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Récit de la vie des Lapons

De
304 pages
Les Lapons sont un des peuples vraiment petits qui se trouvent au milieu des nations de l’Europe. Les Lapons ont su conserver de manière étonnante une part importante de leur vieil héritage culturel jusqu’à nos jours. Par exemple, beaucoup d’entre eux sont toujours des nomades éleveurs de rennes, habillés de vêtements de peau comme leurs aïeux. Ce conservatisme culturel paraît avoir caractérisé les lapons aussi loin que nous pouvons les suivre dans le temps, c’est pourquoi s’est accru l’intérêt qu’on leur porte. Cela explique la richesse de la littérature concernant les Lapons, et que cette littérature englobe les genres les plus différents. Malheureusement, les Lapons eux-mêmes n’ont pas beaucoup contribué à cette littérature. C’est pourquoi les contributions lapones sont d’un intérêt particulier, et on doit regarder le livre de Turi sur les lapons comme un ouvrage essentiel.
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Réci t de la vie des Lapons

Johan TURI

Réci t de la vie des Lapons
Préface d'Asbj~m Nesheim Traduit et présenté par Christian Mériot

L'Harmattan
5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Ine 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y IK9

@Édition française, Librairie François Maspero, 1974 @ Éditions l'Harmattan, ISBN: 2-7384-5450-X 1997

Mui'talus samiid bi"a, de Johan Turi, a été publié par Nordiska Bokmandelen, Stockholm, Copenhague, 1910. Traduction fran~ise, introduction et notes par Christian Mériot / Université Victor Segalen, Bordeaux , . Préface d'Asbjmn Nesheim, professeur d'études lapones à l'Université d'Oslo, premier conservateur au Norsk Folkemuseum.

Préface Les Lapons sont un des peuples vraiment petits qui se trouvent au milieu des nations de l'Europe. On" estime qu'ils comptent environ quarante mille individus dispersés sur de très grandes zones territoriales, de Kola au nordest jusqu'aux parties centrales de la Scandinavie au sud-ouest. Au fil des temps, leur langue s'est partagée en une série "dedialectes si différents qu'un Lapon du Nord et un Lapon du Sud ne peuvent se comprendre. En dépit de ces faits, les Lapons ont su conserver de manière étonnante une part importante de leur vieil héritage culturel jusqu'à nos jours. Par exemple, beaucoup d'entre eux sont toujours des nomades éleveurs de rennes, habillés de vêtements de peau comme leurs dieux. Ce conservaiisme culturel paraît avoir caractérisé les Lapons aussi loin que nous pouvons les suivre dans le temps. Aussi les Lapons ont-ils détonné de multiples façons auprès des populations voisines, et c'est pourquoi s'est accru rintérêt qu'on leur porte. Cela explique la richesse de la littérature concernant les Lapons, et qu'elle englobe les genres les plus différents: recherches scientifiques sérieuses, descriptions

littéraires et littérature « touristique D de plus ou moins grande valeur. Malheureusement, les Lapons eux-mêmes n'ont pas beaucoup contribué à cette littérature. Cest dire par là que les contributions lapones sont. à plus d'un égard. d'un intérêt particulier. et on doit regarder le livre de Turi sur les Lapons comme l'ouvrage essentiel. Johan Turi est né à Kautokeino en Norvège en 18541, il est mort à Jukkasjiirvi en Laponie suédoise en 1936. Il partit de Kautokeino pour Jukkasjiirvi vers 1870 2 à la suite de la fermeture de la frontière finno-norvé1. On n'est pas absolument s(lr de sa date de naissance. A. Nesheim suit ici E. Manker et I. Ruong (N.d.T.). 2. A. Neisheim suit ici I. Ruong dans sa préface au Murlalus. A. Steen précise dans ses Kaulokeinoslekler que le père de Turi partit pour Jukkasjarvi en 1857, mais n'indique pas si son fils, J. Turi. l'y suivit immédiatement (N.d.T.). 7

gienne aux Lapons éleveurs de rennes et à leurs troupeaux. A cause de cette fermeture, les pâturages d'hiver de Kautokeino devinrent insuffisants et. en conséquence, beaucoup de Lapons s'expatrièrent en Suède pour y trouver de nouvelles zones de pâturage pour leurs rennes. C'est ainsi que, très tôt, Turi et sa famille ressentirent combien l'existence des Lapons dépendait des contrecoups entraînéS par les dissensions politiques entre les Etats. Sur le plan social et culturel, l'époque de Turi fut une époque de crise pour les Lapons. L'époque moderne faisait son entrée pour de bon sur la terre lapone. De meilleures communications rompirent définitivement l'isolement des Lapons, et des installations minières apportèrent l'industrie et ses formes de vie jusqu'à l'intérieur de leur domaine. De plus, l'apparition de la colonisation entravait continuellement la recherche des ressources lapones traditionnelles,' élevage du renne, chasse et pêche. Cette évolution se . poursuivit après l'époque de Turi. La motorisation de l'élevage du renne, marquée par l'emploi du scooter sur neige par les Lapons nomades, est un trait tout à fait nouveau de cette évolution. Ce nouvel instrument de travail a transformé le vieux système d'élevage d'une manière radicale et il est en train de rendre le renne inutile comme animal de trait et de bât. Le chien de berger n'est plus, lui non plus, aussi indispensable qu'avant, car tant la marche que la surveillance du troupeau se font maintenant en grande partie avec l'aide du scooter sur neige. C'est dire que ce nouveau miracle technique signifie une simplification du travail. Cependant, en même temps, la situation économique des Lapons pauvres est devenue plus difficile puisque l'acquisition, tout comme l'entre.

tien. d'un scooter impose une dépense au comptant assez importante.
Les autorités en Scandinavie et en Finlande sont devenues récemment plus attentives aux problèmes des Lapons et essaient de diverses manières de. les aider. La formation d'organisations lapones qui cherchent à épouser les intérêts économiques et culturels des Lapons est également caractéristique de l'évolution après la Seconde Guerre mondiale. Une question brûlante, non encore clarifiée. est celle du droit juridique des Lapons « à la terre et aux eaux I) dans les régions où se font leurs migrations avec leurs troupeaux de rennes. Une des raisons pour lesquelles Turi écrivit son livre fut précisément la difficile situation des Lapons. Son livre devait être pour eux « une défense

et une illustration .. Simultanément, il devait être un « recueil de souvenirs I), un monument sur ses dieux et sur leur culture. C'est pourquoi il est en
même temps une pièce à conviction polémique et un tableau culturel. 8

PIŒFACE

Turi avait peu fréquenté l'école, mais cela rend son livre plus authentique et intéressant. Ce qu'il couche par écrit, ill' a lui-même vécu ou entendu. Et il pense et écrit comme un Lapon pur sang. Son principal intérêt est la vie dans la nature vierge et ses vieilles ressources: chasse, pêche et élevage du renne. Au centre se trouve le renne, fondement de la vie même des vieux Lapons. Encore plus ancien que r élevage du renne est la capture du renne sauvage. C'est pourquoi Turi en parle aussi, à côté de la chasse au loup, à l'ours, aux autres animaux sauvages de la Laponie. Turi a hérité de ses ancêtres un profond respect pour les forces cachées de la nature et de la vie humaine et anirrude. Il a gardé sa foi en ce qu'il avait entendu à leur sujet depuis son enfance. Nous avons donc aussi dans son livre une présentation captivante du vieux folklore lapon, tout imprégnée du respect de l'auteur envers les conceptions de ses dieux sur les secrets de la vie. En même temps, Turi était évidemment touché par les nouvelles idées qui atteignaient les Lapons. C'est pourquoi il n'est pas une quelconque individualité primitive, même si on peut rappeler un enfant de la nature et un ndij. Beaucoup de ses écrits ont donc un double sens. L'ironie est ainsi une de ses armes de prédilection, en particulier quand il mentionne ses voisins non lapons. Du point de vue religieux apparaît une dualité manifeste. Turi était un chrétien sincère, mais sous son christianisme on trouve la foi'héritée des vieilles représentations religieuses. C'est pourquoi il croit fermement qu'on peut multiplier son troupeau de rennes en sacrifiant aux vieilles idoles de pierre lapones, mais il ajoute qu'un troupeau qui a crû ainsi ne durera pas longtemps. Par ailleurs, son livre est empreint de son étroit rapport avec la nature et il y va volontiers chercher ses images. Que se produise un réveil religieux, c'est la foudre qui tombe. Qu'un homme se sente bien, c'est le campement qui rit, mais s'il est triste, tout le campement semble pleurer, et toutes les pierres, et toüs les arbres, et tout le monde. Il appelle les hautes montagnes une forteresse « tant pour les ours que pour les Lapons D. La famille humaine est comparée aux longues rivières qui coulent à travers une végétation tantôt riche tantôt pauvre, une belle fille, dit-il, « brille comme un ciel étoilé Il. Dans le livre de Turi s'exprime aussi le rapport intime des Lapons avec les animaux de la toundra. L'ours, qui «a l'esprit d'un homme et la force de neuf Il, occupe une place à part. Il est à moitié humain, il est chevaleresque et ne trouvera pas son sommeil en hiver s'il a tué un homme. Au contraire, le loup est un animal mauvais qui peut envoûter rhomme. On a observé avec 9

soin les oiseaux puiaqu'ils pouvaient annoncer les succès aussi bien que les catastrophes. Le livre de Turi est complété de la façon la plus séduisante par ses dessins qui, dans leur nalveté, conviennent si bien au style du livre. Ils ne suivent pas les lois de la perspective, mais on peut dire qu'ils ont une perspective humaine qui, de manière caractéristique, nous rend proche le vieux monde des Lapons. Ils crayonnent un monde en voie de disparition qui pour nous, enfants tfune époque industrielle et concurrentielle, a des appels attirants et mélancoliques.
Asbj.0l11 Nesheim

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Avant-propos du traducteur
Gallia nos genuit. vidit nos Africa; Gangem Hausimus. Europamque oculis lustravimus omnen : Casibus et variis act; terraque marique. Hic tandem stetimus. nobis ubi deiuit orbis. 12 aoftt 1681. Par cette inscription qu'il pensait n'être crjamais lue que des ours..

J.-F. Regnard célébrait à sa façon le fait de crs'être frotté à l'essieu du pôle
et d'être au bout du monde .. L'essieu du pôle, le bout du monde... il s'en fallait de beaucoup: il n'était que sur la rive nord-est du Tometrask sur le

Pieskenjarga 1 qu'il baptisa Metavara «du mot latin meta. d'un autre mot
finlandais vara qui veut dire roche... la roche des limites D. La récompense offerte par Svenska Turistforeningen n'a pas encore permis de retrouver la pierre sur laquelle ces vers furent gravés. C'est dans ce~te même région que, deux siècles plus tard, s'installa un autre nomade promu lui aussi à une certaine gloire littéraire. En effet, la région nord-est et sud-ouest du lac Tometrask fut longtemps le terrain de prédilection de Johan Olafsson Turi. Né le 12 mars 1853 à Kautokeino dans la province du Finnmark norvégien toute proche, il suivit son père qui en 1857 s'expatria en Suède à Karesuando. Lui-même mourut tout près de là, à Jukkasjarvi. Lapon éleveur de rennes, il abandonna assez vite cet élevage pour renouer plus profondément avec ses ancêtres et la nature en se consacrant à la
1. Là même où Turi situe un combat entre un Lapon et Stallo (cf. p. 202). 11

chasse, surtout celle des bêtes de proie, et à la pêche. Libre de toutes contingences familiales, il passa tout son temps dans la nature, menant quasiment la même vie que les bêtes qu'il pourchasse en solitaire. Guidé par les étoiles et l'aurore boréale, nourri par ce que la nature lui offre, il dort sur un matelas de branches de bouleau étendues sur la neige, engoncé dans son manteau en fourrure et son bonnet rabattu sur le visage. Toute une philosophie implicite, une vision un peu manichéenne du monde, se forme à ces deux contacts: le mal va aux méchants, le bien aux bons. Le respect des êtres vivants prémunit l'innocent contre les puissances haineuses. Peu à peu, il ressent le besoin de communiquer son intimité avec la nature. Fier de l'héritage de ses aïeux qu'il voudrait voir apprécié, il souffre de ce que les gens de sa race doivent sans raison ni profit s'incliner devant la montée colonisatrice et industrielle dans ces régions qui furent longtemps le seul domaine des Lapons et des bêtes sauvages. TI ne comprend pas non

plus que les CIfrontières :8 et les droits accordés par le colonisateur lui-même
puissent être violés et restreints. Malgré cela il sait rester sans haine: il a assez vécu en solitaire pour, tout en restant solidaire des gens de sa race, avoir une vue plus générale de la famille humaine qui l'empêche de partager les suspicions et les préjugés de son groupe à l'égard des autres, même si ces derniers ont les plus grands torts. Devenu indulgent et compréhensif, à force de solitude et de contacts avec la nature, il s'adresse plus à la bonté des hommes et à leur sensibilité qu'à la violence et à la haine. Tout cela, il le sent très fort, mais comment le communiquer? TIne parle que lapon et finnois et son entourage lapon et finnois reste fermé à ses préoccupations. Même ses compagnons s'en moquent, trop engagés qu'ils sont à assurer leur stricte survie économique. C'est dans le clan de ceux qui, en fait, jetaient un défi au vieux système de vie lapone qu'il trouva l'accueil qu'il méritait: ainsi l'administrateur Hjalmar Lundbohm, de Kiruna, qui lui promit de le décharger des problèmes matériels de la publication si celle-ci voyait le jour, et l'évêque Engstrom. Toutefois, nous devons surtout être reconnaissants à celle qui fit tant par amitié pour Too et par souci ethnographique pour que ce témoignage prît forme. Nous voulons parler de l'ethnologue danoise Emilie Demant 2. Dès 1904, elle avait déjà rencontré plusieurs fois J. Turi. Quand ce dernier fut décidé à mettre son projet à exécution, elle s'installa avec lui dans une an2. Mariée ensuite à l'anthropologue Gudmund Hatt, d'où son nouveau nom DemantHatt.

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AV ANT-PROPOS

cienne cabane de prospecteurs de minerai sur le Tometrask, au milieu de la forêt, aux environs de Lattilahti près de Korttolahti, loin des installations lapones ou finnoises de la région où ils n'auraient pas trouvé la paix nécessaire. Emilie Demant assurait les soins du ménage et lui servait d'égérie. Quand Turi, qui n'était pas habitué, ni physiquement, ni intellectuellement, à ce travail astreignant d'écriture, avait esquissé un chapitre, Emilie Demant l'incitait, en ethnologue, à en dire plus, discutait des sujets avoisinants et replaçait les éléments dans l'ensemble. En effet, en accord avec Tun, elle ordonnait les petits morceaux de papier du manuscrit, aujourd'hui déposé au Nordiska Museet à Stockholm (sous le n° 853 I et II), et en même temps elle en préparait la traduction danoise.

Ainsi fut publiée l'œuvre 8 en 1910,qui fut bientôt traduite en suédois, en
anglais, puis en allemand. Il nous restait à le faire en français. Nous avons cru devoir rendre cette lecture plus enrichissante pour ceux qui ne seraient pas au fait de la culture lapone par quelques notes et éclaircissements et par les lignes suivantes sur la situation générale du peuple lapon '. Nous sommes personnellement infiniment redevables au professeur A. Ne~ sheim de sa bienveillance et de sa disponibilité pour nous éclairer sur toutes les difficultés de cette traduction qui lui doit beaucoup et dont l'idée naquit de son cours sur le Mui'talus de Turi à l'université d'Oslo en 1969-1970.

3. L'activité littéraire de Turi se poursuivit, en collaboration avec son neveu, Per Turi, par la publication d'une série de textes lapons: Lappish Texts, KSbenhavn, 1918-1919 : D. Kg!. danskvidensk. selsk. skrifter. Rmkke 7, hist. og Philos. afd IV 2. En 1927, il publia Duod'darls, traduit en 1931 en suédois sous le titre Fran fjiillet, c Sur les hauts plateaux JI (Lund), récits de chasse et de voyages, notamment sur les deux voyages qu'il entreprit dans le Finnmark norvégien et à Petsamo comme compagnon et interprète du marchand de vin globe-trotter Frank H. Butler qui en fit lui-même son propre récit, Through Lapland with skis and reindeer with some account of ancient Lapland and the Murman coast, London, 1917. 4. Pour une plus grande compréhension, voir en français le livre de E. MANKE.R,Les Lapons des montagnes suédoises, N.R.F., coll. Terre humaine, n° 24, 1957; et le livre moins important, mais très précis, de A. NESHEIM, 'Les Lapons, Tanum, Oslo, 1970. 13

I La colonisation de la Laponie Par rapport à d'autres populations ethnographiques plus «classiques Il
hors d'Europe. les Lapons ont eu la particularité d'entrer très tôt en rapport avec les civilisations « occidentales Il. Les manuels lapons sont unanimes à citer la Germania de Tacite comme le premier témoignage historique de l'existence du monde lapon. Pourtant. les Lapons ne firent pas leur entrée dans l'histoire avec le nom sous lequel ils sont actuellement connus. Tacite les appelaient les Fenni et sans doute faut-il voir avec Hultman dans ce mot la racine find pouvant dépeindre des gens à crla recherche Il de leur subsistance, des chasseurs et des pêcheurs déjà plus ou moins nomades et se distinguant par ce mode de vie de leurs voisins finno-scandinaves occupés dès le début de notre ère à cultiver le sol de manière sédentaire. Pendant tout le Moyen Age ce terme fut conservé souvent avec le préfixe skrithi ou serere, serid, serito, etc., venant du norois skrida, glisser, et qui renvoie à l'étonnement des premiers voyageurs de voir des gens vêtus de peaux glisser sur les pentes neigeuses et rattraper à la course les bêtes sauvages. Le moine danois Saxo Grammaticus au début du XIIIesiècle fut. semblet-il, le premier à désigner le pays des Scridfinni par le mot Lappia, terme sans doute rattaché au finnois Lappi, les déserts septentrionaux, dont la formation est due aux marchands de fourrures finnois qui le transmirent au cours du XIIesiècle aux Suédois qui furent ainsi à l'origine de sa fortune - européenne.

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AVANT-PROPOS

Longtemps il y eut une confusion sur le sens exact du mot linn où certains voyaient les Lapons, les autres les Finnois en se fiant à l'étymologie qui n'est peut-être pas ici totalement coupable, puisque longtemps et probablement au temps de Tacite, les Fenni (Lapons) ont occupé et vécu en Finnia (Finlande) avant d'être refoulés vers le nord de ce pays par ses actuels occupants, les Finnois, qui s'appellent Suomalaiset et dénomment leur patrie Suomi. Cette confusion repose en fait sur un usage différent du mot linn par les Suédois et les Norvégiens. Elle disparaît si, avec Saxo Grammaticus, on distingue à côté de l'Helsingia, de l'Estia et de la Finnia, les utraque Lappia, c'est-à-dire les deux Laponies, celle de l'Est qui va du golfe de Bothnie à la mer Blanche et celle de l'Ouest qui va jusqu'à l'océan glacial Arctique. On peut également se rappeler que le Finnmark, province septentrionale de Norvège, ne désigne nullement la terre des Finnois, mais bien celle des Lapons, les Finns dont parlent les sagas. La longue hégémonie des Suédois en ces régions fit qu'on suivit longtemps leur dénomination. Dans ce contexte, la Laponie n'était qu'une province de la Finlande à côté du Nyland, du Tavestland, que nous décrit par exemple dans la deuxième moitié du xv Ericus Olai. Dans la première moitié du XVIe,les frères Johannes et Olaus Magnus dans leurs écrits et leurs cartes distinguent ainsi la Laponie (Lappia) qui comprend les provinces septentrionales du royaume de Suède-Finlande 5 (Lulea, Pitea, Tomio, Kemi) de la péninsule de Kola (Biarmia) et de la Finlande (Scrikfinnia). Les actuels habitants indigènes de la Laponie rejettent le terme de Lapons qui leur paraît péjoratif voire injurieux et qui, selon le pasteur Olaus Petri Niurenius (début XVIIe), es assimilait aux Il porteurs de haillons D, tral duction du scandinave Lapp. Eux-mêmes se désignent par le mot Sabme (singulier) dont ils ont réussi à faire scandinaviser la forme en same, (samer et samene: pluriels) et samisk (adjectif). C'est avant tout dans la mesure où les Lapons, pêcheurs, chasseurs et oisel~urs, pouvaient leur procurer les richesses de leur pays: fourrures diverses (castor, martre, renard, hermine, écureuil, loutre), viande, poisson. baleine, phoque et duvet, que très tôt. sans doute avant l'époque viking et même dès l'âge du bronze, des marchands entrèrent en contact avec eux. C'est ainsi que sur une carte du nord de la Suède d'Oluff Tresk de 1543 est indiqué un emplacement de marché sur la rivière Torne. Selon Roberto Bossi, il y aurait eu des emplacements où les biens s'échangeaient par troc
S. Il faut d'ailleurs remarquer que la plupart des cartographes désignent encore par Laponie la partie la plus septentrionale de la Suède et de la Finlande.
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sans que les deux parties fussent physiquement en présence l'une de l'autre, comme d'ailleurs on peut en trouver 'des exemples en Mélanésie. Ces premiers contacts avec ces mitissimi linni. comme les appelait Jordanes, ne furent sans doute pas pacifiques si on se rapporte aux légendes lapones sur les Tsjudes (éudit) et les Caréliens qui profitaient de ces expéditions commerciales pour piller les Lapons et introduire peu à peu un système d'impôts-tributs, assurance contre le pillage. Pendant son règne, Alfred le Grand entreprit de modifier l'histoire mondiale d'Orosius à la suite du récit que lui fit Ottar. un bailli du roi Haraldà-la-belle-chevelure, qui vivait Il plus au nord que tout autre Norvégien D. On y lit que la plus grande partie de ses revenus provenait des impôts en nature que lui versaient les Lapons sans que l'on sache si une part en était destinée au roi. Toujours au lxe siècle. la saga d'Egill Skallagrimsson nous présente un riche propriétaire norvégien Thorolf Kvelderlfsson qui aurait séjourné deux hivers successifs en Laponie suédoise et au Finnmark norvégien pour y lever des impôts. On sait aussi que dès le XIesiècle les rois norvégiens étaient en mesure de percevoir leurs impôts jusque sur les Lapons de Ter dans la presqu'île de Kola, aujourd"hui Laponie soviétique. Ainsi en Norvège on peut penser que la colonisation débuta vers la fin du VIII. siècle quand, à l'occasion d'expéditions de chasse maritime et de pêche, quelques commerçants s'installèrent dans les régions septentrionales, et en profitèrent pour entreprendre de fructueuses incursions vers la mer Blanche, les voyages de Bjarmeland, qui durent les mener au moins jusqu'à Mourmansk puisque ce mot n.est que la déformation du mot Nordmann (Norvég!en). Les 'premiers, toutefois, et les plus durs semble-toil à organiser sérieuse-

ment leur profitable trafic de « perception-commerce

D,

furent les Caré-

liens. qui en furent les « seigneurs D jusqu'au moment où, peu à peu, ils tombèrent sous la dépendance d.autres marchands, ceux de la république de Novgorod d'origine Viking. Cette liaison des Caréliens avec la république de Novgorod ne fit d'ailleurs que renforcer le système commercial et fiscal. Avec la chute de la république en 1478, les recettes passèrent dans les mains du Grand Duché de Moscou, ce qui incita alors les Russes à s'intéresser aux établissements lapons. Les exactions caréliennes se poursuivirent jusqu'au début du Xlv" siècle en Ostrobothnie septentrionale et dans ce qui allait devenir en Suède le Norrbotten, pratiquement désert et peu colonisé, Franchissant le golfe Bothnique, à partir de leurs bases sur la façade occidentale de la mer Blanche,
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AV ANT-PROPOS

les Caréliens parvinrent même, sans toutefois s'y maintenir, sur]a côte norvégienne, car ils durent y renoncer après la paix de 1326 qui détermina les frontières territoriales entre la Norvège et ce qui allait devenir la Russie. Toutefois, il faut noter qu'on établit une frontière fiscale qui fit de la presqu'île de Kola et d'une partie du Troms une terre d'imposition commune. Les Suédois, désireux d'assurer leur hégémonie territoriale et fiscale et de favoriser leurs colons, se mirent en devoir de freiner les expéditions caréliennes au cours du XIII"siècle. Après la paix de 1323, l'expansion finnosuédoise favorisa une intensification de la colonisation qui alla jusqu'à la région d'Oulu en Finlande et ne prit fin en ces régions qu'avec la paix de 1595 qui fixa les frontières rosso-finnoises. Les prétentions caréliennes ainsi bornées, les Finno-Suédois purent se livrer aux leurs avec plus de profit et de sécurité. La paix de 1595 donnait à la Suède-Finlande la région de Kemi et confirmait sa mainmise sur celle de Tornio. Or dès le XIII"siècle cette dernière région était devenue une zone d'influence des Birkarls qui avaient formé des sortes de compagnies commerciales ayant chacune leur région d'élection, le plus souvent autour des grands fleuves et de leurs affluents. Les Birkarls étaient initialement de

simples marchands et chasseurs finnois, les Pirkkalaiset fi. Ils rencontrèrent

au XII' siècle quelques difficultés à assurer leurs expéditions en Ostrobothnie car les embouchures des fleuves étaient aux mains des Caréliens. Ils furent donc contraints. de franchir les rivières loin de la mer, et ils parvinrent à s'installer dans la zone alors neutre de Tornio. Ils profitèrent ensuite du. recul des Caréliens pour se faire payer tribut par les Lapons de cette région et des régions voisines. Leurs privilèges furent reconnus par des documents suédois dès 1328 et 1358, privilège de commerce, privilège de l'imposition... qu'ils étendirent à toutes les zones lapones suédoises actuelles, celles-là mêmes où les percepteurs norvégiens exerçaient également. Puis, aux XIV. et xv. siècles, en atteignant la côte norvégienne ils devinrent les percepteurs des Lapons de la mer depuis les parties septentrionales du Nordland jusqu'à Varanger. Jusqu'au moment où Gustave Vasa décida de réunir toutes les impositions sous la Couronne et de faire des Birkarls de simples agents du royaume, les Lapons de Kemi, de Tornio, de Lulea, de Pitea étaient plus ou moins leurs serfs par opposition à ceux de Vasterbotten appelés Lapons du roi. On comprend par là que les Lapons ne furent longtemps qu'un moyen avantageux de faire du commerce, et que leur petit nombre, leur manque
6. Originaires du vieux centre de civilisation finnoise de Pirkkala.

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d'unité, leur dispersion tenitoriale, leur manque d'agressivité les transformèrent en contribuables contraints, pour assurer leur tranquillité, de payer leurs impôts à deux ou trois représentants plus ou moms officiels des puissances concernées avant que celles-ci ne signent des traités de paix qui en firent des sujets. Il faut cependant noter qu'une fois préservées leurs prétentions territoriales et assurées leurs rentrées fiscales ces Etats se montrèrent assez libéraux pour l'époque, en prévoyant par exemple le libre déplacement des troupeaux et des hommes sur leurs frontières et le libre usage des eaux et des terres des différents royaumes. Parallèlement à cette colonisation mercantile s'en opéra une autre, spirituelle, qui fit des Lapons des fidèles de l'Eglise luthérienne d'Etat. Très tôt, dès l'époque d'Olav Trygvason en 999 furent entreprises des expéditions à but partiellement missionnaire. Mais rien ne fut alors sérieu-

sement entrepris pour évangéliser les Lapons.

.

C'est Christian IV qui fut à la source du premier effort missionnaire sérieux. A la suite d'un voyage entrepris dans la presqu'île de Kola en 1599, surpris par le respect de ses hommes pour les pouvoirs magiques des Lapons, par une tempête envoyée par une sorcière lapone à qui on avait volé son chat, et par la mort de son vassal, seigneur du Finnmark, attribuée à la sorcellerie lapone, le roi décida de faire condamner à la peine capitale ceux qui ne renonceraient pas à la sorcellerie, et dont l'existence pouvait compromettre la colonisation de ces régions par la peur qu'ils inspiraient. Puis il entreprit la construction de chapelles et envoya des prêtres itinérants pour y faire entendre la parole de Dieu. En 1589, il y avait au Finnmark dix-sept églises avec douze pasteurs, mais elles ne se trouvaient pas réellement en pays lapon. La conversion fut menée parfois militairement puisque non seulement on brûla les tambours magiques, mais parfois aussi leurs trop zélés serviteurs, comme cela se vit a Arjeplog encore en 1692. Les moindres sévices étant les amendes et la bastonnade. En 1587, l'archimandrite Feodor installé à l'embouchure de Kola prétend avoir baptisé en un jour deux mille Lapons avec leurs femmes et leurs enfants... En Norvège la formation religieuse des Lapons ne fut vraiment entreprise qu'à partir du début du XVIIIe siècle, lors de la création du collège des Missions à Copenhague par Frédéric IV, en 1714. Sous l'influence de Thomas

von Vesten, CI l'apôtre des Lapons D, on construisit des chapelles, des écoles,
on les pourvut en pasteurs et en maîtres. On s'efforça même de former des missionnaires parlant lapon. Après la mort de T. von Vesten, la reprise en main de son œuvre fut assurée par Nannestad et Gunnerus, puis par Leem, 18

AV ANT-PROPOS

mais après 1774 il y eut un grand déclin de ces missions, si bien qu'en 1820 il n'y avait pour tout le Finnmark que deux pasteurs qui ne pouvaient même plus comme leurs prédécesseurs assurer une visite annuelle aux campements. Il fallut attendre les années 1846 pour que les Lapons, sous l'impulsion du pasteur suédois Laestadius, participassent à un réveil religieux qui leur fut en partie spécifique (voir à ce sujet l'avant-dernier chapitre du livre de Turi). Ce schéma classique de la colonisation important des valeurs religieuses étrangères, exploitant les richesses naturelles du pays sans grand profit pour les indigènes, et parfois avec dommage, ne doit pas nous faire oublier qu'il y eut des contacts plus paisibles et plus enrichissants pour les deux communautés. C'est ainsi que les Lapons qui, au cours de l'histoire, étaient redescendus vers le sud de la côte norvégienne, vers Senja, y acquérirent au contact des Scandinaves sédentaires la plupart des animaux domestiques - à l'exception du chien qu'ils avaient depuis fort longtemps -, certaines formes primitives d'agriculture avec la houe, la culture et la cuisson de certaines céréales, sans oublier un important apport linguistique, témoins de la faculté d'adaptation des Lapons. Des techniques nouvelles vinrent bouleverser leur vie économique. C'est ainsi qu'ils passèrent de la construction indigène de bateaux en peau et en écorce cousus à des bateaux plus résistants de type norvégien. Ils surpassèrent même si bien 'les Norvégiens que ces derniers firent appel à eux en ce domaine. Témoin la saga d'Inge qui rapporte que le prétendant à la couronne de Norvège, Sigurd Slembe, réfugié dans l'île Hinl18ya s'y fit construire par les Lapons un bateau de vingt-quatre rameurs, cousu et sans clou, si rapide qu'aucun autre ne pouvait le surpasser. Souvent, comme Ottar dès le IXe siècle nous le raconte, les rennes possédés par les Norvégiens étaient gardés par des Lapons. La colonisation s'effectua suivant des voies différentes selon les Etats. En Norvège, elle commença pour de bon au cours des xve et XVIesiècles pendant lesquels la compagnie des pêcheries du Finnmark encadra le flot des immigrants venus du Sud, mais leur implantation fut toujours fragile et le royaume de Danemark-Norvège dut décider en 1751 de faire du Finnmark un lieu de déportation des prisonniers condamnés à perpétuité pour y maintenir un certain taux de colonisation norvégienne. Plus important fut au Finnmark l'apport finnois. Des Finnois y cherchèrent refuge dès le XIIIesiècle devant l'avance du khan mongol Ugedei, puis au début du XVIIIe siècle, avec les grandes guerres scandinaves en 1711 et 1716-17 et avec les 19

crises économiques entre 1737 et 1749, 1801 et 1812, puis entre 1861 et 18677. On comprend facilement que cette arrivée massive de Norvégiens et de Finnois sur une terre autrefois à la seule disposition des Lapons ait apporté quelques changements et perturbations dans le mode de vie de ces derniers. Comme ces immigrants s'installaient pricipalement sur les terrains de chasse des Lapons de la mer, ceux-ci furent les premiers et le plus fortement touchés, tandis que les Lapons des montagnes en subissaient indirectement le contre-coup. En effet, les Lapons pêcheurs des régions côtières pratiquaient initialement un semi-nomadisme. L'été, ils pêchaient et chassaient le phoque tout le long des côtes tandis que l'hiver ils vivaient au fond des fjords où se trouvait le bois de chauffage et de construction pour les bateaux, et d'où ils pouvaient facilement organiser des expéditions de chasse dans les bois et les montagnes avoisinantes: chasse à l'ours et au renne sauvage en particulier. Ce semi-nomadisme a pu encore être observé au début du siècle dernier dans le Porsangerfjord et dans le Varangerfjord et jusqu'au début de la guerre mondiale chez les Lapons skolts de la région de Petsamo. L'installation des Norvégiens dans le NordIand et le Finnmark aux XV' et XVI" siècles entraîna la disparition de ce semi-nomadisme. En effet, les Norvégiens en défrichant les fjords repoussèrent les Lapons de la côte vers l'extrémité des fjords où ils se sédentarisèrent, abandonnant leurs rennes domestiques pour tenter de faire un peu d'élevage. En même temps, ils élevèrent la construction de bateaux au niveau d'une industrie. Non seulement, comme nous l'avons déjà dit, ils surpassaient les Norvégiens dans cet art, mais en d'autres techniques ils les secouraient de leur habileté, comme à la pêche à la baleine ou au phoque, dans la préparation des peaux par les femmes, la confection des vêtements et des souliers, le tissage de couvertures. Les vêtements en peau et les couvertures étaient des objets de première nécessité pour les Norvégiens vivant en ces régions, car ne pouvant ni les fabriquer eux-mêmes ni les faire importer par les maisons commerciales du monopole hanséatique de Bergen dont ils étaient les représentants, ils étaient contraints de recourir aux Lapons. Ces derniers en conséquence, jusqu'au XVIIIe, taient é donc mieux dotés économiquement que les pêcheurs norvégiens, ce qui explique, entre autres raisons, les difficultés d'avoir des colons norvégiens à demeure dans de telles conditions.
7. Ceux qui restèrent dans l'intérieur du Finnmark s'amalgamèrent en partie aux Lapons dont peu de différences les séparaient en fait, mais ceux qui s'installèrent sur la côte gardèrent longtemps et même jusqu'à nos jours leurs particularismes. 20

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L'installation des Norvégiens dans les fjords dut également poser des problèmes aux Lapons vivant principalement de la chasse au renne. En effet, les Norvégiens - tout comme les Lapons de la côte repoussés au fond des fjords - devaient trouver en dehors de l'agriculture des ressources supplémentaires pour survivre. Ils les trouvaient dans la pêche et dans la chasse au renne dans les montagnes. Corrélativement, les armes à feu qui remplaçaient les arbalètes primitives en devenant habituelles au cours du XVIIe décimèrent les hordes de rennes sauvages qui ne furent plus assez nombreuses pour assurer les besoins des Norvégiens et des Lapons. Cela obligea les Lapons chasseurs de renne à entreprendre et à développer l'élevage du renne juqu'à en faire une économie privilégiée, voire unique. L'épuisement des réserves en rennes sauvages chassés à la fois par les Lapons de la côte et les Norvégiens a été la cause de ce changement de vie. Avant cette transformation, la différenciation entre les Lapons de la côte et ceux des montagnes n'est pas très nette. Ces deux types de culture se fondaient à la fois sur la pêche, la chasse et accessoirement l'élevage du renne, mais tandis que chez les Lapons de la côte, pêche et chasse maritimes l'emportaient. chez les Lapons des montagnes c'était la chasse au renne sauvage. Toutefois les premiers ne se faisaient pas faute de chasser le renne sauvage l'hiver, et les seconds de pêcher le long des côtes. l'été. La relative rareté du renne sauvage entraîna une crise économique puisque les conditions écologiques ne permettaient pas à tous de devenir fermiers sédentarisés comme leurs autres compatriotes de la côte. Aussi les Lapons des montagnes transformèrent-ils leurs rennes apprivoisés en rennes d'élevage et durent pour ce faire devenir nomades de façon permanente. Certains même durent chercher de nouveaux pâturages qui leurs étaient nécessaires très loin dans le Sud. Dans le Finnmark lui-même, les pâturages étaient si réduits qu'ils conduisirent l'été leurs troupeaux jusque dans les montagnes de l'arrière-pays des Lapons de la côte qui ne manquèrent pas alors de se plaindre de cet envahissement de leur «territoire D. Ainsi l'élevage du renne n'est-il pas une activité très ancienne, c'est au contraire un phénomène récent, résultant du contact avec la culture scandinave 8. Les Lapons des montagnes qui ne purent pas s'adapter à ce nouveau
8. A l'appui de cette thèse mentionnons qu'en certaines régions de Suède et du sud de la Norvège où ces problèmes de .contact ne se sont pas posés de la même façon. les vieilles méthodes d'élevage du renne avec de petits troupeaux continuèrent jusqu'au jour où elles subirent l'influence du Finnmark. en particulier à partir de 1852, date à laquelle la fermeture de la frontière finlandaise obligea de nombreux Lapons norvégiens de Kautokeino à chercher de nouveaux pâturages vers Karesuando en Suède. 21

mode de vie se dirigèrent vers la côte, où l'on pouvait plus facilement trouver à s'employer, si bien qu'entre 1600 et 1700 l'invasion des Lapons des montagnes sur les côtes et leur implantation entraînèrent la disparition du vieux dialecte des Lapons de la mer et l'adoption de fait du dialecte et des costumes des premiers. Quelques Lapons suédois qui avaient des pâturages d'été en Norvège, gênés par les établissements norvégiens dans les fjords, s'amalgamèrent aussi aux Lapons de la côte. A notre époque, les Lapons éleveurs de rennes ont réorganisé leurs techniques d'élevage face au développement de l'économie scandinave et des moyens de communication nouveaux. Ce changement dans les techniques a entraîné des changements dans les mœurs et dans les structures sociales et économiques. Ainsi se sont perdus la traite du lait des rennes et beaucoup de métiers artisanaux. On est passé d'une économie autarcique à une économie de type commercial. Les objets de première nécessité sont achetés dans les magasins plutôt que fabriqués au village à partir de bois et d'os de renne. Mieux, des besoins nouveaux se font sentir et corrélativement les bergers se recrutent de plus en plus difficilement, car les jeunes gens, qui tous vont à l'internat. scolaire norvégien, y gofttent un confort et une nourriture qu'ils ne peuvent avoir dans leurs tentes en montagne, et considèrent que leurs salaires sont trop bas par rapport à ce qu'ils pourraient obtenir dans d'autres secteurs de l'activité économique norvégienne. De plus les pâturages eux-mêmes sont de plus en plus réduits par l'implantation de nouvelles routes, qui entraîne un trafic touristique accru, et par l'expansion .

de l'agriculture norvégienne en ces régions.

La migration des Lapons éleveurs de rennes n'est plus totale; seuls suivent le troupeau ceux dont la présence est indispensable, les autres rejoignent partiellement les camps d'été et d'hiver par la route avec des camions ou des tracteurs. L'hiver, on se fixe dans des maisons en bois et seuls les bergers à tour de rôle assurent au-dehors la surveillance des rennes et la recherche des pâturages. En Suède, selon Wiklund, la population scandinave qui peupla très tôt le sud de la Laponie suédoise vers le vue siècle, disparut vraisemblablement vers le XI~ siècle. Au XVIesiècle la Laponie suédoise était uniquement la terre des Lapons. La colonisation des « Lappmarks. commença au tout début du XVIe,à l'initiative du gouvernement suédois qui, pour bénéficier de nouveaux contribuables, encouragea les colons en les exonérant d'impôts pendant un certain nombre d'années. Mais les nomades ne devaient pas être maltraités ou expulsés. Pour éviter que les conflits ne surgissent à propos 22

AVANT-PROPOS

des territoires de pêche et de chasse, la Couronne décida que les colons ne devaient pas utiliser les ressources naturelles à plus de cinq kilomètres de leur ferme. Mais en ces régions sous-administrées, les colons avaient une position privilégiée, en fait, par rapport aux Lapons et ces recommandations restèrent souvent lettre morte. En 1645, le Iamtland et le Harjedalen furent cédés à la Suède, ce qui posa quelques problèmes aux nomades eux-mêmes récemment établis dans la partie sud-ouest de ces territoires. Après avoir été regardés comme des envahisseurs par les autorités et les sédentaires, ils finirent par être acceptés comme contribuables par la couronne, mais les paysans gardèrent longtemps leur opinion première, ce qui explique les tensions entre les deux communautés. Le folklore lapon de ces régions est d'ailleurs plein de meurtres plus ou moins vérifiables. Un fondement historique à cette tradition qui veut qu'une famille lapone ait été assassinée près de Ljungdalen à la frontière du Harjedalen et du Jamtland existe pourtant. Cette animosité réelle culmina en 1891 dans le Harjedalen où plusieurs centaines de rennes furent tués arbitrairement sur les terres de la fonderie de Ljusnedal. Parallèlement, les tout premiers colons de la deuxième moitié du XVIII' siècle furent tués à Arvidsjaur, au centre de la Laponie suédoise, par des Lapons qui les considéraient comme des envahisseurs illégaux. Mais l'agriculture, nourrissant davantage de monde que le simple pastoralisme, devait finalement l'emporter là où elle était rentable, en dépit des efforts officiels pour la limiter. D'ailleurs les conflits entre nomades et sédentaires éclatèrent surtout là où précisément l'agriculture, n'étant guère rentable ou ne bénéficiant pas des progrès techniques, n'offrait que peu de ressources à des fermiers dont beaucoup étaient des descendants de nomades qui, n'ayant plus de rennes, s'étaient fixés avec un cheval, une ou deux vaches et un petit champ de pommes de terre, pour vivre de la chasse et de la pêche. Les maigres fourrages, coupés en juillet, laissés sur place plusieurs mois sans protection, attiraient les rennes en automne qui y trouvaient pâture à bon compte. Les Lapons ne devaient réparer le tort causé que s'il était commis intentionnellement ou par négligence. En fait, même si les autorités appliquaient la loi très libéralement au profit des Lapons, ceux-ci préféraient payer pour ne pas avoir à faire face à l'animosité des paysans, comme l'explique Turi dans son livre. Toutefois en Suède, les Lapons ont conservé un droit héréditaire à la terre de leurs pères jusqu'à la troisième génération qui se reconnaît lapone. Pour protéger les Lapons contre les expéditions de chasse et de pêche des 23

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furent autorisés à s'installer au-delà de cette frontière, car la Couronne estimait les ressources assez grandes pour que les Lapons et les colons puissent vivre sans se gêner les uns à côté des autres sur les mêmes terres. En effet, les colons devaient n'être que des agriculteurs au sens strict et n'avoir pas besoin de chasser et pêcher pour vivre. En réalité, les Lapons ayant été peu à peu chassés de leurs terres, la Couronne, en 1867, traça une frontière dite de culture entre les zones lapones et les zones agricoles, dans le Iamtland, le Vasterbotten et le Norrbotten. Au-delà de celle-ci, les Lapons pouvaient rester toute l'année avec leurs rennes et, en deçà, seulement entre octobre et avril. Seuls les Lapons des forêts pouvaient demeurer en deçà même en été. Cela n'empêcha pas de nouvelles installations de se constituer au-delà de la frontière de culture comme avant et on y vit se développer de gros centres suédois comme Arjeplog, Jokkmokk et GaIlivare. Plus tard on y construisit des routes et des chemins de fer. C'est ainsi que l'espace lapon s'est trouvé de plus en plus rétréci. Dans le Norrbotten, l'industrie minière fut la cause d'une exploitation
CI

classique D des Lapons à partir du milieu du XVI~siècle. En effet, comme

il n'y avait pas de voies carrossables des mines aux fonderies et souvent des fonderies à la route principale le long de la côte suédoise, on contraignit les Lapons à transporter le minerai et le métal avec leurs rennes par des méthodes qui furent plus tard employées à grande échelle en Afrique. Le seul frein à de plus grandes violences était la crainte des autorités de voir les

Lapons s'enfuir en Norvège. Il n'est donc pas étonnant que Rheen 9, dont la relation fut reprise par Schefferusdans sa Lapponia, ait pu écrire: CI Les
Lapons dans leur commerce sont très faux et frauduleux au point que celui qui ne comprend pas leur duperie peut difficilement échapper à leurs artifices. Ils essaient en particulier de tromper ceux qui commencent juste à commercer avec eux et, l'ayant fait, ils se moquent de ceux qu'ils ont ainsi trompés. D Schefferus, qui ne se laissa pas prendre à cette remarque immédiate, conclut en disant que les Lapons avaient probablement appris le noble art du commerce de leurs voisins sédentaires, tant il est vrai que le mercantilisme impose sa façon de faire et de voir les choses à ceux-là même qui en sont les victimes. Comme dans les pays d'outre-mer autrefois CI colonisés D par les
9. En Kortt Relation om Lapparnes Lefwarne och Seeher, wijd-Skiepellsser, sampt i mlJnga Stycken Grofwe wildlarellsser. Archives des Traditions, XVII, l, Uppsala, 1897.
26

AV ANT-PROPOS

nations européennes, les Lapons voyaient leurs travaux imposés payés en partie en a1cool1o. Les grosses installations minières de Suède et Norvège créèrent des petites sociétés urbaines comme Kirkenes, Kiruna, Malmberget et récemment Kautokeino. La population de ces agglomérations urbaines a vu dans les montagnes environnantes une zone de loisirs pour la pêche et la chasse, ce qui a perturbé l'élevage Il, et réduit les ressources de la chasse et de la pêche, cette dernière déjà très affectée par des barrages hydro-électriques 12 de plus en plus nombreux. Puis partout on construisit des routes vers les plus gros centres lapons, comme au Finnmark: Kautokeino, Karasjok et Polmak. En Finlande même, le problème se posa un peu différemment. En premier lieu les Birkarls prirent des concubines chez les Lapons qu'ils considéraient comme leurs serfs. Mais l'introduction de l'alcoo], par ces mêmes Birkarls, amoindrit la résistance des Lapons. Dans la mesure où les Lapons très pacifiques ne manifestaient pas d'intérêt pour la possession des terres, les Finnois se les approprièrent sans grand effort; cela entrait parfaitement dans les vues de l'Etat, désireux de s'assurer une population fixée à un sol particulier, d'autant que les Lapons pouvaient toujours, en étant repoussés vers le Nord, trouver des zones de pâturage et de chasse. Un grand nombre d'intermariages firent d'ailleurs passer la possession des zones de chasse et de pêche aux Finnois. C'est surtout à l'occasion de guerres en Finlande septentrionale au xvmt et à l'occasion des famines du XIxt siècle que se développa l'immigration finnoise en Laponie. Les Finnois se montrèrent des rivaux dangereux pour les Lapons dans la mesure où ils élevaient aussi des rennes, mais il y a eu toujours ici un fort courant de mélange des communautés, surtout dans le nord, qui atténua les difficulés. Par ailleurs, la certaine indifférence du gouvernement à l'égard des besoins des Lapons a en fin de compte facilité leur adaptation à la vie moderne, contrairement à ce qui a pu se passer dans les pays voisins où l'on a essayé de les préserver de manière un peu étroite en les confinant dans l'élevage du renne ou dans leurs ressources traditionnelles,
10. Cf. Janrik BROME, Nasafjiill. Ett norrliindskt silververks historia. Stockholm, 1923. 11. En particulier au moment du vSlage. 12. Les deux dernières années ont été marquées au Finnmark par une campagne contre l'édification d'un barrage à Masi qui non seulement aurait perturbé' le système d'élevage, mais qui en outre aurait anéanti un vieux village cent pour cent lapon et bouleversé la vie des habitants. Devant la campagne bien menée, le projet a été remis à l'étude.

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ce que certains ont ressenti comme une tentative de préservation de leur culture à l'instar des réserves indiennes ce qui, dans le contexte actuel, favorise la contestation et aussi les méprises des bonnes volontés. En Russie. la colonisation sévit surtout sur les rivages maritimes, ce qui permit aux Lapons vivant à l'intérieur de conserver longtemps leur mode de vie traditionnel. L'immigration de Russes, de Caréliens et de Norvégiens se développa surtout à partir de la promulgation de la loi de 1876. Dans le nord de la presqu'île de Kola s'installèrent des Lapons luthériens, puis dans son centre des Zyrianes et des Samoyèdes dont les troupeaux avaient été décimés par la maladie dans les années 1880 dans les régions voisines de l'Ishma: ces derniers troublèrent l'élevage intensif des Lapons de Kola en apportant avec eux des méthodes d'élevage extensif.

Il De quelques problèmes du monde lapon actuel La fin de la Seconde Guerre mondiale amena de nombreux bouleversements économiques, psychologiques et même ethniques dans le monde lapon confronté au monde moderne. A vrai dire ces bouleversements avaient été amorcés bien plus tôt et rendus visibles dès le début de ce siècle. Ils touchèrent d'abord les Lapons de la côte, dont les fondements économiques furent fortement ébranlés -en 1917 lorsqu'avec la révolution soviétique prit fin le traditionnel commerce de Pomor par lequel les Russes vendaient ou troquaient leurs farines et céréales contre le produit de leurs pêches. Puis ils éprouvèrent les Lapons sédentaires de l'intérieur, mal préparés pour faire face à la mécanisation de l'agriculture. jusqu'à atteindre de nos jours les Lapons éleveurs de rennes. En un premier sens. il est certain. comme le soulignait une récente réunion (1972) entre une délégation des Lapons de Suède et d'Indiens du Canada visant à analyser conjointement leurs problèmes souvent identiques. qu'il est paradoxal que ce soit la population indigène qui reste la plus pauvre et qui ne puisse participer aux profits entraînés par l'utilisation des voies de communications, par le développement de la sylviculture. par l'édification de barrages hydro-électriques ou l'installation de mines. 28

AVANT-PROPOS

Certains pensent que la meilleure solution consisterait pour les Lapons à s'assimiler à la population flnno-scandinave en abandonnant tout particularisme ethnique au profit d'une civilisation centralisatrice et uniformatrice. Ils invoquent même à cet effet un certain idéal démocratique. D'autres estiment par romantisme, par souci de préserver les minorités, symbole de la multiplicité des valeurs de l'humanité, voire par égoïsme national du groupe le plus représentatif, qu'il faut au moins permettre à ceux qui le désire!1t de conserver leur laponicité, ce en quoi certains Lapons voient un isolement semblable à celui des réserves indiennes.

En un second sens, si l'on cherche à faire participer les Lapons aux bien- .
faits de la société moderne, issus en partie de leur propre sol ancestral, il se trouvera beaucoup de Lapons, et souvent même parmi les plus pauvres, pour refuser ce qualificatif de lapon considéré comme dégradant et pouvant empêcher tout espoir de promotion dans la plus grande société. Le problème. se pose alors de savoir qui est lapon, ou qui peut se dire ou qui veut bien se dire lapon. En fonction du critère retenu, les chiffres du recensement varieront beaucoup. Que les Lapons soient pauvres, tous les chiffres officiels le prouvent. Certes quelques Lapons éleveurs ont réussi souvent temporairement à garder de très gros troupeaux: ils sont l'exception 13~ quelques Lapons ont pu par des études universitaires, surtout en Suède. s'élever dans la hiérarchie sociale: ils sont une minorité. Leur niveau de vie moyen est des plus bas, l'hygiène souvent encore assez fruste, l'alimentation peu diversifiée, l'habitat pas toujours confortable avec des difficultés d'alimentation en eau ou en électricité.

le niveau d'instruction élémentaire.

.

Les Lapons éleveurs de rennes qui autrefois vivaient en autarcie et tiraient

tout du renne et de leurs échanges avec les Lapons sédentaires ont été amenés à pratiquer l'élevage pour la vente età assurer leurs besoins par une économie monétaire. Or, en fait, le cours de la viande de renne dépend de quelques grossistes de la capitale qui se mettent d'accord, et les Lapons ne sont pas encore arrivés à se grouper dans des organisations assez fortes pour contrebalancer leur influence. Tout aussi grave est la situation démographique en liaison avec l'élevage. La mortalité infantile ayant considérablement baissé, les Lapons ont un nombre d'enfants par famille bien plus élevé que les Norvégiens, ce à quoi il faut ajouter une forte propension des nombreu13. On a- calcul6 sur quelques années Qu'à Kautokeino le révenu moyen par individu était le tiers du revenu moyen de la Norvège, que seulement 3S % des propriétaires de rennes du Finnmark avaient un troupeau assez grand pour faire vivre une famille.

29

ses jeunes filles-mèresà avoir plusieurs enfants 14. Or tous les enfantsd'éleveurs
ne pourront être à leur tour éleveurs. Le nombre des éleveurs a crû depuis 1945: à tel point que leurs troupeaux sont maintenant à la limite de la sursaturation des pâturages. Ces derniers auraient peut-être pu suffire autrefois quand les besoins étaient réduits. Mais avec l'entrée dans la société de consommation qui reste cependant pauvre, le nombre minimum de ren.,' nes nécessaire à l'entretien d'une famille a augmenté alors que les pâturages ont tendance à décroître, du fait de' l'implantation de routes, de mines, de barrages, de zones militaires, de chalets touristiques, ou tout simplement, comme en été 1972, parce qu'un incendie a détruit les lichens

de certains pâturages d'hiver pour une ou deux décennies 15. L'élevage luimême devient plus difficile. Non seulement les promenades des touristes avec leurs chiens dans les montagnes troublent le vêlage au mois de mai, mais également les manœuvres militaires terrestres et aériennes perturbent fort les troupeaux. La mécanisation endette fortement les bergers qui doivent faire face à l'achat et à l'entretien d'un scooter sur neige (environ 10 000 F), à l'achat et à l'entretien de deux maisons, une pour les pâturages d'hiver, et une autre pour les pâturages d'été, situés souvent à plus de 150 ou 200 km de distance l'une de l'autre. L'élevage lui-même ~st soumis à de grosses fluctuations. Les bêtes de proie ont certes pratiquement disparu, mais les redoux du printemps, en gelant la neige sur les pâturages, entraînent des famines qui peuvent faire mourir la moitié d'un troupeau comme en 1969, les épidémies peuv~nt aussi causer des ravages. Les ressources que les Lapons peuvent tirer de l'artisanat touristique sont réduites en Norvège faute d'un esprit coopératif développé et faute aussi, sauf chez quelques individualités formées toutes seules, d'être capables d'un renouveau artistique que l'on peut trouver plus facilement en Suède.

14. Chez les Lapons nomndes du Finnmark, la surpopulation dans l'élevage est une cause importante du bas niveau de revenu et de vie. De 1949 à 1964, la population des Lapons nomades s'est accrue de 98 foyers, soit 455 personnes. 15. Le nombre moyen d'enfants chez les Lapons est de 3,8 par famille, soit plus de SO % que dans les familles norvégiennes. A Knutokeino et à Karasjok, 45 % de la population des Lapons nomades a moins de 17 ans, tandis que pour toute la Norvège ce chiffre n'est que de 30 %. L'accroissement de la population n'est pas équilibré par son émigration. Tandis que toute une série de communes excentriques de la Norvège septentrionale voient leur population décroître depuis de nombreuses années, les communes lapones ont une démographie positive. A Karasjok l'accroissement de population est de 100 % entre 1930
et 1960, tandis que la moyenne nationale n'était que de 28

%.

A Kautokeino,

le nombre

des hommes de 20-29 ans s'est accru de 41 % entre 1930 et 1960, tandis qu'au niveau national ce chiffre diminuait de 17 % pour la même période. 30