas en notre propre nom lors de la traduction18 et de la présentation des publications. Nous tentons d'épouser le point de vue du critique en question afin de mieux cerner les différents horizons d'attente individuels. Quand nous intervenons, nous le signalons. Nos commentaires cherchent à souligner l'apport positif et important des critiques et leurs limites.

En ce qui concerne les citations, la critique journalistique néerlandophone traduit généralement des extraits de l'œuvre camusienne mais elle omet souvent d'en mentionner les références. Nous utiliserons donc un astérisque lorsque nous les aurions cherchées ou vérifiées nousmêmes dans l'édition ftançaise. Il faut noter que dans cette étude les citations des critiques littéraires sont imprimées en caractères nonnaux afin de les distinguer de celles d'Albert Camus qui sont en italique. Nous caressons l'espoir que nos travaux sur la réception de l'œuvre d'Albert Camus en Flandre et aux Pays-Bas contribueront non pas
18

C'est nous qui traduisons tous les travaux réalisés en néerlandais.

25

à faire connaître Camus, ce qui n'est plus à faire, mais à ouvrir de nouveaux champs pour la réflexion sur sa pensée et son œuvre.

26

PREMIERE PARTIE: RECEPTION ET TRADUCTION
LES BASES THEORIQUES DE LA RECEPTION

Introduction
La recherche de la réception empirique, qui étudie les réactions des lecteurs réels, consiste en un rassemblement et une systéqIatisation de toutes les réactions déjà existantes, à partir des recensions, articles, magazines et ouvrages critiques.

Avant d'aborder l'étude proprement dite de la récrvtion camusienne aux Pays-Bas et en FJandre, il convient de délimit~ au préalable le cadre dans lequel s'inscrit l'ensemble des théories de la réception, qui doit, selon toute vraisemblance, servir de base voire de référence à tout examen portant sur l'accueil d'un écrivain par un public.
De nombreuses théories littéraires insistent déjà sur le fait que la productiq~~ la réception d'un texte littéraire ne peuvent être examinées isolément,\ indépendamment l'une de l'autre; au contraire, les phénomènes littéraires doivent être envisagés dans leur globalité, sur la chaîne auteurœuvre-lecteur. De surcroît, le texte littéraire et sa lecture relèvent d'un processus de communication précis. La réception d'un texte littéraire n'est pas un acte passif, mais elle implique, au contraire, la participation active du lecteur, au 'même titre que celle de l'auteur selon un système de codes et de conventions sur lesquels nous nous attarderons ultérieurement.

Notons déjà que l'œuvre littéraire ne se présente pas comme le seul terme de la communication entre auteur et lecteur, mais bien plutôt comme le point de départ d'une interaction entre le texte et le lecteur. Le texte littéraire ne contient que des possibilités de réalisation.

A l'activité esthétique de la production émanant de l'auteur, répond une activité esthétique de réception de la part du lecteur. Tout acte de lecture est une création, en conséquence, tout acte de réception est urnque. Le concept même du modèle d'interaction entre l'œuvre et le lecteur annihile bien évidemment la conception de l'œuvre autonome, éternelle, dotée d'un seul et unique sens, et égalernent l'idée selon laquelle l'œuvre serait privée de tout sens. L'œuvre est chargée par l'auteur de significations virtuelles, mais la réalisation du sens du texte littéraire ou la transformation du champ possible de significations en sens réalisés exige du récepteur une participation active. Le processus de réception donne lieu à une pluralité de concrétisations qui tiennent aux conditions d'appropriation des divers lecteurs.
Les théories de la réception traitent du problème de la lecture et des conditions dans lesquelles elle s'effectue, mais égalernent de ses possibilités et de ses résultats, selon une approche du sujet sous trois angles différents: d'abord, dans la perspective de l'œuvre et des mécanismes qui permettent d'orienter et de guider le lecteur, ensuite dans la perspective de l'interaction entre l'œuvre et le récepteur où l'étude du texte examine l'influence ou l'effet (Wirkung) de l'œuvre sur le lecteur, et enfin dans la perspective de l'étude du comportement du lecteur dans le sens de sa participation active, ce qui met en lumière la réaction de ce dernier face à un texte donné. La première voie a été exploitée de façon délibérée et novatrice, par rapport aux conceptions de la critique littéraire du début du XXème siècle, notamment par les formalistes russes très actifs entre 1914 et 1930. Leurs théories ne furent connues à l'Ouest que dans les années soixante. Ils s'intéressaient essentiellement aux qualités formelles et esthétiques de l'œuvre, le rapport œuvre-lecteur étant perçu de façon unilatérale et nonhistorique. Ces formalistes russes sont unanimement reconnus aujourd'hui comme les fondateurs d'une critique littéraire moderne. Les représentants les plus importants de cette école de pensée sont Sjk1ovski, I. Tynjanov et R. Jakobson.

28

Actuellement, nonobstant cette approche, la perspective de l'interaction entre l'œuvre et le récepteur, ainsi que celle du lecteur et de sa participation active, sont étudiées par la réception littéraire qui recouvre plusieurs domaines de la recherche littéraire.
Selon Rien T. Segers, théoricien hollandais de la réception, la tâche première de la réception littéraire est avant tout d'examiner la façon dont le lecteur lit un texte. Autrement dit, il s'agit de cerner, avec autant de précision que possible, la manière dont le lecteur attribue un sens ou une valeur à un texte!. Rappelons toutefois que cette question n'est pas récente; en effet, dans l'antiquité déjà, ce problème des relations qui interviennent entre le texte et le lecteur avait été soulevé dans Poétique où Aristote traite de la découverte cathartique2 . Par ailleurs, rematquons que notre étude sur la réception d'un auteur étranger, en l'occurrence celle d'Albert Camus en Flandre et aux Pays-Bas, est un sujet interdisciplinaire où le comparatisme et la théorie de la réception se recoupent.

A la :fin des années soixante, une nouvelle critique s'est développée en Allemagne: «l'esthétique de la réception» dont HansRobert Jauss et Wolfgang Iser sont les initiateurs. A partir de 1975, les Américains orientent leurs recherches vers la théorie de la réception. Les approches hétérogènes de chercheurs comme Stanley Fish, Nonnan Holland, Steven Mailloux, David Bleich, Jonathan Culler et Michael Riffaterre se recoupent toutefois sous le nom collectif de « response-criticism ».
Avec le temps, de nombreux pays se sont intéressés à la théorie de la réception, notamment l'Angleterre, la Suède, les Pays-Bas et la Belgique. En France, les chercheurs de la réception sont peu nombreux et éprouvent de grandes difficultés à mobiliser leurs pairs dans ce domaine. Les ouvrages de leurs collègues étrangers sont rarement traduits, si bien que nous ne trouvons même pas à la Bibliothèque Nationale les œuvres fondamentales de la critique de la réception allemande et américaine.

Toujours est-il que le domaine de la pratique n'a été que superficiellement exploré; la réception littéraire met fortement l'accent sur
1

Rien T. Segers, Vormen van literatuurwetenschap, Ibid., p. 202.

Groningen, Wolters-Noordhof,

1985,

p. 20 l.
2

29

l'aspect théorique de la recherche, le côté empirique étant subsidiaire; cela entraîne nécessairement une déficience des recherches concrètes, limitées en nombre et basées sur un modèle théorique sans cesse complété, donc transformé.

Pour respecter l'ordre chronologique de la naissance et du développement de la théorie de la réception, nous devons décrire et expliquer d'abord son évolution dans le monde de la recherche littéraire allemande avant d'esquisser les grandes lignes concernant les publications
américaines en la matière3
.

La théorie de la réception allemande
Il est vraisemblablement inutile de présenter le cofondateur de l'Ecole de Constance, Hans-Robert Jauss, médiéviste et romaniste allemand de renommée internationale. Peu de publications ont suscité, en effet, autant d'intérêt et de discussions que sa conférence inaugurale à l'université de Constance en 1967, Literaturgeschichte ais Provokation der Literaturwissenschafl. La traduction ftançaise4, intitulée L'histoire de la littérature: un défi à la théorie littéraire et d'autres études théoriques publiées en France en 1978 dans Pour une esthétique de la réception5 .

H.R. Jauss se pose des questions fondamentales, atemporelles pour certaines et nouvelles pour d'autres: quelle est la fonction de la littérature? Comment penser notre rapport aux textes du passé? A quel sens actuel peut ouvrir la recherche consacrée à des époques révolues?
Pour une esthétique de la réception et Pour une herméneutique littérairé proposent une défense et une illustration de l'histoire littéraire, en même temps qu'une révision fondamentale de son statut7. Selon H.R. Jauss, l'histoire de la littérature est un processus de réception et de production esthétiques, qui s'opère dans l'actualisation des textes
3 4

5 HR Jauss, «L'histoire de la littérature, \IDdéfi à la théorie littéraire », in : Pour une esthétique de la réception, Paris, Gallimard, 1978, pp. 21-80.
6

C'est nous qui traduisons toutes les citations. HR Jauss, Pour une esthétique de la réception, Paris, Gallimard, 1978.

7

HR Jauss, Pour une herméneutique littéraire, Paris, Gallimard, 1982. Pour une esthétique de la réception, pp. 22-24.

30

littéraires, par le lecteur qui lit, le critique qui réfléchit et l'écrivain luimême invité à produire à son tour: « L 'historicité de la littérature ne se réduit pas à la succession des systèmes de formes et des esthétiques; comme l'évolution de la langue, celle de la littérature se définit non seulement par le rapport spécifique qu'entretiennent en elle la diachronie et la synchronie, mais aussi par son rapport avec le processus général de l'histoire» 8 . La vie de l'œuvre littéraire est inconcevable sans la participation active de ceux auxquels elle est destinée.

« L'esthétique de la réception» étudie le dialogue entre l'œuvre et le public et rétablit le lien rompu par l'historicisme entre les œuvres du passé et l'expérience littéraire d'aujourd'hui. En effet, le rapport entre l'œuvre et le passé offie un double aspect, esthétique et historique. « L'accueil fait à l'œuvre par ses premiers lecteurs implique déjà un jugement de valeur esthétique porté par réfirence à d'autres œuvres lues antérieurement »9. HR. Jauss emprunte à E. HusserllO la notion d'« horizon d'attente» pour désigner l'expérience de lecture avec ses normes et son système de valeurs littéraires, morales, politiques, etc. L'attente créée par les lecteurs antécédents peut, à mesure que la lecture avance, être entretenue ou modulée. Dans ce demier cas, HR. Jauss parle de « changement d'horizon ». Cette première appréhension de l'œuvre peut ensuite se développer et s'enrichir de génération en génération, et va constituer une succession de réceptions dans l'histoire qui décidera de l'importance historique de l'œuvre et manifestera son rang dans la
hiérarchie historique!1
.

C'est en partant de ces prémisses que H.R. Jauss

tente de répondre dans son premier ouvrage à la question suivante: comment l'histoire de la littérature pourrait-elle être récrite, et sur quelles bases méthodologiques?
Dans sa première formulation., L 'histoire de la littérature: un défi à la théorie littéraire, « l'esthétique de la réception» était destinée à rénover l'histoire de la littérature. La critique de l'historicisme, renouvelée surtout par HG. Gadarner, a dénoncé l'illusion objectiviste. L'interprète
8
9

Ibid, p. 43. Ibid,p. 45. 10 Ibid, p. 14. Il Pour une esthétique de la réception, p. 45.

31

ne saisit le passé dans son altérité que dans la mesure où il sait distinguer 12 « l'horizon étranger » de « son propre horizon » . Cependant, la démarche reste très théorique dans Pour une esthétique de la réception, de sorte que dans Pour une herméneutique littéraire, H.R. Jauss tente de développer une méthode d'analyse qui pourrait être appliquée aux textes. La thèse, L 'histoire de la littérature: un d~fi à la théorie littéraire, dont dérivent toutes les autres, fait reposer la signification d'un ouvrage littéraire sur la relation dialogique établie entre le texte et son public à chaque époque. Cette thèse revient à inclure l'effet produit (Wirkung) par une œuvre et le sens que lui attribue son public, ce qui correspond à la réception\3 . Or, ce n'est pas seulement l'effet actuel,
mais « l'histoire des ejJèts »14

- pour

reprendre

une expression

propre

à

l'herméneutique de H.G. Gadarner - qui doit être prise en compte, ce qui exige que soit restitué «l'horizon d'attente» de l'œuvre littéraire considérée, à savoir les valeurs esthétiques modifiées par les traditions antérieures, concemant aussi bien les fonnes, la thématique, le degré d'opposition existant entre le langage poétique et le langage pratique, quotidien. Selon HR. Jauss, l'emploi du langage poétique coïncide avec le monde imaginaire, et le langage pratique avec la réalité quotidienne15 .

C'est en étudiant la littérature médiévale que H.R. Jauss s'interroge pour la première fois sur l'horizon d'attente du lecteur contemporain de l'époqueI6. Selon H.R. Jauss, l'écart entre l'horizon d'attente préexistant et l'œuvre nouvelle peut entraîner un «changement d'horizon ». « Le texte nouveau évoque pour le lecteur tout un ensemble d'attentes et de règles du jeu avec lesquelles les textes antérieurs l'ont familiarisé et qui, au .fil de la lecture, peuvent être modulées, corrigées, modifiées ou simplement reproduites »17. Le facteur décisif pour l'établissement d'une histoire littéraire est d'identifier les distances esthétiques successives, entre l'horizon d'attente préexistant et l'œuvre nouvelle, qui jalonnent la réception de l'œuvre. Ainsi le Don Quichotte
12 13
14 15

Pour une herméneutique Pour une esthétique

littéraire,

p. 26. p. 44.

de la réception,

Ibid., p. 59. Ibid., p. 49. 16 Pour une esthétique de la réception, pp. 58-59 ; Pour une herméneutique pp.419-428. 17 Pour une esthétique de la réception, p. 51.

littéraire,

32

suscite d'abord chez ses lecteurs toutes les attentes spécifiquement aux vieux romans de la chevalerie, mais c'est pour les parodier.

liées

La possibilité de reconstituer l'horizon d'attente est donnée aussi pour des œuvres moins novatrices. En l'absence de tout signe explicite, la figure du destinataire de la réception est pour une grande part inscrite dans l'œuvre elle-même, dans ses rapports implicites avec les œuvres connues, dans les normes spécifiques du genre, et enfm dans l'opposition entre fiction et réalité, fonction poétique et fonction pratique du langagel8. fi faut noter qu'en réalité on ne trouve pas cette distinction entre le langage poétique et pratique. On peut penser à nouveau avec H.G. Gadarner que toute œuvre est réponse à une questionl9. La tâche de l'interprète consiste à reconnaître, dans et par le texte de l'œuvre, ce que fut la question d'abord posée, et comment fut articulée la réponse. A « l'histoire des réceptions » et à « l'horizon d'attente» s'ajoute donc « la logique de la question et de la réponse» ; logique selon laquelle on ne peut comprendre une œuvre que si l'on a compris ce à quoi elle répond. Or, en premier lieu, le texte a été interrogé par ses premiers lecteurs; il leur a apporté une réponse qu'ils ont approuvée ou refusée. D'autres lecteurs, dans un nouveau contexte historique, ont posé des questions nouvelles, pour trouver un sens différent dans la réponse initiale qui ne les satisfaisait plus. La réception modifie le sens des œuvres ou produit sur le même thème une œuvre qui apportera une réponse entièrement nouvelle.

Une lecture reconstructive commence par la recherche de questions - généralement implicites - auxquelles le texte, à son époque, constituait la réponse. Interpréter un texte littéraire comme réponse devait inclure, d'une part, sa réponse à des attentes formelles prescrites par la tradition littéraire qui le précède et, d'autre part, sa réponse à des questions, telles que ses premiers lecteurs pouvaient les poser dans leur propre monde « vécu historique ». A son tour, « la logique de la question et de la réponse» opère une certaine médiation entre « l'horizon d'attente du passé» et « l'horizon d'attente du présent ». L'œuvre qui rompt l'attente résultant d'une convention relative au genre, à la forme ou au style, crée
18

Pour une esthétique littéraire, pp. 24-25.

19

Ibid, pp. 13,52.
de la réception, pp. 16-17 et 59-60 ; Pour une herméneutique

33

progressivement des effets poétiques nouveaux. Ainsi l'œuvre devient
« classique », inscrite dans la tradition littéraire20 . Lorsqu'ensuite le nouvel horizon d'attente s'est assez largement imposé, la puissance de la nonne esthétique ainsi modifiée peut se manifester par le fait que le public éprouve comme périmées les œuvres qui avaient jusqu'alors sa faveur. HR. Jauss donne l'exemple de fànny, le roman célèbre d'Ernest Feydeau qui, une fois que le grand public avait modifié son horizon d'attente par l'innovation de Madame Bovary, était condamné à sombrer dans l'oubli. La nouveauté de l'œuvre s'efface, elle devient nonne pendant le deuxième changement d'horizon. Toute œuvre est non seulement une réponse offerte à une question antérieure, mais, à son tour, source de questions nouvelles. La résistance que le texte nouveau oppose à l'attente de ses premiers lecteurs peut être si grande, qu'un long processus de réception sera nécessaire avant que soit assimilé ce qui était à l'origine refusé21. 11 a fallu attendre le surréalisme pour que devienne possible l'accès aux Poésies de Lautréamont. La poétique nouvelle atteint l'horizon d'attente où la poésie oubliée devient enfin accessible.

En suivant Siegftied Kracaud2 , qui affirme que la simultanéité des multiples événements qui surviennent dans un point du temps n'est qu'une apparence de simultanéité, Jauss propose de pratiquer une coupe synchronique pour découvrir la véritable historicité des phénomènes littéraires. Si pertinente que soit la diachronie pour expliquer les changements en fonction de la réponse et de la question., l'étude synchronique confronte l'ouvrage important avec son environnement littéraire. C'est précisément à l'intersection de la diachronie et de la synchronie que se manifeste l'historicité de la littérature. La coupe synchronique à travers la production littéraire d'un moment de l'histoire implique aussi nécessairement que d'autres coupes soient pratiquées en d'autres points. Les livres simultanément publiés sont en réalité soumis aux lois spécifiques de leur histoire particulière. Pourtant, le premier public a perçu cette multiplicité hétérogène comme la production de son temps. L'horizon d'attente commun a été fonné à partir de ces œuvres
diverses23
20 21 22 23 .

Pour une esthétique Idem, p. 67. Idem, p. 69. Idem, pp. 70-71.

de la réception,

p. 55.

34

Selon HR. Jauss, «l'esthétique de la réception» ne se réduit pas à l'étude de grands chefs-d'œuvre et ne se ~d pas dans la totalité des textes. Toutefois, Paul Ricœur, dans Temps et Récit, affirmera non sans raison que l'histoire littéraire ne serait pas possible sans quelques grandes œuvres repérées, relativement ~durables dans la diachronie et la
synchronie24
.

HR. Jauss refuse de voir le chef-d'œuvre seulement en opposition avec la série des œuvres qui l'imitent. Mais, le changement qui se produit permet de discerner le lien entre la forme nouvelle et la forme ancienne, et donc de reconstituer les horizons successifs. L'histoire de la littérature a besoin de grandes œuvres qui contiennent de nouvelles expériences, des modèles de pensée non encore éprouvés, ou des réponses à des questions nouvellement posées.

L'histoire de la littérature ne se réduit pas à la succession des formes et des esthétiques. L'évolution de la littérature se définit non seulement par le rapport spécifique qu'entretiennent entre elles la diachronie et la synchronie, mais aussi par son rapport avec le processus général de l'histoire. Selon HR. Jauss, la littérature a la «fonction de création sociale » (gesellschaft bildende Funktionf5, c'est-à-dire qu'elle intervient dans l'expérience de la vie réelle; l'horizon d'attente propre à la littérature ne coïncide pas avec celui de la vie quotidienne, de sorte que l'expérience de lecture peut libérer le lecteur des préjugés et des contraintes de sa vie réelle et modifier ainsi « l'horizon de l'expérience de la praxis vécue »26. « Le changement d'horizon » affecte le lecteur qui, de par l'expérience qu'il vit d'un univers dont l'horizon est différent du sien, fmit par réévaluer sa façon de voir sa propre expérience. Elle permet aussi d'anticiper sur des possibilités non encore réalisées27.
La méthode herméneutique de H.R. Jauss préserve l'interprétation du jugement esthétique du temps actuel. Elle lie le plaisir esthétique à la perception de la différence entre l'horizon passé du texte et l'horizon présent de la lecture. fi est évident qu'il en est de même pour une œuvre
24 Paul 25 Pour 26 Pour 27 Pour Ricœur, Temps et Récit, tome ill, Paris, Seuil, 1985, p. 253. une esthétique de la réception, pp. 73-75. une herméneutique littéraire, p. 431. une esthétique de la réception, p. 73.

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d'une autre culture. n faut noter que H.R. Jauss aborde ce problème de confrontation avec un horizon étranger, en affinnant qu'un texte d'une ancienne tradition ou d'une autre culture ne s'ouvre souvent à la perception esthétique que lorsque la compréhension historique dégage le plaisir
esthétique des obstacles28 .

Ainsi, dans des pays étrangers, la lecture et l'interprétation de l'œuvre d'Albert Camus sont, dans la plupart des cas, soumises à une tension qui est le résultat de la rencontre entre l'horizon auquel appartient l'auteur et l'horizon étranger du public, en l'occUITence le critique néerlandophone dans notre étude. A cet égard, il nous semble évident que le lecteur flamand ou néerlandais connaîtra des difficultés pour cerner l'horizon d'attente franco-algérien de Camus. A ce niveau de notre analyse, nous devons faire preuve d'une grande vigilance en raison du double décalage que l'on peut observer dans la réception de l'œuvre camusienne en Flandre et aux Pays-bas. fi s'agit d'abord d'un décalage d'horizon d'attente dû à l'espace, en ce sens où l'horizon d'attente français diff'ere de l'horizon d'attente néerlandais. Ensuite, un écart d'horizon d'attente peut se produire en raison du temps, ce qui est également le cas pour le critique français.
En ce qui concerne H.R. Jauss, ses études théoriques révèlent de petites insuffisances. En effet, elles sont parfois incohérentes. De plus, le concept d'horizon d'attente est vague et théorique et par conséquent largement critiqué par les autres chercheurs dont entre autres Robert C. Holub: « Le mot "horizon" utilisé par Jauss pose un problème parce qu'il est si vaguement défini qu'il pourrait inclure ou exclure tout sen~ ''précieux'' du terme. Il ne précise nullement, en ejjèt, ce qu'il entend par 29 . ce terme»

Selon H.R. Jauss, l'interprète peut reconstruire les « horizons d'attente» des siècles antérieurs, grâce à l'écart qui sépare l'œuvre étudiée des autres textes antérieurs et contemporains. Mais est-il toujours capable
28 Pour une herméneutique littéraire, p. 368. 29 R.c. Holub, Reception theory. A critical introduction. London & New York, Methuen, 1984, p. 59 : « The trouble with Jauss's use of the term "horizon" is that it is so vaguely defined that it could include or exclude any precious sens of the word. In jàct. nowhere does he delineate precisely what he means by it ».

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de trouver le matériel nécessaire? Nous ne possédons pas toutes les pièces de théâtre de l'antiquité et toutes leurs critiques. Comment pouvons-nous appliquer dans ce cas la méthode herméneutique? Pour reconstruire « l'horizon d'attente» de Perceval, le lecteur doit avoir lu tous les textes antérieurs. Seul le spécialiste compétent peut satisfaire aux exigences de l'herméneutique littéraire que H.R Jauss propose. Les théories de H.R Jauss nécessitent un interprète qualifié, à savoir historien, philosophe, sociologue et critique littéraire à la fois.

Les horizons d'attente individuels different énonnément. Le critique littéraire lit autrement Pascal que l'historien ou le lecteur sans fonnation littéraire. Est-il vrai que la lecture du critique qui « réfléchit» est plus profonde, plus riche que la lecture du lecteur « qui ne réfléchit pas» ? La lecture d'un érudit est-elle nécessaire? Qui est le lecteur pour H.R Jauss ? Il s'agit probablement d'une « classe culturelle supérieure ». L'herméneutique littéraire étudie les réactions qui ont été écrites au cours des siècles. Seul le lecteur d'élite a pu exprimer sa critique. Par ailleurs, le critique s'adapte-t-il à l'image de son public, et si c'est le cas, réussit-il à s'approcher de l'horizon d'attente de ses lecteurs?
Selon l'esthétique de la réception, un chef-d'œuvre se distingue des autres textes par son écart esthétique, comme si toute œuvre qui s'écarte de « l'horizon d'attente» devient forcément classique. Apparemment, l'innovation fait à elle seule la valeur esthétique chez HR. Jauss. Or, Re. Holub explique cette mise en évidence de la nouveauté dans les théories de HR Jauss par l'influence des mécanismes du marché sur la valeur esthétique: « L'accent sur la nouveauté semble être dû à un préjugé, probablement lié à une pénétration des mécanismes du marché dans la valeur esthétique »30 .

Il est vrai que H.R Jauss corrige cette erreur en 1973 en reconnaissant que le concept « d'horizon d'attente» qu'il avait défIni auparavant ne concernait qu'un champ limitël : « Je ne chercherai pas à contester que le concept d"'horizon d'attente" tel que je l'ai introduit se
R.e. Holub, op. cil., p. 63 : « The emphasis on novelty seems to be put of a modem prejudice. probably related to the penetration of market mechanism into the aesthetic realm ». 31 H.R. Jauss, « De l'Iphigénie de Racine à celle de Goethe », Pour une esthétique de la réception. p. 258.
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ressent encore d'avoir été développé dans le seul champ de la littérature, que le code des normes esthétiques d'un public littéraire déterminé, tel que l'on le reconstituera ainsi, pourrait et devrait être modulé sociologiquement, selon les attentes spécifiques des groupes et des classes, et rapporté aussi aux intérêts et aux besoins de la situation historique et économique qui déterminent ces attentes ». Toujours est-il que l'écart esthétique, une métaphore au lieu d'une description précise et concrète, n'est pas facile à prouver. Par ailleurs, le concept de lecteur comme objet de recherche est ambigu et vague; les lecteurs historiques réels altement avec tous les lecteurs réels de toutes les époques, le critique contemporain inclu. D'une part, H.R. Jauss examine la réception que pratique le lecteur historique objectivement et, d'autre part, il abandonne ce principe pour se confondre en tant qu'interprète avec le lecteur concret. H.R. Jauss n'applique qu'en partie sa propre exigence d'un horizon d'attente objectivable.

Les documents qui révèlent la réception d'une œuvre nous permettent de connaître les témoignages réels des lecteurs antérieurs. Mais si nous n'avons pas de renseignements sur la réception, il ne nous reste plus qu'à spéculer sur les réactions possibles de l'époque. H.R. Jauss n'hésite pas, dans ce cas, à désigner un lecteur implicite dont la figure s'inscrit dans l'œuvre elle-même. Néanmoins, l'interprète, qui essaie luimême de deviner la question à laquelle le texte répond, risque de confondre l'objet et le sujet.
Enfin, il s'agit de savoir si nous pouvons distinguer nettement le langage poétique du langage pratique. Selon H.R. Jauss, le langage poétique coÜlcide avec le monde imaginaire, et le langage pratique avec la réalité quotidienne. Mais, à l'origine, les textes de Montaigne et de Pascal n'étaient pas écrits dans un but littéraire comme ceux de Rabelais. Comme si le monde imaginaire et le langage poétique convergeaient... H.R. Jauss a tendance à trop réduire les choses afin de les classer dans un système littéraire, on peut donc lui reprocher une formalisation excessive.

En guise de conclusion, soulignons l'importance des théories de H.R. Jauss dans le domaine de la critique littéraire et ce, malgré leur caractère peu pratique. H.R. Jauss nous rappelle ainsi que c'est toujours à partir de notre présent que nous essayons de reconstruire les rapports de

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l'ouvrage avec ses destinataires successifs. Or, la réception des œuvres en modifie la valeur et le sens au cours des générations, jusqu'au moment présent où nous nous trouvons.

n faut noter qu'il est illusoire de croire en la reconstitution fidèle des « horizons d'attente» tels qu'ils étaient effectivement. Celui qui croit pouvoir atteindre un autre horizon en faisant abstraction du sien, apporte dans une reconstruction prétendument objective du passé, des critères subjectifs de choix, de mise en perspective et d'appréciation. Dans la méthode de H.R. Jauss, diverses interprétations peuvent exister sans nécessairement se contredire l'une l'autre, puisque toute interprétation contribue à déployer le sens inépuisable de l'ouvrage littéraire32.
Même si H.R. Jauss s'accorde avec Wolfgang Iser, l'autre initiateur de la théorie de la réception, sur l'importance du lecteur, cela ne signifie aucunement qu'ils s'accordent sur la définition du rôle de lecteur ou sur la manière de désigner et de décrire les rapports entre le lecteur et le texte. Tandis que H.R. Jauss examine la réception, donc la façon dont le lecteur lit un texte, W. lser, quant à lui, se consacre à l'effet (Wirkung) du texte sur le lecteur, c'est-à-dire la manière dont un texte guide le lecteur. En 1968, à l'Université de Constance, il a tenu sa conférence inaugurale sous le titre: La strocture d'appel du texte, dont le sous-titre est significatif, à savoir: L'incertitude comme condition d'ejjèt de la prose littéraire33 , qui fait partie des textes classiques de la réception littéraire allemande. Wolfgang lser, spécialiste de la littérature anglaise, est bien plus responsable que tout autre critique allemand de l'introduction des théories allemandes dans le monde anglophone34 .

Le concept de « Unbestimmtheit» (indétermination) emprunté à Ingarden, occupe une place privilégiée dans sa théorie de l'effet du texte littéraire. Ainsi, W. Iser reconnaît à l'indétermination la fonction de susciter, au cours de la lecture, l'interaction entre le lecteur et le texte. Le destinataire doit deviner les lacunes de la communication du locuteur. Dans la mesure où le récepteur ne saurait pas précisément ce que l'émetteur a voulu dire, subsiste alors une incertitude. Un texte littéraire
32 Pour une herméneutique Reception littéraire, Theory. p. 440. introduction, London & New York, Methuen,

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W. Iser, « Die appelIstruktur der Text », I 970, in : Warning, I975, pp. 228-252.
A critical

Re. Holub, 1984, p. 106.

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