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SOUVENIRS D'UN SAHELIEN

De
258 pages
Rencontre éblouie d'un Vosgien et de l'Afrique Noire ; devenu un broussard en symbiose avec le Sahel à l'époque coloniale, André Marchal fait évoluer au fil de trente-deux récits succulents une population bigarrée aux problématiques parfois très inattendues : villageois, nomades, notables et sages locaux, griots, guérisseurs, beautés noires, boys, tirailleurs, fonctionnaires coloniaux, personnalités gouvernementales implantées ou de passage. Un document riche et coloré sur une période essentielle de l'histoire africaine.
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Souvenirs d'un Sahélien Collection Les Tropiques entre mythe et réalité
dirigée par Yves Monnier
Dans le long face à face pays du nord /pays chauds, hommes
de Dieu, hommes de sciences, hommes d'affaires, hommes de
guerres décriront chacun à leur manière et selon une sensibilité
qui leur est propre le milieu tropical.
Terres d'abondance pour les uns, terre de désolation pour les
autres, les Tropiques sont pour tous des lieux énigmatiques à
décrypter. Sans formation particulière, sans méthodologie,
bardés de préjugés, beaucoup de voyageurs renverront une
image trop souvent déformée des sociétés et de l'environnement
qu'ils découvrent.
Parallèlement à ce foisonnement d'informations plus ou moins
fantaisiste, un corpus de connaissances établi par des
spécialistes des sciences de la Nature et des sciences de
l'Homme révèle progressivement toute la complexité du monde
des Tropiques.
Lire ou relire les textes qui ont jalonné cette aventure, poser un
regard nouveau sur les hommes qui ont participé à ce
mouvement, donner la parole à tous les acteurs, mesurer
l'apport positif de chacun à la connaissance des Tropiques, tels
sont les objectifs de cette collection.
Déjà parus
C. CAUVIN, E. CORTIER, H. LAPERRINE, La pénétration
saharienne (1906), 1999.
Yves MONNIER, L'Afrique dans l'imaginaire français, 1999.
1999. Georges MAZENOT, Evaluer la colonisation,
Victor ADOLPHE MALTE-BRUN, Au lac Tchad entre 1851 et
1856, 1999.
© L'Harmattan, 1999
ISBN : 2-7384-8228-7 André MARCHAL
Souvenirs d'un sahélien
Avant l'oubli
L'Harmattan L'Harmattan Inc
5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 55, rue Saint-Jacques
75005 Paris - FRANCE Montréal (Qc) — Canada H2Y 1K9
AVERTISSEMENT
Les récits qui font l'objet de ce recueil ont pour théâtre la
région sahélienne de l'ouest africain en particulier la Mauritanie, le
Niger et le Sénégal. Ils se situent dans la période allant de 1929 à
1970.
Mon appartenance aux services agricoles m'a naturellement
fait vivre au contact étroit des ruraux et ce fait est perceptible dans
certaines relations sans pour autant leur donner un tour didactique. Par
la force des choses leur caractère autobiographique est évident.
Anecdotes, petites aventures réellement vécues, ainsi que
l'évocation des souvenirs des Anciens ont suscité parfois des
réflexions sans jamais toutefois prétendre transmettre le moindre
message.
J'offre ces Souvenirs à la mémoire de mon petit-fils LAURENT. LE GOUVERNEUR L'A DIT Jusqu'en octobre 1925, je ne me serais pas préoccupé d'avoir
une opinion quelconque sur les roches cristallophylliennes
fondamentales. Bien à tort, car ce fut le sujet de la composition de
"Géologie Agricole" du concours d'entrée à l'Institut d'Agronomie
Coloniale de Nogent-sur-Marne. Candidat à cette épreuve, il suffisait
de voir la mine déconfite de chacun pour comprendre la froideur des
postulants à l'égard des insolites minéraux. Au petit bonheur, je
m'étendis sur les gneiss et j'eus raison de le faire. Le coefficient de
l'écrit étant élevé, je sortis deuxième du concours. A ce titre, je pouvais
bénéficier d'une bourse d'études d'un montant de cent francs par mois.
En contrepartie, l'Etat exigeait l'engagement de servir pendant dix
années dans les Services Agricoles des Colonies.
Mon parti n'étant pas encore arrêté entre la Fonction Publique
et une activité d'ordre privé, j'optai finalement pour la première
possibilité, incité à ce choix, je l'avoue sans honte, par la manne offerte
à cette occasion. Mon état de mineur toutefois imposait le
consentement paternel. Certes, mon père n'eut soulevé aucune
objection sur ma résolution mais, et de cela j'étais certain, il n'eut pas
manqué de prendre prétexte de la circonstance pour écorner de cent
francs ma prébende mensuelle.
Sans mollir, j'imitai sa signature sur l'engagement établi en
mon nom. Le faux passa inaperçu. Mon aventure africaine prenait le
bon vent. Mes études terminées, j'allai, en 1927, faire le zouave au 2 ème
régiment en campagne au Maroc. Retour au foyer fin 1928.
En février 1929, le Service Colonial de Bordeaux m'adressait
l'ordre de départ pour l'A.O.F. et, le vingt quatre du même mois, par
un froid de —15° et une splendide neige, mon père tentait de me
conduire à la gare de Neufchâteau à bord de sa Renault au
9 fonctionnement capricieux. Non sans peine, on put atteindre la route
nationale au-dessus de Fruze. De quoi pavoiser !
La raideur de la montée des Quatre Arbres fut, hélas, fatale.
L'embrayage patina, la voiture se mit en travers de la chaussée attestant
sa détermination à cesser tout effort. Nous étions heureusement partis
avec une confortable avance, ce qui nous donna le temps de retourner à
Attignéville et de mettre à contribution l'automobile de Marcel
Lhuillier, laquelle surmonta avec aisance l'épreuve des Quatre Arbres.
A Marseille, un mistral incisif accompagné de neige
confirmait la froideur exceptionnelle de l'année. Après réception au
Fort Saint-Jean de mon livret de solde et encaissement de mon premier
salaire (920 F par mois), j'embarquai sur le "Doukala", antique
paquebot de la Compagne Paquet et vieil habitué de la Côte d'Afrique.
Escales à Melilla, Ceuta, Tanger et Casablanca. Arrivée à Dakar le huit
Mars à l'aube. En ce temps-là, les fonctionnaires ne connaissaient leur
affectation définitive qu'à l'arrivée au chef-lieu des Fédérations. Pour
l'Afrique, c'étaient Dakar et Brazzaville. Pendant le trajet, chacun
supputait les chances d'aller ici plutôt que là. En ce qui me concernait,
je m'étais abandonné à l'idée d'une installation en Haute-Volta. Cela
me paraissait découler de la logique même des choses puisque, mon
dossier, recelait des attestations de stages à la Bourse des Cotons du
Havre et dans les ateliers d'égrenage de l'école Coloniale. La
production de la fibre étant en plein essor en Haute-Volta, il ne faisait
aucun doute, dans mon esprit, que ma "spécialité" ne serait pas perdue
de vue et j'en étais arrivé à la certitude qu'Ouahigouya serait le lieu de
mes futures activités.
La plupart d'entre nous, sinon tous, poursuivions le rêve de
régions lointaines, peu pénétrées encore et grosses de vastes
éventualités d'aventure.
C'est place Protêt, à Dakar, que notre destin se scellait. Un
agent du bureau du Personnel portait sur le livret de soldes des recrues
le nom de la Colonie à rallier. Alors que mes compagnons étaient
dispersés entre Côte d'Ivoire, Guinée, Soudan, je sursautai en lisant
l'annotation m'expédiant en Mauritanie. M'adressant à la dame du
personnel tapie derrière son guichet, j'invoquai une possible erreur
1 0 d'aiguillage à mon sujet en insistant sur mon appartenance aux services
agricoles et sur l'incompatibilité, résultant de ce fait, d'une désignation
dans un pays saharien. Je précisai que mon avenir m'appelait dans une
région cotonnière étant donné mes lumières à propos de tout ce qui
touche au textile.
La dame n'apprécia pas mon déballage. Elle me reprit sur un
ton pointu, scandalisée, assurait-elle, de mon audace à contester une
décision du Gouverneur Général. L'oreille basse, je récupérai mon
livret sur lequel le départ pour Saint-Louis était prévu par le train du
neuf Mars.
Charles Godard, Chef du service de l'agriculture du Sénégal et
de la Mauritanie avait arrêté mon programme de travail. Il prévoyait,
dans un premier temps, une grande randonnée à travers la Mauritanie
et, ensuite, la direction de la ferme-école de Korkoro. L'intention de
me familiariser d'entrée de jeu avec les réalités du pays procédait d'un
raisonnement sans faille, l'enseignement à distribuer dans une ferme-
école ne pouvait évidement avoir d'heureux effets sans une
connaissance des pratiques agricoles susceptibles de perfectionnement.
Une mise au point vient ici à sa place à propos de l'agriculture
en Mauritanie. Je m'étais mépris à Dakar en assimilant à un désert le
pays où j'allais vivre. Ce n'était bien sûr pas la Beauce, mais la
consultation des archives faisait apparaître l'existence d'une activité
rurale sahélienne et saharienne de nature à justifier - pourquoi pas-
l'affectation d'un technicien de la terre dans la région. Ma réaction
auprès de la guichetière de la place Protêt n'était donc pas
circonstanciée.
La mission envisagée pour moi par Godard intéressait les
Cercles riverains du fleuve Sénégal et les contrées sahélo-sahariennes
du Trarza, du Brakna, du Tagant et de l'Assaba. Impossible d'imaginer
emploi du temps plus enthousiasmant. Toute affaire cessante, je
cherchai à rassembler les pièces de l'équipement adaptées à mon futur
destin de nomade.
J'avais rencontré, à l'hôtel de la Poste, Jacques Zimmermann.
Ancien condisciple de l'école Coloniale du Havre, devenu sergent
11 d'infanterie coloniale, Zimmermann arrivait de Syrie avec un coude
démoli par la balle d'un Druse et il attendait le terme de son
engagement pour se lancer dans le journalisme avec le succès que l'on
sait. Le prix Albert Londres du reportage lui fut, en effet, attribué en
1939.
Mon camarade me mit en rapport avec le magasinier de son
bataillon le priant de me composer la panoplie du méhariste accompli :
rahla, cordes, seaux, guerbas, coupe-coupe, etc.
Fin Mars, j'étais paré à appareiller. Restait à satisfaire à la
formalité de la présentation au Gouverneur. Le jour de conférence de
Godard au Palais était tout désigné pour cela. Conférence est le terme
consacré à l'audience accordée à jour fixe par le Chef du Territoire à
un Directeur de Service. Choteau était le Gouverneur du moment.
Godard lui fit part de son intention, je le rappelle, de
m'envoyer à la découverte de la Mauritanie avant ma fixation à
Korkoro. Otant à mon patron le loisir de développer ses arguments, le
Gouverneur, d'un ton tranchant, rejeta les projets me concernant. Je
devais rejoindre tout de suite Korkoro. Quant à la grande randonnée, il
aviserait plus tard.
Godard rentra dans sa coquille sans avoir esquissé une
nouvelle tentative susceptible de faire admettre le bien fondé de son
point de vue. Je confiai alors au vestiaire mon attirail de coureur de
dunes et, dépité, je pris à Thiès l'express du Soudan jusqu'à Kidira. De
là, je poursuivis sur Korkoro par la piste après escale à Bakel.
Choteau n'avait pas oublié pour autant le projet Godard. Sur
son ordre, en novembre, je prenais la piste pour l'équipée de deux
mille Km prévue. Un mois après le retour de mon périple, en juin
1930, la visite du Gouverneur est annoncée. Choteau nommé en
Haute-Volta, avait cédé la place à Chazal. La situation géographique
de Korkoro à mi-chemin de Bakel à Selibaby chef-lieu du cercle,
rendait inévitable un arrêt chez moi.
Le souvenir du comportement sévère de Choteau lors de la
conférence de prise de contact me rendait soucieux sur la manière
12 d'accueillir le patron et aussi sur la façon de m'y prendre pour lui
exposer mes préoccupations au sujet du rayonnement à espérer de la
ferme-école.
Au jour dit, paré de la tenue blanche des grands événements je
guettais l'arrivée du convoi gubematorial. En raison de la qualité du
voyageur, je m'attendais à l'envahissement de ma cour par un train de
plusieurs véhicules. Une seule voiture franchit le portail de la ferme.
Assis à côté du Gouverneur, enturbanné à l'instar du Grand Turc, se
répandait dans les plis d'un somptueux boubou bleu ciel l'archaïque
Bou el Mogdad, cravaté de la Légion d'honneur. Personnalité de
premier plan Bou el Mogdad avait joué et jouait toujours un rôle
éminent dans les intrications politiques mauritaniennes. Utilisant ses
immenses relations, le Gouvernement lui témoignait des égards
particuliers et le commun des mortels eut été mal venu de s'en montrer
avare dans ses rapports avec lui. Son dernier titre à la reconnaissance
officielle était d'avoir mené à bon terme la négociation de la libération
des aviateurs Reine et Serre capturés par les R'Gueibat du Rio de Oro.
Il s'estimait en droit, et personne n'eut commis la légèreté de le
contester, de traiter de pair à compagnon avec les puissants de l'heure.
Ecrasé sous la stature de Bou el Mogdad, le Gouverneur
donnait l'impression d'être le garde du corps de son subordonné.
Bedonnant, le menton orné d'un bouc modèle 1910, le buste pris dans
un dolman kaki, Chazal, avant de répondre à mes salutations de
bienvenue, jeta quelques lignes sur un calepin et, la chose faite, me
tendit la main. Les honneurs de ma case se firent en un clin d'oeil. La
pièce de réception faisait à la fois office de salle à manger, de salon et
de bureau. Une petite table en bois blanc et une chaise pliante
composaient tout l'ameublement. Le Gouverneur s'assit et me pria de
l'imiter. Comme l'objet approprié n'existait pas, je formulai le regret de
ne pouvoir acquiescer. Au fait, fit-il remarquer avec à propos,
pourquoi deux chaises quand on vit seul. Et pan. En juin le désir de
boire est constant. Scrutant le contenu du canari, le Gouverneur se
détendit à la vue de bouteilles de bière au frais. Deux furent expédiées
sur-le-champ et engagement fut pris de récidiver après avoir fait le tour
du propriétaire. C'est à cet instant que, profitant d'une courte absence
de mon hôte, je pris connaissance des secrets confiés au carnet de
route posé sur la table. Rien d'autre n'était consigné que la notation des
13 kilomètres parcourus entre les étapes. Je m'attendais à découvrir des
informations d'une nature moins terre à terre, par exemple, l'opinion du
grand chef sur les personnes rencontrées au cours de ses inspections.
Après tout, relever les compteurs apprenait la géographie, un aspect
étriqué de la géographie, il faut bien le dire.
Les installations de la ferme-école se ramenaient à quelques
cases en banco pour le logement des élèves et l'abri du matériel.
L'enseignement théorique était dispensé sous la véranda de mon
habitation elle-même faite de briques crues comme l'ensemble des
constructions de l'époque.
Devant la collection d'instruments aratoires, j'essayai d'engager
la conversation sur l'inadaptation de la plupart d'entre eux aux
exigences de l'agriculture locale et sur les objectifs à poursuivre dans
cette ferme-école. Je discernais mal en effet, la manière d'insérer cet
outillage dans le cadre d'une agriculture à conduire sur le mode
extensif en escamotant le recours aux techniques propres au maintien
de la fertilité. Les instructions de Godard étaient muettes sur cet aspect
des choses à mon sens fondamental. Une ferme-école, selon ma petite
jugeote ne pouvait être qu'un maillon d'une chaîne d'interventions en
vue d'une amélioration de la productivité agricole et non une fm en soi
comme cela en donnait l'impression. Et patati et patata. J'attendis la
réplique à mon exposé. Elle pouvait être du genre : dites donc, jeune
présomptueux, bornez-vous à l'exécution des prescriptions de votre
note de service et cessez vos critiques. Rien de semblable ne fut
proféré. J'eus même le sentiment que mes paroles avaient été balayées
par le vent d'Est. D'un air absent, le Gouverneur se prit à calomnier le
mode d'attache de mon cheval, assurant que l'abot utilisé risquait de
faire tomber l'épaule de la bête. L'ancien zouave que j'étais était mal
placé pour réfuter l'observation de l'ancien spahi qu'il était. Ce qui ne
m'empêcha pas de continuer à amarrer ma monture avec la corde de
pied comme le font les cavaliers du Sahel. Futilités, bien sûr. Je flairais
qu'en dépit des apparences, le gouverneur désirait en venir à parler
d'affaires moins inconsistantes. Je ne me trompais pas. La visite du
domaine terminée, et verre en main, Chazal s'enquit de savoir si mon
affectation à Korkoro me satisfaisait. Cette curiosité me toucha.
Rassuré à ce sujet, Chazal avoua n'en pas vouloir désirer davantage.
Pour le reste, c'est-à-dire la marche de l'Etablissement, me débrouiller
14 au mieux. Carte blanche m'était donnée pour manoeuvrer sans me
casser la tête à accorder mes décisions avec les règlements
administratifs. Il comprenait ma situation peu enviable (sic) d'isolé
dans une région au climat pénible et me faisait confiance. D'avance, il
couvrait ma gestion.
Ces propos d'un caractère étrange de la part d'un Chef de
Territoire ne s'en tinrent pas là. Sceptique sur l'avenir agricole de la
Colonie, Korkoro était, pour lui, l'alibi idéal capable de faire apprécier
par le Gouverneur général de Dakar son souci des problèmes de la
terre. La glace rompue, on passa aux confidences. La guigne, me
confia Chazal, collait à son dos comme une tunique de Nessus. En
1927, il administre la Circonscription de Dakar et la fièvre jaune en
profite pour commettre ses affreux méfaits. La même année, il
gouverne par intérim la Mauritanie et un rezzou saisit l'occasion de
foncer sur Port-Etienne. En 1930, il revient à Saint-Louis et c'est le
drame de Kaêdi avec ses trente morts. La bière aidant, j'allais
m'attendrir sur la destinée pitoyable de ce Haut Fonctionnaire attirant
la catastrophe comme l'aimant la limaille de fer, lorsqu'un bruit de
moteur mit fm aux épanchements.
Le Commandant du cercle retardé sur la piste de Bakel par les
excès d'humeur de son véhicule arrivait enfin. Le moment était alors
venu de prendre congé des notables accroupis à l'ombre de la terrasse
et résignés à subir l'inévitable palabre. Estimant opportun de me placer
sur un piédestal dont je n'avais cure, Chazal après avoir déclaré qu'il
venait apporter le réconfort de sa présence aux courageuses
populations du Guidimakha, orienta curieusement son laïus dans ma
direction.
Il dit, en substance, qu'issu d'une opulente famille, j'étais venu
en Afrique dédaigneux des honneurs et de l'argent pour me consacrer à
l'enseignement des moyens propres à enrichir ceux qui consentiraient à
m'écouter. Emporté par la volubilité, il dressa un tableau aussi
mirifique que faux des demeures de mes parents auprès de qui j'avais
loisir de couler une existence pleine d'agréments si l'attirance des
Colonies ne m'avait conduit où j'étais actuellement.
Je ne crois pas mon âme particulièrement basse. Néanmoins,
j'ai toujours cru possible, à l'égal de mes semblables, d'apprécier
15 comme il convient les satisfactions à obtenir d'une confortable
mensualité. Je n'élevai cependant aucune objection et n'esquissai le
plus petit geste réprobateur.
Le palabre terminé, le convoi, grossi de ma personne, fila sur
Sélibaby. Puis, je retournai dans ma thébaïde. Le Chef du village ne
fut pas long à venir, tout épanoui, m'assurer de l'orgueil ressenti par ses
ouailles et lui-même d'avoir pour voisin un homme de grand mérite sur
qui l'on était sûr de pouvoir compter en cas de besoin. Le Gouverneur
l'avait dit. Le Chef avait interprété à sa manière les propos tenus lors
du palabre récent et il était facile de comprendre qu'il ne s'agissait pas
ou si peu dans son esprit, d'espérer de mes activités un accroissement
de la productivité aux champs. D'ailleurs, en l'absence de calamités, les
moissons remplissaient convenablement les greniers et l'élevage, bien
implanté, constituait le trésor où puiser dans l'éventualité de liquidités
à dégager. Il était net que le concours attendu visait simplement les
fonds de ma trésorerie personnelle. De braves types impécunieux
avaient déjà frappé à ma porte assez timidement certes, mais
l'imprudent discours du Gouverneur évanouit les réticences.
Je fus alors coincé entre les moyens limités de mon salaire et
l'obligation morale de faire honneur à ma réputation d'homme doré sur
tranche et généreux de surcroît. En finassant, je parvins à un équilibre
supportable grâce aux progrès réalisés dans la connaissance des us et
coutumes, me donnant ainsi le poids indispensable pour ramener les
appétits à de bonnes proportions.
De fil en aiguille, j'entrai dans l'intimité des familles et fus de
ce fait bien informé des conflits de toute nature qui sont la trame de la
vie villageoise. Je suggérais des solutions et mes "administrés" en
vinrent à se détourner du parloir du Cadi pour arranger leurs affaires.
L'arbre à palabres jouait l'office de chêne de Saint-Louis. Les
circonstances que je subissais ne faisaient pas éclater ma tirelire mais
elles me plaçaient dans des conditions peu communes pour bien
apprendre l'Afrique. A tout prendre, le bilan était positif.
L'hivernage 1931 partait bien. Pluies précoces, semis réussis,
marigots s'emplissant et se vidant à bonne cadence. Les dieux
16 semblaient dans leurs bons jours et les Perrettes du village se
dépensaient en projets. Brusquement le charme se rompit. Le ciel
venait de s'obscurcir vers l'Est. Les rires s'évanouirent. Les sauterelles
arrivaient. Leurs vols d'abord peu denses commirent de faibles dégâts
sans conséquences graves, mais les larves issues de pontes et se
déplaçant en hordes serrées s'activèrent à dénuder les champs et à faire
redouter le pire. Animés d'un curieux tropisme, les bandes larvaires
fonçaient irrésistiblement vers l'Ouest en se jouant des obstacles. Elles
traversèrent les enclos du village, envahirent ma case, prirent mon lit
d'assaut, se régalèrent de ma moustiquaire, festonnèrent mon pyjama
avant de poursuivre leurs destructions en direction du fleuve. On put
sauver de leur voracité quelques paniers de sorgho. Une misère.
Certains Cercles de la rive sénégalaise du fleuve, moins malmenés que
les autres secteurs de la région étaient cependant en état d'offrir du
grain au marché en faible quantité et à quel prix.
Alors que le kilo de mil valait d'ordinaire 0,25 F, la rareté de la
denrée fit monter les cours à 5 F. Les femmes des villages sinistrés
vendirent leurs bijoux et l'argent ainsi obtenu alla aux achats de vivre.
Les trafiquants profitèrent honteusement des événements. L'or se traita
par dizaines de kilos sur les marchés de Bakel et de Khayes.
N'oublions pas que le pays de Galam renommé pour ses placers était
tout proche. Le roi du Guoye (le tounka) monnaya la médaille d'or et
le sabre au fourreau d'argent, présents du général Faidherbe à son
grand-père. Pouvoir disposer de numéraire à transformer en victuailles
était devenu le seul et grand souci. Le malheur accabla Korkoro d'une
façon particulièrement tragique. Les femmes y étaient plutôt
chichement parées. En revanche le bétail prospérait.
Les deux cents Francs du produit de la vente d'un boeuf
suffisaient à l'entretien de cinq personnes pendant trois mois environ.
La situation pouvait donc être surmontée sans sacrifices exorbitants à
condition, bien sûr, d'être en mesure d'offrir des animaux à la vente.
Ce ne fut dramatiquement pas le cas. En raison de la loi des
embêtements maximaux, la peste bovine, toujours aux aguets, se mit à
massacrer le troupeau. Ce fut effrayant. Je garde le souvenir d'une
procession d'un genre bien singulier. Précédés de Diobbo Ouri, le Chef
peuhl du terroir, dix captifs se dirigeaient vers la ferme, portant des
fagots sur la tête. Je n'avais pas passé commande de bois et les fours
17 de potiers installés très loin ne pouvaient expliquer cette fourniture. La
colonne s'engagea dans la cour et, sur un signe de Diobbo, les porteurs
se délestèrent de leur charge. Les fagots étaient faits de queues de
boeufs tués par la peste. Par l'exposition de cette boucherie, le Chef
entendait me montrer l'étendue de sa ruine. Je dénombrais 245
témoignages de l'hécatombe. Où trouver, dans cette conjoncture les
sommes indispensables à l'achat de mil ? Le Commandant de cercle
proposa un dégrèvement de l'impôt. Sans succès. Cette attitude du
pouvoir nous scandalisait. Elle condamnait les gens à ne compter que
sur les produits de ramassage pour survivre. On vit alors des théories
de femmes et d'enfants parcourir la brousse en quête de ses ressources
telles que noix de pahnier doum, grains de jujubiers, racines de
nénuphar, feuilles d'arbrisseaux divers, miel de guêpe, etc. L'aubaine
providentielle ne suffit cependant pas à assurer l'entretien convenable
des organismes sur une longue durée. La pénurie d'aliments normaux
affecte surtout les enfants. Leurs membres se déchament, leur ventre
gonfle et la mortalité prend des proportions affreuses. Mes bonnes
relations avec le Fouta sénégalais facilitèrent le déblocage de quelques
centaines de kilos de sorgho à l'intention des plus démunis et, pour le
reste, je conseillai au chef de village d'utiliser l'argent de l'impôt déjà
encaissé à l'achat de vivres, m'engageant à remplacer la somme
distraite de sa destination par prélèvement sur ma cassette personnelle.
Coup dur de taille à mes économies. Que faire d'autre ?
Je quittai la Mauritanie en 1932. Vingt cinq ans après ces
événements, je revins en inspection dans le Guidimakha. Korkoro tua
le veau gras. Ce fut à qui m'accueillerait sous son toit. Oumar Ba, le
vieux chef était à bout de souffle. Agé de près de quatre vingt dix ans,
il avait vécu, jeune enfant dans l'entourage d'Hadj Omar et suivi ce
dernier dans sa retraite vers le Soudan. Appartenant à une noble
famille, distingué et instruit, il savait évoquer avec chaleur les grands
moments de l'histoire des pays riverains du fleuve et les traditions
toucouleur. Emu aux larmes en me revoyant, il souhaitait me voir
reprendre place parmi eux et affirmait que je n'aurais pas à me soucier
de ma subsistance. Il désirait, d'autre part, que je m'emploie à retenir
les jeunes attirés par l'appât de salaires mirifiques obtenus, disait-on,
sur les chantiers des villes et d'Europe. Les temps, hélas étaient
révolus. Je pris congé du vieil Oumar. Je prenais ainsi congé de la
vieille Afrique. De ma ferme-école supprimée un an après mon départ
18 n'apparaissaient plus que les traces des fondations. Les hivernages
successifs avaient effacé les murs. Je demandai à un berger s'il avait
une idée de ces ruines. C'était, répondit-il le campement "Marsâli". A
la question de connaître l'identité de la personne évoquée, j'appris qu'il
s'agissait d'un noble de Paris ;
Sacré Chazal, va !
PS : J'ai dénoncé dans ce chapitre l'inadaptation du matériel
agricole de la ferme-école de Korkoro aux exigences de l'exploitation
des sols du terroir. C'était en 1930. Quelques lustres plus tard la culture
attelée entrait en scène au Sénégal avec la vulgarisation de la houe
«alouette» et le semoir « Super-Eco ». Quelques années encore et c'est
Jean None qui met à profit ses immenses talents pour concevoir des
matériels toujours mieux adaptés au travail des sols. Il monte d'abord
un atelier à Sefa (Casamance) puis un autre à Bambeye
Jean Nolle reste en particulier en ma mémoire pour avoir
construit une houe attelée dont j'appréciai sans réserve l'efficacité dans
la préparation des sols "oualo" à Kedi en 1955.
19
INITIATION A LA BROUSSE Loin du bruit de la ville et de ses morfondants bureaux mon
affectation à Korkoro m'ouvrait l'exaltante voie des Broussards.
En ce temps-là, la règle était de confier à un ancien le soin
d'accueillir la nouvelle recrue mais, en ce qui me concernais, j'appris
qu'il n'en serait pas ainsi. Mon prédécesseur l'Ingénieur contractuel
Yvan Stirbo, Russe blanc, ancien officier du tsar Nicolas, avait eu
mission de construire, en 1928, la ferme-école sur les données de
l'ingénieur Despois aux côtés duquel il oeuvra pendant plusieurs mois.
En bonne logique, Stirbo aurait dû me passer le flambeau en 1929 si
un événement n'avait décidé de son départ six mois plus tôt. Notre
Russe blanc utilisait comme tout le monde une bouteille filtrante
destinée à fournir une eau de boisson affranchie des parasites
habituellement abondants dans les eaux tout venant. Une
malencontreuse manipulation mit du sublimé corrosif en contact avec
le récipient poreux. Appliqué en faible solution pour soigner les
"crocros" des coloniaux, cet ingrédient n'avait que faire dans un
breuvage. Stirbo se crut perdu. Son estomac allait inéluctablement se
délabrer et l'urgence voulait l'intervention d'un médecin. Toute affaire
cessante, il rédige son testament, l'adresse au Commandant de Cercle,
boucle sa cantine et galope vers Bakel d'où la voiture postale
l'achemine sur Saint-Louis. Le poison intégré ne manifesta aucune
réaction désagréable et Stirbo put poursuivre sa carrière, mais au
Sénégal cette fois.
Au courant de la situation, je m'enquis, à Saint-Louis de savoir
ce que je devais emporter pour faire bonne figure dans ma future
brousse. Le médecin colonel Haratoun, Chef du service de santé de la
Mauritanie, personnalité remarquable par la couleur verte des bretelles
de son pantalon avait la réputation de n'être pas avare de bons conseils.
Il m'apprit qu'hormis la quinine et la tisane de kinkiliba à prendre
23 journellement, le maintien en bonne forme dépendait aussi de
l'absorption de 30 g. de sulfate de soude une fois par mois. De plus,
chose importante à son idée, de ne pas omettre le port de la sacro-
sainte ceinture de flanelle garante du bon fonctionnement des reins et
préventive des révolutions intestinales. Cette pièce d'habillement
figurait toujours au trousseau réglementaire du troupier et il fallut les
bouleversements de la deuxième guerre mondiale pour écarter de la
tradition la vénérable bande de tissu. Le bon médecin avait également
des lumières à propos des régimes alimentaires et, sans, désemparer,
sur ses indications, je fis provision de pois cassés, de lentille et de
fayots. Tout à fait original comme on peut le constater.
A tout hasard, j'achetai une casserole et une poêle. Quant au
reste, l'Attaché de Cabinet présent à la consultation affirma qu'à Bakel,
je le trouverais facilement. C'était vrai. Le commerçant français de
cette escale tenait effectivement une boutique susceptible de me
dépanner mais lors de mon rapide passage dans ce lieu, le garde de
cercle chargé de me conduire au campement m'avait assuré que rien
n'existait en dehors de l'Administration.
J'arrivai donc à destination sans autre munitions de bouche que
des légumes secs. Piètre saint-frusquin. Mon fournisseur de pois cassés
avait pris cependant l'heureuse initiative d'ajouter à mes bagages une
caisse de 12 bouteilles de bon bordeaux, incomparable breuvage
capable, à ses dires, de dissiper le vague à l'âme des débutants et des
non débutants. Un coup de "gorgeon" redressait sans délai un moral
chancelant.
En dépit de l'ardent désir de m'identifier aux broussards, je fus
quelque peu décontenancé quand la voiture du Cercle venant de
Sélibaby retourna à son point de départ après m'avoir déposé tel un
colis sur le quai désert d'une gare. Tout eut été différent si j'avais été
accueilli à la grille du parc. Bref, je faisais piteuse mine, assis sur ma
cantine d'état-major, hésitant à m'installer dans la case ouverte à tous
les vents, et, hélas à toutes les chaleurs.
Le soir tombait sur la morne savane. Sans entrain pour
cuisiner, je grignotais quelques biscuits de traite et des cacahuètes
grillées. Les circonstances s'y prêtant, j'arrosai mon festin d'une
24 bouteille du vin de précision si chaleureusement recommandé par le
philanthrope épicier de Saint-Louis. Ce fut instantanément efficace. A
mi-chemin du contenu, j'avais acquis un tonus de conquistador. La
ferme ne disposait pas encore de puits. L'abreuvement du personnel
était l'affaire d'un filet d'eau suintant de la paroi d'un proche marigot à
sec à cette période de l'année. Le Contremaître me conduisit au
griffon. J'étais euphorique et cet état n'échappa pas à la perspicacité de
mon compagnon, lequel saisit l'occasion de me proposer un
divertissement original. Chaque soir, la panthère venait se désaltérer au
point d'eau. Aménager un abri ne soulevait pas de difficultés et
j'acceptai d'enthousiasme d'y prendre l'affût. Sally (le contremaître)
s'arma du mousqueton et je logeai deux cartouches de chevrotines dans
mon fusil de chasse. Notre belle voisine rallia-t-elle ? Je ne le saurai
jamais. Après deux heures de guet dans un vrai sauna, je refis surface
non sans avoir procuré aux moustiques l'aubaine d'une orgie de sang
neuf et généreux. Pitoyable bilan d'une chasse aux grands félins.
Le lendemain de mon arrivée, j'inscrivit au menu : pintade à la
crapaudine à servir sur canapé de pois cassés en purée. Le gibier
foisonnait. Perdrix, plus précisément francolins, pintades, canepétières,
outardes, phacochères, etc. étaient accessibles à quelques centaines de
mètres de la ferme.
Musette au côté, fusil approvisionné de plomb n°6, je pars à la
quête des pintades. Je tire. La cible s'ébroue et reprend son bavardage.
Ratée. J'en vise une autre. Victoire. L'oiseau s'affale, bat des ailes et
rend le souffle. Je glisse ma victime dans la musette et, de retour à la
ferme, je lance ma proie à Sally chargé de l'accommoder sur la braise.
A ma consternation, le volatile ne touche pas terre s'enfuit d'un vol
assuré et vole toujours. Quelle humiliation ! Mon fusil tirait cependant
juste. Je l'avais éprouvé chez son vendeur, un boutiquier de Tivaouane.
Alors, manquer à dix mètres une pintade immobile augurait mal de
l'avenir. J'ajustai aussitôt un vautour perché sur la haute branche du
baobab voisin. La balle tirée rendit un bruit sourd, mais le charognard
ne broncha pas. Il me narguait. La balle n'était pas sortie du canon
parce que le mercanti de Tivaouane m'avait tout bonnement cédé un lot
de cartouches à la poudre éventée. Un tir sur cible confirma
l'incapacité de cette poudre à forcer le plomb à traverser une feuille de
papier à vingt mètres. Ma pintade avait donc été assommée par un
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