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PUBLICS ET PROJETS CULTURELS

De
318 pages
Les musées s'inscrivent aujourd'hui dans un contexte culturel, économique et social marqué par la complexité et le changement. La rapidité des transformations en cours exige une révision permanente des finalités, des programmes d'activité et des modes de fonctionnement de ces institutions. Des spécialistes analysent aussi les nouvelles formes d'organisationtion des musées. L'évolution de leur rôle dans la société, l'élaboration des politiques de publics, la mise en oeuvre de projets culturels.
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PUBLICS & PROJETS
CULTURELS
Un enjeu des musées en Europe

Patrimoines et sociétés présente les travaux de sciences humaines qui explorent le phénomène de patrimonialisation dans les sociétés contemporaines. À cet intérêt pour l'héritage artistique, culturel et naturel, la collection associe la réflexion sur la création contemporaine, patrimoine de demain.

Ministère de la Culture et de la Communication Direction des musées de France Centre national de la Recherche scientifique Centre de Sociologie des Organisations Musée national du Moyen Âge

PUBLICS & PROJETS
CULTURELS
Un

enjeu des

musées

en Europe

Journées d'étude 26 et 27 octobre 1998 Paris, musée national du Moyen Âge

Etrimoines et SOciétéS L'Harmattan

En couverture Visiteurs au musée national du Moyen Âge, Paris @ L'Harmattan, 2000 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris - France L'Harmattan, Inc. 55, rue Saint-Jacques, Montréal (Qc) Canada H2Y 1K9 L'Harmattan, Italia s.r.!. Via Bava 37 10124 Torino
ISBN: 2

- 7384 - 8645

-2

Coordination

des Journées d'étude:

Catherine Ballé Élisabeth Clavé Viviane Huchard Dominique Poulot Réunion des textes et suivi éditorial des actes: Catherine Ballé

Élisabeth Clavé
Denise Emsellem Marie-Annick Mazoyer Christine Quentin Lucile Zizi Conception graphique et maquette: Joëlle Leblond L'organisation des Journées d'étude a bénéficié du soutien du Département des Publics de la Direction des musées de France et, plus particulièrement, de Françoise Wasserman pour la publication des actes.

INTERVENANTS

& ORGANISATEURS

Pascal Aumasson Direction régionale des Affaires culturelles de Bretagne, Rennes Jean-Pierre Bady École nationale du patrimoine, Françoise Baligand Musée de la Chartreuse, Douai Catherine Ballé CNRS - Centre de Sociologie des Organisations, Abraham Bengio Direction régionale des Affaires culturelles de Rhône-Alpes, Lyon
Jean-Jacques Bertaux

Paris

Paris

European Museum Forum, Bristol
Françoise Direction Cachin des musées

de France,

Paris

Elisabeth Caillet Délégation aux Arts plastiques, Paris David Caméo Cabinet du ministre de la Culture et de la Communication,

Paris

Eduard Carbonell i Esteller Museù Nacional d'Art de Catalunya, Barcelone
Élisabeth Clavé Musée national du Moyen Âge, Paris

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Ian Cowburn Service culturel municipal, L'Argentière-la-Bessée Irène Elbaz Direction des musées de France, Paris
Claude Fourteau Musée du Louvre, Paris

Etienne François Centre Marc Bloch, Berlin Thomas Gaehtgens Centre allemand d'Histoire de l'Art, Paris
Claude Gilbert Direction des musées de France, Paris

Christwn Gouyon Direction des musées de France, Paris Pascal Hamon Direction des musées de France, Paris Viviane Huchard Musée national du Moyen Âge, Paris Marie-Hélène Joly Direction des musées de France, Paris
Jany Lauga capcMusée d'art contemporain, Odile Levassor Direction des musées Bordeaux

de France, Paris

Marie-Jo Maerel Association pour le rayonnement Jean- Yves Marin Musée de Normandie,

du musée du Moyen Âge

Caen

Marie-Annick Mazoyer CNRS - Centre de Sociologie des Organisations,

Paris

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Mara Miniati Istituto e Museo di Storia della Scienza, Florence
Christian Pattyn Inspection générale de l'Administration des Affaires culturelles, Paris r;>ominique Ponnau Ecole du Louvre, Paris Dominique Poulot Université François Rabelais, Tours
Christine Quentin Direction des musées 1nne Raffin de France, Paris

Ecole nationale du patrimoine, Paris
Thierry Raspail Musée d'Art contemporain, Waiter Rathjen Deutsches Museum, Munich Hein Reedijk Museum voor Volkenkunde, Rotterdam Lyon

Ariane Salmet Musées sans frontières, Mulhouse

Hermann Schafer Haus der Geschichte der Bundesrepublik Deutschland, Bonn
Desmond Shawe- Taylor Dulwich Picture Gallery, Londres Jean Sibille Direction des musées de France, Paris Dominique Viéville Direction des musées de France, Paris

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AVANT-PROPOS

Les Journées d'étude Publics & projets culturels, un enjeu des musées en Europe sont l'aboutissement d'une collaboration entre le ministère de la Culture et le Centre national de la Recherche scientifique, qui a donné lieu à une convention de recherche sur les politiques de publics dans les musées européens. En effet, pour Élisabeth Caillet et Laurent Setton, du Département des Publics de la Direction des musées de France, le public constituait un élément-clef de la nouvelle donne européenne, conviction qui a permis au Centre de Sociologie des Organisations d'engager une réflexion sur le rôle des musées en Europe. En ce qui concerne le public, différentes questions étaient posées. Quel est le public «européen» ? Est-il l'addition des publics des différents pays de l'Union européenne, de l'Europe au sens large ou bien encore est-il constitué par un public mondial qui, dans la globalisation des échanges, ne cesserait de s'étendre? Quant aux politiques de publics des musées, il est légitime de se demander dans quelle mesure elles prennent en compte l'Europe et le monde. Les changements d'échelle entraînent-ils une individualisation et une différenciation des propositions muséales ou favorisent-ils la logique du nombre et la segmentation des publics?

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D'une manière plus générale, quelles stratégies les musées privilégient-ils: la délectation des visiteurs déjà initiés, leur mission pédagogique, des opérations de prestige telles les grandes expositions? Les orientations prises sont-elles destinées à un public international, indifférentes aux réalités plus spécifiques des pays ou bien remplissent-elles des missions d'intégration sociale? De plus, les musées conçoivent des activités dont les finalités se définissent dans un champ local, régional, national ou international. La construction européen ne favorise-t-elle l'affirmation renouvelée d'identités et le maintien des différences ou implique-t-elle une normalisation des valeurs, des pratiques et des institutions? Quelles que soient les options retenues et les solutions adoptées, l'étude montre que, dans les pays européens, les musées connaissent une révision majeure de leur fonctionnement et de leur cadre institutionnel. L'extension des activités et des fonctions, la diversité des expertises et des professions, la pluralité et la complexité des activités suggèrent d'aborder le musée sous l'angle de l'organisation, de la modernisation et du changement. En outre, l'évolution des relations entre les divers pays européens se traduit par une reconsidération de leur héritage patrimonial. Ainsi, les débats sur l'Europe ont suscité un regain d'intérêt pour son histoire. Les pays européens partagent certes un héritage et une mémoire, mais ils s'inscrivent dans des histoires nationales, des structures et des traditions, particulièrement différenciées et souvent conflictuelles. Quel rôle peuvent ou doivent avoir les musées dans la construction du nouvel espace économique, politique, social de l'Europe et la redéfinition des échanges culturels au niveau mondial?

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Afin d'explorer de manière concrète ces diverses questions une enquête a été effectuée dans cinq pays: l'Allemagne, la France, la Grande-Bretagne, l'Italie et les Pays-Bas. Des entretiens ont été réalisés en 1993 et 1994 auprès de responsables de musées, de membres des diverses administrations culturelles ainsi que de spécialistes de la culture, universitaires et chercheurs. En 1995, l'étude a donné lieu à la rédaction d'un rapport: «Les politiques de public dans les musées européens». Parallèlement, il est devenu de plus en plus manifeste que l'internationalisation des activités muséales demande aux spécialistes de la médiation culturelle d'être mieux préparés à une telle évolution. Aussi, les résultats de l'étude ont-ils été présentés dans le cadre de programmes de formation organisés par le Département des Publics. Dans cette même optique, des Journées d'étude destinées aux professionnels des musées ont alors été envisagées. En 1998, elles se sont concrétisées grâce à une convention établie entre la Direction des musées de France et le Centre de Sociologie des Organisations. Viviane Huchard, directeur du musée national du Moyen Âge, convaincue de l'importance et de l'intérêt d'une réflexion comparée sur l'activité des musées en Europe a accepté d'accueillir cette manifestation dans un musée emblématique par excellence de la culture européenne. Nous lui exprimons notre gratitude ainsi qu'à Élisabeth Clavé, responsable du service culturel, sans laquelle les Journées d'étude n'auraient pu être menées à bien. Celles-ci ont été, en outre, réalisées grâce à la coopération scientifique des responsables de la Direction des musées de France (le Département des Publics, l'Inspection des musées, le Département des Affaires internationales), de l'Inspection générale de

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l'Administration des Affaires culturelles, de l'École nationale du patrimoine et de la Délégation aux Arts plastiques. Nous ne saurions oublier la collaboration de l'ARMMA, Association pour le rayonnement du musée national du Moyen Âge, l'aide du personnel du musée, l'accueil chaleureux, lors des pauses-déjeuners, des membres de l'École nationale du patrimoine et la contribution des étudiants de l'École du Louvre, de l'École nationale du patrimoine et du DESS d'histoire et gestion du patrimoine culturel français et européen de l'Université Paris 1. Enfin, nous tenons à remercier vivement les intervenants, professionnels des musées, universitaires et chercheurs dont la participation cordiale a enrichi les débats de ces deux journées.
Catherine Ballé et Dominique Poulot

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OUVERTURE

DES JOURNÉES

Françoise Cachin Directeur des musées de France

Les musées en Europe. Toujours au cœur de notre actualité, tant politique que culturelle, l'Europe doit demeurer une des préoccupations majeures des musées. Lorsque j'ai quitté le musée d'Art moderne en 1978, après le déménagement compliqué de ses collections nationales au Centre Georges-Pompidou, j'ai rejoint l'équipe de Michel Laclotte pour la programmation du futur musée d'Orsay. Une des premières décisions fut qu'un des axes importants de notre musée serait l'Europe. Nous avons donc essayé d'en compléter les collections par l'acquisition d'œuvres non françaises. Je quittai un lieu qui distinguait, d'une part, le musée d'Art moderne avec les peintures et les dessins et, d'autre part, le CCI, Centre de Création industrielle. La merveille pour moi fut d'installer un musée dans un bâtiment de création industrielle de la même époque que les collections. Contre l'avis de beaucoup de mes collègues, j'ai tenu en 1993 à organiser une exposition - un peu déroutante au premier abord - mais qui devenait importante et intéressante quand on en comprenait le motif. Elle s'appelait «1893» et ne montrait que des tableaux peints cette même année dans toute l'Europe prise au sens large du terme. Outre le clin d'œil aux événements contemporains, c'était aussi une marque forte que je souhaitais donner à ce musée qui s'attache à retracer cinquante ans de production européenne. Je ferme cette parenthèse personnelle que j'ai pris la liberté d'ouvrir tant le sujet qui nous rassemble aujourd'hui m'est cher.

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Il me paraît judicieux que ces journées de réflexion aient lieu dans le cadre d'un musée du Moyen Âge. N'est-ce pas l'époque, en effet, où l'Europe s'est progressivement constituée pour aboutir à la configuration que nous connaissons aujourd'hui? N'est-ce pas la période où, à travers le goût du faste, la curiosité et les cadeaux échangés entre souverains, se sont constituées les premières collections, d'où naîtront plus tard les musées publics? Cette curiosité pour l'art, pour la création et aussi pour la connaissance géographique d'autres pays, de leurs ressources naturelles, de leurs modes de vie et de leurs techniques, se propage progressivement par les moyens de communication les plus divers: le commerce, les pèlerinages, les croisades, les guerres et plus tard le «Grand Tour» pour les élites fortunées. Maintenant que nous sommes dans l'ère des loisirs, les séjours touristiques et les congés de fin de semaine illustrent encore cette tradition. L'Europe des musées constitue une mosaïque organisée en cercles concentriques, comprenant musées communaux, régionaux et nationaux, qui peut et doit devenir accessible et familière à tous les Européens, voire aux habitants des autres continents. Depuis l'origine des musées, la diversité européenne est présente au sein de leurs collections, qu'elles soient ethnographiques, techniques, scientifiques ou artistiques. Aujourd'hui plus encore, il nous appartient de faire ressortir la complémentarité de nos établissements; de développer nos collaborations; de favoriser la mobilité des œuvres à l'occasion d'expositions ou d'échanges ainsi que celle des visiteurs; d'ouvrir enfin l'espace européen aux professionnels des musées. Si j'en juge par le programme de ces Journées d'étude, toutes les communications à venir devraient y contribuer.

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. Histoire
et musées

Pages 18-19 Dulwich Picture Gallery, Londres
Page 20 et page 21 HistoriaI de la Grande

Guerre,

Péronne

COORDINATION

Dominique Viéville
Direction des musées de France, Paris

La première partie de cet ouvrage est consacrée à l'histoire des musées saisie dans leur contexte européen. Elle comprend la présentation de Dominique Poulot qui renvoie à une histoire où on assiste à la substitution progressive d'un système de valeurs jusqu'alors identifiées au souvenir national à une autre conception du passé. Marie-Hélène Joly, quant à elle, s'interroge sur la place de l'Europe dans les musées français aujourd'hui, de l'histoire dans les musées, mais aussi sur la place que ces mêmes musées occupent dans l'activité historienne, qu'elle soit éditoriale ou médiatique, et dont l'intérêt pour le passé apparaît aujourd'hui tout autant économique qu'intellectuel.

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LA NAISSANCE D'UNE TRADITION EUROPÉENNE
Dominique Poulot
Université François Rabelais,Tours

Il s'agit ici de considérer le legs du passé aussi bien que l'usage présent de ce passé, autrement dit d'appliquer une réflexion collective aux termes d'histoire, de musées, de publics et d'Europe. Très souvent pareille histoire s'inscrit dans ce qu'on pourrait appeler un grand récit du progrès européen, ce que la tradition anglaise appelle la version whig de l'histoire. En 1949, le sociologue anglais Marshall prononçait une célèbre conférence à l'université de Cambridge, intitulée «Citoyenneté et classes sociales», qui résume bien ce contexte intellectuel d'après-guerre qui voit l'élaboration de l'État-providence. Marshall distinguait trois dimensions essentielles de la citoyenneté, civile, politique et sociale, et il réservait à chaque étape un siècle. Le XVIII' siècle était donc le siècle des batailles pour les droits civils, la liberté, l'égalité, ce qu'on appelle les Droits de l'Homme, le XIX'siècle était le siècle de l'extension du suffrage à des couches toujours plus nombreuses de la population jusqu'au suffrage universel et au droit généralisé de participer à l'exercice du pouvoir politique, et enfin au XX' siècle, l'avènement de l'État-providence devait étendre la notion de citoyenneté aux domaines économique et social en

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reconnaissant l'exigence de conditions liées à son exercice, c'est-à-dire l'instruction, la santé, le bien-être, la sécurité, etc. Or, il n'est pas très difficile de repérer un schéma historique, voire militant, semblable dans les discours tenus sur l'évolution historique des musées. E.P. Alexander soutient ainsi que le musée est la combinaison «de l'humanisme de la Renaissance, des Lumières du dix-huitième siècle, et de la démocratie du dix-neuvième siècle» (1). Enfin, quant à l'Europe, on a vu fleurir un certain nombre de discours sur le passé de l'Europe, qui étaient ou qui sont toujours des discours de légitimation en évoquant, par exemple, les barbaries précédentes; il s'agit de montrer que la construction de l'Europe fédéraliste, le cas échéant, permet seule d'établir la paix entre les nations désormais réconciliées, mais on peut tout aussi bien choisir une perspective inverse, c'est-à-dire proposer une relecture du passé européen dans une perspective destinée à montrer la logique d'un rassemblement finalement à l'œuvre. De quelle histoire les musées, si on met de côté ces perspectives téléologiques, peuvent-ils témoigner? On peut distinguer, me semble-t-il, différents types d'histoire ou d'historicité dont relèvent les musées: au moins quatre, d'abord l'histoire des fondations du musée, des origines à la dissémination de l'institution, ensuite l'histoire des survivances puisque chacun sait, en visitant un musée, qu'il renvoie à plusieurs modes d'exposition, souvent antagonistes mais qui, en fait, coexistent. Troisième type d'histoire: l'histoire des objets collectionnés, l'histoire des vicissitudes des collections, qui peut être une histoire autonome de celle des musées, et enfin, quatrième type, l'histoire de la représentation muséographique, ce qu'on pourrait appeler une métahistoire des musées. C'est de ce dernier point de vue que l'on peut considérer l'héritage de l'histoire européenne quant à la fréquentation de l'œuvre d'art ou de l'objet exposé, et d'abord quant à

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la curiosité et à l'émerveillement. On ne peut pas ne pas évoquer le Moyen Âge et ses collections de reliques et de merveilles, collections dont Alphonse Dupront disait qu'elles constituaient la première expérience occidentale du pèlerinage artistique. L'historiographie présente des médiévistes insiste sur le fait que la littérature, par exemple sur les reliquaires, ne décrit pas seulement, alors, les objets réunis ou les dispositions conçues pour provoquer l'admiration et l'émerveillement, elle décrit aussi les réactions des croyants, les manifestations de la foule des fidèles, des pèlerins qui témoignent de ce que le pouvoir de ces objets ne vient pas seulement d'un aspect premier, mais qu'il est d'une nature autre que la matière; il s'agit évidemment de Dieu, Dieu logé dans une poussière, caché et manifesté à la fois par le cristal et par les ors des dispositifs. Et même dans la prose des récits de voyage et des histoires fantastiques tout au long du Moyen Âge, ce dont on doit s'émerveiller n'est pas tellement de tel ou tel animal particulier, mais bien du monde qui est capable d'offrir de tels prodiges. De ces premières collections, l'historien d'art et conservateur viennois, Julius von Schlosser, a donné une analyse classique qui fait remonter les églises du Moyen Âge aux temples grecs et romains, car tous ces trésors sont autant d'offrandes consenties pour le plus grand bien de la cité. Dans l'Antiquité, Pausanias et Pline ont laissé la description de telles collections conservées dans des temples fameux, et du reste l'Histoire naturelle de Pline, particulièrement les livres 35 et 36, fera figure de lieu commun de toute la littérature sur les collections, à l'époque moderne. Le médiéviste Patrick Geary a bien montré la concurrence à l'égard des reliques, les pillages, les inventions de reliques destinées à illustrer la protection particulière dont devait bénéficier telle ou telle communauté dans un contexte de compétition européenne acharnée. Beaucoup de collections de ces sanctuaires répondent

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aussi à la fascination pour les merveilles de la nature, pour les raretés, les reliques, les perles, les os antédiluviens, les crocodiles, les défenses d'éléphant, les cornes de licorne, etc. Ces mirabilia, Schlosser proposait de les distinguer, à l'époque où il écrivait, entre le Nord de l'Europe, les collections du Nord essentiellement allemandes, dévolues au surnaturel, voire au démoniaque et à la superstition, s'opposant au Sud de l'Europe, celles de l'Italie, consacrées à l'Antique. Il s'attachait surtout dans sa démonstration aux collections princières des Habsbourg, des électeurs de Dresde, de Berlin. On a pu, depuis, montrer d'une certaine manière que Schlosser témoignait d'un «nationalisme» érudit. Et l'évolution ultérieure de l'historiographie des collections, de B. Balsiger à Antoine Schnapper, a montré que Von Schlosser péchait par une ignorance ou une méconnaissance volontaire des collections de curiosités italiennes et françaises aux XVIe et XVIIesiècles. En vérité, il semble bien qu'à travers toute l'Europe, le goût pour les collections éclectiques et érudites, à la recherche du merveilleux, du précieux, du rare, du monstrueux aussi s'est généralisé de la fin du XVe au XVIe siècles. La passion croissante pour l'histoire naturelle, pour les grandes découvertes va peupler ces collections de fossiles, de coquillages et de monstres. Dans toutes ces collections, le beau, l'horrible mais aussi le tour de force artistique, le tour de force technique, artisanal, le bizarre, le rare doivent défier l'attente du visiteur, ou au contraire illuminer son esprit par l'étendue d'une singularité mais aussi par l'ordre et la régularité qui donnent à voir le monde. Dans la lecture chrétienne, les merveilles ou les monstres ne sont pas des signes ou des porteurs de signes à cause de leur nature, mais ils sont précisément destinés à signifier, à démontrer le sens. La merveille est singulière, unique, elle découvre une signification morale. À l'inverse, on peut dire que dans l'Europe de la modernité, l'objet

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- ou l'œuvre - sera au contraire pris dans une série scientifique, il sera pris dans un contexte d'interprétation, et sa singularité paraîtra au contraire triviale. Son étude débouchera sur la recherche des causes et la quête d'une signification, dans cette perspective, apparaîtra comme une simple projection des valeurs. Autrement dit, la trivialité et le stéréotype sont les deux menaces qui pèsent sur les collections des musées, en particulier des musées d'histoire depuis l'époque moderne et contemporaine. Comme de nombreux chercheurs l'ont montré, les modes de collection et d'exposition des objets dans les cabinets de curiosités et les premiers musées de la modernité sont issus pour partie des voyages de conquêtes et donc d'appropriation du Nouveau monde. Ils témoignent d'autre part de la montée du questionnaire et des méthodes d'enquête au sein des nouvelles sphères administratives, et s'inscrivent dans un mouvement tout à la fois d'expropriation et d'appropriation de la part de l'Europe à l'égard du reste du monde, rapport qui construit l'identité et l'altérité. Le désir de connaître les secrets du monde débouche en effet sur ces collections de dents de narval, de joyaux, de fœtus monstrueux, d'indigènes captifs également dont traite l'historiographie récente sur les musées des XVIeet XVIIesiècles, les essais réunis par O. Impey et A. MacGregor, Paula Findlen, Stephen Greenblatt. Un second volet est celui qui organise le passage de l'admiratio à la philosophia du XIIIe aux XVIe-XVIIIe siècles (2). La distinction classique peu à peu faite entre miracula et mirabilia permet de définir le miracle comme un événement rare et difficile produit par la volonté de Dieu sur des choses qui ont une tendance naturelle à agir, si je puis dire autrement ou à l'opposé d'événements, donc contre nature, tandis que les mirabilia sont des produits de la nature que nous échouons parfois à

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comprendre, mais qui ne vont pas contre leur nature. Enfin, un troisième aspect est l'évolution de la conception de l'émerveillement et du merveilleux. À partir de Descartes, sommairement, cette conception de la merveille est devenue de plus en plus psychologique. Pour Descartes, le merveilleux est une surprise de l'âme, et l'admiration devient une sorte de peur psychologique. Cette démarche sera illustrée au siècle classique par Charles Le Brun, dans le fameux répertoire des passions figurées. On en trouve par la suite la description dans les théories du sublime au XVIII" avec Burke et Kant, avant qu'au XIX" siècle, Charles Darwin, en 1872, dans son livre sur L'Expression des émotions chez l'homme et les animaux, ne donne à cet émerveillement une expression anthropologique «scientifique». La merveille devient, autrement dit, tantôt une pure ignorance que le savoir doit permettre de supprimer ou tout au moins de rationaliser, tantôt l'objet d'un désir de s'approprier l'autre par une entreprise de connaissances et de construction de l'identité, tantôt enfin une forme de peur, de stupeur, d'admiration conçue généralement comme paradigmatique d'une psychologie des émotions. Voilà en somme comment se mettent en place au seuil de la modernité le cabinet d'art et de curiosités, qui nourrit souvent un imaginaire du prince comme thaumaturge, comme Dieu en second, et d'autre part, les différentes activités sociales qui lui sont liées. Dans cette compétition européenne, le phénomène de la curialisation est sans doute tout à fait déterminant puisqu'il a initié ce souci de prestige, de snobisme, de distinction, qui, disait Élias, est l'équivalent de notre réussite professionnelle à l'époque contemporaine, et qui se manifeste par un certain nombre d'activités, dont précisément la collection. Expression d'un rang à défendre, la collection demeure cependant un enjeu moins important que le mécénat (Antoine Schnapper) dans la construction de la

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figure artistique du prince. Mais, à l'échelle de l'Europe, le milieu des collectionneurs entretient de nombreux échanges au sein de la république des lettres conçue au sens le plus général du terme, et exige au nom de l'utilité et de l'émulation une libre jouissance des livres (Gabriel Naudé) mais aussi des œuvres, des spécimens, des modèles. D'autres institutions certes jouent un rôle analogue à celui que jouera le musée au siècle suivant, et ce sont évidemment les académies artistiques et les écoles de dessin, qui au XVIIe siècle assument un certain nombre de fonctions qui sont pour nous des fonctions du musée moderne, à savoir organiser des expositions, constituer des collections, et assurer l'enseignement de ce qui ne s'appelle pas encore l'histoire de l'art. Pour former de jeunes talents les collections de gravures et de moulages vont dupliquer les grands exemples de l'art et permettre d'en expliquer les beautés. Enfin, en Italie surtout, jusqu'à la moitié du XVlIIesiècle, terre privilégiée du musée, une véritable culture publique du musée s'élabore au point parfois de précéder l'établissement lui-même. Cette culture s'enracine dans un héritage antique évident, celui des pierres de la cité, celui donc de l'héritage de la cité romaine. Dans le cas français, la lente élaboration des musées au long du XVlIIesièc1e est marquée par l'ouverture fugace du musée du Luxembourg (1750), l'ouverture symbolique du Louvre Ge 10 août 1793). Bien avant cette date, toutefois comme l'a montré le colloque organisé par Edouard Pommier au Louvre, partout en Europe, une finalité publique apparaît au sein d'un certain nombre d'établissements, de galeries traditionnelles depuis les Offices à Florence, qui devient un musée public moderne vers 1780, le musée du Capitole à Rome, le Belvédère à Dresde mais aussi des musées indépendants conçus à cette fin, comme

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à Cassel, comme le musée Pio Clementino au Vatican, sans compter le British Museum qui est le premier musée national contemporain malgré son logement de fortune à Montagu House. Donc, à la veille de la Révolution française/ le musée public est devenu aux yeux de l'opinion éclairée européenne une institution qui répond à une jouissance individuelle au sein du Grand Tour en particulier. On voit apparaître des phénomènes que l'on qualifie aujourd'hui d'achats de produits dérivés. Horace Walpole, en 1785/ note l'existence de bibelots qu'on achète à l'issue de la visite des musées d/Italie. D'autre part, ce musée en voie de constitution satisfait à un discours savant nouveau/ celui de L'Histoire de l'art de Winckelmann, une histoire de l'art qui est beaucoup moins historiciste que propre à décliner la perfection et l'imperfection de l'art. Enfin, quant à la notion d'émerveillement, cette construction répond à la construction intellectuelle du sublime. Le musée révolutionnaire suscitera à la fois précisément horreur et admiration, répulsion et enthousiasme, en ce qu'il incarne le monde bouleversé, la rupture de l'histoire. Le XIX' siècle hérite largement des conceptions démocratiques des musées, puisque l'institution muséale a d'abord eu pour objectif au long de ce siècle de démultiplier les bienfaits du collectionnisme antérieur; elle conserve des rôles de collection, de création et de développement du savoir, de prestige également, mais elle renforce sa mission d'éducation et elle acquiert celle de protection du patrimoine. Surtout/ elle permet aux peuples d'Europe de prendre conscience de leur identité, prise de conscience qui se joue d'abord par l'appropriation de l/héritage antique. Quatremère de Quincy, au moment de l'arrivée des marbres d'Elgin au British Museum à Londres, en donne une expression classique. C'est donc un nouveau contexte du musée qui se joue ici, le musée apparaissant non pas comme un non-lieu mais comme un lieu spécifique.

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