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QUESTIONS URBAINES EN AFRIQUE DU SUD

De
400 pages
Depuis une décennie, l'espace urbain sud africain est l'objet d'enjeux variés - reconstruction des townships et des infrastructures, programmation de logements sociaux, intégration économique, gestion urbaine démocratique, sécurisation des quartiers et lutte contre la grande criminalité entre autres. Si toutes ces questions doivent être étudiées prioritairement sous leur aspect actuel et conjoncturel, elles ne peuvent être comprises qu'au regard de l'histoire divisée de l'Afrique du Sud.
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Collection Espace Afrique Australe

Jean-Baptiste Onana (ed.)

QUESTIONS URBAINES EN AFRIQUE DU SUD

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L 'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

Collection Espace Afrique Australe dirigée par Jean-Baptiste Onana

Ouverte à tous les champs disciplinaires, elle voudrait non seulement souligner la spécificité de cette région au sein d'une Afrique plurielle et combien contrastée, mais aussi mettre en exergue sa recomposition autour de l'Afrique du Sud, dont le double rôle de puissance tutélaire régionale et de pôle de développement continental se confirme au fil du temps malgré un certain nombre de contraintes tant endogènes qu'exogènes.

Déjà paru

Raphaël PORTEILLA, Le nouvel Etat Sud-Africain: des Bantoustans aux provinces (1948 - 1997), 1998.

1999 ISBN: 2-7384-8474-3

@ L'Harmattan,

Sommaire

Johannesbourg, 112 ans de division, de la ségrégation à la ville d'apartheid, page 9 Keith Beavon Organisations sociales, pouvoirs locaux et gestion urbaine en RSA, les "civics" entre crise de légitimité et recomposition, page 87 Jean-Baptiste Onana Les townships noirs d'Afrique du Sud, histoire d'une urbanisation séparée (1948-1991),page 143 Jean-Baptiste Onana La violence urbaine à Johannesbourg et Durban, de la révolte du ghetto à la criminalité, page 195 Marc-Antoine Pérouse de Montclos Le territoire imposé, forger l'espace, contrôler la société: le cas de Johannesburg, page 301 Philippe Guillaume Aide à la petite entreprise locale en Afrique du Sud, le cas d'Alberton, page 385 Martin Landré

Introduction

Jean-Baptiste Onana1
A plusieurs égards, la crise urbaine que traverse l'Afrique du Sud puise ses origines profondement dans le statu quo ante de l'ére révolue d'apartheid. Mais elle est également liée à d'autres facteurs apparus postérieurement et qui, transposés dans n'importe qu'elle autre société en développement, produirait les mêmes effets ou presque. Il n'empêche que l'apport de l'histoire dans la compréhension, l'appréciation et la gestion des questions urbaines qui se posent à l'Afrique du Sud aujourd'hui est essentiel. C'est du moins ce que tentent de démontrer les contributions de Keith Beavon et de J.Baptiste Onana. Car le problème n'est pas tant que l'Afrique du Sud ait à résoudre une grave crise urbaine, mais qu'elle doive le faire avec bien peu de moyens qu'auparavant, dans des conditions d'insécurité et de criminalité sans précédent dans le pays (MA Pérouse de Montelos). Rien d'étonnant alors que l'expression d'une certaine forme de mal-vivre s'intensifie, non seulement dans les ensembles urbains fonctionnels des anciennes zones résidentielles blanches massivement colonisées par des Noirs et autres bannis d'hier (Keith Beavon), mais aussi dans les townships où les conditions de vie tardent décidément à s'améliorer de manière significative ou à tout le moins perceptible (Philippe Guillaume).

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1Enseignant-chercheur

en urbanisme,

directeur de collection

aux Editions

l'Harmattan.

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S'il n'existe pas de solution miracle à la crise urbaine sud africaine -comme d'ailleurs il n'en existe aucune dans les autres nations du monde en butte à la même situation-, il est communément admis que le développement des zones déshéritées -notamment par le biais de l'aide à la petite entreprise privée formelle ou informelle- est une des meilleures réponses envisageables. Martin Landré le montre fort bien dans l'unique contribution de cet ouvrage consacrée au développement économique local. Enfin, l'Afrique du Sud doit consolider sa jeune démocratie multiraciale, non seulement dans les urnes comme lors des dernières élections générales de Juin 1999 qui ont vu le Congrès National Africain (ANC) l'emporter très largement sur ses principaux rivaux, mais aussi sur le terrain de la transformation sociale et de l'amélioration des conditions de vie des personnes les plus défavorisées. Ici intervient le rôle infiniment important des organisations sociales communautaires ou extra-communautaires (J.Baptiste Onana), dont on sait qu'elles sont partagées entre un engagement partisan et une quasi-impossible indépendance vis-à-vis des partis.

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Johannesbourg, 112 ans de division: de la ségrégation à la ville post-apartheid2

Keith Beavan3 Avertissement
A toutes fins utiles, le lecteur notera que compte tenu du rôle joué par la race dans la géographie sociale de Johannesbourg, il nous a paru pertinent d'utiliser une terminologie raciale variée dans le texte qui suit. Tantôt le vocable Noir désigne les seules populations africaines autochtones, tantôt de manière collective toutes les personnes qui ne sont pas considérées comme appartenant à la race blanche; celui de Métis se réfère aux individus ayant des origines raciales mixtes ou mélangées; celui d'Indien aux personnes originaires de l'Inde ou du Sri Lanka, ex Ceylan. Enfin, le terme Blanc est à saisir dans son sens tautologique d'individus ayant effectivement la peau blanche.

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2 Ce texte a été originellement présenté au Séminaire sur les Villes Divisées organisé par le Centre d'Etudes Avancées de l'université de New York, en février 1998. Je voudrais remercier le professeur Thomas Bender, directeur dudit centre, de m'avoir autorisé à le publier dans le présent ouvrage. Traduit de l'Anglais par Jean-Baptiste Onana 3 Professeur et responsable du département Afrique du Sud. Anciennement professeur Witwatersrand. de géographie de géographie de l'université de Prétoria, humaine à l'université de

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Johannesbourg peut être considérée comme l'une de ces nombreuses villes "divisées" qui composent le paysage urbain mondial, et bien que l'Afrique du Sud se soit démocratisée, le risque demeure que les transformations post-apartheid n'aboutissent à l'apparition d'un nouvel apartheid urbain localisé dans les banlieues Nord (Beavon 1998c). Le but ici est d'explorer la nature de Johannesbourg en tant que ville divisée sur une période de plus de 100 ans. Alors qu'elle a un peu plus de 100 ans aujourd'hui, cette métropole n'était guère davantage qu'une ville-campement à la fin de 1886, qui en 1895 allait éclipser Cape Town (établie 245 ans plus tôt) comme la plus grande ville d'Afrique du Sud avec quelque 100 000 habitants. En termes économiques, elle était devenue par la même occasion (et le reste à ce jour) la ville la plus influente en Afrique sub-saharienne si ce n'est à l'échelle du continent tout entier (Van Onselen 1982a); Beavon 1996, 1997). Dès le début, la ville se structura et s'étendit autour des clivages raciaux, ethniques et de classes. Le présent article est construit autour de la thèse selon laquelle vers 1904 déjà, tous les paramètres de la future partition socio-économique, ethnique et raciale de Johannesbourg étaient solidement en place. Tant et si bien que même l'application rigide de l'apartheid à partir de 1948 produisit peu -si tant est qu'il y en eut- de surprises au regard des divisions spatiales qui intervinrent après 1904 (Beavon 1982). Sous l'apartheid, l'expansion de la ville vers le Nord précipita la formation d'une enclave blanche (Fig.1) de privilégiés totalement déconnectés non seulement de la majorité croissante de la population ultérieurement confinée dans le ghetto en devenir de Soweto, mais également de sa propre classe ouvrière (Beavon 1982; 1998a; et Marcuse).

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Pour "comprendre" Johannesbourg, il est important d'avoir à l'esprit le contexte particulier au sein duquel les divisions raciales étaient apparues. Ne pas le faire conduirait à des raccourcis faciles laissant supposer que ces divisions -que l'on peut encore observer aujourd'hui-, sont plus une réponse à certaines forces urbaines universelles qu'à une relégation délibérée d'un groupe d'individus à un purgatoire commun ou à un ghetto pour parias (Marcuse). Il nous a paru opportun de structurer notre article de la manière qui suit. Une variété de descriptions minitieuses des différentes étapes critiques de la formation des divisions dans la géographie de Johannesbourg sera présentée. Parallèlement, quelques indications sur les déterminants clés des derniers schémas socio-économiques qui découlent de ceux qui ont précédé, et la rigidité des lignes de partage raciales, ethniques et de classes seront données. Du fait du point de vue exprimé dans cet article d'après lequel la géographie sociale de Johannesbourg au départ a constitué le socle des divisions qui ont suivi dans un climat politique tendu, davantage de détails seront donnés sur ce qui s'est passé avant, au détriment des développements les plus récents. Abstract Johannesburg can be regarded as one of the world's 'divided cities', and although it is now located within a democratic country there is still a danger that postapartheid developments could yet result in a neo-apartheid form of city located in its northern 'suburbs' (Beavon 1998c). The purpose here is to explore the nature of Johannesburg as a divided city over a period of just more than a century.

Il

Johannesburg is only just over 100 years old, a city that was no more than a tent-town in late-1886 but which by 1895 had eclipsed Cape Town (established 245 years earlier) as the largest city in South Africa with just over 100 000 people. In financial terms by 1895 it had also become, and remains to this day, the most influential city of sub-Saharan Africa if not of Africa as a whole (van Onselen 1982a; Beavon 1996, 1997). From the outset the city was structured and expanded around cleavages of race, ethnicity, and class. The thesis from which the presentation in this paper proceeds is that by 1904 the full pattern for the future socio-economic, ethnic, and racial partitions of Johannesburg's community were firmly in place. So much so that even the harsh application of apartheid from 1948 produced few if any surprises with respect to the spatial divisions of the growing metropolis that had followed the 1904 'blueprint' (Beavon 1982). In the apartheid era the amount of areal expansion being directed northwards accelerated and created an expanding white enclave (Fig. 1) of First World privilege divorced not only from the growing majority who would be contained in a ghetto to be called Soweto but from its own white working class (Beavon 1982, 1997; 1998a; Marcuse no date). To 'understand' Johannesburg it is important to bear in mind the particular context within which the racial divisions came about. Failure to do so makes it easier to assume that the divisions that can still be observed are more of a response to certain universal urban forces than to the deliberate relegation of a group of people, regardless of class differences within them, to a common purgatory or outcast ghetto (Marcuse no date), one that partitioned the subjugated group in all respects, other than for their labour power, from a privileged minority. 12

As a consequence of the comments set out above it has appeared appropriate to structure the paper in the manner outlined below. A set of thumbnail sketches of critical stages in the making of divisions that mapped themselves on to the unfolding geography of Johannesburg will be presented. In the process some indications of the key determinants of the later socio-economic patterns that would evolve out of those that preceded them, and the rigidity of the emerging racial, ethnic, and class divides, will be provided. Because of the belief expressed in this paper that the early social geography of Johannesburg formed the template for the divisions that followed in a harsher political climate, more background detail will be provided for the earlier period than in the presentation of more recent developments.

La construction des premières lignes de démarcation et la formation de Johannesbourg: 1886-1904 Alors que des gisements d'or avaient été découverts et étaient exploités dans la République Boer du Transvaal depuis le début des années 1870, c'est seulement au début de 1886 que ce minérai fut également découvert sur les terres de Langlaagte à proximité de Witwatersrand (Fig.2). Etant donné la morphologie distinctive du conglomérat qui constituait le corps du minerai, il s'en fallut de quelques mois à peine avant que ne fût identifié un affleurement étalé de part et d'autre du site initial de découverte. La nouvelle se répandit comme une traînée de poudre, attirant bientôt 600 mineurs -parmi lesquels nombre de chercheurs de fortune méprisés d'expression anglaise- qui attendaient impatiemment l'autorisation des fouilles aux abords du filon. 13

Dans le but d'offrir un campement aux chercheurs d'or, le gouvernement boer mit à leur disposition un morceau de terre aride configuré en triangle à quelque 8 km à l'Est du lieu de la première découverte du minerai orifère (Fig.2). En l'espace de quelques semaines, un plan de rues fut établi pour la partie sud du triangle et baptisé Johannesbourg. Vers le début de 1887, le nombre de rues bordées de petits lopins de terre avait augmenté et la zone du campement s'étendit vers le Sud à cause des limites de certains terrains miniers (Fig. 3) (Gray 1937; Leyds 1964). Les parcelles dans la ville embryonnaire étaient normalement la propriété de l'Etat Boer, mais les mineurs à titre individuel, les syndicats et les hommes d'affaires s'étaient vus offrir un droit d"'acquisition" préférentiel dans les faits un droit d'usufruit- à travers une série d'enchères publiques qui eurent lieu en 1886 et 1887. Une fois les droits de jouissance acquis, les occupants étaient autorisés à construire sur "leur" parcelle en ayant bien conscience qu'ils n'en avaient pas la propriété; en d'autres termes le régime foncier reposait sur le système de bail emphythéotique plutôt que sur celui de l'acquisition de la pleine et réelle propriété foncière. Par ailleurs, dans la mesure où les parcelles se trouvaient sur des terrains régis par la Gold Law of the Transvaal (loi réglementant l'exploitation de l'or dans le Transvaal), et que celle-ci interdisait aux non-Blancs de posséder ou d'occuper un terrain urbain, la ville qui naquit sur le campement initial des mineurs était par voie de conséquence réservée aux seuls Blancs (Grey 1937). La séparation entre Indiens et Blancs La République du Transvaal avait précédemment clarifié sa position au regard des droits de propriété ou 14

d'occupation "permanente" dans son territoire consécutivement à l'immigration des chercheurs d'or et de leurs familles à l'Est du Transvaal. En 1885 furent promulguées des lois anti-Indiennes, lesquelles étaient applicables selon les propres termes du législateur, aux "coolies, aux Arabes et autres Asiatiques". Ces groupes se virent donc refuser tout droit d'occupation de quelque sorte que ce fût à l'intérieur du périmètre réservé aux Blancs, et durent se contenter sous certaines conditions, d'une portion de terrain située à la limite nord du triangle urbain et s'étendant vers l'Est (Fig.3). Au moment où la seconde vente aux enchères allait avoir lieu en 1887, la nouvelle de nouveaux développements en matière raciale et ethnique était connue, préfigurant la manière dont les barrières raciales seraient érigées et affecteraient les schémas géographiques futures. Après la découverte de l'or en 1886, un certain nombre d'Indiens "libres", qui faisaient partie d'un groupe d'ouvriers agricoles sous contrat dans les champs de cane à sucre du Natal, se prirent d'envie d'aller tenter leur chance à Johannesbourg. Bientôt, ils furent rejoints par des concitoyens nouvellement arrivés de l'Inde à leurs frais, avec l'intention de faire des affaires non seulement au sein de leur communauté ethnique, mais aussi au sein de la communauté cosmopolite de Johannesbourg considérée dans son ensemble (Randall et Desai 1967). En tout cas, Ie nombre d'Indiens était peu élevé, et antérieurement à la cession des droits préférentiels en 1887, les autorités de Johannesbourg avaient délimité six parcelles quelque part près de Kerk Street (Fig.3) dans la zone cOffilnerciale de la ville, et 79 autres -à un endroit pas clairement défini dans les documents historiques disponibles- pour les "Arabes" (Gray 1937). En fait, le mot "Arabes" était un euphémisme pour Indiens, collectivement désignés par le terme 15

"Coolies" par les Boers et par les Blancs de manière générale. Quand les acquéreurs potentiels qui faisaient les enchères apprirent qu'une "réserve arabe" était planifiée à Johannesbourg, et quoiqu'elle fût située en dehors des limites du Triangle à l'Est de Diagonal Street (Fig.3 et 4), le prix des parcelles dégringola à proximité de celle-ci et dans la partie Nord-Ouest de la ville (Gray 1937). La conséquence en fut que pratiquement dès l'origine de l'histoire urbaine de Johannesbourg, les dommages raciaux furent autorisés pour influencer le modèle d'échelle de valeurs qui, dans cette circonstance, montra des signes d'effondrement dans la zone située au Nord et à l'Ouest des rues Pritchard et Loveday. Une situation qui n'apporta pas grand-chose aux perspectives de développement des terrains immédiatement situés au Nord de President Street et à l'Ouest de Diagonal Street (Fig.3 et 4), sinon l'impression que la zone était à éviter autant par les gens "civilisés" que par les investisseurs sérieux (Beavon 1998a). La mise à l'écart des Afrikaners et des Indiens illettrés En 1887, le lopin de terre non-occupé sus-mentionné était une excavation argileuse peu profonde avec un faible écoulement des eaux. Malgré son évidente inhospitalité, il fut perçu comme une opportunité par un groupe d'analphabètes Afrikaners employés dans le fermage ou salariés comme surveillants d'exploitations agricoles (des "bywoners"). Ils avaient été renvoyés des fermes Afrikaners dès la fin de 1886 quand l'agriculture dans l'arrière-pays de Johannesbourg devint plus commerciale. La seule compétence qu'ils pouvaient monnayer à la ville était leur savoir- faire dans la fabrication de briques d'argile. Dans une pétition adressée au Président Kruger, 16

ils réussirent à convaincre ce dernier de leur allouer le lopin de terre situé à l'Ouest de Diagonal Street et à les autoriser d'y fabriquer des briques à partir de la glaise locale. La zone fut bientôt connue comme une briqueterie (Fig.4) et dénommée "Burghersdorp" (Village des Citoyens) (Van Onselen 1982a). Malgré le fait que les premiers "bywoners" eussent l'intention de se ménager une place où vivre et gagner honnêtement leur pain, leur pauvreté combinée avec l'environnement difficile et de mauvaises conditions d'hygiène firent de Burghersdorp et de ses taudis informes Ie premier bidonville de Johannesbourg (Grant and Flinn 1992; Beavon 1998a). Il se trouva qu'au moment même où les premiers "bywoners" s'installaient à Burghersdorp, les autorités étaient entrain d'envisager l'établissement d'une réserve indienne immédiatement à l'Est, laquelle prit la dénomination péjorative de "Réserve Coolie" (Wentzel 1903), le mot réserve désignant alors en Afrique du Sud toute zone résidentielle affectée à des non-Blancs. La division ethnique sur une base linguistique Avant de souligner quelques autres aspects des politiques publiques qui démontrent une volonté ancienne et indéniable de consacrer la partition de Johannesbourg sur une base raciale et ethnique, il importe de préciser que le campement de chercheurs d'or qui fut à l'origine de la ville était un township d'un point de vue légal. Antérieurement à la création effective d'une municipalité en 1902 sous l'occupation anglaise consécutivement à la guerre des Boers, un certain nombre de townships privés, qui devaient être dénommés banlieues à partir de 1903, furent créés par des spéculateurs fonciers et dotés de rues. Dans la plupart des cas, les restrictions raciales 17

mentionnées plus haut étaient automatiquement applicables et dans d'autres, elles étaient incluses dans les actes de vente (Greenlees 1912). En plus de l'installation des Indiens et des "byowners" Boers dans la partie Nord-Ouest du centre de la ville émergente (Fig.3), d'autres événements fortuits ou imprévus survenus en 1886, en 1887 et au début des années 1890 méritent d'être considérés, parce qu'ils ajoutent une division de classe à celle de la race et de l'ethnie qui va caractériser le modèle urbain de Johannesbourg pendant presque 100 ans. En 1886, l'une des organisations syndicales de mineurs Afrikaners, connue sous le nom de Paarle Hoop, prit ses quartiers dans un township baptisé d'après le nom de leur syndicat, localisé tout juste au Nord du site de découverte du premier gisement d'or (Gray 1937). Ainsi, la première communauté de résidents Afrikaners non-fermiers à s'installer à proximité de Johannesbourg avait élu domicile dans la partie Ouest de la ville. Au sein du township de Johannesbourg, les activités de bureau et de vente au détail s'étaient partagés en deux quadrants distincts autour de Market Square au tout début de 1887. La petite bourgeoisie locale avait choisi de s'installer dans le quadrant Nord-Est (Fig.3). La même année, la présence d'une nappe d'eau de source endiguée dans un bassin de retenue situé à la limite Est du triangle de Johannesbourg, attira un certain nombre de financiers et autres banquiers essentiellement des anglophones- qui s'établirent dans le township adjacent de Doomfontein (Fig.4 et 5). Leur présence et celle d'autres personnes aisées conférèrent à Doomfontein le statut de première zone résidentielle de Johannesbourg. Dans un certain sens, la première division ethnique entre Blancs fondée sur la langue, avec les
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Afrikaners à l'Ouest et les Anglophones à l'Est venait de se mettre en place. En 1888, les compagnies foncières Ford et Jeppe étaient incapables de dire si la ville de Johannesbourg, en très forte croissante mais coincée entre les barrières parallèles de la crête de Witwatersrand au Nord et de la large bande de 0,8 à 2,4 km de largeur- de terrain aurifère au Sud, allait s'étendre à l'Est ou à l'Ouest. Pour cela, ils aménagèrent un nouveau township de chaque côté de la ville principale; Fordsburg à l'Ouest et Jeppestown à l'Est (Fig.4 et 5). Du point de vue investissement, les deux s'avérèrent des réussites et vers 1896, il y avait environ 5600 résidents à Jeppestown et 6000 à Fordsburg (Greenlees 1912; Neame 1950; Leyds 1964; Benjamin 1972; Van Onselen 1982a). Les baux passés à Fordsburg ne mentionnaient aucune restriction sur les activités commerciales. En conséquence, l'occupant d'une parcelle de terrain pouvait utiliser sa propriété aussi bien pour un usage commercial que résidentiel. De ce fait, l'initiative de Fordsburg s'avéra intéressante pour tous les résidents qui souhaitaient exploiter un commerce ou une quelconque autre activité indépendante sur le lieu même de leur résidence. Initialement, la qualité des constructions à Fordsburg était en rapport avec les moyens des habitants et consistait surtout en des extérieurs en tôle ondulée et des intérieurs en briques de terre non cuite (Leyds 1964). Fordsburg devint une opportunité pour beaucoup de mineurs blancs célibataires, notamment des Afrikaners (Fourie 1978), qui prirent des chambres chez l'habitant tout près de leur lieu de travail (Van Onselen 1982a; Callinicos 1987). Plus tard, le township accueillit d'autres personnes -également des Afrikaners- qui avaient été contraintes d'abandonner leur métier de charretier après

l'établissement d'une liaison ferroviaire avec Cape Town
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en 1892, et essayaient de gagner leur vie en travaillant dans l'attelage de chevaux, ou comme conducteurs de taxis (Van Onselen 1982a). Par contraste, Jeppestown -et sa partie sud appelée Belgraviaétait strictement résidentielle. Quand de riches hommes d'affaires, aspirant au style de vie en vigueur à Doornfontein, entreprirent de faire édifier de somptueuses résidences sur les hauteurs de ce township, utilisant pour cela des matériaux importés, il devint certain que celui-ci deviendrait la seconde zone résidentielle à la mode à Johannesbourg après Doornfontein. En contrebas et à proximité des mines, le logement était clairement ouvrier, mais contrairement à Fordsburg, la classe ouvrière y était composée d'ouvriers anglophones compétents (Leyds 1964; Chipkin 1993; Beavon 1998a). Le secteur nord Vers le début des années 1890, après quelques hivers rudes et autant d'étés poussiéreux, la bonne société de Doornfontein se dit qu'elle n'avait peut-être pas élu domicile à l'endroit idéal. Le choix d'un site pour la construction d'un hôtel particulier de 40 pièces sur 8 hectares dominant la limite nord de la crête de Witwatersrand (Benjamin 1972), à 2,4 kilomètres au Nord de Market Square (Fig.4 et 5) par l'une de ces augustes familles donna le signal du repli vers un nouveau township appelé Parktown pour tous ceux qui en avaient les moyens. Ce départ précipita la perte du haut standing dont jouissait Doornfontein et ses 6000 habitants (Palestrant 1986; Parnell 1993). La conséquence en fut qu'à partir de 1892, le centre de la crête de Parktown devint et demeure à ce jour un foyer privilégié de concentration des hauts revenus au Nord de Johannesbourg. Une fois ces townships chics 20

installés au Nord, ceux du Sud étaient condamnés à recevoir au mieux la classe moyenne; mais Doomfontein, pour des raisons qui seront explicitées plus loin, deviendra un bidonville essentiellement occupé par des Noirs et des Métis en quête d'abris proches des opportunités d'emploi dans la zone commerciale de Johannesbourg toute proche (Parnell 1993; Beavon 1998a). Ainsi vers 1892, il y avait des secteurs clairement démarqués à l'Ouest, au Nord et à l'Est du site initial d'établissement de Johannesbourg (Fig.5). Ils avaient chacun des caractéristiques propres qui les distinguaient les uns des autres. Au Nord, se trouvaient les capitalistes et autres très hauts revenus; à l'Est la classe moyenne et ouvrière d'expression anglaise; à l'Ouest, la communauté de prolétaires et de pauvres travailleurs Afrikaners installés à leur compte dans un secteur qui allait bientôt s'enrichir de nouvelles réserves. Les divisions raciales dans le secteur Nord Malgré l'anomalie constituée par Burghersdorp, et celle du township de Vrededorp qui sera expliquée ci-après, il est incontestable que les autorités Boers qui contrôlaient Johannesbourg avaient choisi de faire du secteur NordOuest de Market Square une enclave non-blanche. Ainsi, quand ces autorités décidèrent en 1892-1893 de créer une réserve pour les Noirs travaillant à la ville, distincte de celle des Noirs qui travaillaient à la mine, elles choisirent un emplacement coincé entre la réserve pour travailleurs asiatiques et les hangars de triage de ce qui était alors la gare de Johannesbourg, entrée en service en 1890 (Fig.4). Comme dans le cas des coolies, les résidents de la réserve pour travailleurs noirs devaient se débrouiller tout seuls, dans des conditions de vie déplorables dues à leur extrême pauvreté, pour pourvoir à leur logement et résoudre les 21

problèmes sanitaires et d'approvisionnement en eau (Wentzel 1903). La réserve noire fut d'emblée appelée "résidence des cafres" (Smith 1971; Kagan 1978). De manière fort attendue, lorsque les plans d'extension de la zone de résidence pour travailleurs noirs furent rendus publics en 1894 pour faire face à leur augmentation rapide, il fut décidé qu'elle aurait lieu au Nord-Ouest de la zone existante malgré le tracé de la voie ferrée. La zone d'extension prit le nom de "réserve indigène" (Smith 1971; Kagan 1978). Malgré la création de ces réserves racialement différenciées, il subsistait en fait un certain degré de mélange racial dans les zones urbaines les plus pauvres entre cafres, coolies et les 7000 résidents de Brickfields et de Burghersdorp (Van Onselen 1982b). Il n'empêche qu'il était surprenant qu'un autre township blanc pour Afrikaners dénommé Vrededorp fût localisé dans le même secteur. Vrededorp fut créé en 1893 pour accueillir les Afrikaners indigents, dont un certain nombre furent déplacés de Brickfields quand un nouveau terminal de fret ferroviaire y fut implanté (Fig.4). Le nouveau township ne fut pas implanté avec l'intention d'être protégé de ceux qu'occupaient les autres groupes raciaux comme cela devait se faire des années plus tard. Il fut tout simplement construit à partir d'une portion non occupée de la zone normalement réservée aux indigènes, elle-même adjacente aux réserves existantes (Fig.4 et 5) (Frescura 1978; Kagan 1978; Beavon 1982). D'autres Afrikaners venus de la section de Brickfields abandonnée au chemin de fer furent déplacés 9,6 km à l'Ouest sur le champ de Waterval (Van Onselen 1982a), lequel n'était pas situé à l'époque près d'une quelconque réserve ou concentration de populations noires (Fig.5). 22

Quand une zone de résidence fut envisagée pour les Métis du Cap, dénommés "Malais" dans le Transvaal à l'époque, elle aussi fut implantée sur le site de la réserve indigène au Sud de Vrededorp (Fig.4 et 5). Deux autres exemples permettent d'illustrer le peu de considération que les autorités avaient pour le secteur nord malgré la présence d'un certain nombre de résidents Afrikaners. En 1896, une station de pompage devait être fournie pour servir de centre de collecte et de traitement des matières fécales et autres souillures dans la ville. C'est entre les réserves asiatique et noire que celle-ci fut construite (Grant et Flinn 1992). De plus, vers 1897, la principale décharge d'ordures de la ville fut installée dans le secteur nord de la ville, sur un emplacement presque contigu à un township appelé Sophiatown qui, dans le cours normal de la spéculation foncière, revenait aux Blancs (Fig.5). Le secteur sud Avant de conclure sur le point relatif aux différents aspects de la formation de Johannesbourg, il importe de s'intéresser à ce qui s'est passé dans le Reef. Seuls deux townships, Booysens et Rosettenville, avaient été programmés au sud des terres minières dans les deux premières années d'existence de Johannesbourg. Même après, il n'y eut que fort peu de tentatives pour créer des zones résidentielles supplémentaires dans le sud pendant la dernière partie du XIXème siècle. Au début des années 1890, l'industie' minière rencontra une série de problèmes techniques qui faillirent aboutir à l'abandon des champs aurifères (Richardson et Van-ReIten 1980; Van Onselen 1982a; Beavon 1996, 1998a). Des études géologiques démontrèrent que si la teneur en or du gisement était faible à la surface, il y avait en revanche une grande 23

concentration de ce minerai dans une strate qui plongeait profondément dans le sud. Il était aussi apparu qu'il existait une possibilité technique d'atteindre le gisement dans les profondeurs du sous-sol. Quand l'industrie et les prix fonciers s'effondrèrent en 1890 du fait de la difficulté de décanter le minerai d'or de ses impuretés dans les gisements, beaucoup de petites mines furent contraintes de fermer. Convaincues qu'une solution finirait par être trouvée, les grands groupes miniers acquirent pour une bouchée de pain de larges pans de terre au sud du site minéral en cours d'exploitation (Van Onselen 1982a). Pour cela, l'avenir résidentiel du sud fut hypothéqué un moment, les opérations d'extraction minière semblant devoir primer sur les besoins en logements des mineurs blancs. De plus, le secteur sud fut physiquement séparé de la ville et prit même des allures de camp retranché du fait de l'emmaillotement des propriétés minières, qui rendit l'accès au centre de Johannesbourg difficile (Fig.5). Il fallut attendre quelques décennies avant que ces impressions ne s'estompassent. L'homogénéité sectorielle Certes la topographie particulière de Johannesbourg contribua quelque peu à la séparation des différents secteurs urbains dont nous avons fait jusqu'ici l'esquisse. L'alignement est-ouest des crêtes de quartzite de Witwatersrand signifiait qu'il y avait peu de contact entre les banlieues Est et celles des riches. Une autre barrière commençait à Parlctown et continuait au Nord, approximativement jusqu'au niveau de Jan Smut Avenue et Oxford Road. C'est sur ces lieux valonnés que des townships chics virent le jour, tels que Forest Town, Saxonwold, ou Rosebank, et bien d'autres encore plus loin 24

vers le Nord: Orchards et Melrose notamment. La classe sociale et les bonnes écoles allaient plus tard contribuer à affermir un peu plus l'homogénéité interne des secteurs Nord et Est. Les trams à traction animale de l'époque ne circulaient pas dans le Nord de la ville, et bien qu'ils assurassent la liaison entre Jeppe et Fordsburg via Market Square (Van Onselen 1982a), il y avait très peu de contact entre les townships Est et Nord. Les crêtes du Nord de Vrededorp qui s'étendaient vers l'Ouest permettaient de prévenir toute possible interaction entre d'autres townships en voie d'émergence (Fig.5). En termes succincts, Johannesbourg était une ville divisée vers la fin des années 1890, avec des quartiers exclusifs du point de vue du brassage. La grande exception était théoriquement le quartier des affaires, censé être un lieu de rencontre et un espace partagé. Mais en réalité, il était presqu'exclusivement réservé aux Blancs du Nord et de l'Est de la ville. C'était un lieu où les Noirs se tuaient à la tâche plus qu'ils ne travaillaient, et où les contrôles raciaux serrés sur la nature, l'étendue des revenus salariaux et l'accès aux commodités publiques les tenaient, longtemps avant l'apartheid, à l'écart en les obligeant d'évacuer l'espace "défendu" à la fin de la journée de travail. Ce n'est qu'après la guerre des Boers que le degré de tolérance de la présence noire dans la ville pour les besoins de main d'oeuvre devint un sujet de vive discussion. C'est de cette question et de ce qui peut être dit sur le dernier acte de la formation des divisions ethniques, raciales et de classes à Johannesbourg que nous allons maintenant discuter.

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La finalisation de la division Les faits marquants de la période qui conduisit aux événements de 1904 étaient relatifs aux possessions britanniques, au logement minier et à l'administration britannique de Johannesbourg. Les principales victimes en furent les Noirs et les Indiens. Ces derniers étaient entassés dans la réserve asiatique depuis 1896 quand un wagon de train chargé d'explosifs explosa tout près de la gare de Johannesbourg, soufflant littéralement la réserve indigène, une partie de la réserve coolie et Vrededorp (Leyds 1964; The Star 1987). Pour comprendre ce qui est souvent qualifié de destruction de la réserve coolie et qui correspond en fait au premier déplacement forcé de populations à Johannesbourg, il faut se reporter un peu plus au passé. A la fm du 19ème siècle, la montée de l'influence allemande en Europe, et la puissance grandissante des Etats-Unis outre-Atlantique étaient considérées -séparement et conjointement- comme une menace à la puissance économique britannique. Celle-ci ne pouvait être préservée que si davantage d'or était trouvé pour s'ajouter aux réserves -en diminution- qui soutenaient la Livre sterling. En un mot, la Grande Bretagne avait besoin de contrôler les mines d'or de Johannesbourg, et cela n'était possible que si le Witwatersrand, voire même l'ensemble du Transvaal étaient attirés dans l'empire britannique par n'importe quel moyen. A cette fm -mais prétendument pour défendre les concessions accordées aux entrepreneurs britanniques-, la Grande Bretagne réussit à pousser le gouvernement Kruger à lui déclarer la guerre en 1899. A l'approche de mai 1900, les troupes britanniques entraient dans Johannesbourg et en prenaient possession, permettant ainsi à la Grande Bretagne de contrôler la région de Witwatersrand. Quoique le principal objectif de 26

la guerre fût atteint, la victoire fmale n'allait intervenir que près de deux ans plus tard. Une fois leurs quartiers pris à Johannesbourg, les administrateurs britanniques allaient avoir à coeur de transformer ce qui n'était alors qu'un campement de mineurs composé de townships désorganisés et indépendants les uns des autres en une véritable ville (Maud 1938). En particulier, ils prirent conscience que Johannesbourg avait besoin d'une administration, d'un conseil municipal, d'un responsable d'administration, et d'un chargé des affaires médicales. Tout cela fut bientôt mis en place, et tant la réorganisation que l'aménagement de la ville pouvaient commencer. Les nouveaux officiels savaient qu'il y avait urgence à améliorer la santé publique en général et les conditions sanitaires au Nord-Ouest du quadrant urbain en particulier, déclaré à l'époque zone insalubre (Brink 1994). Au même moment cependant, ils se plaçaient délibérément du côté des classes dirigeantes, lesquelles souhaitaient débarasser Johannesbourg de ses sans-emploi Afrikaners et de son lump en-prolétariat volatile quelqu'en fût la couleur (Van Onselen 1982b). En conséquence, le comité médical du nouveau conseil municipal préconisa qu'une fois les bas quartiers déclarés insalubres, ils seraient expropriés, démolis et réaménagés. Alors que la régularisation du plan des rues du quartier de Newtown et sa conformité à celui du centre de Johannesbourg tout proche revêtaient beaucoup d'aspects positifs -comme de faciliter l'installation d'un nouveau transformateur électrique, de marchés municipaux, d'écoles et d'un commissariat de police (Wentzel 1903), ou des hangars pour les nouveaux trams électriques et d'autres activités commerciales privées, (Maud 1938; Van Onselen 1982b)- elles signifiaient qll'il faudrait offrir des abris de remplacement aux personnes évacuées. 27

L'expropriation fut réalisée en 1903 mais en 1904, les immeubles dans cet endroit étaient encore debout, parce que aux termes de la nouvelle législation sur le droit d'utilisation et d'occupation des sols à Johannesbourg, aucune expulsion n'était possible en dehors d'une solution alternative de logement. Alors que les 500 Afrikaners encore établis à Burghersdorp pouvaient et étaient effectivement déplacés vers l'Ouest dans les nouveaux townships de l'ancienne ferme de Waterval, et que les résidents noirs pouvaient quant à eux être évacués dans la réserve indigène près de Vrededorp (Fig.4), il y eut une grande résistance du public contre toutes les propositions de sites d'établissement pour les Indiens (Maud 1938). Au même moment, alors que la nouvelle administration était entrain de batailler ferme contre ses propres arguties juridiques, le nouveau département de la santé de Johannesbourg redoutait de plus en plus qu'une épidémie de peste n'éclatât dans les bidonvilles congestionnés et nauséabonds de la réserve asiatique. Il y avait effectivement matière à inquiétude. Une épidémie de peste s'était déjà déclarée dans les ports de Cape Town en 1902 et de Durban en 1903 (Swanson 1976, 1977). Les peurs exprimées par le département de la santé se justifièrent quand les premiers cas de cette maladie furent signalés dans la réserve asiatique en mars 1904 (Maud 1938). Le même jour, faisant montre d'un zèle à la limite de l'indécence, les autorités évacuèrent la réserve et mirent le feu aux taudis (Feetham 1934; Maud 1938). Les résidents furent déplacés 16 kilomètres plus loin dans des wagons à bétail vers la ferme municipale de Klipspruit. Le site d'accueil à Klipspruit avait déjà été choisi pour l'installation des champs d'épandage. Quand les malheureux Noirs et Indiens y furent déversés dans un veld, ils n'y trouvèrent aucun abri. Pour leur venir en aide, 28

le conseil municipal mit à leur disposition des cabanons en tôle ondulée, qui avaient précédemment servis à abriter des prisonniers dans l'un des camps de concentration britanniques pendant la Guerre des Boers (voir Kallaway et Pearson 1986 pour les illustrations), et des fûts métalliques cylindriques pour capter de l'eau de pluie. Ici aussi comme dans l'ancienne réserve, les conditions sanitaires et d'approvisionnement en eau laissaient à désirer. Des nuées de mouches contribuèrent à la propagation d'une épidémie de gastro-entérite qui décima un grand nombre d'enfants et quelques adultes (Maud 1938; Kagan 1978; Beavon 1982). Ainsi, en quelques heures, la ville de Johannesbourg venait-elle de créer une grande division entre Blancs et Noirs en 1904. Cette division devait être frappée du sceau de la légalité et se maintenir pendant 86 ans, malgré les nombreuses atteintes à l'ordre racial après le soulèvement de Soweto de 1976. Pour souligner sa portée, il importe d'en dire un peu plus sur ce qui allait être connu comme la réserve de Klipspruit. Au départ, celle-ci était supposée être un lieu d'accueil provisoire, mais en 1929 elle était toujours en place. Rebaptisée Pimville en 1937, ses environs furent choisis pour accueillir des townships "modèles" pour les Noirs. Bien que la plupart des townships noirs fussent situés dans le veld tout proche, toute idée qu'ils pussent correspondre à des zones de résidence modèles dans le sens des villesjardins britanniques, s'évanouit du fait des politiques de ségrégation et d'apartheid. La concentration de townships qui en émergea fut progressivement dénommée "Southwestern Townships" (townships du Sud-Ouest) par les Blancs, et en 1963 l'acronyme Soweto fut adopté pour les désigner collectivement (Lewis 1966; Kagan 1979; Pirie 1984a). 29

Avec l'implantation de la réserve de Klipspruit, le schéma fondamental des divisions raciales, ethniques et de classes à Johannesbourg était parachevé. Antérieurement à l'année 1904, les Noirs avaient certes été séparés des Blancs, mais la réalité des déplacements forcés et de la relégation dans la lointaine périphérie urbaine, sans prise en considération de la manière dont ils s'y prendraient pour se rendre à leur travail était nouvelle. Dès lors, la géographie urbaine de Johannesbourg allait non seulement se construire sur les fondations de ce qui a été décrit jusqu'ici, mais avec le temps, les divisions raciales allaient s'affermir et se consolider. A l'opposé de cette toile de fond sociale urbaine, il y a des événements et des modèles qui, associés originairement aux divisions raciales, n'en étaient pas moins liés aux classes. Nous donnons pour commencer un aperçu général de la situation telle qu'elle prévalut entre 1904 et 1948. Johannesbourg entre 1904 et 1948 Entre 1904 et 1948, les divisions les plus significatives qui affectaient la communauté johannesbourgeoise étaient calquées et renforcées sur une base raciale. Les alliances de classes étaient construites par les perceptions du moment qui voyaient les Noirs d'abord et avant tout comme un groupe inférieur, uniquement toléré pour sa force de travail et rarement en tant que peuple et membre d'une classe ouvrière. Les aspects raciaux qui avaient dominé les divisions à Johannesbourg au cours des 44 années qui allaient suivre furent incidemment accompagnés de l'émergence et de la consolidation de ce qui pouvait être considéré comme une classe moyenne, et qui était essentiellement composé de Blancs anglophones. Les banlieues où ils résidaient étaient situées 30

immédiatement à l'Est et à l'Ouest du principal point d'encrage nord des hauts-revenus. Elles allaient irrésistiblement attirer de nouveaux résidents venus des banlieues plus anciennes et à forte densité de population de l'Est. La préférence résidentielle des anglo-saxons de part et d'autre des banlieues cossues nord s'expliquait en partie par l'arrivée de trams électriques et leurs liaisons stratégiques avec le Nord de la ville (Spit 1979). Elle était aussi due aux hauts salaires gagnés dans les métiers de frettage à Johannesbourg, et qui leur rendaient les banlieues pour classes moyennes financièrement accessibles (Maud 1938). L'existence d'un service de transports publics bon marché et efficient était un atout suplémentaire. La conséquence pour les banlieues Est -tout particulièrement les zones situées à proximité du bidonville de Doomfontein- et pour celles qui leur étaient adjacentes fut un nombre de plus en plus élevé de vacances. Cette situation offrait des possibilités supplémentaires de squat et d'érection de taudis aux populations dans le besoin urgent de se loger. De ce point de vue, le cas de Johannesbourg n'était pas différent de celui de bien d'autres grandes villes, notamment de Paris sous le second Empire (Pinkney 1958), lorsqu'une croissance rapide dans un des secteurs de la ville se coupla d'un exode de la main d'oeuvre vers la ville, entraînant ainsi l'apparition de bidonvilles dans les vieux quartiers. En fait les similitudes avec un modèle urbain plus général (voir Harvey 1985: 38-41) ne tiennent qu'en termes de classes et de modèle géographique. C'est de cet autre point de vue que Johannesbourg offre une situation quelque peu différente, dans la mesure où s'y ajoute des considérations de race. 31

Il Y a maintenant lieu de se livrer à une brève explication du complexe écheveau des causes et des solutions administratives à la première vague de bidonvilles au coeur de la banlieue. Référence sera également faite à la condition des Indiens et de ce qui leur était advenu dans l'ancienne réserve coolie. En 1904, l'emprise des autorités publiques locales de Johannesbourg sur les Noirs signifiait que ceux d'entre eux qui avaient été déplacés à Klipspruit pouvaient -et étaient de faitcontraints d'y résider malgré l'autorisation de travailler à la ville. Pour des raisons beaucoup trop complexes pour être explicitées de manière succincte, le pouvoir du conseil municipal sur les Indiens était en revanche beaucoup plus faible (Maud 1938). De ce fait, en quelques jours, les Indiens retournèrent s'installer à Johannesbourg sur la zone normalement dévolue aux Malais, c'est-à-dire aux Métis et que ces derniers commençaient à peine à occuper. Les autorités ne firent que peu de cas de la situation ainsi créée. Avec le temps, l'appellation de Réserve Malaise pour ce qui était alors de facto une zone indienne fut retirée, et l'endroit fut rebaptisé Pageview. S'étant légèrement étendu, il effleurait même les limites de la banlieue blanche de Vrededorp. La communauté indienne de Pageview demeura intacte jusqu'en 1976, bien que cette zone de résidence fût déclarée blanche dans les années 1950. Puis elle dut souffrir des derniers déplacements forcés de populations à Johannesbourg. Ironiquement, elle fut installée à Lenesia au Sud-Ouest de Soweto, non loin de l'ancienne réserve de Klipspruit (Parnell et Beavon 1996).

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Droit au séjour et extension des bidonvilles Les Noirs qui avaient été contraints de s'installer à Klipspruit étaient plus mal lotis. Du jour au lendemain, ils se retrouvèrent refoulés à 16 kilomètres de Johannes bourg. Arriver à l'heure au travail et trouver un moyen de locomotion pour retourner chez soi dans les temps devint pour eux un exploit des plus difficiles à réaliser. De plus, leurs maigres revenus devaient maintenant couvrir des frais de transport journalier. Bientôt, les employeurs s'avisèrent qu'ils allaient eux aussi pâtir de cette situation, soit à cause des retards répétés de leurs employés noirs, soit parce qu'ils auraient à augmenter leurs salaires pour compenser le s~rcoût des frais de transport. En un laps de temps, une solution qui sembla leur convenir fut trouvée et mise en application immédiatement; des permis de séjour allaient être accordés aux salariés résidant à Klipspruit, les autorisant à vivre à la ville durant les semaines de travail (Kagan 1978). Les spéculateurs immobiliers et les détenteurs de propriétés commerciales trouvèrent là matière à enrichissement (Parnell 1993). Parmi eux, des individus sans scrupules entreprirent d'exploiter la détresse de gens devenus indésirables à Doornfontein ou ne pouvant plus prétendre y vivre. Agissant presque de concert et en collusion, ces propriétaires indélicats érigèrent de vulgaires abris en tôles ondulées dans les arrière-cours des résidences fonctionnelles. De nombreuses personnes s'entassèrent bientôt sur des superficies envahies de cabanes, dans une proportion de 80 par parcelle de 248 m2 (Proctor 1979). Les résidents partageaient un robinet d'eau et un cabinet de toilettes à plusieurs, alors que les chambres accueillaient parfois des familles entières (Hellmann 1934 et 1935). 33

Le système de permis de séjour fut plus tard étendu pour permettre aux Noirs d'être logés sur les sites industriels, et un certain nombre d'autres dérogations furent octroyées dans des conditions pas toujours équitables. Juste avant le début de la première guerre mondiale, puis au cours des années 1920 et 1930, une conjonction de facteurs déplacements forcés de populations, extension du système de permis, croissance continue de la ville et de ses besoins en main d'oeuvre noire, et multiplication de "marchands de sommeil" sans scrupules- provoqua l'apparition d'un véritable archipel de bidonvilles. Celui-ci partait de la réserve malaise et s'étendait sur les limites du quartier des affaires et la zone intérieure des banlieues Est, jusqu'à Bertrams, Lorentzville et les propriétés industrielles proches de la courbure de la ligne de chemin de fer (Fig.6) (Hellemann 1934, 1935; Parnell 1992, 1993; Beavon 1998a). Le logement noir et la loi de 1923 relative aux zones urbaines indigènes En même temps que les bidonvilles devenaient une réalité du paysage urbain conséquemment à l'action des autorités locales, ces dernières soutenaient activement la mise en place d'une législation qui, croyaient-elles, devait les aider à se débarrasser des taudis et du logement spontané. Similaire dans le style à la loi foncière de 1913 qui contraignait les Noirs à vivre réclus dans des réserves, la "Natives Urban Area Act" (loi sur les zones urbaines indigènes) de 1923 avait été spécifiquement conçue pour exclure les Noirs et seulement eux, de certaines zones urbaines déterminées dans quelque ville que ce fût. Il s'agissait donc d'une loi habilitante applicable uniquement aux seules zones urbaines qui avaient été expressément 34

démarquées sous son empire. Bien que conçue à partir de l'exemple de Johannesbourg, cette loi était plus généralement inspirée par l'idée que les Noirs, où qu'ils se trouvassent, n'avaient vocation à résider à la ville que temporairement, tant qu'ils y étaient au service des Blancs (Davenport 1991). L'application de la loi s'accompagnait de contrôles sur les flux migratoires et de l'incapacité d'exercice de certaines professions commerciales ou libérales par des Noirs, dont le commerce ambulant (Beavon 1989). Ces activités n'étaient autorisées qu'en tout petit nombre et exclusivement à l'intérieur des réserves noires, qui allaient plus tard prendre le nom de townships pour se distinguer des anciens townships blancs devenus banlieues dans la terminologie des planificateurs. Comme on pouvait s'y attendre, la ville de Johannesbourg demanda en 1923 que la loi susmentionnée s'appliquât sur l'ensemble du territoire municipal. Cette décision fut immédiatement contestée par les avocats en charge de la défense des intérêts de la population noire, qui relevèrent à juste titre que la clause relative à l'obligation de relogement des personnes déguerpies n'était pas respectée à Johannesbourg. Leur requête trouva un écho favorable auprès des autorités locales, et la politique municipale vis-à-vis de la question noire connut un léger infléchissement qui favorisa l'apparition de nouveaux taudis. En fin de compte, la loi fut amendée en 1930 de manière à rendre possible l'hébergement des Noirs dans certains lieux de la ville (Maud 1938; Parnell 1993). En fait, la réalité était moins simple que les faits qui sont exposés ici. L'effet perceptible fut que les Noirs se retrouvèrent exclus des zones urbaines à prédominance résidentielle blanche et refoulés dans des bidonvilles déshérités (Trump 1979; Koch 1983; Parnell 1993). La promiscuité s'aggrava dans ces espaces déjà suroccupés, 35

alors qu'à quelques exceptions près, aucune action sérieuse d'envergure n'était entreprise par les pouvoirs publics locaux pour remédier à la situation. En 1918, une nouvelle réserve noire qui offrait des logements locatifs vit le jour à l'intérieur du territoire municipal pour décongestionner Klipspruit. Située près de Sophiatown, elle fut créée sur une ancienne décharge, celle-là même qui avait chassé les Blancs des zones urbaines Ouest (Maud 1938; Lewsen 1953; Proctor 1979) (Fig.5). Une autre petite réserve, appelée Eastern Native Township et construite tout juste au Sud de la zone minière accueillit des foyers municipaux d'hébergement collectif. Mais aucune de ces solutions n'enraya la pénurie du logement noir (Pirie 1988; Pirie et da Silva 1986). La raison en était simple. Les Blancs n'étaient pas prêts d'accepter une augmentation des impôts locaux destinée à fmancer le logement noir. Pourtant, il eût suffit d'une taxe de moins de 1% prélevée sur la valeur de l'ensemble des programmes immobiliers réalisés entre 1935 et 1938 (Beavon 1998a). Finalement, la ville de Johannesbourg adopta une stratégie inaugurée à Durban quelque temps plus tôt; elle s'octroya le contrôle et le monopole de la production et de la vente d'une bière traditionnelle indigène à base de sorgho -la seule boison alcoolisée qui fût autorisée à la consommation des Noirspour dégager des revenus pour le logement noir (Hellman 1948; Lewis 1966). Sophiatown et les zones Ouest Un township dénommé Sophiatown fut originellement établi à l'Ouest de Johannesbourg en 1897 pendant la crise économique qui suivit la razzia de Jameson en 1896 (Van Onselen 1982a), et la période d'incertitude qui précéda le déclenchement de la guerre des Boers. Conséquemment, il 36

n'y avait pas une grosse demande de parcelles à vendre. Malheureusement pour le propriétaire de Sophiatown, la décharge municipale fut plus tard installée tout près de son township (Fig.5), compromettant ainsi la vente de terrains même après la guerre. En 1918, la décharge fut rasée pour laisser la place au Western Native Township. Les deux événements eurent pour effet de tenir les acquéreurs potentiels blancs à l'écart. C'est alors que le propriétaire du township réorienta son offre vers la population noire, tout particulièrement la classe moyenne noire naissante, composée de professionnels et d'hommes d'affaires. Deux autres townships se développèrent dans les mêmes conditions à proximité de Sophiatown et de la réserve. L'un, du nom de Martindale, attira des Noirs, et l'autre, dénommée Newclare, fut occupé essentiellement par des Métis. L'ensemble de ces banlieues forma une vaste zone résidentielle qui se fit connaître sous le nom de Western Areas (Zones Urbaines Ouest) (Lewsen 1953; Smith 1971; Proctor 1979; Lodge 1981). En 1912, la Leasehold Commission (commission des baux et des affermages) de Johannesbourg fut chargée de coordonner la conversion des baux d'habitation et commerciaux en titres de propriété (Greenlees 1912). Parallèlement à cette opération, la plupart des aménageurs et des propriétaires insérèrent une clause aux contrats qui limitait l'accession à la propriété foncière aux seuls Blancs. Dans le cas des banlieues Ouest, cette restriction ne fut pas adoptée (Beavon 1998a). En conséquence, les Noirs qui avaient signé des actes de cession dans ces zones étaient devenus propriétaires de leur terrain (Greenlees 1912; Lewsen 1953). Avec le temps, les banlieues Ouest se peuplèrent de plus en plus, devenant de facto des zones de résidence réservées. Pour diverses raisons, beaucoup de nouveaux acquéreurs parvenaient de plus en plus 37

difficilement à garantir leur emprunt (Lodge 1983). La proportion des locataires et sous-locataires par rapport aux occupants propriétaires augmenta si rapidement que le délabrement des logements locatifs s'en trouva accentué (Protor 1979; Lodge 1981; Pirie et Hart 1985; Van Tonder 1993a). Concomitamment, et tout particulièrement dans les années 1940, des appels au déguerpissement des zones de résidence Ouest -venus des banlieues blanches avoisinantes- commencèrent de se faire entendre (Van Tonder 1993b). Après transposition dans leur ville de la technique de fmancement du logement noir à Durban, les autorités locales johannesbourgeoises se mirent en tête de créer un township noir "modèle", qui devait prendre le nom d'Orlando et être construit sur un veld pas trop éloigné de la réserve originelle de Klipspruit (Morris 1981). L'idée était de faire d'Orlando le premier parmi les nombreux townships ségrégués à être fmancé par la vente de bière de sorgho dans la périphérie Sud-Ouest de la ville. Orlando ou le township modèle En 1938, les premiers résidents d'Orlando (Fig.7) étaient des gens qui avaient auparavant vécu dans les bidonvilles des banlieues Est. La plupart d'entre eux avaient déjà été déplacés au moins une fois, et étaient arrivés à Orlando après avoir transité par un township surpeuplé et insalubre appelé Prospect (Lewis 1966; Parnell 1988a). Par conséquent, bien que les premières personnes installées à Orlando fussent matériellement les victimes d'un déplacement forcé de masse, on les présenta comme des déplacés volontaires ravis de fuir Prospect (Stadler 1979;
Carr 1990). Avec le déclenchement de la seconde guerre

mondiale, l'Afrique du Sud s'engagea dans la fabrication 38

de matériel de combat pour soutenir l'effort de guerre des alliés. Pour satisfaire la demande de main d'oeuvre que cet engagement suscita dans l'industrie, il fut tout simplement renoncé au contrôle des flux migratoires à Johannesbourg (Kane-Berman 1978). Afin d'aider au logement des travailleurs noirs à Orlando, la pratique de la sous-location fut encouragée. L'ironie de cette tolérance fut qu'il en résulta un squat des terrains situés à proximité d'Orlando, les squatters se permettant même d'exiger leur relogement aux autorités locales. Leurs revendications ne reçurent pas le même accueil favorable que celui qui fut réservé aux Blancs pauvres quelques années plus tôt. Pendant toutes les années de guerre et immédiatement après, de nouvelles vagues de migrants noirs en quête de travail continuèrent d'affluer vers Johannesbourg pour s'établir sur le veld proche des townships Sud-Ouest (Stadler 1979). Les pouvoirs publics réagirent en créant des camps d'hébergement à la va-vite, lesquels devaient plus tard devenir d'authentiques townships. En 1938, Orlando avait 35000 habitants et Pimville (anciennement réserve de Klipspruit) 12000 (Hellmann 1949). Vers 1947, il existait un total de trois townships formels avec des logements conventionnels, et quelque 7 camps et sites de résidence viabilisés -dont Jabavu et Moroka- qui accueillaient 150 000 personnes bénéficiant d'un système de sanitaires et d'approvisionnement en eau adéquat. Avant de considérer les changements géographiques intervenus entre 1948 et 1998, il importe maintenant d'évoquer les effets de la Slums Act (loi anti-taudis) de 1934, qui donnent un autre éclairage à la discrimination et aux vexations multiples subies par les personnes défavorisées en milieu urbain.

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La loi anti-taudis et le financement du logement blanc La loi anti-taudis fut originellement conçue pour la ville de Cape Town. Bientôt, les pouvoirs publics se rendirent compte que ses dispositions pouvaient également s'appliquer à Johannesbourg pour renforcer l'efficacité de la Urban Areas Act (loi sur les zones urbaines). De fait, si une zone urbaine était déclarée insalubre aux termes de la Slums Act, elle pouvait être évacuée sans que les pouvoirs publics fussent tenus d'offrir une solution alternative de logement aux personnes déguerpies. Qui plus est, alors que la loi sur les zones urbaines était exclusivement dirigée contre les Noirs, la loi anti-taudis pouvait quant à elle s'appliquer à tous les groupes raciaux. A peu près au moment où celle-ci était promulguée à Johannesbourg, la ville reçut une autre vague de pauvres Afrikaners chassés de la campagne par les effets combinés de la dépression économique et de la sécheresse. Ils furent contraints de trouver à se loger dans les bidonvilles Est comme beaucoup d'autres pauvres (Parnell 1988a, 1992). A la différence des Noirs, les résidents blancs Afrikaners des bidonvilles faisaient partie de l'électorat local et national. Leur arrivée à Johannesbourg fit craindre au gouvernement qu'une situation de pauvreté partagée entre Blancs et Noirs n'éliminât la conscience de race si consciencieusement professée (Welsh 1971). S'ils n'étaient pas assistés, les Blancs déshérités risquaient en effet de nouer une alliance stratégique avec les pauvres des autres groupes raciaux, constituant ainsi une classe socio-politique avec laquelle il eut fallu compter (Turrell 1987; Parnell 1988a; Freund 1992). Pour éviter un tel scénario catastrophe, la Slums Act fut utilisée pour expulser les résidents des bidonvilles, et des fonds en provenance du Central Housing Board (conseil central pour le logement) investis dans la 40

construction de logements bon marché pour les Afrikaners. Les constructions n'étaient pas nécessairement érigées in situ. Pour la plupart, elles étaient localisées dans les banlieues Ouest (PameII1988b, 1988c, 1989) (Fig.8). Il est à remarquer que le plan d'aide au logement coïncidait de très près avec le schéma racial et ethnique déjà esquissé pour les zones blanches de Johannesbourg. Avec l'avènement de la seconde guerre mondiale, le processus d'exclusion des Noirs des zones urbaines blanches fut quelque peu relégué au second plan. A la fin de la guerre, des arrangements furent entrepris en vue de l'organisation d'élections générales pour le seul électorat blanc. Celles-ci furent remportées par le Parti National en 1948 sur une plateforme politique du "swart gevaar" (péril noir) et d'apartheid. Avant d'examiner la géographie raciale, ethnique et de classes après 1948 et tout particulièrement pendant la période 1948-1976, il convient de résumer au préalable ce qui se passa à cet égard entre 1904 et 1948. La période de 1904 à 1948 La loi sur les zones urbaines et la loi anti-taudis étaient les deux pièces maîtresses de la législation qui consacrait la division de l'espace social urbain de Johannesbourg entre 1904 et 1948. Ces deux textes législatifs avaient permis aux autorités de la ville d'asseoir légalement un cadre urbain racial propice à la création d'une ville d'apartheid. Dans ce qui précède, l'accent a surtout été mis sur l'évolution des divisions raciales qui avaient dominé l'après 1904 pendant 44 ans. Ont notamment été évoquées l'inquiétude grandissante suscitée par la paupérisation d'une frange de la population blanche -principalement de souche Afrikaner-, et la manière dont le centre urbain fut 41

originellement réservé à une clientèle de Blancs (City Engeneer 1967; Chipkin 1993). Le centre des affaires et le quadrant qui le jouxtait au Nord-Est (Fig.3 et 4) avaient reçu un grand coup de pouce économique à la suite de l'injection massive de capitaux à Johannesbourg, ellemême consécutive à l'abandon de l'étalon or en 1932-1933 (Hobart Houghton et Dagut 1973). Entre 1934 et 1938, le quartier des affaires fut reconstruit au profit des seuls Blancs. Une zone résidentielle chic formée d'immeubles collectifs fut installée dans le quadrant au Nord-Est. Réservée aux Blancs, elle était majoritairement occupée par des anglophones. Le boom économique vit l'expansion considérable du Nord de la ville, avec une consolidation des secteurs urbains pour hauts et moyens revenus. A l'inverse, le Sud continua de stagner (Fig.1). Le point de continuité et de divergence le plus important entre la période qui vient d'être passée en revue et l'ère d'apartheid. à suivre fut la promulgation de la Natives (Urban Areas) Consolidation Act (loi de consolidation des zones urbaines indigènes) en 1945 (Fagan 1948). Alors que le rapport de la Commission Fagan recommandait avec insistance que les Noirs fussent admis comme des résidents permanents dans les villes, la Loi de Consolidation donna non seulement au gouvernement davantage de moyens de contrôle des Noirs en milieu urbain, mais aussi le pouvoir à toute autorité locale d'éliminer toute zone de résidence noire de son sol (Horrel 1978). L'émergence de Soweto et la consolidation des zones de résidence blanches entre 1948 et 1976 Le Parti National avait planifié l'institutionnalisation de ségrégation et de la concentration raciale à 42

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