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PSYCHOLOGIE ET SOCIOLOGIE DU FASCISME

De
256 pages
Charles Durin propose et met en œuvre une méthode nouvelle, la psychanalyse de la pensée conceptuelle. Méthode qui s'ajoutant à l'analyse historique, sociologique, philosophique, permet de comprendre de manière nouvelle, plus complète, en profondeur, le fascisme, pris en sa forme la plus extrême, le nazisme d'Hitler, tel qu'exposé dans " Mein Kampf ". ce sont toutes les modes de raisonner et processus psychiques typiques des fascismes qui se trouvent ainsi méthodiquement recensés et démontés.
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@ L'Harmattan, 2000 ISBN: 2-7384-9029-8

Psychologie et sociologie du fascisme

Collection Questions Contemporaines dirigée par J.P. Chagnollaud, A. Forest, P. Muller, B. Péquignot et D. Rolland
Chômage, exclusion, globalisation... Jamais les «questions contemporaines» n'ont été aussi nombreuses et aussi complexes à appréhender. Le pari de la collection « Questions contemporaines» est d'offrir un espace de réflexion et de débat à tous ceux, chercheurs, militants ou praticiens, qui osent penser autrement, exprimer des idées neuves et ouvrir de nouvel1es pistes à la réflexion col1ective. Déjà parus Henri-Géry HERS, Science, non-science etfausse science, 1998. Jean-Paul MEYER, Face au troisième millénaire, 1998. Jean-Paul GOUTEUX, Lafoi : une histoire culturelle du mal, 1998. Jean TERRIER, La dispersion de l'information, 1998. Charles DURIN, L'émergence de l'humanisme démocratique, 1998. Lise DIDIER MOULONGUET, L'acte culturel, 1998. Jean LECERF, Chômage, croissance: Comment gagner? 1998. Pierre FROIS, Développement durable dans l'Union Européenne, 1998. Yann FORESTIER, La gauche a-t-elle gagné trop tôt ?, 1998. Bruno GUlGUE, Aux origines du conflit israelo-arabe, 1998. André TIANO, Les pratiques publiques d'exclusion depuis la Révolution française, 1999. Robert BESSON, Quelle spiritualité aujourd'hui ?, 1999. Olivier DURAND, Le vote blanc, 1999. Patrick HUNOUT (éd), Immigration et identité en France et en Allemagne, 1999. André MONJARDET, Euthanasie et pouvoir médical, 1999. Serge MAHÉ, Propriété et mondialisation, 1999. Georges KOUCK, L'entreprise à l'école du non-lucratif, 1999. Bernard BARTHALA Y, Nous, citoyens des États d'Europe, 1999. Anne Marie GAILLARD et Jacques GAILLARD, Les enjeux des migrations scientifiques internationales, 1999. ARTIFICES, Art contemporain et pluralité: nouvelles perspectives, 1999. Pierre BERGER, L'informatique libère l'humain, 1999. Antoine DELBOND, Éloge de la fraternité. Pratique des solidarités, 2000. Jean GIARD et Daniel HOLLARD, A la recherche du citoyen, 2000.

Charles DURIN

Psychologie et sociologie du fascisme

L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Inc 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - Canada H2Y IK9

Du même auteur Chez le même Editeur L'Emergence de I 'humanisme dénwcratique, 1998

INTRODUCTION

Le présent livre constitue la suite de « L'émergence de l'humanisme démocratique)} publié par le même éditeur en septembre 1998. La thèse essentielle de cet ouvrage était la suivante. Dans les débuts de la préhistoire, les hommes et les femmes chassaient, péchaient, cueillaient ensemble. Al' égard des animaux d'une certaine taille, notre ancêtre n'est pas un glorieux chasseur: il est plutôt un charognard ou se contente de les prendre dans des pièges. Ensuite, la chasse devient progressivement plus offensive, grâce à l'élaboration d'armes plus perfectionnées. Une spécialisation s'opère alors: les hommes, plus forts physiquement, chassent et les femmes cueillent. Les hommes devant redoubler d'agressivité et les femmes l'occulter, être pourvoyeuses, symbole, de bonheur, plaisir, amour, il s'opère, tout aussi graduellement, une spécialisation psychique. Chaque sexe, en effet, se spécialise, donnant la priorité à l'une des pulsions, forces qui, selon la psychanalyse, constituent la matière première du psychisme humain: la libido et l'agressivité, la libido étant le désir « économique )} de satisfaction des besoins, de plaisir, d'amour, et l'agressivité celui de conservation de soi, de défense, combat, destruction. L'homme se structure en donnant la primauté à l'agressivité, amplifiée et surtout tournée vers le monde, l'attaque, et en refoulant l'essentiel de sa libido, la femme en donnant la prime à la libido, refoulant l'essentiel de son agressivité, qui ainsi s'exprime la plupart du temps sous la forme réflexe, retournée vers soi, du désir de conservation, de protection, de la peur pour elle-même et les siens. TI résulte de cela un étagement des valeurs sociales: prééminence de celles de force, ou masculines, sur celles de plaisir, ou féminines. L'homme trouve bonheur et plaisir auprès de la femme, dont c'est la sphère, mais c'est une page

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qu'il referme vite, pour vaquer à ce qui est estimé le plus important, de plus de valeur: chasse, guerre, travail. Ensuite, quand certaines sociétés deviennent plus nombreuses en population et/ou d'économie agricole, le groupe des chefs des sociétés plus primitives se mue en une aristocratie de guerriers, dominant, se soumettant fortement ceux qui pourvoient aux besoins économiques. L'ordre social et psychique traditionnel qui s'est ainsi constitué est remis en question suivant quatre vagues révolutionnaires successives: 1ère vague: Les révolutions politiques: révolutions anglaises, guerre d'indépendance américaine, révolution française. 2ème La révolution du libéralisme économique. : 3ème Le mouvement ouvrier et socialiste : 4ème:La révolution psychique et des mœurs de l'après Seconde Guerre mondiale. Cette dernière révolution parachève les précédentes et leur donne tout leur sens, leur efficacité. Se libèrent à la fois la femme et le principe de plaisir, ce qui va de pair. Ni le plaisir ne doit plus être infériorisé par rapport à la force, ni la femme par rapport à l'homme. A un moment donné de l'histoire humaine, chacun est tributaire, non seulement de sa situation dans la société, mais de la structure psychique qu'il a du adopter. Si on épouse le seul point de vue sociologique ou socio-économique, on manque non seulement la moitié de la vérité - parce que le point de vue psychologique est omis - mais l'entière vérité. En effet, le social et le psychique sont interdépendants, se conditionnent et se réengendrent l'un l'autre constamment, et le tout varie historiquement. .

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Par exemple on observe la structure socio-psychique traditionnelle à l'état encore quasi inchangé dans certains pays dont les guerres font la une de l'actualité. Là, un « vrai homme» est celui qui se bat, fait la guerre, domine politiquement ou le voudrait et, pour y parvenir, fait la guérilla, la révolution. La femme est en dessous, mais, tout de même, elle est aussi l'aimée, la désirée, et la mère de I'homme était une femme. La femme est donc, elle-même, au dessus de l'individu qui produit quelque chose économiquement. Dans ces pays, c'est parce qu'on a une structure psychique masculine traditionnelle, privilégie l'agressivité et veut être un «vrai homme », qu'on préfère guerroyer, dominer politiquement ou faire la révolution, la guérilla, et, réciproquement, c'est parce qu'on est né dans certains milieux, y appartient, est accoutumé à l'activité politique et guerrière, qu'on a cette structure psychique, privilégie l'agressivité et veut être un tel «vrai homme ». Le présent livre à pour but d' étudier à la fois sous les aspects sociologique et psychologique, ceux-ci étant toujours considérés dans leur interdépendance, l'hyper-nationalisme, ou fascisme, en insistant sur sa forme la plus nettement déssinée, la plus dangereuse, le nazisme. Un bref rappel historique est au préalable nécessaire. La Première Guerre mondiale a été éminemment sociale. A cette occasion, ce qui reste de l'ordre sociopolitique ancien, qui s'était établi progressivement dans les débuts de l'ère agricole, des sociétés dominées par une aristocratie guerrière, entre en conflit avec les nations plus évoluées déjà engagées dans la voie de la démocratie. La résultante est l'effondrement de cet ordre aristocratique ancien: les empires de Russie, d'Allemagne, d'Autriche-

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Hongrie et de Turquie disparaissent. L'Europe se trouve alors devant une patte d'oie. Trois voies. Au milieu, la plus humaine, normale. C'est celle de l'acheminement progressif vers une démocratie, égalité sociale de plus en plus réelles, à partir des acquis de la démocratie politique. Cette voie, qui répond aux vœux à la fois du grand nombre et des plus éclairés, a pour porte-parole les partis et organes républicains, démocrates, ce à quoi se rattachent les différents courants du socialisme légaliste, réformiste. Cependant, ce sont les deux voies «brise-tout », dures, révolutionnaires, qui tendent à se faire le plus écouter. Voie de gauche de la patte d'oie: les socialistes révolutionnaires, communistes. Voie plutôt populaireouvrière. On pense pouvoir supprimer par la révolution, purement et simplement, tout à la fois la classe dominante et ce que ses membres faisaient, qu'on ne supportait pas: exercer l'autorité, faire peser le pouvoir, la volonté de puissance, dominer, faire presque constamment la guerre, privilégier l'agressivité, confiner les autres à élaborer pour eux la production économique. On pense inaugurer ainsi un règne de pur bonheur économique et de bonne entente universelle entre tous les hommes. Théorie généreuse, dynamisante, mais incomplète, ne tenant pas assez compte de l'agressivité humaine, des désirs d'identité, d'affirmation et protection de soi, de la complexité des rapports entre les gens, de la nécessité du politique et de l'arbitrage des conflits. Troisième voie, celle des révolutionnaires de droite ou fascistes. Le fascisme, dont le nazisme est la forme la plus extrême, est un révolutionnarisme social communautaire, mais petit-bourgeois et mettant l'accent sur l'agressivité. Hitler, par exemple, se pose textuellement, au Chapitre II du Tome l de «Mein Kampf», en représentant des petits-

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bourgeois, prétend que son mouvement exprime leurs desiderata. En effet, le fasciste typique appartient au départ aux couches sociales se trouvant juste en dessous de la classe dirigeante, aristocratique et aussi industrielle. Couches constituées par les gens qui détiennent une parcelle de l'autorité politique ou économique, mais seulement par délégation explicite ou implicite de la part de ceux qui la possèdent en substance. Milieux où l'on côtoie de plus ou moins près la classe dirigeante, mais sans en faire partie, et où beaucoup ont eu tendance à séculairement rêver, magnifier par le rêve ce que pourrait constituer le fait d'en être membres, la détention du vrai pouvoir, prestige social, la jouissance des honneurs, de «situations enviées », ainsi que du luxe, reflet et conséquence de tout cela. Mais survient l'effondrement de l'ordre social ancien. Le fasciste ne veut pas, comme le communiste, supprimer ce «haut» de la société, la classe dirigeante, mais au contraire, mettant à profit les circonstances, s'y substituer, la restaurer, ainsi que tout ce qu'elle faisait, la guerre surtout, jouir de tous ses privilèges, de la volonté de puissance. Cependant, ce qu'il veut restituer, c'est non seulement la réalité du pouvoir fort, militaire, belliqueux des monarques et aristocrates du passé ainsi que les honneurs y attachés, mais la manière extrêmement amplifiée dont son rêve lui représente tout cela. Ceci, il l'exprime par toute une mythologie de l'innovation radicale, des grands
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recommencements, de l'amélioration et de la régénération
totales de la société et de 1'homme. C'est pourquoi il y aura dans le vécu du fascisme une orgiastique de la violence et du pouvoir: grands meetings tenant de la célébration religieuse, avec leurs discours très longs faisant monter progressivement la tension; libération et euphorie malfaisantes des agressivités dans le «combat

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intérieur}) et dans des guerres picrocholines devenant, hélas, réalité, ainsi que dans des massacres des plus sanguinaires; le tout allant bien au-delà de ce à quoi leur goût du combat, des conquêtes, de la parade, du faste, de la morgue dédaigneuse, etc. avait porté leurs devanciers. Les révolutionnaires de droite, pour décidés et sans scrupules qu'ils soient, sont peu nombreux. Ils ne peuvent, même par la violence, à eux seuls prendre le pouvoir. Ils ne sont susceptibles d'y parvenir qu'en ralliant les plus conservateurs, ceux qui, se sentant menacés dans leur être social ou voulant garder ou récupérer tous leurs pouvoirs et privilèges, refusent l'évolution historique vers l'établissement de républiques, démocraties de plus en plus réelles, et redoutent ceux de la voie opposée de la patte d'oie, les révolutionnaires de gauche, les communistes. Cette alliance entre révolutionnaires de droite et très conservateurs parvient à se former et à faire que des régimes fascistes, ou de pouvoir personnel autoritaire de droite exercé par des nouveaux venus, soient au pouvoir dans les pays suivants: en Hongrie pendant vingt-quatre ans de 1920 à 1944 (Horthy); en Italie pendant vingt et un ans de 1922 à 1943 (Mussolini) ; en Espagne pendant quarante-trois ans de 1922 à 1929 (Primo de Rivera) et de 1939 à 1975 (Franco); au Portugal pendant quarante-huit ans de 1926 à 1974 (Salazar) ; en Allemagne pendant douze ans de 1933 à 1945 (Hitler); en France pendant quatre ans de 1940 à 1944 (Pétain). Fasciste aussi le Japon, au moins de 1936 à 1946. Il est significatif de souligner que de 1940 à 1943 tous ces pays, donc toute l'Europe continentale, le Japon et une grande partie de l'Asie et de l'Océanie, ont été, comme suite à des prises de pouvoir ou à des guerres de conquête, sous domination fasciste.

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Fondés dans la violence révolutionnaire de droite, à partir de deux éléments en soi antinomiques, le conservateur et le révolutionnaire, nécessairement les régimes fascistes doivent ensuite évoluer. Il y aura deux sortes d'évolution. Selon la première, dont le type même est celle du franquisme, la priorité est de plus en plus donnée à l'élément conservateur par rapport à l'élément révolutionnaire. Le régime s'efforcera ainsi d'avoir pour appui non seulement les très conservateurs, mais des conservateurs plus modérés. La seconde sorte d'évolution est celle dont l'Allemagne nazie fut l'exemple le plus caractéristique, radical. Là, les deux forces contradictoires sont maintenues en coexistence par deux moyens. En premier lieu par leur constante mise en tension l'une par rapport à l'autre: les quatre piliers du régime sont l'armée (aristocratie), l'industrie (bourgeoisie d'affaires), les S.S. et le Parti. Les deux premiers sont tenus par des conservateurs, les deux autres par des révolutionnaires: la tactique d'Hitler consiste à opposer deux à deux armée et industrie, armée et S S, industrie et Parti, S S et Parti, afin que les velléités de prendre le pouvoir ou de changer de régime se neutralisent, de pouvoir se poser en seul médiateur, conciliateur, et ainsi de se garantir la maîtrise du tout. En second lieu la contradiction entre conservateurs et révolutionnaires est résolue, temporairement, en une fuite en avant de plus en plus destructrice, par la stimulation de la lutte contre un tiers élément, des boucs émissaires: les nations étrangères et les « ennemis intérieurs », les «socialomarxistes» et surtout les juifs. L'élément socio-politique se double d'un élément psychologique tout à fait corrélatif L'aristocratie militaire de pays comme l'Allemagne, l'Autriche, etc. élève ses enfants de manière très stricte: pour ce qui est des garçons, dès la petite

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enfance on insiste sur les «valeurs viriles », guerrières, les incite ainsi à redoubler d'autant plus fortement d'agressivité, à reléguer en grande partie les désirs de plaisir, de laisser vivre, à l'imitation de modèles de «père fort ». La grande bourgeoisie élève ses enfants assez peu différemment. Il est connu que les couches sociales qui sont en promotion et/ou sont juste en dessous de la classe dirigeante «en rajoutent », par identification à celle-ci et à ses valeurs, désir d'imiter voire de dépasser-supplanter. Ainsi, une éducation encore plus rigide est-elle donnée dans la petite bourgeoisie. Une conséquence est que la libido sexuelle subit dès la petite enfance un très fort refoulement. Le «père fort» étant difficile à imiter, le cap de la crise du complexe d'Œdipe est ardu à dépasser. La libido sexuelle reste donc ensuite fortement chargée d'éléments régressifs, référant au stade sadique-anal, antérieur au stade phallique-génital de sa formation. Or ce stade est encore assez bissexuel. D'où la persistance chez beaucoup de fascistes de désirs homosexuels, assumés et défoulés, comme chez la plupart des cadres des S.A., à commencer par leur chef Rôhm , ou fortement refoulés, par exemple, comme on le verra, chez Hitler. Ce livre comportera deux parties principales. La seconde traitera de ce qui en constitue le vif du sujet, le fascisme, le nazisme. Ces mouvements se sont définis euxmêmes par rapport à différents courants qui leur préexistaient: l'idéalisme et le matérialisme, car les fascistes prétendent être idéalistes et s'opposent au matérialisme « socialo-marxiste»; le libéralisme économique, puisqu'ils critiquent le libéralisme «bourgeois»; la biologie, le darwinisme, du fait qu'ils se réfèrent aux notions de compétition vitale, de droit des plus «sains» et des plus « forts»; enfin le socialisme, le marxisme par rapport 16

auxquels ils se posent en adversaires farouches. Ainsi, la première partie de l'ouvrage, évoquant ces antécédents du fascisme, comportera-t-elle trois chapitres, le libéralisme économique et le darwinisme faisant l'objet d'un chapitre unique, étant donné que dans l'un et l'autre cas le contexte où ils s'épanouissent à l'origine est le même, celui de la Grande Bretagne puritaine et marchande de la fin du XVIrrme et du ~e siècle. Les idées-force de ces quatre courants seront d'abord rappelées, puis seront analysées les déterminations sociologiques et psychologiques auxquelles elles répondent. Cette étude se veut pragmatique, utile. C'est pourquoi, dans la Conclusion, il sera recherché si l'on peut aujourd'hui observer ici ou là dans le monde une conjonction sociopsychologique assez proche de ce qui a permis l'éclosion du fascisme historique, et comment il est possible d'agir afin de se prémunir contre le danger que cela représente. TI sera beaucoup fait appel à la méthode, encore insuffisamment utilisée, de la psychanalyse de la pensée conceptuelle. On n'insistera jamais assez sur le fait que Freud, fondateur de la psychanalyse, n'a jamais lui-même été analysé. «Dis moi ce que tu respectes, car c'est cela qui fait problème» peut-on poser pour principe. Alors qu'il applique volontiers la méthode psychanalytique à des domaines comme l'art, la religion, il y a chez lui un tabou sur la science, la raison. Ça, pour lui c'est du sérieux! Or, la démarche rationnelle, scientifique elle-même est susceptible d' être psychanalysée. Pourquoi quelqu'un tient-il à élaborer une nouvelle théorie scientifique plutôt que de juste se promener? En partie par désir de dominer, de prendre possession du monde, envie plus forte que celle de repos, de plaisirs immédiats.

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Le commun des mortels caresse des rêves simples, plages paradisiaques, véhicules rutilants, jolies maisons, beaux vêtements doux au contact, etc., et femmes et hommes rêvent beaucoup du partenaire idéal, de ses qualités physiques et morales. Quant à I'homme sérieux, intel1ectuel, il ne rêve pas ou peu de tout cela directement, mais il le fait surtout d'une manière dérivée, intel1ectualisée, sous forme de l'élaboration de théories, se projetant ainsi à plein, avec tout son psychisme conscient et inconscient. C'est que sa rêverie s'épanouit dans un domaine de liberté plus radicale, car le champ des abstractions est susceptible d'être l'ail1eurs le plus lointain, absolu, déconnecté du réel qui soit, et l'on peut faire ce que l'on veut des concepts abstraits, alors qu'un véhicule à des roues, une maison des murs, une personne des jambes et des pieds et qu'un vêtement doit «bien tomber»: dans le domaine des idées, on échappe à la pesanteur! Dès lors les théories abstraites peuvent-elles être analysées avec fruit comme constituant directement des projections de l'inconscient, de la structure psychique de leur auteur, nous fournissant des renseignements de première main sur ceux-ci.

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PREMIERE

PARTIE

LES ANTECEDENTS

CHAPITRE

1

IDEALISME ET MATERIALISME
Le marxisme s'inscrit dans la ligne de la pensée matérialiste et le fascisme se prétend idéaliste. Il est donc utile d'évoquer la naissance de l'idéalisme et du matérialisme, en Occident dans l'Antiquité gréco-romaine. L'essentiel se trouve posé dès ces origines et l'évolution ultérieure de chacun de ceux-ci, y compris la plus récente, ne fera que développer ce qui se trouvait déjà là dès ces débuts. Ce ne sont pas seulement des philosophies livresques flottant à la surface du réel, des pensées et «paroles en l'air », mais des visions du monde, des modalités globales de l'être distinctes. C'est ce queje vais m'attacher à démontrer.
Brève histoire de la philosophie antique
Des origines à Socrate

Dans l'Antiquité grecque, la philosophie n'est pas, comme aujourd'hui, une matière entre d'autres, dont même certains contestent la raison d'être et qui a du mal à se défendre contre l'envahissement des sciences humaines: au contraire, en ce temps-là elle tend à être un savoir total, à englober en une vaste synthèse toutes les connaissances humaines sur la nature, l'homme, ses sociétés et « les choses divines ». Qu'est-ce qui rend l'éclosion de cette philosophie possible? D'abord, c'est le haut degré de développement qu'atteint la civilisation grecque. Ensuite, c'est que la religion 21

polythéiste grecque, exigeant seulement la persistance dans la croyance aux dieux et dans l'accomplissement de rites, laisse l'homme extrêmement libre: ill' est, non seulement d'émettre toutes sortes d'hypothèses sur la nature, mais encore de penser sur tous sujets pratiquement ce qu'il veut, et de construire des ensembles conceptuels à son idée concernant l'homme, la morale, la politique et même la métaphysique. De là la fécondité, la liberté et même la fantaisie dans l'invention d'idées dont font preuve les philosophes grecs. Il est vrai cependant que les sujets politiques et surtout religieux sont abordés avec plus de prudence, en raison des risques qu'il y a à paraître remettre en question la religion en son essence ou le lien d'obéissance du citoyen à l'égard de la cité. Ces risques ne sont pas théoriques, ce dont témoigne la condamnation de Socrate en -399, pour des raisons à la fois religieuses et politiques. Par voie de conséquence, le terrain d'élection des philosophes est plutôt l'étude de la nature et de l'homme, une certaine priorité étant accordée à la première jusqu'à Socrate, et au second après lui. La première école de la philosophie grecque est celle des «physiciens» de l'Ionie, qui s'épanouit à partir du début du vr siècle avant Jésus-Christ dans les grandes cités côtières de l'Asie Mineure, la Turquie actuelle, avec en particulier les milesiens Thalès (né vers -625), Anaximandre et Anaximène et l' éphèsien Héraclite. Le mot «physique» est formé à partir du grec« fusis », la nature, et signifie l'étude de la nature: ces philosophes sont aussi des savants et ils entendent donner une explication cohérente du «cosmos» dans son ensemble. D'ailleurs, le mot même de «cosmos» exprime d'ores et déjà toute une vision du monde, puisqu'il signifie à la fois l'univers et l'ordre.

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Pour ces «physiciens», et cela restera une constante pour toute la philosophie grecque, le monde existe de toute éternité: l'idée de création leur est étrangère. Ils ont pour intuition que, sous ce que nos sens perçoivent, les «apparences sensibles », existe un principe unique qui est à l'origine de tout. Comme ils ne séparent et à plus forte raison n'opposent pas l'esprit et la matière, ce principe est pour eux à la fois de nature spirituelle-divine et matérielle, que ce soit l'eau (Thalès), le Non.Fini (Anaximandre), l'air (Anaximène) ou le feu (Héraclite). Ce dernier énonce que tout est mouvement et harmonie à la fois, du fait de la guerre que se font en permanence entre eux tous les contraires qui ainsi sont complémentaires. Il inaugure un questionnement qui sera au centre de la réflexion d'une autre école, celle des philosophes de la Grande Grèce, c'est.à~ire de l'Italie du Sud et de la Sicile: comment expliquer qu'il y ait à la fois permanence de l'être et mouvement? Dans ces conditions, la science est.elle possible? En effet, pour Pannenide, l'être est, le non.être n'est pas, autrement dit il existe un intelligible et immuable qui peut seul être objet de science, alors que le non.être, les mouvantes apparences sensibles n'en sont pas susceptibles. A sa suite, Zenon d'Elée tente de prouver que le mouvement n'existe pas. Par contre, selon Leucippe et Démocrite, la permanence et le mouvement se concilient très bien, du fait que ce dernier anime un nombre limité d'atomes, c'est.à.dire de particules de matière indivisibles, le mot « atomos }}étant formé à partir de « a » et de « tomos » pour signifier: « qui ne peut être divisé ». Alors qu'à l'aide de l'hypothèse atomique ceux.ci expliquent le mouvement d'une manière purement mécanique, pour Empedocle d'Agrigente il est l'effet de l'action des principes d'Amour et de Haine et pour

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Anaxagore, qui se fixera à Athènes, c'est le «nous », l'intelligence, qui gouverne le monde et lui permet d'être «cosmos », ordonné. Une autre philosophie, au caractère fortement religieux, s'était épanouie en Grande Grèce, sous l'impulsion de Pythagore. S'inscrivant dans la ligne de tout un courant religieux dont l'orphisme, les cultes à mystères, etc. constituent des manifestations, le pythagorisme propose à ses adeptes une initiation grâce à laquelle leur âme, s'étant épurée de tout ce qui est transitoire, de la dépendance à l'égard du corps, de ses instincts et besoins, pourra se libérer et, échappant à la chaîne des réincarnations successives après la mort, monter au ciel. Ainsi ses adeptes devaient~ils respecter un code d'abstentions alimentaires et sexuelles strict et pratiquer, pour alléger leur âme, l'étude des mathématiques et de la musique. La philosophie avait donc eu, dans le monde grec, une longue histoire avant qu'Athènes n'en devienne tout spécialement le foyer, à partir du cinquième siècle. Dans cette ville, l'école qui est d'abord la plus appréciée est celle des « sophistes », dont le but est surtout de former à l'éloquence contre rémunération les jeunes gens des familles les plus prééminentes, afin de les préparer à la vie publique. Comme les philosophes qui les avaient précédés, les sophistes étaient animés d'un désir de connaissance universel. Ceci tendait d'ailleurs à leur faire adopter des prises de position, disons «sociologiques », relativistes: quand Protagoras affirme que I'homme est la mesure de toutes choses, il veut surtout dire que la vérité varie selon le temps, le lieu, les circonstances, l'utilité recherchée. C'est contre ce relativisme que s'inscrit l'enseignement de Socrate, personnage pittoresque qui

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n'écrivait rien mais parcourait la ville en interpellant les uns et les autres et les amenait, par le dialogue, à s'interroger sur des questions tenant à l'essence des choses. Socrate provoque un retournement: le centre d'intérêt principal de la philosophie sera, certes, toujours le couple nature-homme, mais en donnant désormais la priorité au second sur le premIer.
L'idéalisme ailé de Platon Platon (428 env. à -347 env.) avait été le disciple de Socrate dont dans ses premiers dialogues il expose et développe la philosophie, insistant sur les valeurs, leur caractère absolu et intemporel. Sa pensée prend ensuite plus d'autonomie, élaborant en particulier la théorie des idées. Ce mot est la traduction du grec «eidos» », l'image, qu'il emploie pour désigner les modèles initiaux parfaits, les valeurs. Selon cette théorie, les idées se distinguent de la matière. Si nous concevons avec clarté l'idée d'un cercle parfait, ce n'est pas pour l'avoir observé dans la nature. En effet, là, on rencontre beaucoup de formes circulaires qui en approchent, mais sans jamais atteindre un tel degré de perfection mathématique. Si nous avons une telle idée, c'est en raison d'un phénomène de «réminiscence », c'est parce que notre âme, qui est immortelle, a, alors qu'elle habitait le monde divin, avant de tomber dans le corps, contemplé les idées pures et parfaites. Pour Platon, le corps est la prison de l'âme, et il faut en principe, pour lui comme pour Pythagore, plusieurs vies pour que l'âme soit purifiée et remonte à son séjour bienheureux d'origine. Cependant, en cultivant le vrai, le beau, le bien et surtout l'étude des mathématiques et de la philosophie ainsi qu'un amour de qualité élevée, «agapê », différent d' «eros », simple désir sexuel, l'âme, d'une part 25