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Sahara Occidental

200 pages
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Ajouté le : 01 janvier 0001
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EAN13 : 9782296204409
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LIGUE FRANÇAISE POUR LES DROITS ET LA LIBÉRATION DES PEUPLES

SAHARA OCCIDENTAL
Un peuple et ses droits

Colloque de Massy (1er et 2 avril 1978)

Librairie - Editions L'Harmattan
18, rue des Quatre-Vents 75006 Paris

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Ligue française pour les droits et la libération des peuples, BP. 39, 75261 Paris Cedex 06.
ISBN: 2-85802-062-0

Avant-propos

1er et 2 avril 1978 à Massy (Essonnes) sur le Sahara occidental par la Ligue française pour les droits et la libération des peuples. Sans doute se demandera-t-on ce qu'est cette Ligue et pourquoi elle s'intéresse au problème du Sahara occidental. L'expérience du Tribunal Russel I sur le Vietnam et du Tribunal Russel II sur l'Amérique latine a conduit, sous l'initiative de Lelio Basso, membre du premier et président du second, un certain nombre de personnes à créer deux organisations permanentes, la Fondation Lélio-Basso pour le droit et la libération des peuples et la Ligue internationale pour les droits et la libération des peuples. La Fondation est surtout un organisme d'études et de réflexion. La Ligue est une association de militants agissant pour la défense effective des droits des peuples. D'où une légère différence en leur appellation, l'une faisant état du droit des peuples et l'autre des droits des peuples. Mais l'une et l'autre restent fidèles à l'esprit du Tribunal Russell, selon lequel une organisation internationale non gouvernementale et n'ayant pas d'autre pouvoir que son autorité morale ne peut avoir une véritable efficacité que par un examen sérieux et public des faits. Dès sa création, la Fondation a mis à l'étude un projet de Déclaration universelle des droits des peuples. Avec l'appui de la Ligue, elle a convoqué à Alger, en juillet 1976, une Conférence internationale à l'issue de laquelle les participants, des juristes, des économistes, des personnalités politiques, des dirigeants de mouvements de libération nationale, ont proclamé, le 4 juillet 1976, la Déclaration universelle des droits des peuples. Cette Déclaration, bien que de source privée, constitue un document juridique important se situant entre deux autres instruments internationaux, à savoir la Déclaration

Ce livre est le compte

rendu

du colloque

organisé

les

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universelle des droits de l'homme et la Charte des Nations unies qui est une charte des relations entre États (1). En même temps, diverses ligues nationales pour les droits et la libération des peuples étaient créées, et notamment la Ligue française. Celle-ci organisait, en avril 1977, un colloque à la Maison de la culture d'Amiens pour l'étude de la Déclaration universelle, comme d'autres colloques du même genre ont été organisés à Florence et à Bruxelles. Elle a considéré que le problème du Sahara occidental constituait, parmi les divers cas d'actualité mettant en cause les droits des peuples, une question brûlante concernant plus que d'autres les citoyens français, compte tenu de l'action de notre gouvernement dans cette partie du monde. Il en est donc résulté le colloque dont nous communiquons, par ce livre, les travaux au public. Ceux-ci ont fait apparaître très clairement qu'il y avait sur le territoire étudié un peuple revendiquant, à bon droit, son autodétermination et un mouvement, le Front Polisario, menant un combat légitime pour l'obtenir. Léo MATARASSO.

(1) Voir édition trilingue (français, anglais et espagnol) du texte de la Déclaration, Édi tions Maspero, Paris, 1977. Voir surtou t Pour un droit des peuples, essai sur la Déclaration d'Alger publié sous la direction de Antonio Cassese et Edmond Jouve, Éditions Berger-Levrault, Paris, 1978, 220 pages.

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Ouverture du Colloque
Un membre du Conseil municipal de la ville de Massy souhaite la bienvenue à l'ensemble des participants au Colloque qui vont travailler, pendant deux jours, dans une salle mise à leur disposition par la Mairie. Devant une soixantaine de participants, dont les représentants du Front Polisario et de plusieurs partis politiques et organisations syndicales, Maître Léo Matarasso, vice-président de la Ligue française pour les droits et la libération des peuples, annonce l'ouverture du Colloque sur le Sahara occidental. Après avoir expliqué les raisons qui ont amené la Ligue à organiser ce Colloque et avoir présenté les excuses des personnes ne pouvant venir participer au Colloque, Maître Léo Matarasso demande à M. Edmond Jouve d'assurer la présidence de la première séance.

SÉANCE DU SAMEDI MA TIN Président: M. .Edmond Jouve

Données

historiques

et sociologiques sur la formation du peuple sahraoui
Rapport de M. Francis de Chassey
*

On m'a demandé de vous présenter un cadre géographique, historique et sociologique. Il s'agit donc de rappeler un certain nombre de données préalables à la lutte actuelle du peuple sahraoui pour son droit à l'autodétermination et à l'indépendance. Il y aura inévitablement dans mon exposé un certain nombre d'affirmations et de jugements: d'abord parce qu'il n' y a pas en pareille matière, on le sait bien, de cadre neutre, sans probléma tique implicite, si elle n'est pas explicite; ensui te parce qu'en si peu de temps je serai amené à faire des synthèses sans toujours pouvoir développer autant qu'il faudrait les analyses qui les fondent. l'exposerai donc aussi brièvement que possible les données du problème telles que je les connais et les comprends. Elles pourront ensuite être sujettes à précisions, discussions ou, éventuellement, rectifications. Ceci dit, je regrouperai ces données en trois parties qui correspondent à trois grandes périodes historiques, c'est-à-dire à trois grands types de structures sociales dominantes dans la région: les données propres à l'ordre social « précolonial », celles propres à l'ordre colonial, enfin celles relevant de l'ordre néo-colonial auquel se heurte le peuple sahraoui actuellement. L'instauration de l'ordre colonial se situe ici, comme ailleurs, à la charnière du XIXe et du XXe siècles. Je situe celle d'un ordre néo-colonial dans ces régions à la deuxième moitié
, Sociologue, Université de Nancy.

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des années 50. Je m'arrêterai au seuil des années 70, au moment où s'accélèrent les processus qui aboutissent à la situation actuelle. Ce qui doit faire l'objet d'autres contributions.

I - L'ORDRE PRÉCOLONIAL Il est aventureux de résumer quinze ou dix-huit siècles d' histoire et d'évolutions sociales complexes en quelques lignes. Je dois me contenter de situer par quelques traits la spécificité, à cette époque historique, des ancêtres des Sahraouis actuels: dans l'ensemble des nomades de ces régions d'une part, vis-à-vis du royaume chérifien d'autre part. Le Sahara précolonial est loin d'être fait d'un immense espace et d'une immense époque indifférenciées, comme on le croit souvent de loin. Il y a des régions géographiques et économiques très nettes et dans chacune d'elles des séquences historiques spécifiques. C'est le cas pour l'ensemble des nomades « hassanophones », dans ce que la plupart des géographes et des historiens de la période précoloniale appelaient jusqu'à récemment Sahara occidental, par opposition au Sahara central (algérien, tunisien, nigérien, etc.) et au Sahara oriental (lybien, tchadien, etc.). Avec eux, on peut le délimiter « naturellement» (et donc sans plus de précisions), au nord et au sud, là où finissent le désert et la vie nomade: assez brusquement au nord, le long de l'oued Draa, aux pieds du Djebel Bani, de l'Anti-Atlas et de la Hamada de Tindouf; par une transition plus insensible au sud, jusqu'aux rives du Sénégal et à la boucle du Niger. Mais il se spécifie aussi des au tres parties du Sahara par ses 2000 km de côtes atlantiques à l'ouest. D'abord elles atténuent les rigueurs extrêmes du clima t saharien et l' humidifient. Ensuite elles ont toujours donné envie aux marins et aux commerçants de les aborder, malgré la barre et les bancs de sable. Enfin cette région occidentale, ainsi entendue, du Sahara s'est toujours trouvée relativement isolée du Sahara central (et des nomades qui le parcourent) par les zones particulièrement désertiques qui le bordent à l'est: 11

l'erg Chech, les dunes de l'Îguidi, surtout le Djouf (ou Majabat el-Koubra) et les grandes solitudes du Tanezrouft.
Là comme ailleurs au désert, le seul mode de vie possible, dans les conditions précapitalistes et pré coloniales, est un nomadisme pastoral de plus ou moins grande amplitude selon la densité et la fréquence des pâturages, c'est-à-dire en fonction de la latitude. Il s'agissait pour l'essentiel, et la plupart du temps, d'une économie qu'on peut qualifier rapidement d'autosubsistance, c'est-à-dire où les campements devaient Nre capables de se suffire à eux-mêmes pendant de longs mois dans l'isolement. Mais il fau t ajouter aussitôt que l'insécurité économique et politique de la vie au désert et l'opportunité même de la vie nomade les incitaient sans cesse (ou les obligeaient) en même temps à dépasser cette autarcie et à développer des activités de guerre ou de commerce entre eux et avec les riverains sédentaires du nord et du sud. Or, cette région occidentale du désert a toujours été à l'époque pré coloniale une des trois voies, plus ou moins prospère selon les moments, par où s'échangeaient, non seulement les richesses du Soudan (or, épices et... esclaves) et celles du Maghreb et de bien au-delà (dattes, sel, chevaux, livres, produits manufacturés), mais par là même aussi les cultures et les hommes et d'abord l'islam, grâce à ses prédicateurs guerriers ou commerçants. Les tracés de cette voie sont à peu près restés les mêmes, depuis la « route des chars» attestée par les gravures rupestres, un ou deux millénaires ava~t J.-c. jusqu'à la « piste impériale n° 1 » aux meilleurs temps de « l'empire français» : par différentes pistes depuis le Sénégal et le Soudan vers les oasis du Tagant et de l'Adrar; puis de là par Idjill, soit vers le Tafilalet et le sud-oranais soit vers le Sous et les plaines atlantiques du Maroc. Ces échanges étaient des occasions de richesse et de puissance, parfois des incitations à la conquête, pour les nomades qui en étaient, sur un tronçon, les transporteurs ou médiateurs obligés. Mais en même temps la prospérité et, à plus d'une époque (en particulier entre ,IVe et XVIe siècles), l'existence même des royaumes « sédentaires» soudanais et maghrébins en dépendait.

Ceci dit, ce qui distingue les populations qui parcourent 12

cette région du Sahara avant la colonisation, ce ne sont pas leurs structures socio-politiques de base, c'est-à.dire la fraction, puis la tribu. On sait que celles-ci rendent solidaires un plus ou moins grand nombre de clans ou « grandes familles» souvent dispersées, en les liant au même ancêtre commun historique et/ou mythique et qu'elles sont administrées par l'assemblée des chefs de ces clans, ou « djemaa ». Ce type d'organisation lignagère patrilinéaire et patriarcale est aux mêmes époques celui de tous les « ruraux» du Maghreb, qu'ils soient sédentaires ou nomades, arabes ou berbères. La différence n'est pas non plus dans cette économie pastorale, fondée en bonne. partie sur la force de travail servile, et ces activités guerrières et commerçantes. C'est le cas plus ou moins de' toutes les tribus nomades sous ces latitudes, jusqu'en Arabie. Ce qui est original, c'est que chaque tribu, ici, se trouve spécialisée dans une fonction sociale quasi exclusive qui lui confère, par rapport à une ou plusieurs autres, des droits et des devoirs et, par rapport à toutes, un rang ou un statut inégal. Une tribu est donc soit guerrière, soit maraboutique (zaouia), soit tributaire d'une des deux précédentes: ceux qui combattent, ceux qui étudient et qui prient, ceux qui travaillent, comme disent les traditions locales. C'est encore une culture écrite et orale remarquable, dans les conditions de la vie nomade, par son abondance et son raffinement, et qui est exprimée soit en arabe littéral, soit dans un dialecte qui en est resté très proche: le hassanya. Ces traits-là sont le produit d'une très longue et très complexe histoire de luttes et d'alliances, de divisions et de regroupements, d'anéantissement ou de fusion, entre tribus d'origine berbère sanhadja installées

dans ces parages dès le lIe siècle après
Almoravides ou Hassan,

J.-CO

(et ancêtres des

du XIe siècle) et tribus d'origine arabe, Maquil venues au Maghreb avec les « invasions hilla-

liennes»

du XIe siècle et qui, à partir du XIVesiècle, cher-

chent à se faire leur place dans toute cette partie du Sahara. En règle générale et sauf exceptions, ce sont les tribus arabes (ou celles qui du coup sont réputées telles) qui l'emportent et se réservent le privilège et les atouts des armes. Un certain nombre de tribus d'origine berbère parviennent à s'en faire respecter par leur science et leur ferveur islamiques, tout en reconnaissant leur prééminence. 13

Les autres, contre redevance en bétail et d'autre nature, deviennent les protégés de telle ou telle tribu de guerriers ou de clercs. Ces structures intertribales et cette identité linguistique et culturelle caractérisaient toutes les tribus nomades parcourant la région dont on a sommairement décrit plus haut la géographie et l'économie, et qui déborde légèrement (au nord, à l'est et au sud-est) les territoires actuels de la R.A.S.D. et de la Mauritanie. Elles les distinguent clairement des grau pes sociaux voisins, qu'ils soient berbè res ou arabes, sédentaires ou nomades. On peu t donc parler à leur propos d'ethnie ou de communauté ethnique, à condition que l'on précise aussitôt que l'on entend par là une identité « socio-culturelle », mais ni une identité physique, de race, ni une identité de nation au sens moderne de ce terme. Sur le premier point, il est clair qu'il y a dans les faits diversité et mélange de races (sans doute en majorité, du reste berbère et noir) et en même temps revendication passionnée de la culture et (au moins symboliquement par les généalogies) du sang arabes. Sur le deuxième point, il est non moins clair qu'il y a eu ni unité politfque au niveau global de cette ethnie, ni aspiration collective à en acquérir une, et qu'il ne pouvait sans doute y en avoir dans les conditions précapitalistes et précoloniales de la vie au désert. Dans ces conditions, en effet, ce qui correspond le moins imparfaitement, mais analogiquement, au « sentiment national» moderne, c'est l' A ssabrya, si finement analysé jadis dans sa nature et ses dynamiques contradictoires par Ibn Khaldoun. C'est un sentiment de solidarité absolue qui n'existe et ne peut exister qu'au niveau du clan (de l'aïal), de la fraction ou de la tribu, c'est-à-dire des consanguins. Il s'exprime donc aussi bien par une agressivité offensive ou défensive contre tout autre clan, fraction ou tribu. Chacun de ces groupes de parenté s'efforce, pour survivre, d'augmenter sa puissance et ses alliances, et d'abord son nombre, vis-à-vis des autres, ou du moins de ,~lfder la plus grande indépendance possible. On peut dire que sans un minimum d' A ssabrya, une tribu n'existe plus comme telle, ou alors elle n'est plus nomade. Cette volonté d'autonomie

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n'empêche pas les membres d'une tribu nomade qui se respecte de se sentir en même t~mps étroitement rattachés à

l'ensemble de la communauté arabo-islamique -

l'umma

- et de s'en penser héritiers et responsables autant que quiconque, mais en quelque sorte directement, sans besoin nécessairement de passer par des intermédiaires spirituels ou temporels.
Ceci permet d'aborder un des points essentiels qui fait la spécificité, au sein de l'ensemble des tribus nomades hassanophones, de ceux qu'elles appellent « les gens du Sahel» (à la fois l'est et le rivage du « pays beidane »), c'est-à-dire des ancNres des Sahraouis actuels. Au centre et au sud de la Mauritanie actuelle, en Adrar, au Ta ga nt, au Trarza et au Brakna, se sont constitués, à partir du XVIIe siècle, des émirats qui sont autant d'embryons d'un pouvoir véritablement supra triba l, à la fois centralisé, personnel et plus ou moins héréditaire au sein de la même famille. C'est-à-dire qu'un clan devenu dominant dans une tribu guerrière s'est imposé à l'ensemble des tribus de la région, y compris guerrières, quoique non sans contestations internes et externes incessantes. Dans la région qui correspond au territoire actuel de la R.A.S.D. et à l'est de cette région, il ne s'est rien passé de semblable. On rencontre bien des tribus guerrières d'origine arabe (Ouled Delim) ou réputées telles (Tek na, Berabich, Skarna), des tribus ma rab ou tiques sans doute de souche berbère (Ahel Barikallah, Ahel Abdallahi, Filala, Taoubalet, Torkoz...) et des tribus ou groupements tributaires « zenaga» ou « lahma» (O. Tidrarin, 0. Bou Aita, Lamnar, Foikkat, Imraguen...) qui entretiennent de l'une à l'autre, à deux ou à trois, les relations évoquées plus haut. Mais aucune des tribus guerrières n'a jamais dominé les autres et l'ensemble des tribus maraboutiques, aucune non plus n'a jamais été soumise aux émirats du sud, y compris à celui de l'Adrar, à travers pourtant des séries complexes de luttes et de rivalités. Bien plus, c'est dans cette région qu'on voit le plus de cas de tribus maraboutiques d'origine réputée berbère reprendre les armes, se libérer de toute tutelle guerrière et affirmer leur indépendance totale, voire, au moins un temps, leur prédominance. Quelques-unes d'entre elles émigreront en majorité plus au

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sud (Tadjakant, Kounta, O. Bou Sba), mais le cas de l'essor de la Confédération des Regueibat aux XVIII" et XIX" siècles est le mieux connu. Bref, on se trouve ici dans un lieu où les Assabiya se conservent très vivaces ou se revivifien t. Cette spécificité peut sans doute s'expliquer en bonne partie par une autre, d'ordre géographique et économique. En Adrar, et plus au sud et au sud-est, on est dans des contrées plus arrosées (entre 150 et 300 mm par an), voire inondées, aux pâturages et aux points d'eau plus abondants et donc aux troupeaux (en partie de bovins) plus riches et aussi plus lourds. En Adrar et au Tagant, il y a des oasis qui sont des palmeraies, des foires, des carrefours de caravanes et des centres intellectuels, donc autant de points stratégiques. Enfin, à partir du XVI" siècle, un commerce régulier (esclaves et surtout gomme contre fusils, tissus et produits « ostentatoires») se développe avec les « escales» du fleuve Sénégal et parfois quelques points de la côte, dont la maîtrise est source de puissance pour les guerriers et de richesse pour leurs protégés et imposés. Il y a donc davantage de prédispositions à l'apparition de structures de domination et d'exploitation centralisées et supra tribales. Au nord de l'Adrar et pratiquement jusqu'à l'oued Draa, on est par contre au cœur du Sahara (entre les isohyètes 50 et 100), de part et d'autre du Tropique. Les points d'eau sont beaucoup plus rares (sauf dans la Séguiet el-Hamra) et les pâturages souvent moins abondants, en tout cas plus capricieux. Les uns et les autres se trouvent isolés par de grands espaces arides: reg, hamada ou plateaux rocheux. Il n'y a ni oasis ni autre agglomération et, mâlgré leurs tentatives, les Européens n'ont jamais réussi avant la fin du XIX" siècle à s'implanter quelque temps sur un point de la côte pour commercer régulièrement. C'est avant tout le domaine des grands nomades chameliers aux amples déplacements où la cohésion tribale, mais aussi sa segmentation sont à la mesure de l'isolement et des risques pris. Il faut noter enfin une troisième spécificité qui n'est pas sans relation avec les deux premières. C' es t que cette contrée s'est souvent trouvée un lieu de ressourcement mysti16

que en même temps que de ferveur guerrière. C'est elle qui a fourni les premiers contingents et les chefs de ces moines guerriers que furent d'abord les Almoravides (la fraction Godala des Sanhadja) au XIe siècle. Au XIVesiècle, la Séguiet el-Hamra, « terre des saints», semble être renommée dans tout le Maghreb comme un foyer de lettrés et de mystiques. C'est là que vivent à partir des XVe et XVIesiècles, et que sont enterrés et vénérés, Sid Ahmed el-Kounta, Ahmed Bekkai, Sid Ahmed Regueibi et Sid Ahmed el-Arousi, autant d'ancêtres prestigieux de tribus qui se réclament comme chorla, descendants de la famille du Prophète, dont les Regueibat et les Arosien. Enfin c'est là que Ma elAinin viendra fixer sa zaouia à la fin du XIXe siècle et de là qu'il proclamera et dirigera la guerre sainte contre les envahisseurs européens.
C'est ainsi qu'on peut résumer à mon sens les spécificités traditionnelles dont ont hérité les Sahraouis. Transformées dans d'autres contextes alors imprévisibles, elles peuvent déjà expliquer en bonne partie leur capacité de résistance à la pénétration coloniale et leur volonté d'indépendance aujourd' hui.

Elles disent déjà l'essentiel indirectement, sur ce que pouvaient être les rapports entre le royaume chérifien et les tribus du Sahara occidental. On peu t dire que dans son esprit, et si l'on se place un moment de son point de vue, le pouvoir chérifien précolonial a tendance à. s'affirmer comme absolu et sans limites, comme tous les Etats « despotiques» dans des contextes analogues en Europe ou en Asie. En tant qu'imam (chef de la prière), émir el-Moumin (commandeur des croyants), et chérif (descendant du Prophète), le sultan peut considérer qu'en principe tous les croyants qui l'entourent font partie de son ressort (du moins tant qu'il ne se heurte pas à un pouvoir établi musulman équivalent), tandis qu'au-delà il est de son devoir de lancer la guerre contre les infidèles. Il est vrai que c'est oublier qu'en principe aussi, d'après les sources orthodoxes de l'islam, ce pouvoir dépend de la reconnaissance et du consensus de la communauté des croyants. Dans la réalité, ce pouvoir est beaucoup moins omnipotent à mesure qu'on 17

s'éloigne de son centre et fort réduit en étendue. Mais il est encore sans limites, en ce sens cette fois que celles-ci sont toujours indécises et mouvantes. On distingue bien le bled el-Maghzen, ou domaine des villes et des plaines protégées et imposées par l'administration et les troupes du sultan, et le bled el-Siba, domaine des tribus montagnardes, depuis le Rif jusqu'à l'A tlas, plus ou moins dissidentes ou révoltées. Mais entre l'un et l'autre et entre la dissidence et son audelà, l'indépendance, il n'y a pas non plus de séparations constantes et tranchées. C' es t que la souveraineté ne porte pas directement sur des terres et n'a donc pas de frontières territoriales précises; elle s'exerce sur les collectivités qui occupent ou possèdent ces terres et plus commodément, s'il en existe ou si elle peut en susciter, sur les chefs de ces collectivités. C'est alors pour ceux-ci le même problème qui se pose vis-à-vis des fractions ou tribus qu'ils contrôlent... C'est pourquoi la nature de ce pouvoir pré colonial, transposé dans des termes post-coloniaux, permet toutes les confusions et un certain nombre d'arguments spécieux. Concernant les tribus du Sahara occidental, on peut dire que leurs relations politiques directes avec le royaume chérifien, depuis sa fondation par les Idrissides (fin VIlle siècle), jusqu'au XVIe siècle, sont pratiquement inexistantes. Avant le XIe siècle, ce royaume est encore trop faible. Ses incursions les plus lointaines atteignent à peine l'Atlas. D'autres royaumes (Zénètes) sont plus puissants, avec lesquels les Sanhadja commercent et guerroient (Sijilmassa, Tahert). A partir du XII" siècle, les sultans sont coupés du Sahara occidental, non seulement et comme toujours par les tribus berbères des montagnes, mais par les tribus Hassan installées alors entre Tafilalet et Draa. Evidemment, on peut voir dans l'épopée almoravide aux XIe et XIIe siècles, avec autant d'anachronisme, aussi bien la réalisation du « grand Maroc» de l'Atlantique au Sénégal que celle d'une grande Mauritanie ou d'un grand Empire sahraoui! On peut plus simplement y voir les premiers artisans d'un Maghreb unifié, indépendant (des Abassides) et musulman. Au reste, dès la mort d'Abou Bekr, les Sanhadja du' désert reprennent leurs autonomies tribales vis-à-vis des souverains almoravides, et leurs luttes entre eux. 18

Du XVIe au début du XXe siècle, le royaume chérifien connaît de très longues périodes d'anarchie intérieure et de faiblesse extérieure. A partir du XVIIIe siècle, un repli isolationniste et conservateur dans les plaines du Maghzen paraît être le prix de son indépendance conservée envers les Européens et les Turcs. Les interventions actives et directes en direction du Sahara occidental ne se situent qu'aux trois périodes d'expansion et de redressement économiques et politiques: au début de la dynastie saadienne, au début et à la fin de la lignée précoloniale des Alaouites. Elles correspondent pour l'essentiel aux règnes des trois plus grands sultans de ces époques. On pourrait montrer en détail qu'il s'agit chaque fois pour eux de renflouer des finances épuisées par les guerres, au nord, à l'est ou à l'intérieur du royaume. Ils s'efforcent pour cela d'assurer un contrôle soit sur les sources, soit sur les pistes, soit au moins sur les débouchés maghrébins du commerce transsaharien (salines du désert - Idjill, Teghaza, Taoudeni -, or, esclaves, plus tard plumes d'autruches et gomme du Sahel soudanais), chaque fois que celui-ci, pour des raisons qu'on ne peu t détailler redevient prospère. Les moyens sont essentiellement des expéditions militaires qui, au mieux, aboutissent à l'occupation éphémère d'un point stratégique. Celles d'Ahmed el-Mansour (1678-1703), dont la plus célèbre avec le pacha Djouder, visent surtout la voie commerciale du Sahara central (Touat, Teghaza, Tombouctou) et ne font qu'effleurer la région du Sahara délimitée plus haut. Moulay Ismaïl (1672-1727), quant à lui, le second et plus grand chérif alaouite, a passé son enfance dans les confins sahariens du Tafilalet. Il est allié à des tribus Hassan Maquil par son ascendance maternelle. Or, cette ascendance joue en général un rôle aussi important que discret dans la politique de pouvoir personnel des sultans chérifiens, qui ne sont jamais vraiment sortis pour eux-mêmes du jeu alliancerivalité au sein de leur propre groupe de parenté. Sous son règne, il y aurait donc, selon les iiifférents chroniqueurs, trois ou quatre expéditions au Tagant, en Adrar, puis au Trarza, quoique l'essentiel se passe à combattre ailleurs les Européens, les Turcs et les tribus de l'intérieur. Par ces expéditions, il appuie épisodiquement certaines tribus guerrières hassanes en situation difficile contre d'autres ou con-

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tre des tribus ma rabou tiques, ou contre les Français de Saint-Louis. En particulier - dettes de famille et échanges de services personnels -, il consent à renforcer de son lointain prestige celui de l'émir du Trarza, Ali Chandora, en lui conférant a posteriori son investiture, un moment sérieusement contestée par ses propres parents et les émirs rivaux. Ceci se passe par l'entremise et les bons offices d'un autre clan de chefs à l'autre bout du Sahara, qui joue son propre jeu entre le sultan et les tribus nomades du Draa: les Ahel Beyrouk de Tarfaya. Il faudra ensuite près de cent cinquante ans pour entendre parler à nouveau de rapports politiques précis entre Maroc et Sahara et justement entre ces Ahel Beyrouk, chef de la fraction des Ahel Moussa des Tek na, et un sultan du Maroc. A partir de 1840, en effet, la voie occidentale du commerce transsaharien redevient un temps florissante à cause de la conquNe de l'Algérie (qui stérilise les autres voies) et avec elle les ksour marchés de Tindouf (fondé à cette époque par les Tadjakant) et de Goulimine, contrôlé par les Ahal Beyrouk. C'est l'intérêt commun de ces derniers et des Européens que d'échanger directement, sans passer par le long chemin de Mogador et sans subir les taxes chérifiennes. Ce n'est pas celui des sultans. Finalement, Moulay Hassan (1873-1894) mène deux coûteuses expéditions (1883 et 1886) dans le Sous où il fonde Tiznit et jusqu'à Goulimine où il réussit à faire accepter son investiture aux Beyrouk, non sans les intéresser à la perception des taxes. Ceux-ci n'en continuent pas moins un certain double jeu, puisque l'Anglais Mackenzie établit un comptoir à Cap Juby de 1875 à 1895. En tout cas, des traditions nombreuses, qu'on ne peut rapporter, attestent que les autres fractions Tek na, en particulier celles qui sont vraiment nomades (et arabophones), comme les Izarguien, se soucient peu de reconnaître et le sultan et son nouveau caïd. La revue un peu fastidieuse pour essayer d'être complet, des relations politiques entretenues entre sultans et nomades du Sahara occidental, au sens entendu plus hau t, risque de fausser doublement la perspective. Premièrement

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