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SOUS LE SOLEIL DE BIG BROTHER

De
168 pages
L'homme est un animal de pouvoir collectif. C'est au sein de hiérarchies, de castes ou de classes qu'il légitime son désir d'écraser. C'est à l'abri des identités collectives qu'il s'offre les sombres plaisirs de l'intolérance majoritaire. Face aux pouvoirs qui nous menacent, ou qui nous tentent, l'auteur de 1984 nous engage au devoir d'irréductibilité. Demeurer rebelle reste le seul moyen de demeurer humain. Relisons Orwell…
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Sous le soleil de Big Brother
Précis sur
à l'usage
It 1984"

des années 2000

Du même auteur

Mémoires d'un!utur

Président, récit satirique, O. Orban, 1975.

Le Bonheur conforme, essai sur la normalisation publicitaire, Gallimard, 1985.
«

Les Médias pensent comme moi! », Fragments du discours
1997.

anonyme, L'Harmattan,

Médiatiquement correct, 265 maximes pour notre temps, ParisMéditerranée, 1998.

Édition de référence Les citationsde 1984sont extraitesde l'Édition Gallimard,« Folio» (traduction d'Amélie Audiberti). Les renvois sont à la pagination de cette édition
(édition 2000)

François BRUNE

Sous le soleil de Big Brother
Précis sur 1984 " à l'usage des années 2000 Une relecture d'Orwell
tt

L'Harmattan
5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattannc. I
55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) CANADA H2Y IK9

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 31 10214 Torino ITALIE

@ L'Harmattan, 2000 ISBN: 2-7384-9611-3

Sommaire

Du même auteur
POURQUOI 1 - SOUS LE REGARD DE BIG BROTHER
Le Tél écran. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ..

4
7 11
15

Les signes de la déviance 2 DEUX MINUTES D'ÉTERNELLE

17 HAINE 25 29 31

-

Ambivalence, transfert, catharsis et mimésis Le règne de la Haine

3 TROIS NATIONS, TROIS CLASSES, TROIS NIVEAUX DE L' ÂME 35 Trois États en guerre apocryphe Trois classes en réel conflit La fonction des prolétaires Trois niveaux de l' âme 4 BIEN PENSER: LES PRINCIPES SACRÉS DE L'AN GSOC La mise à jour du passé L'exercice de la doublepensée L' arrêtducrime ... 35 38 41 43

-

-

49 49 52 ... 56

...

5 - BIEN PARLER: LA REFONTE DES MOTS
L'élaboration du nouveau langage Les fonctions du langage en novlangue

61
63 68

6 LE POUVOIR OU LE BONHEUR 7 BIENHEUREUSE FRATERNITÉ! 8 WINSTON, OU LA RECONQUÊTE DE SOI L' homme de 1984 Le souvenir, le rêve, la Nature 9 JULIA, OU LA PART DU FEU La rencontre La tendresse subversive La faille 10 O'BRIEN, OU L'HOMME DE POUVOIR O'Brien, homme double Une fameuse paire sado-maso L'enjeu politique Le « mouvement de 1984 »
Il

-

75 87 95 97 99 107 Il 0 113 116 121 122 125 129 133

-

-

-

-

-SIGNIFICATIONS
ROMANESQUE Le mode utopique

POLITIQUES DU MODE 141 142 144 145 148 151 157 163
163 166

Le mode romanesque L' écriture Les personnages et leur histoire L'articulation des deux modes. Les significations PO UR QUO I ANNEXES Orwell et « 1984 »
La trame romanesque

6

POURQUOI

J984 ne sera pas dépassé dans les années 2000. Pour une simple raison: le chef-d'œuvre d'Orwell n'est plus une date qui nous attend, mais un lieu qui nous accompagne, et dont l'existence imaginaire continue de « coller» à notre actualité si féconde en atrocités renouvelées. Depuis plus de cinquante ans que ce texte touche au cœur de notre «époque », les commentateurs n'ont pas manqué d'en saluer les avertissements, en pointant, ici ou là, ses formes de réalisations. Mais le commentaire d'un livre prophétique, en localisant la prophétie dans l'espace ou dans le temps, risque d'en masquer la portée universelle. C'est ainsi qu'on a voulu réduire 1984 à l'analyse, certes formidablement lucide, de ce que furent les pays totalitaires de l'Est ou d'Asie, sans parler de leurs clones pseudo-révolutionnaires et démocratiques, en divers points du globe. Mais ne lire dans ce livre qu'une dénonciation de l'ordre stalinien, c'était s'en débarrasser ipso facto, comme s'il n'avait pas concerné aussi bien les dictatures à la mode sud-américaine (ou africaine), comme s'il ne visait pas tous les systèmes de pouvoir et d'oppression, y compris ceux qui sévissent dans les dites « démocraties» capitalistes, au nom de la sainte mondialisation. Dès l'éclatement de l'URSS, on s'empressa d'affirmer que la prophétie orwellienne avait eu lieu pour faire croire qu'on en était sorti, cependant que les discours de libération, couvrant l'essor des servitudes, donnaient une fois de plus raison au prophète: la liberté, c'est l'esclavage. Notre rapport à 1984 n'est sans doute plus tout à fait, en Occident, de l'ordre des institutions et des structures visibles décrites par Orwe111.Il se situe davantage au niveau du fonctionnement profond des réalités socio-politiques et de leur étroite relation avec la psychologie des individus et des foules.

Big Brother n'apparaît pas comme tel sur nos écrans, mais le culte de la personnalité (ou des personnalités) n'en demeure pas moins protéiforme dans nos sociétés. Les appareils idéologiques mis en scène dans la fiction d'Orwell, la philosophie de la Haine ouvertement proclamée par la caste dominante peuvent nous sembler, de prime abord, fort éloignés de notre vie publique ordinaire2. Et pourtant, dès qu'on scrute les manifestations souvent anodines de l'actualité (nationale ou internationale), dès qu'on examine les divers processus de normalisation qui nous environnent (de l'étiquetage du citoyen-consomateur au terrorisme du médiatiquement correct), dès qu'on découvre les jeux des pouvoirs qui se jouent de nos vies, on ne doute plus: Orwell est parmi nous, les systèmes de répression ou de rééducation qu'il a imaginés sont bien là, en nous et hors de nous, moins grinçants peut-être (cela dépend pour qui) parce que mieux huilés, moins voulus (croit-on) mais non pas moins réels. L'organisation de notre « cité» n'est pas la même, pas tout à fait; mais tout se passe comme si, et les satellites désormais nous suivent à la trace, et le vertige d'Internet ne semble subjuguer les humains que pour mieux les fiche~. Cependant, pour bien saisir la permanente actualité de 1984, en évitant de nous limiter à une projection mécanique du livre sur les réalités de notre temps, il nous faut aller au-delà du décor institutionnel qui frappe dès l'abord, et opérer le patient détour d'une analyse interne du roman. Il faut pénétrer dans toute la complexité politique et romanesque de l'œuvre, et ainsi, progressivement, élucider les mécanismes d'oppression et les cohérences redoutables qui font « fonctionner» cette cité mythique, en vampirisant l'existence de ceux qui la constituent. Plus on s'enfoncera dans la profondeur du roman utopique, plus on touchera sa réalité psycho-politique, et plus on aura conscience de l'acuité avec laquelle elle s'adresse à notre liberté menacée, sans qu'il soit vraiment nécessaire de mettre les points sur les i. Ils sera loisible à chacun d'établir alors quelque rapport entre les processus de pouvoir qui régissent cet univers dément et les logiques oppressives, non moins folles, qui animent la surface de notre planète, du plus vaste au plus réduit des ensembles humains, sous le soleil de Big Brother. En vérité, nous n'en avons pas fini avec 1984. Les normalisations spectaculaires qui tuent la liberté des peuples lointains (et pourtant si proches !) ne doivent pas être l'alibi des normali8

sations quotidiennes qui conditionnent sa substance. Relisons Orwell...

la nôtre, ou la vident de

Notes
l. Encore que... Orwell institutionnalise les mécanismes socio-politiques pour mieux les caricaturer: si ces modèles n'existent pas comme tels dans notre monde, les mécanismes qu'ils dévoilent sont bien là. Lorsqu'il nomme par exemple Ministère de la Vérité l'administration employée à falsifier la réalité et à effacer les références historiques pour des besoins de propagande, non seulement il annonce le mensonge-faitsystème qui est l'occupation prioritaire des « services de communication » de la plupart des organismes de pouvoir, mais il pointe aussi cette perversion du langage qui consiste à couvrir les réalités inavouables par des dénominations valorisantes, ou du moins euphémistiques. Le succès (médiatique) du film La Haine, notons-le cependant, n'a pas manqué de donner à la haine ses lettres de noblesse. «J'ai la haine », donc j'existe. J'ai la haine, donc j'ai une passion qui me confère une identité. J'ai la haine, donc je suis humain... Deux titres au hasard: «Les publicitaires peaufinent les fichages des consommateurs », «La recherche en marketing invente le détecteur d'émotions» (Le Monde, 18/04/2000). Les consommateurs sont observés, analysés, reclassés, sondés, suivis à la trace, notamment « sur le Net », où ils sont épiés en temps réel. Par ai11eurs, le « marketing physiologique » permet, à l'aide de micro-capteurs fixés sur la main des téléspectateurs, ou sur leur tête, d'enregistrer leurs mini-réactions sensorielles, ou les variations (électroniquement mesurées) de leur encéphalogramme, en fonction de la stimulation publicitaire... Ce qui pourra être croisé et recoupé avec de multiples informations sociologiques, économiques, culturelles, médicales, et in fine, politiques. L'illusion individualiste des citoyens qui se croient d'autant plus libres qu'ils sont « branchés» et « informés », au vu de ces « progrès », a de quoi faire sourire. Dans cet échange inégal, quiconque se « connecte» au monde se met à la merci du monde... si tant est que le monde 111ultinlédiatisé soit « le » monde, comme certains, qui le croient, veulent le faire croire!

?

3.

9

1 SOUS LE REGARD DE BIG BROTHER

BIG BROTHER VOUS REGARDE. Il est la clef de voûte de 1984. Tous les citoyens croient en Lui. Les lecteurs, pris au piège, adhèrent à son évidence. Et cependant, Big Brother n'existe pas! C'est d'abord l'omniprésence de son portrait qui fait croire en sa réalité. Ses affiches géantes triomphent dans tous les carrefours stratégiques. Sa statue domine les squares, et notamment le square de la Victoire. Il est en effigie, toujours vous regardant, sur la moindre pièce de monnaie. À l'intérieur des immeubles, on bute à chaque palier sur son énorme visage. Chez soi, il est prudent d'honorer les murs de son portrait grandeur nature. Personne n'échappe enfin à ses apparitions au Télécran, qui reste ouvert jour et nuit. Et pourtant, «il» n'existe pas. « Big Brother» n'est ainsi nommé que par antiphrase. Il est en fait une Figure ambivalente de Père, l'incarnation frappante du Surmoi collectifl. C'est la seconde raison de la fascination qu'il exerce. Maquillez-vous en archétype: tout le monde aura foi en votre personnage, fût-ce pour le haïr. La puissance et la beauté viriles de Big Brother, son épaisse moustache noire (hitléro-stalinienne), l'énormité de son visage en éternel gros plan, son regard qui pénètre le fond du vôtre, autant de traits qui établissent son empire mental. Même haï, il prend toute la place de la conscience. Il vous écrase et vous enveloppe; il vous surveille et veille sur vous; il est en permanence l'Inquisiteur et le Sauveur. Il est à la fois la Force tranquille et Celui qui vous Il

regarde au fond des yeux. On ne peut simultanément que le craindre et l'aimer; mais la fonction dominatrice l'emporte de loin sur la fonction protectrice. Ce qu'on retient de Big Brother par-dessus tout, c'est le regard qui ne cesse de s' enfol1ce r

comme un dard dans nos cerveaux: « C'était COln111e une si force énorme exerçait sa pression sur vous. Cela pénétrait votre crâne, frappait contre votre cerveau, vous effrayait jusqu'à vous faire renier vos croyances, vous persuadant presque de nier le télnoignage de vos sens. » (118). Big Brother est notre conscience; Big Brother est notre réalité. Son être virtuel est devenu « réel ».
Et cependant, il n'existe pas. Qui pourrait-il être, ce chef qui n'a même pas de nom? Un des fondateurs de l'Angsoc, le « socialisme anglais» ? Un des meneurs de la Révolution, devenu l'unique dirigeant à la suite d'épurations chroniques? En vérité, son histoire se fond dans le brouillard. On nous indique qu'il est «impossible de savoir jusqu'à quel point la légende de Big Brother est vraie ou inventée» (56). On apprend de la bouche d'un dirigeant, en fin de récit, que « Big Brother est la personnification du Parti» (365), «le masque sous lequel le Parti choisit de se montrer au monde» (205) : « Personne n'a jamais vu Big Brother. [...]. Sa fonction est d'agir comme un point de concentration pour l'amour, la crainte et le respect, émotions plus facilement ressenties pour un individu que pour une organisation. » (205). La figure paternelle de Big Brother est précisément nécessaire pour infantiliser le citoyen. Mais il n'a pas plus de réalité qu'une image de marque. On l'évoque, on parle de lui, on lui prête des décisions ou des discours, on ne le voit jamais en action: il n'a pas de véritable présence romanesque. Il est un nom, une voix, un visage, un regard, jamais un personnage vivant. Son mythe semble d'autant plus prégnant qu'il n'existe pas2. Et le piège fonctionne si bien qu'il n'est pas de lecteur qui ne finisse par croire en lui, par se souvenir essentiellement de Lui! Big Brother n'existe qu'à travers nos projections; et ces projections sont appelées par son regard, ce regard qui paraît suivre le passant comme un phare de D.C.A., jusqu'à ce qu'il lève la tête. En nous regardant, il nous'force à le regarder: l'effet de happening de l'affiche, la peur infantile d'être vu sans le savoir, le besoin de regarder le Regard pour couper court au 12

sentiment latent de culpabilité, le désir de séduire l'Inquisiteur par la franchise d'un regard offert à son Inquisition, tout nous force à tourner les yeux vers le visage géant. Et du même coup, à faire acte de soumission. Le pouvoir, c'est le droit de regard. Mais ce qu'il voit de nous compte peu. L'essentiel c'est que, captés par le regard de Big Brother, nos yeux ne voient plus que lui. Il nous dépossède de nous-mêmes. Enveloppés et débordés par l'énormité de sa face, nous n'avons plus d'ancrage dans le réel. Le droit de regard de Big Brother, c'est moins l'inquisition que l'interdiction pour l'individu de voir les choses par luimême. Il anticipe ainsi sur la fonction du télécran : Big Brother vous regarde, le Télécran vous regarde, la Télévision vous regarde, -vous n'avez plus à voir ou à penser par vous-même. L'ambition première de Big Brother n'est pas tant de surveiller notre champ de conscience que de l'occuper. Dès lors, sa présence s'intériorise en celui qui se craint regardé, qui se pense constamment regardé. On ne se réveille plus de l'état d'hypnose engendré par le regard omniprésent. Même absent sur le mur, Big Brother reste présent dans nos cœurs. Et s'il nous voyait quand même? S'il nous surprenait en train de contempler une réalité indépendante de lui? L'oubli de Big Brother devient coupable. La réalité extérieure devient irréelle. Toute préoccupation de soi semble criminelle, et pis que criminelle : futile. Voici le regard de Big Brother devenu une instance d'auto-normalisation, un principe de réalité nouveau qui se coule dans notre for intérieur pour corriger toute déviance, une barrière protectrice, en soi, contre les dissidences secrètes de l'âme. Il faut alors imaginer le citoyen heureux. Heureux de se sentir enfin normal puisque normalisé. L' œil du maître enchâssé dans son cœur le préserve a priori de tout « crime par la pensée ». Il n'a plus même besoin de distinguer le permis du défendu: Big-Brother-en-lui, cette seconde nature, lui garantit un comportement-réflexe d'une infaillible orthodoxie. La normalisation mentale n'est pas, en effet, une question de contenu mais d'attitude intérieure: « [...] rien n'était illégal, puisqu'il
n 'y avait plus de lois

[...]. »

(18). Une fois que Big Brocher

règne sur la conscience, plus rien n'est à craindre de lui puisque plus rien n'est à craindre de soi. Le Regard qui vous pénètre ne vous épie plus, il vous façonne.

13

Il ne reste plus, pour suprême allégeance, qu'à imiter le Maître, à se laisser modeler par l'exemple de sa personne, à participer à ses croisades et à ses inquisitions contre l'Ennemi intérieur ou extérieur -, non sans l'ivresse intime de partager son pouvoir en redoublant son regard. On regarde Big Brother, on suit son regard, on voit par ses yeux: trois phases qui n'en font qu'une, par lesquelles on apprend à jeter sur les autres ce regard sous lequel on a dû se placer. L'œil du chef suscite toujours la délation du citoyen. Espionnez-vous les uns les autres comme je vous espionne moi-même! Celui qui accepte d'être la victime de Big Brother ne tarde à se faire son allié en devenant son semblable. On ne peut pas rester neutre, on ne peut pas se contenter de subir l'atmosphère de 1984 : dès qu'on la respire, on l'exhale. C'est alors que Big Brother existe pour de vrai. Non plus sous l'aspect fictif d'une photo maquillée, mais dans la réalité du regard social que son portrait a engendré, et que les citoyens exercent désonnais les uns sur les autres. Il n'existait pas, et le voici démultiplié en des millions de petits émules! Ceux par exemple de la Ligue des Espions, ces gosses dont toute l' acti vité consiste à épier et à dénoncer les adultes déviants, dans la joie de s'identifier au Grand Frère qui conduit le pays. Tout camarade est un espion en puissance. Le «héros» de 1984, Winston Smith, fuit dans l'angoisse le « regard scrutateur des grands yeux sombres» (76) de son simple collègue Syme; le rapide coup d'œil, lancé de côté par une jeune inconnue, « le transpercf e] et IfeJ remplift] d'une atroce terreur» (22). Le seul remède contre la hantise d'être sous surveillance, c'est à son tour de surveiller rageusement. La délation, qui permet d'être à la fois normalisé et normalisant, devient un principe de vie quotidienne, d'équilibre intérieur, d'occupation civique. On se protège des hérésies intérieures en traquant chez les autres les signes de déviance. On inverse sa panique d'être marginal en triomphe de se sentir majoritaire. On entre pour toujours dans le cycle persécuté/ persécuteur.

14

Le Té/écran

Si la fonction de Big Brother est moins de contrôler que de faire émerger le contrôle des gens par les gens, il faut tout de même certains dispositifs de surveillance effective. II ne suffit pas de semer l'espionnite, encore faut-il espionner les espions... L'ordre de 1984 se sert donc d'un moyen de contrôle à la fois universel et hypersensible, capable d'assurer la finition de la normalisation brute opérée par le culte de Big Brother: le Télécran. Le Télécran est d'abord une télévision comme la nôtre, qui diffuse incessamment les messages et les émissions de la propagande officielle. On le trouve dans tous les lieux publics et tous les foyers. On peut en atténuer le son la nuit; on ne peut jamais le couper totalement. Il développe l'euphorie permanente du Régime mis en place depuis la Révolution, célébrant par des statistiques sans fin les progrès de la Production, et chantant les victoires répétées de Big Brother sur le front, contre les armées ennemies3. Bien entendu, la vie réelle n'offre aucune ressemblance avec le tableau idéal dont le Télécran «informe» le citoyen. Il n'importe: sous l'hypnose du regard de Big Brother, ils sont censés accepter, et même « reconnaître» comme seule réalité le monde qu'on leur décrit. Dans cette fonction, le Télécran complète l'œuvre de Big Brother en fournissant un contenu quotidien à ce que son Regard désigne comme le réel. Mais le Télécran a un autre rôle tout à fait spécifique: il fonctionne dans les deux sens. Il est caméra autant que film, magnétophone autant que haut-parleur: il enregistre en même temps qu'il diffuse. Dans les foyers, sa disposition est centrale, de sorte qu'il couvre l'ensemble de l'habitation. lIn' y a qu'exceptionnellement des recoins où l'on puisse échapper à son champ de vision, et si cela se produit, il est de toute façon compromettant de trop s'y retrancher. Le Télécran - de forme oblongue - est le véritable œil impersonnel du Pouvoir4. Il n'y a que la nuit qu'on n'a plus rien à craindre... pour peu qu'on demeure silencieux. Car il est aussi une oreille attentive: gare à ceux qui parlent en dormant, et trahissent à mi-mots leur aversion pour Big Brother; elle ne leur sera pas pardonnée. Le Télécran ne fait pas que renforcer l'autosurveillance et l'indisponibilité à soi-même suscitées par Big Brother. En obli15

geant les gens à rester face à l'écran, il les dissuade de se tourner les uns vers les autres. Il simplifie et restreint, autant qu' il est possible, les relations interpersonnelles. Il réduit la fonction de citoyen au rôle de téléspectateur. Il isole l'individu en même temps qu'il démultiplie la présence de Big Brother: il est ainsi l'instrument idéal du pouvoir d'un seul sur tous. Il divise pour régner. Y compris au sein des foyers, où il fonctionne continûment. Il facilite les rapports familiaux en les supprimant5. Il supplante les parents, d'une part en fournissant aux enfants les spectacles-modèles et la philosophie dominante du régime, d'autre part en vérifiant, simultanément, si les modèles fournis sont bien imités. Les parents n'existent plus en tant que tels, infantilisés qu'ils sont par la suprématie familiale du Poste6. Le Télécran oblige chacun à contrôler en permanence ses sentiments. Mieux: il ordonne d'en montrer. Il est prudent, quand on se sait observé ou susceptible de l'être - c'est-à-dire tout le temps -, d'affecter une « expression de tranquille optimisme» (16). Il est impératif de manifester un air de triomphe lorsque sont déclinées les éclatantes victoires de Big Brother. Il est impensable enfin, comme on le verra, de ne pas donner dans l'hystérie collective, au cours de l'émission quotidienne des
« Deux Minutes

de Haine ». Cette obligation

de voir et d'être

vu est naturellement relayée par la pression sociale: quand les citoyens se regardent encore, c'est pour vérifier haineusement si leurs regards respectifs sont tournés du bon côté. II faut aller voir telle pendaison de prisonniers, et gare à celui qui n'y manifeste pas d'ardeur jouissive, ou même se contente d'en regarder après coup les images au Télécran. Il faut être vu chaque soir aux réunions du Centre Communautaire, pour éviter l'accusation d'égovie - ce délit d'isolement par préférence de soi. Comme Big Brother, le Télécran voit ses effets décuplés par le contrôle mutuel des citoyens, les obligeant à vivre à la fois en état d' autosurveillance panique et d' allocentrisme venimeux, dans une totale extraversion. Il est à noter que l'existence des Télécrans implique celle d'un ordinateur central, ou d'une invention similaire, toutes choses devenues «naturelles» à l'ère du multimédia. La « communication» planétaire semble mettre le monde à la portée de chacun, et met en réalité chacun à la portée de tout le monde (- et des plus puissants en ce monde). La multiplicité 16