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REGARDS SUR LES LITTERATURES COLONIALES

De
288 pages
Ce premier tome cerne la notion de " littératures coloniales ", dans ses rapports, entre autres, avec l'exotisme. Il aborde la question complexe des contacts de ses littératures, en amont avec les récits de voyage, les rapports de mission etc., et en aval avec les expression émergentes des futures littératures nationales.
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Jean-François DURAND (éd.)

Regards

sur

les littératures

coloniales

Afrique francophone: Découvertes

TomeI

Axe francophone et méditerranéen Centre d'étude du XXe siècle Université Paul-Valéry - Montpellier III L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE L 'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA fI2Y lK9

@ L'Harmattan,

1999

ISBN: 2-7384-8439-5

REGARDS SUR LES LITTÉRATURES COLONIALES AFRIQUE FRANCOPHONE Tome I Découvertes
Introduction: Jean-François DuRAND
COLONIALE?

CHAPITRE I: QU'EST-CE QUE LA LITTÉRATURE

- Jean-Marc MOURA (Université de Lille) : Littérature coloniale et exotisme. Examen d'une opposition de la théorie littéraire coloniale .......... - Pierre HALEN (Université de Metz) : Pour en finir avec une phraséologie encombrante: la question de l'Autre et de l'exotisme dans l'approche critique des littératures coloniales et post-coloniales. ............... (Université de Cergy-Pontoise) : L'écriture, le réel - Bernard MOURALIS et l'action: le cas de Georges Hardy dans Ergaste ou la vocation coloniale. .................................................................................................... - Jean-Claude BLACHÈRE (Université de Montpellier) : Du chaînon

21

41

63 85 103

manquant

.

-

Najet KHADDA(Université de Montpellier) : Naissance du roman algérien dans l'Algérie coloniale: un Royal Bâtard ................................... Daouda MAR (Université Gaston Berger, Saint-Louis, Sénégal) : Des
comptes rendus de Mission (1620-1920) à la littérature sénégalaise:

transposition et réécritllre. ... ... ...... ( - Charline BRUN-MoSCHETTIUniversité de Cergy-Pontoise) : La littérature coloniale italienne. Notes de lecture. .........................................
CHAPITRE II : LE REGARD DU VOYAGEUR

125 153

-

Jacques

CHEVRIER (Paris IV, Sorbonne)

: Un Français à la cour du roi

de Ségouau X/Xe siècle: premièresimagesdu Soudanfrançais. - Jean-François DURAND (Montpellier) : Deux regardsd'Occident.Le Maghrebde Louis Bertrandet d'André Chevrillon

175 195

-

Abdelkader

AKHROUZ(Université d'EI-Jadida, Maroc) : Le Maroc:

une tharaudie coloniale ou les Villes Impériales dans la trilogie des frêres

Tharaud .

.

...........

....
cas d'école:

.........

209
229
249

- AndréLE RÉVÉREND (Université d'Avignon) : Lyautey à Madagascar ... ... Claude W AUTHIER (Président de l'APELA) : Trois Thesiger, Baratier, de Monfreid

...
: L'Afrique

- Frank WILHEM(Centre Universitaire de Luxembourg) vue par deux écrivains luxembourgeois francophones

267

Introduction
Jean-François DURAND

En cette fin du vingtième siècle, il n'est certainement pas inutile de jeter un nouveau rega"rd rétrospectif sur le continent englouti des littératures coloniales, d'autant plus que la distance historique, l'apaisement des passions, l'utilisation, désormais courante en critique littéraire, de nouveaux outils empruntés à d'autres champs du savoir (linguistique, anthropologie, histoire culturelle), permettent de poser à ces littératures de nouvelles questions et de réévaluer leur place dans cette vaste ère historique tumultueuse et violente -l'ère des Empires dont parle l'historien Eric Hobsbawm - qui a vu l'expansion planétaire de l'Europe, les guerres mondiales, et le choc en retour de l'émergence de jeunes nations indépendantes. Le sujet peut sembler largement traité dans une multitude d'ouvrages, mais Marc Ferro, dans son Histoire des colonisations (Paris, éditions du Seuil, 1994), constate toutefois que l'historiographie européenne a encore du mal à

faire toute sa place à ce passé complexe et hétérogène: « N'est-il pas
symtomatique
mémoire

que dans les grandes

œuvres

de réflexion

sur la
de

ou sur le passé

-

de la France -,

il n'est jamais

question

6

Jean-François

DURAND

sociétés

coloniales:

est-ce une omission,

un acte manqué,

ou un

tabou? » Le foisonnement des études ponctuelles ne saurait masquer
ce défaut de synthèse (à moins que celle-ci soit encore prématurée ?), qui vaut aussi pour l'histoire de la littérature. Le diagnostic mériterait d'être nuancé selon les traditions nationales: moins vrai peut-être pour l'Angleterre, mais évident en France (la tragédie algérienne y est pour beaucoup), et au Portugal où les guerres coloniales sont encore trop proches pour permettre la nécessaire distance historique. Le Collectif dont nous proposons aujourd'hui au lecteur les deux premiers volume sur l'Afrique francophone (le troisième abordera les littératures coloniales anglophones et lusophones), ne saurait combler toutes les lacunes que je viens de signaler, et proposer un regard d'ensemble - certes nécessaire - sur littérature et colonisation, et une histoire, qu'il faudra écrire un jour, des modifications, des décentrements, des recompositions provoqués dans les littératures d'Europe par l'aventure d'outre-mer. Le propos de ce Collectif est plus modeste: il s'agit à la fois de faire le point sur la notion de littérature coloniale, de mettre en valeur une thématique récurrente, et d'attirer l'attention du lecteur sur des figures oubliées, des problématiques peu, ou mal connues, des interactions (littératures coloniales et littératures émergentes par exemple) complexes et passionnantes. La plupart des articles réunis ici ouvrent des pistes, soulèvent des problèmes, rappellent parfois des noms, célèbres naguère, aujourd'hui négligés. La mosaïque des littératures coloniales retrouvera ainsi un peu de ses couleurs, et le lecteur en mesurera toute l'amplitude. C'est tout naturellement que la première partie de ce livre s'interroge sur la définition même des littératures coloniales, leurs liens avec l'exotisme et l'orientalisme, la conscience qu'elles voulurent donner d'elles-mêmes dans de premiers essais de théorisation. JeanMarc Moura analyse ainsi une opposition classique de la théorie littéraire, la dualité littérature coloniale et exotisme. Il rappelle que

INTRODUCTION

7

selon Roland Lebel, auteur, en 1931, d'une importante Histoire de la littérature coloniale, l'exotisme eut essentiellement une valeur de préparation. Lebel en précise par ailleurs la topique: la fascination de l'étranger et de la différence, des accents néo-romântiques, auxquels s'oppose une littérature coloniale de bâtisseurs, plus réaliste, plus sociologique et documentaire. Mais J.M. Moura prend soin de montrer que la littérature coloniale eut du mal à maintenir ces oppositions emblématiques: la lecture pragmatique des textes laisse apparaître de nombreuses interactions entre ces d~ux courants pas entièrement étanches. C'est précisément ce retour au texte que défend Pierre Halen dans sa lecture du corpus colonial, et il suggère surtout l'utilisation de nouveaux outils pour mieux rendre compte de la complexité des représentations littéraires. Ainsi peut-il parler de l'antexotisme du roman colonial, en même temps qu'il propose de l'exotisme une définition « simple et rigoureuse» : un regard altérifiant (producteur d'altérité et de différence). Dans cette perspective, le regard exotique serait moins une « rêve de lointain» qu'un rêve de « mise à distance ». L'altérité exotique mérite alors d'être précisée: elle s'intéresse moins à Autrui (dans un rapport de dialogue ou de confrontation) qu'à l'Autre, essencifié dans sa différence. Si l'on utilise de telles catégories, la « coupure» entre littérature exotique et littératu.re coloniale perd de sa pertinence: Autrui, et l'Autrui « indigène» a sa place dans le réalisme colonial, constate Pierre Halen. L'auteur propose donc un autre regard sur les littératures coloniales (un regard «postmoderne» si l'on veut), qui dépass~rait les coupures anciennes, mais aussi bien le dualisme entre lettres africaines et lettres européennes. Ce nouveau regard serait «à la fois plus historien et plus sémiologique ». Et il est vrai que l'opposition littérature coloniale et exotisme est pour l'essentiel une opposition construite par les écrivains coloniaux (sticto sensu) eux-mêmes, comme nous le rappelle Bernard Mouralis dans son étude d'un classique du genre, Ergaste ou la vocation coloniale de Georges Hardy (1929). Hardy fut l'un des maîtres d'œuvre de l'enseignement français en AOF, et dans ce livre qui se présente sous la forme d'un dialogue platonicien, il combat

8

Jean-François

DURAND

précisément les mythes altérifiants dont parlait Pierre Halen: le colonial n'est pas un aventurier en quête de sensations fortes. Il est enraciné dans le quotidien le plus banal, et sa vie est vouée au travail. Hardy prend systématiquement le contre-pied de la thématique

exotique: non, la colonie n'est pas un espace « étranger ». Elle permet
au contraire la « fusion» du colonisateur et du colonisé. Le colonial a une vocation de modernisation et de rationalisation, en un incessant effort pour « créer du même, à l'encontre de la logique foncière de l'exotisme ». G.Hardy est un parfait représentant de ce qu'on pourrait appeler une conception républicaine et universaliste de la colonisation. Celle-ci le conduira à défendre l'idée de l'Association entre la France et les peuples d'Afrique. L'esthétique qui en découle est bien sûr réaliste et historienne (Hardy insiste sur la nécessité de connaître les langues et le passé de l'Afrique). En ce sens, son œuvre illustre bien ce passage de l'exotisme de l'Autre à la reconnaissance d'Autrui, pour reprendre une distinction des plus pertinentes de Pierre Halen. Deux articles - ceux de Jean-Claude Blachère et de Najet Khaddaabordent un point théorique non moins essentiel: celui des rapports entre les littératures coloniales et les littératures émergentes des « indigènes» (pour la plupart « assimilés ») qui prennent la parole par écrit. Sujet immense, que ce livre ne pouvait qu'effleurer à partir de deux exemples ponctuels. Jean-Claude Blachère s'en prend lui aussi à la « raideur épistémologique» qui oppose sans nuances le champ culturel des littératures coloniales et des littératures négro-africaines émergentes. Approfondissant une recherche très contemporaine, il montre que la littérature coloniale fut le terreau d'un grand nombre d' œuvres africaines, il s'interroge surtout sur l'existence d'une « forme-charnière» (interface), et il insiste sur l'importance de toute une littérature scolaire aujourd'hui oubliée qui servit de relais entre le « modèle idéologique colonial» et 1'« apparition du désir d' ~crire » chez les jeunes africains scolarisés. Le manuel scolaire, et plus particulièrement la série des Mamadou et Bineta de Davesne et Gouin eurent une importance décisive, en proposant une anthologie de textes coloniaux (ou métropolitains parlant des colonies), et en

INTRODUCTION

9

apprenant aux jeunes élèves noirs à écrire sur l'Afrique. Ainsi s'affirme, fût-ce d'abord par imitation de modèles canoniques, une envie d'écrire qui sera des plus prometteuses. Najet Khadda, dans son étude sur la naissance du roman algérien nous conduit certes dans un contexte politique et culturel bien différent. Mais elle s'interroge elle aussi sur les transitions et les charnières, en analysant la prise de parole (et de position) d'intellectuels alg~riens tentés (non sans contradictions !) par l'assimilation, mais dont les premières œuvres, quand bien même elles s'inscrivaient dans un champ culturel bien balisé, laissaient entendre une irréductible spécificité. L'auteur esquisse l'histoire de cette «naissance illégitime» qui n'en fut pas moins porteuse de fruits royaux. Elle restitue toute la complexité des interactions et des multi-appartenances, sans rien cacher de l'ambiguïté et du malaise de cette littérature de transition, nourrie de modèles «coloniaux» mais sourdemment travaillée par une
revendication

-

pas

toujours

explicitée

-

d'identité. L'article de

Najet Khadda, comme tous ceux qui précèdent, amène le lecteur à réfuter les dualismes faciles, et à réfléchir sur la littérature comme art du « décentrement ». Un autre décentrement, tout aussi problématique, est au cœur de la réflexion de Daouda Mar, qui en donnant à la «littérature coloniale» son acception la plus. vaste, analyse la « transposition », dans la littérature sénégalaise moderne, des comptes rendus de Mission (donc des técits de voyage, des écrits géographiques et scientifiques), qui malgré urie évidente ambition documentaire, n'en fixèrent pas moins certaiJ;ls traits récurrents d'une certaine représentation mythique du Sénégal. Ce riche travail de réécriture une fois de plus passe les frontières: ici entre le texte informatif et le travail d'imagination. Il montre en outre comment une littérature nationale peut tirer profit de textes directement liés à l'expansionnisme européen. L'article de Charline Brun-Moschetti trouve toute sa place dans cette première partie qui s'efforce de mieux définir les problématiques du récit colonial. A partir de l'exemple italien, si peu connu (certainement à cause de l'indigence des œuvres et de leur côté outrancièrement idéologique), elle rend compte d'un certain nombre

10

Jean-François

DURAND

de textes dont l'intérêt n'est plus aujourd'hui qu'étroitement historique. Mais ces textes ont le mérite d'attirer l'attention sur le versant noir de l'idéologie coloniale, bien loin de tout assimilationnisme républicain! Dans le roman colonial de l'époque fasciste, comme le montre l'auteur, l'idéologie impériale se donne à lire dans toute sa crudité. Notons au passage que cette idéologie trouva des échos dans le domaine français, chez des auteurs comme Louis Bertrand (entre autres), et influença les secteurs les plus extrémistes du parti colonial. Mais même avant 1914 et le triomphe des fascismes européens, les dernières œuvres d'Ernest Psichari offrent une parfaite élaboration de cette idéologie impériale d'extrême-droite qui s'inscrivait dans une tradition plus ancienne de refus radical de l'héritage des Lumières. Le Chapitre II de ce livre aborde plus directement la question de l'altérité, dont nous venons de voir qu'elle était au cœur de la problématique coloniale. Un ensemble d'article relit certains textes importants de la littérature de voyage, et analyse le regard porté sur

autrui: regard « altérifiant » ou regard au contraire « assimilationniste », regard de sympathie ou au contraire d'hostilité. Jacques Chevrier retient dans cette perspective un texte aux intérêts multiples, le Voyage dans le Soudan occidental (1863-1866) d'Eugène Mage. C'est un des meilleurs documents que nous possédions sur cette partie de l'Afrique en cette fin du XIxe siècle. De plus, il obéit à une logique de pénétration coloniale des plus classiques: Mage voyage pour le compte de Faidherbe, à une époque où l'influence française est directement menacée par le conquérant toucouleur El Hadj 9umar. Sa tâche est claire: reconnaissance militaire du terrain, contacts diplomatiques, intérêt commercial. Mage se définira lui-même comme un « soldat de la science ». C'est donc le portrait d'un honorable voyageur en mission officielle et officieuse que nous trace Jacques Chevrier. Or ce voyageur est encore mu par une curiosité et un désir de découverte très proche de l'esprit des lumières. Il apprend le peul, s'intéresse aux coutumes et aux rituels: sa démarche est foncièrement

INTRODUCTION

Il

analytique et descriptive. Et c'est en homme des lumières encore qu'il condamne certaines atrocités, ou réagit à la barbarie de l'Islam (Mage lui préfère l'animisme noir) : au total, conclura l'auteur, Mage propose du Soudan une « image complexe, foisonnante, nuancée ». Son récit se caractérise ainsi par un refus de toute « mythisation » (ou altérification excessive) du continent africain. Le récit de voyage est fait pour expliquer, clarifier, comprendre. Dans mon article sur André Chevrillon et Louis Bertrand, j'ai au contraire retenu deux regards moins soucieux de prudence analytique et de taxinomie: deux regards qui proposent de l'Autre (en l'occurence de l'Africain du nord) une image plus simplificatrice, bien qu'en un sens inverse. Le Maroc que découvre Chevrillon en 1905 est tout à fait emblématique du regard altérifiant de tous les exotismes. Chevrillon découvre partout de l'Autre, tend même à accentuer la différence, en inscrivant le Maroc, non dans un espace méditerranéen, mais dans un espac~ « oriental » lointain et opaque. Mais Chevrillon ne creuse les distances que pour mieux « préserver» une authenticité marocaine qu'il craint de voir disparaître au contact de l'Europe. Ambiguïté d'un regard, donc, qui pour sauver des singularités, tourne le dos à l'universel. Louis Bertrand, en pur représentant de l'algérianisme et en adversaire convaincu de la littérature exotique, nie au contraire la différence, ou la rejette dans un espace ennemi et hostile. Son voyage dans le sud algérien est un prétexte à célébrer la transformation coloniale de tout un pays, assimilé désormais aux vastes espaces d'une Méditerranée vidée de son identité arabo-berbère. Quel infléchissement du regard et de la problématique (à un demi siècle de distance il est vrai) de Mage à Bertrand et Chevrillon ! Même difficulté à rendre compte d'Autrui, toujours exotisé dans la ~ouleur locale de l'Autre, avec le Maroc des frêres Tharaud présenté par Abdelkader Akhrouz. Mais là nous sommes en territoire connu: les marocains se voient enfermés dans un rapport au temps qui ignore l'innovation et la rapidité des rythmes modernes (celles-ci leur seront apportées par la France), et le Maroc est représenté comme une terre de contrastes, de contradictions, d'assemblages disparates que les auteurs se plaisent à décrire en

12

Jean-François

DURAND

antithèses selon une esthétique qu'Abdelkader Akhrouz qualifie de « romantisme colonial». Mais ce romantisme n'est pas politiquement innocent, car il permet d'assigner à la France une mission bien

spéciale: faire du Maroc à la fois « un laboratoire de la vie occidentale
et un conservatoire de la vie orientale ». Akhrouz nous permet de comprendre comment une idéologie politique très datée historiquement (c'est pour l'essentiel celle de Lyautey et du protectorat) peut se surimposer à des récits de voyage jusqu'à leur dicter les éléments les plus déterminants de leur esthétique. De Lyautey il est justement question dans l'article de son biographe André Le Révérend, mais non pas de Lyautey au Maroc (le sujet a été trop de fois abordé), mais de Lyautey à Madagascar (1897-1902), à une époque ou le débat tournait autour, non pas de la légitimité de la colonisation, mais des choix à faire entre plusieurs politiques coloniales possibles. A Madagascar on est précisément passé en quelques années du protectorat à l'annexion. La correspondance de Lyautey qu'analyse l'article est donc un passionnant document, qui relève certes plus de la littérature des administrateurs qu'à proprement parler des voyageurs, mais qui présente néanmoins des points de rencontre avec celle-ci: Lyautey décrit les paysages et les hommes, et sa prose poétique s'échappe toujours vers la littérature. C'est cette écriture, à mi-chemin entre le rapport et le récit de découverte qui retient l'attention de l'auteur. Si ce Collectif ne pouvait prétendre épuiser la question du récit de voyage colonial, il importait qu'il présente les types les plus variés de ces récits. Claude Wauthier et Frank Wilhelm s'y emploient à travers quelques «cas d'école», qui vont du romancier aventurier (de Montfreid) à l'écrivain explorateur (Thesiger) et au militaire qui rédige ses souvenirs africains (Baratier). Frank Wilhem sauve de

l'oubli un « étudiant aventurier », Albert Gras, que des lectures de
jeunesse romantiques et exotiques ont conduit, selon un itinéraire des plus convenus, à visiter le continent noir. A ce voyageur

individualiste et désintéressé il oppose un autre type: celui du « colon
de type prédateur», Maurice Pescatore, capitaine d'industrie amateur de chasse, et assez représentatif d'une forme caricaturale et

INTRODUCTION

13

outrancière de colonialisme et de « regard blanc» sur l'Afrique. Il se dégage de l'ensemble de textes analysé dans cette partie une leçon évidente: le voyageur, quelle que soit au demeurant sa vision du monde, sait parler de l'Autre, le dépeindre et le mettre en scène, mais il parvient très rarement à échanger avec lui et à le reconnaître. Il y a en effet une grande distance entre le récit de découverte, d'exploration et de connaissance, et le récit de la reconnaissance d'autrui. C'est d'ailleurs ce problème qu'aborde directement le chapitre I du tome II. Roger Little constate en effet que bien rares sont les auteurs, dans le premier tiers du vingtième siècle, qui ne simplifient pas à outrance les Noirs. Il va s'intéresser à deux romancières qui eurent sur ce point une attitude pionnière, Lucie Cousturier et Louise Faure-Favier. La première raconte dans Des inconnus chez moi (1920) « une profonde mutation dans ses attitudes envers les Noirs au cours de leçons d'alphabétisation qu'elle leur prodigue ». La seconde aborde dans Blanche et noir (1928) un évènement bien plus problématique: le mariage d'une bourgeoise de la France profonde et d'un sénégalais. Il importe de noter que ces romans n'appartiennent pas à la littérature coloniale dans le sens le plus rigoureux du terme, mais qu'ils mettent en scène la situation de la France et des colonies, le rapport du « centre» et de sa « périphérie ». Mais surtout, ils problématisent les termes de ce rapport, et racontent une aventure singulière, qui nous fait passer de la connaissance de l'Autre à la reconnaissance d'Autrui. Sujet d'autant plus tabou qu'il contredit le poncif de la littérature coloniale dans laquelle le personnage du blanc séducteur de femmes indigènes était tout à fait admis. Dans son étude sur Robert Randau et Robert

Delavignette, deux romanciers coloniaux plus « classiques », Janos
Riesz attire l'attention sur les rares romans qui décrivent l'échec de l'entreprise colonisatrice. La question de l'altérité est essentielle dans Toum (1926) de Robert Delavignette, où nous voyons un blanc qui veut être aimé et reconnu en tant qu'homme (et non en tant que colonisateur), mais qui se heurtera partout aux contraintes d'un système qu'il souhaiterait humaniser. Dans ce livre, la reconnaissance d'autrui est rendu impossible par la situation historique elle-même.

14

Jean-François

DURAND

Les romancières d'Algérie que présente Messaouda Yahiaoui dans son article franchissent plus facilement les obstacles. Mais le contexte est certes différent, et la condition de femme crée d'emblée un trait d'union entre musulmanes, juives et françaises de France ou d'Algérie. L'auteur de cet article raconte une curiosité d'autrui, par delà les distances sociales et communautaires, mais dans un contexte social certainement plus « ouvert» que celui de l'Afrique subsaharienne. Les articles de Christian Barbey, de Marcelin Vounda Etoa et de Richard Laurent Omgba nous rappellent précisément à travers quels préjugés, quelle épaisseur de poncifs et de représentations figées devait se frayer un chemin la difficile reconnaissance d'autrui. Les amours coloniales qu'exhume Christian Barbey d'un fonds de littérature médiocre parce que presque entièrement recouvert par de l'idéologique n'en méritent pas moins d'être examinées comme documents à charge dans ces difficiles combats pour la reconnaissance. Le chapitre qui 'suit, « l'Afrique vue de l'intérieur» propose d'autres regards sur l'Afrique, des regards plus inculturés, pour ainsi dire, venus d'hommes qui ont vécu l'Afrique de l'intérieur, dans des expériences parfois extrêmes, toujours aventureuses, et cela dans des contextes très diversifiés. C'est ainsi que dans une étude sur la littérature saharienne, je rattache à une même sensibilité des écrivains aussi différents qu'Ernest Psichari, Théodore MQnod, Diego Brosset et André Lhote. Ils eurent en commun d'être des sahariens (militaires et/ou scientifiques), et d'avoir vécu le Sahara comme une aventure spirituelle ou philosophique. Mais eux aussi eurent affaire à l'autre et à autrui. La fascination du jeune Psichari pour les cultures africaines le conduisit à reconnaître leur grandeur et leur historicité, mais aussi à saluer des types humains dépeints dans leur éclatante singularité. Diego Brosset ira très loin dans cette tentative de saisie de l'intériorité de ses personnages dans le portrait des Maures dissidents. Michel Lafon de son côté sort de l'oubli une figure remarquable, celle du capitaine Saïd Guennoun, qui fut certainement l'un des meilleurs

INTRODUCTION

15

connaisseurs, en son temps, de l'Atlas marocain. Personnage complexe, à la fois fier de ses origines berbères, et officier français apparemment sans états d'âme, Saïd Guennoun fut un bel exemple de ces vies «romanesques» que l'Afrique a parfois suscitées. Michel Lafon, dans un deuxième article, trace le portrait d'un écrivain non négligeable, Maurice Le Glay, dont on est d'ailleurs en train de rééditer l'œuvre au Maroc. Résumant son roman Les sentiers de la

guerre et de l'amour (1930),Michel Lafon constate que « ce qui est tout à
fait extraordinaire, à cette époque, de la part d'un écrivain français, c'est de nous montrer cette guerre à travers les sentiments, les aspirations, les souffrances du peuple contre lequel luttent les compatriotes de l'auteur ». Et c'est une autre belle histoire d'inculturation que retrace Gérard Chalaye dans son article sur René Euloge, instituteur à Demnat, en pays berbère marocain, en 1923. Fasciné par

le pays qu'il découvre, René Euloge situa l'action de ses récits « dans
une région nouvelle en littérature, l'Atlas méridional », parmi ces « fils de l'ombre », les Aït Ou Malou, qui jusqu'alors n'avaient été célébrés que par la tradition orale. Berbérophone, René Euloge n'eut aucun mal à passer de la peinture de l'autre à la pleine reconnaissance d'autrui, y compris à travers les figures de dissidents berbères dont il admira les convictions et le courage. Tous ces articles ont en commun
d'évoquer commun la vie et l'œuvre pour prendre toutes

- ici l'expression les couleurs du réel

-

échappe au lieu de passeurs de

frontières qui ne dissocient pas la quête de soi et l'aventure

d'autrui.

La dernière partie de ce livre, « Afriques littéraires », n'a d'autre objet que de proposer quelques échantillons d'un champ de recherche infiniment vaste. En effet, au-delà de la définition stricte des littératures coloniales (littératures qui non seulement traitent des colonies, mais sont l'œuvre d'écrivains qui y vivent), l'Afrique et les colonies ont inspiré des dizaines de romanciers dont les liens avec l'outre-mer étaient parfois fort lâches, voire inexistants. Cet impact de l'Afrique sur la littérature européenne, en dehors même de la problématique spécifique du roman colonial, est encore en partie

16

Jean-François

DURAND

sous-estimé

de nos jours. Cinq romanciers

ont été retenus

ici parce

qu'ils incarnent chacun une tendance de cette immense « littérature
d'inspiration coloniale» (l'expression est de Robert Jouanny). Udinji (1905) de C.A.Cudell (le nom désigne deux auteurs, les frêres Charles et André Cudell), n'est certainement pas un chef d'œuvre, mais il offre l'intérêt d'être le premier roman belge inspiré par le Congo. Robert Jouanny insiste sur son allure disparate. Il présente tous les traits

topiques du roman colonial, mais leur « associe certains stéréotypes belges (ou plus généralement symbolistes) de l'imaginaire « fin-desiècle », en même temps qu'il propose, à la différence de la plupart des romans coloniaux postérieurs, des informations non négligeables sur un pays mal connu». C'est ce côté hybride qui fait encore aujourd'hui l'intérêt du roman. Montherlant est représentatif de ces auteurs métropolitains qui demandèrent aux paysages et aux modes de vie africains un renouvellement de leur inspiration. En ce sens La rose de sable dans la lecture que propose Bernard Urbani est un bel exemple de cette «contamination» (au sens linguistique du mot) d'un texte littéraire proprement français de France par la thématique coloniale. Si dans ce roman le souci de réalisme est encore très fort, le point de vue se nuance d'un regard critique sur la présence française en Afrique, à la manière de certains écrits de Robert Randau. De plus, l'Afrique de Montherlant est proche de élémentaire, d'un monde à la fois simple et énergique. Le roman oscille ainsi sans cesse entre le réalisme social et le mythe néo-exotique. Avec Céline, l'imagination et le fantasme semblent l'emporter définitivement sur tout souci « documentaire ». André Not analyse dans Voyage au bout de la nuit une Afrique on ne peut plus éloignée de la thématique coloniale. Les thèmes récurrents du stand de tir et de la nef des fous tirent le roman vers le carnavalesque et le parodique, et André Not peut affirmer que

r

«

Céline engage, sous les traits indistincts de son Bardamu, une parole

paranoïaque, obsédée par le souci de la fuite, de la dérobade et de la protection de soi». L'Afrique est ici un pur objet esthétique recyclé dans le fantastique imaginaire célinien. Mais bien avant Céline, quoique dans un registre différent, d'autres auteurs s'étaient essayés à

INTRODUCTION

17

ce type de variations littéraires, broderies virtuoses à partir du thème africain. Adolphe Bélot, aujourd'hui bien oublié fut en son temps célèbre pour une saga africaine de douze cents pages, La Vénus noire

(1877).Jean-Marie Seillan écrit que ce livre « sait nous montrer ce que
devient l'Afrique noire quand elle est livrée à la plume d'un écrivain rompu aux techniques du roman populaire et du vaudeville, quelles contraintes les formes et les topoï de ces deux genres exercent sur un matériau narratif et descriptif emprunté aux meilleures sources livresques alors disponibles ». Dans ce livre ludique, et par là étonnamment moderne, l'Afrique est le continent du triomphe de l'imaginaire. Et c'est cette même littérarité somptueuse du thème africain qui est au cœur du roman beaucoup plus connu de Pierre Benoit, L'Atlantide. Guy Riegert insiste dans sa minutieuse étude sur

l'hypertextualité

frappante d'un roman qui « fourmille de citations

sous toutes les formes, de transpositions, de pastiches, d'allusions, d'épigraphes et de notes érudites ». De plus, Pierre Benoit s'éloigne du réalisme colonial au profit d'un fantastique dont il maîtrise parfaitement le code. Il nous livre ainsi un texte lettré et rusé, qui parachève la transmutation de l'Afrique documentaire en Afrique littéraire. Ce livre aura atteint son objectif s'il parvient, selon le souhait de la plupart des articles ici rassemblés, à réunir à nouveau en une problématique commune bien que contrastée des champs du savoir trop souvent séparés: l'Afrique du nord et l'Afrique saharienne, les littératures coloniales et la littérature française traitant d'une thématique africaine. A défaut de pouvoir prétendre à l'exhaustivité, ce Collectif aura multiplié les éclairages ponctuels et posé quelques jalons pour une recherche ouverte. UNIVERSITÉ DE MONTPELLIER III

CHAPITRE UN : QU'EST-CE QUE LA LITTÉRATURE COLONIALE?

Littérature coloniale et exotisme:
Examen d'une opposition de la théorie littéraire coloniale
Jean-Marc MODRA

Dans les trente premières années du )(Xe siècle, la théorisation et l'histoire des relations entre littérature et colonies ont connu une vogue certaine dans toute l'Europe, particulièrement en Allemagne (Hans Grimm), en Belgique, en Hollande, en Italie (dans le cadre de la propagande fasciste) et en France; En revanche, elles ont eu un faible écho dans le pays qui possédait l'empire le plus vaste, la GrandeBretagne, sans doute en raison de la prédominance de l' œuvre de Kipling. En raison du succès de l'auteur des Plain Tales from the Hills, la littéralure coloniale anglo-indienne, la fameuse Literature of the Raj, se voyait définie simplement comme une littérature anglaise à la thématique particulière: « merely English literature strongly marked by Indian local colour »1. C'est en France, vieux travers national, que

1

«

Simplement de la littérature anglaise avec une forte couleur locale

indienne », Cambridge History of English Literature, vol. 14, Cambridge D.P., 1934, p.331.

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les débats théoriques ont été les plus nourris. A l'examen, on constate une grande latitude de la notion de littérature coloniale sous la plume des auteurs français. L'expression continue du reste de diviser la critique contemporaine qui se penche a posteriori sur cette partie des lettres européennes. On peut toutefois, d'emblée, décèler trois acceptions du terme, qui se recoupent partiellement: -l'acception thématique: Hugh Ridley distingue par exemple la littérature -coloniale, «l'ensemble considérable de fictions qui peignirent l'activité coloniale européenne pendant les années du 'Nouvel Impérialisme', environ de 1870 à 1914 »2, et la littérature exotique, « reflétant un dilemme (en particulier pour la littérature

fraI)çaise) » : « Tantôt on prêtait aux 'sociétés primitives' des idées,
attitudes et un langage métropolitains [...] tantôt on les présentait comme radicalement différentes de la France métropolitaine. »3. La différence oppose une littérature de témoignage, la littérature coloniale, prenant pour thème la conquête et l'exploitation des colonies, à une littérature d'évasion, insoucieuse du traitement exact de cette histoire;

- L'acception idéologique: la littérature coloniale, conçue comme une glorification de la colonisation, est assimilée au colonialisme. Prenant le cas français, Jânos Riesz la présente comme
«

la littérature qui, depuis la fin du XIxe siècle, fait propagande pour

l'idée coloniale, glorifie l'œuvre coloniale de la France, ou comme on dit dans les textes coloniaux, 'fait connaître et aimer' les colonies à la plupart des Français »4.

- L'acception sociologique: la littérature coloniale serait tout simplement celle des groupes sociaux de la colonie, celle du colonal. Les défenseurs des lettres coloniales dans les années vingt, en France,
2 H.Ridley : Images of Imperial Rules, Londres: St Martins Press, 1983, pp.1516. Ibid. J.Riesz: «Références à la Révolution française et aux droits de l'Homme dans la littérature coloniale et la littérature francophone », Franzosich Reute, 1989/3.

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opposaient ainsi les voyageurs, ramenant quelques savoureux clichés en métropole, aux coloniaux écrivant sur ce qu'ils connaissent. La

littérature coloniale .est alors « le fait de personnes qui, ayant à habiter
un lieu et non à y passer doivent nouer avec lui et avec ses habitants un certain contrat, entamer une certaine connaissance »5. A travers ces acceptions, une opposition est permanente, celle de l'exotisme et de la littérature coloniale. Elle permet aux théoriciens de définir une nature et une vOèation des lettres coloniales. Mais on va voir qu'à l'analyse, elle fait aussi surgir les ambiguïtés de celles-ci, les limites de la per.tinence des diverses conceptions qui. en sont proposées et enfin les postulats idéologiques et esthétiques qui les fondent. LA RELATION LITTERATURE COLONIALE-EXOTISME

Exotisme n'est pas un terme plus clair que l'expression littérature coloniale. L'étymologie et l'histoire de la notion autorisent à distinguer plusieurs significations, parfois contradictoires. Sans revenir sur les racines des termes (latin exoticus ; grec exotikos) ni sur le détail de leurs significations6, l'évolution D'EXOTIQUE (attesté en 1548) et D'EXOTISME (attesté en 1845) permet d'observer deux phénomènes importants: 1. L'européocentrisme des termes, qui se confirme à l'époque moderne: l'Europe, ou plutôt l'Occident, s'arroge seul le droit de désigner ce qui est exotique, c'est-à-dire ce qui surpren.d, plaît ou choque en référence à une norme culturelle correspondant à l'aire européo-américaine ; 2. Le passage, fin XVIe siècle-début XVIIe siècle (attesté chez Furetière), du mot EXOTIQUE d'une valeur objective (étranger) à une valeur impressive (étrange). Les deux noyaux de signification 5 6 P.Halen: Le petit Belge avait vu grand, Bruxelles: Labor, 1993,p.23. Cf. l'étude de V.Maigne, in R.Antonioli (Ed.) : Exotisme et création, yon: L
Publ. de l'Université Jean Moulin-L'Hermès, l'Exotisme, Dunod, 1992. 1985; J.M.Moura : Lire

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s'associent alors. On passe ainsi d'une sigI1ification centrée sur la différence (naturelle ou culturelle) à un jugement sur cette différence. Peu importe que celui-ci soit péjoratif (<< barbare» chez Furetière) ou mélioratif, EXOTIQUE amorce alors une évolution qui le mène à désigner non plus un simple éloignement mais le caractère étrange, bizarre, séduisant ou répugnant, b,ref spectaculaire, né de cet éloignement. Lorsque le substantif apparaît au XIxe siècle -précédant, on le remarquera, la période d'apogée impérialiste-, cette évolution a atteint son terme. L'exotisme n'est plus représentation littéraire de l'étranger (sens objectif) mais des aspects surprenants, divertissants,
,

de celui-ci (sens impressif). C'est ainsi que le Robert parle de « goût
des choses exotiques », la différence n'est plus recherchée que dans ses aspects amusants, comme l'atteste l'exemple de la chinoiserie. De fait, la notion d~exotisme a presque totalement perdu son acception objective dans la plupart des travaux d'histoire littéraire. Le sens péjoratif de la notion ne s'explique pas autrement que par cette acception où se voit signifié un jugement aussi mince que désinvolte sur l'étranger. La littérature exotique serait ainsi l'ensemble des œuvres motivées par ce jugement sur l'étranger, bibelot narratif créé sous le coup d'une surprise agréable et sans lendemain. Eu égard aux deux noyaux qui fondent les significations, il n'est pourtant pas plus pertinent d'entendre exotisme dans un sens uniquement négatif que dans un sens exclusivement objectif. Quoi qu'il en soit, les théoriciens et historiens de la littérature coloniale vont prendre le plus souvent la notion dans son sens péjoratif. La relation exotisme-littérature coloniale va être entendue comme un antagonisme pris dans un rapport chronologique. L'exotisme prépare en quelque sorte les lettres çoloniales quoiqu'il soit incapable d'atteindre à leur acuité, à leur réalisme. Il fait figure de précurseur de la littérature coloniale (inévitable parce que lié à une pré-histoire de la colonisation) mais dépassé (en raison de l'évolution historique du colonialisme). Le passage d-'une littérature exotique à une littérature coloniale a valeur d'approfondissement de l'entreprise

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coloniale, à la fois consolidation d'une œuvre géopolitique et développement du rapport à l'autre et à l'ailleurs colonisés. Plusieurs postulats définissent ainsi l'exotisme selon la théorie de la littérature coloniale. L'antériorité des lettres exotiques provient d'abord du fait que l'exotisme répond à un sentiment probablement universel:
L'exotisme commun a ses traditions et ses raisons d'être. Son origine n'est autre que le

vieil instinct qui pousse l'homme inquiet à chercher sur terre le mythe
à toutes les races, l'illusion de l'âge d'or?

Roland Lebel esquisse même une rétrospective de cette littérature du mythe dans la première partie de son Histoire de la littérature coloniale, qui s'intitule «La Tradition exotique ». Le panorama qu'il propose répond à l'évolution des contacts de l'Occident avec les autres. Les étapes de sa constitution s'inscrivent dans une. division par siècles digne des manuels de lettres les plus

classiques, depuis « Les premiers voyageurs », au Moyen-Age (p.9)
jusqu'au XIxe siècle (<< Chateaubriand de à Pierre Loti », p.SO) en passant par le XVIIe siècle des «voyageurs d'Orient èt des missionnaires» (p.16) et « Les thèmes exotiques au XVIIIe siècle» (p.28). La littérature exotique est ainsi celle qui précède l'affirmation coloniale française au tournant du XIxe siècle, ce moment de l'apogée impérialiste de la France. C'est à cette époque décisive pour l'expansion coloniale française que s'affirment les lettres coloniales. Certains, tels les Leblond, situent sa naissance alors puisqu'ils font de Louis Bertrand l'auteur qui « crée en quelque sorte le roman colonial »8. Lebel est beaucoup plus vague à cet égard. Il donne en effet au mot 'littérature' son extension maximale (proche du sens anglais) en y incluant reportages; récits de voyages, ouvrages techniques et documentaires
7 8 R.Lebel : Histoire de la littérature coloniale, Paris: Larose, 1931, p.8. M. et A.Leblond : Après l'Exotisme de Loti, le roman colonial, Paris: ValdRasmussen, 1926, p.16.

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aussi bien que fictions. Il justifie sa position en distinguant trois phases du développement 'littéraire' qui correspondent à trois étapes de la conquête coloniale:
et d'occupation effective à laquelle correspondra - la période d'exploration une littérature de découverte et de conquête, représentée par des récits de voyage, des comptes-rendus de mission, des notes de route, des carnets de campagne et des reportages; méthodique et d'organisation, qui donnera - la période de reconnaissance naissance à une littérature technique et documentaire, c'est-à-dire à des ouvrages écrits par des spécialistes, par des savants et par des vulgarisateurs;

-

le pays est administré normalement et s'ouvre au progrès moral: une littérature touristique et une littérature d'imagination alors et se confondront parfois...9

matériel et domineront

Ainsi, pou~ Lebel, la littérature coloniale a existé dès les débuts de la conquête, selon des modàlités variables qui la faisaient cœxister avec les lettres exotiques, mais la fiction coloniale en tant que telle n'a commencé qu'au tournant du XIxe siècle environ. Dans ces présentations historiques, l'exotisme est surtout défini comme repoussoir: il lui manque tout ce qui fait la qualité de la littérature coloniale: 1/1a véracité et la pénétration: il importe en effet que la

littérature coloniale « peigne d'une façon aussi fidèle que possible le
milieu physique et le milieu moral qui constituent la colonie, qu'elle soit, sinon documentaire, du moins documentée. »10.Ainsi, elle « sera avant tout une littérature vraie et pénétrante »11. 2/1a garantie d'être écrite par quelqu'un qui connaît son sujet: la littérature coloniale doit « être produite, soit par un Français né aux colonies ou y ayant passé sa jeunesse, soit par un colonial ayant vécu

9 R.Lebel : op.cit., p.76. 10 E.Pujarniscle: Philoxène ou la littérature p.14. Il R.Lebel: op.cit., p.82.

coloniale, Paris: Firmin Didot, 1931,

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assez longtemps là-bas pour s'assimiler l'âme du pays, soit enfin par un de nos sujets indigènes, s'exprimant en français, bien entendu »12. 3/l'approbation de la colonisation: ici, les auteurs refusent

toute ambiguïté: « de toutes les propagandes, la plus efficace est la
propagande par les arts, et plus spécialement par la littérature »13.Dès à la tout

lors, grâce à elle, le colonialisme pourra achever « son cycle, qui va de
la possession à la connaissance et qui s'élève de la connaissance conscience coloniale »14. 4/la littérature coloniale est une école de santé et d'énergie,

comme le colonialisme qu'elle représente: à l'opposé de « l'exotisme
de voyage, la touchante littérature personnelle du voyageur sensitif [Loti] »15, l' »esprit colonial est une affirmation de l'énergie morale. La littérature coloniale, fille de cette résolution saine, s'affirme en réaction contre le décadentisme. Elle nous assainit en s'opposant aux déliquescences de l'esthétisme et du pessimisme. Elle est une doctrine d'action; elle est, comme la colonie elle-même, une école d'énergie, un acte de foi» 16. Dans les ordres du réalisme, de la connaissance du terrain, de l'idéologie et de l'éthique, la littérature coloniale vient en fait se substituer à un exotisme qui ne remplit pas sa mission d'un point de vue colonialiste. Elle correspond à un idéal, provenant d'une réaction aux excès de toutes sortes des exotistes à la Loti. Toutefois, l'opposition perd de son tranchant lorsqu'on l'analyse un peu. Et d'abord parce que les théoriciens ne s'accordent pas sur la notion de littérature coloniale, d'où un flottement lorsqu'il s'agit de situer ce rival malheureux et dépassé que serait l'exotisme. Des ambiguïtés surgissent ensuite qui sont liées à la cohésion même

12 13 14 15

Ibid., p.8S. E.Pujarniscle: op.cit.,p.6. R.Lebel: op.cit.,p.88. M.A.Leblond: op.cit.,p.1S.

16 R.Lebel: op.cit., p.212.

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de cette littérature, aux relations entretenues avec la colonie et au statut des lettres coloniales dans l'histoire littéraire. Le corpus donné par les historiens apparaît comme extraordinairement disparate. Les Leblond citent des exemples d'écrivains aussi différents que Max Anély (Victor Segalen: Les Immémoriaux), Louis Bertrand (Le Sang des races) ou Robert Randau (Les Colons). Chez Lebel, même si l'on écarte le problème -fort gênantde l'introduction des ouvrages techniques dans l'ensemble littéraire colonial, les exemples vont des Leblond à Bakary Diallo, de Psichari à Demaison ou encore Randau. Le lecteur un peu averti ne parvient plus guère à repérer la cohérence de l'ensemble ainsi présenté. Ces lettres coloniales si diversifiées ne souffrent pas d'un manque d'homogénéité moindre que l'exotisme, ce conceptrepoussoir flou. La notion de connaissance de la colonie -omniprésente et notamment chez Lebel17- ne laisse pas d'être confuse. Si l'on considère les auteurs cités en modèles, qu'est-ce que « l'âme »18 du pays colonisé? Elle ne saurait s'entendre dans le même sens pour un Louis Bertrand, chantre de l'Afrique latine, insoucieux de la population et de la civilisation contemporaines du Maghreb, et pour un Segalen, s'efforçant de ressaisir les bribes d'une culture océanienne menacée de disparition, dans Les Immémoriaux. Pour Bertrand, la connaissance est celle d'un passé glorieux et occidental qu'il s'agirait de faire revivre par-delà les évolutions récentes, pour Segalen, la question est de tenter de renouer avec une tradition autochtone que la colonisation a mise à mal. S'agit-il de connaître le monde colonial (éventuellement le passé avec lequel il voudrait renouer) ou ce qui l'a immédiatement précédé et qui s'efforce de survivre? A partir des exemples qui sont donnés, on voit que le débat entre théoriciens n'est pas tranché, même si l'on peut estimer que le 'devoir' de soutien des lettres coloniales à la colonisation incite plutôt à choisir la première hypothèse.

17 cf. op.cit., p.88.
18 Le mot est utilisé par R.Lebel (op.cit., p.85) ou les Leblond (op.cit., p.9).