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Tchad, vingt ans de crise

De
240 pages
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Ajouté le : 01 janvier 0001
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EAN13 : 9782296368484
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TCHAD
VINGT ANS DE CRISE

Dans la collection Racines du Présent
Christian BOUQUET, Tchad, genèse d'un conflit. Monique LAKROUM, Le travail inégal. Paysans et salariés Sénégalais face à la crise des années 30. Chantal DESCOURS-GATIN, Hugues VILLIERS, Guide de Recherches sur le Vietnam. Bibliographies, archives et bibliothèques de France. Claude LIAuzu, Aux origines des Tiers-mondismes. Colonisés et anticolonialistes en France (1919-1939). Albert AYACHE, Le mouvement syndical au Maroc (1919-1942), tome 1. lean-Pierre PABANEL,Les coups d'Etat militaires en Afrique noire. «Connaissance du tiers-monde-Paris VII », Entreprises et entrepreneurs en Afrique (XIX"-XX" siècles). 2 vol. Ahmet INSEL, La Turquie entre l'ordre et le développement. Christophe WOND]I, La côte ouest-africaine. Du Sénégal à la Côte d'Ivoire. A.P. OLOUKPONA- INNON, «Notre place au soleil» ou l'Afrique Y des pangermanistes (1878-1918). Nicole BERNARD-DuQUENET,Le Sénégal et le Front populaire. SEKENEMODY CISSOKO, Contribution à l'histoire politique du Khasso dans le Haut-Sénégal des origines à 1854. B. CAHSAI, E.C. WILLIAMSON,Erythrée: un peuple en marche (XIX"-XX" siècles). O. GOERG, Commerce et colonisation en Guinée (1850-1913). l.P. CHAGNOLLAUD,Israël et les territoires occupés. La confrontation silencieuse. Wafik RAOUF, Nouveau regard sur le nationalisme arabe. Ba'th et Nassérisme. Ruben UM NYOBE, Le problème national kamerunais.

Guy] érémie NGANSOP

TCHAD
VINGT ANS DE CRISE

Préface

de Philippe

DECRAENE

Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

@ L'Harmattan, 1986 ISBN: 2-85802-687-4 ISSN : 0757-6366

A ma sœur Jeanne Wandji et à ma fille Eve Sandrine: en témoignage de mon amour.

FIUCisNlIIIier-Le Matin
(<<

Le Matin»

nU2785 du 14 février

1986.)

«Nous sommes convaincus que tous les fils du Tchad se retrouveront un jour, que les sentiments de fraternité et de patriotisme vaincront tous les
obstacles.
»

Général

Félix MALLouM

Président du C.S.M.

REMERCIEMENTS

Si cet essai peut vous aider à mieux comprendre l'imbroglio tchadien, vous êtes redevable à Pauline Nicole Ebiang'na dont l'intérêt pour le sujet m'a déterminé à l'écrire. De nombreux amis qui ont préféré gardé l'anonymat ont accepté de lire les premières versions du manuscrit, une lecture qui leur a permis de relever des erreurs techniques ou linguistiques et de proposer des suggestions, sans jamais attaquer mes points de vue dont je suis seul responsable. Je voudrais aussi avoir ici une pensée pour Louisia Grandin qui a dactylographié, sans jamais se plaindre ce qui n'est pas évident - les différentes versions du manuscflt. A tous, je dis merci pour leur collaboration sans laquelle le résultat que vous tenez entre les mains n'eut pas été possible. Je ne peux terminer ces remerciements sans avoir une pensée amicale pour mon confrère Adoum Saleh N guérebaye qui fut rédacteur en chef de la Radiodiffusion nationale tchadienne sous le G. U.N. T. C'est lui qui me servit de cicérone lors de la visite que j'effectuai dans les zones libérées deux jours seulement après la chute de N'Djamena aux mains du président Goukouni Oueddei. Depuis le 7 juin 1982, date de retour d'Hissène Habré dans la capitale tchadienne, Nguérebaye vit «quelque part au nord du Tchad ». Parce qu'il n'est pas homme à retourner sa veste comme certains de ses collègues. Le «cas» N guérebaye me fait penser à des milliers 9

d'autres Tchadiens qui ont pris le chemin de l'exil, VICtimes de la guerre des chefs. Pour tous ceux-là et pour tous les réfugiés d'Afrique - et ils sont plus de 5 millions - je souhaite que leurs pays retrouvent un jour paix et stabilité, seules garanties de l'existence d'un pays en tant que nation.

10

PRÉFACE

En 240 pages, Guy Jérémie Ngansop expose ce qui, à ses yeux, constitue la trame de la guerre civile du Tchad. D'autre part, il est le premier Africain non tchadien à tenter d'apporter des éléments originaux au règlement de ce drame qui, au cours des deux dernières décennies, a fait plusieurs dizaines de milliers de victimes, pour la plupart étrangères aux combats auxquels se livrent les factions qui tentent de confisquer le pouvoir à leur profit. Par son effort d'analyse, comme par sa recherche obstinée d'une solution, Ngansop qui va jusqu'à préconiser la mise de l'Etat tchadien sous tutelle des Nations-Unies ou sous tutelle de l'Organisation de l'Unité africaine et l'élaboration d'un authentique «Plan Marshall» en faveur des Tchadiens contraint le lecteur à une salutaire réflexion. Aussi se prend-on secrètement à espérer - sans doute contre toute espérance - que les protagonistes du drame qui continue de déchirer le plus vaste des Etats d'Afrique centrale, anciennement française, viennent à méditer cet ouvrage, voire à en «faire leur miel». Car, comme le note avec pertinence N gansop, le conflit ne peut trouver son terme que par la volonté des Tchadiens eux-mêmes. Ce n'est évidemment pas nier le poids des ingérences étrangères, mais apprécier à leur juste mesure la gravité et les redoutables conséquences des querelles byzantines qui ont jeté les dirigeants tchadiens les uns contre les autres. Si N gansop a décidé de consacrer un essai, dans le sens le plus classique de ce terme, à la guerre civile tchadienne, c'est d'abord parce qu'au-delà des frontières camerounaises, il compte de nombreux amis, notamment de natio11

nalité tchadienne, et parce qu'il entend éclairer ceux-ci sur la gravité exceptionnelle du mal qui mine leur patrie. C'est aussi parce qu'ayant eu, à plusieurs reprises, l'occasion de se rendre en reportage au Tchad, il y a recueilli une quantité considérable de renseignements, dont il n'a utilisé qu'une infime partie dans les colonnes de la presse camerounaise. Si Ngansop a choisi un éditeur français, c'est parce qu'aucun éditeur africain, quels que soient la vigueur et le dynamisme de certaines des sociétés qu'ils animent n'a, jusqu'à ce jour, assumé le risque considérable que constitue aux yeux des Africains la publication d'un essai politique - fût-il consacré à un Etat voisin. La solidarité entre présidents reste trop étroite en effet pour ne pas conserver cette allure de «Sainte Alliance africaine» peu accoutumée à tolérer certaines libertés de langage. Or, à partir du moment où Ngansop semblait mettre en cause la légitimité même des politiciens tchadiens traditionnels au point d'aller jusqu'à préconiser leur départ, plaçant ses espérances en une génération montante plus soucieuse de développement que de politique politicienne, il se condamnait luimême à élever la voix loin du champ de bataille. Cela ne signifie point pour autant que cette voix ne puisse pas porter non seulement aux quatre coins de l'immense territoire tchadien mais encore aux quatre horizons du continent noir. Pour le plus grand profit de cette paix à laquelle aspire le peuple tchadien, qu'il nomadise dans les steppes du Nord ou qu'il cultive le coton entre Logone et Chari dans le Sud! Philippe DECRAENE Directeur du Centre des Hautes études sur l'Afrique et l'Asie modernes (C.H.E.A.M.), Professeur à l'Institut d'Etudes politiques de Paris, Ancien éditorialiste au journal Le Monde.

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INTRODUCTION

Lorsque le 12 février 1979 éclatait à 10 h au lycée Félix Eboué de N'Djamena une bagarre entre élèves sudistes et nordistes, personne ne se doutait que cet incident marquait le début d'une nouvelle étape dans la guerre civile au Tchad. Une étape qui allait endeuiller davantage le peuple tchadien et faire voler en éclats les espoirs nés du compromis historique du 29 août 1978 qui avait vu la promulgation de la Charte fondamentale. Pendant plusieurs semaines, les partisans du président Félix Malloum et du Premier ministre Hissène Habré allaient s'affronter dans une guerre fraticide et absurde. Le bilan de ces affrontements sera lourd: 4 à 5 000 morts en trois semaines de combats! Depuis la guerre du Biafra (1968-1970) et la crise angolaise (juillet 1975), on n'avait plus vu en Afrique pareille hécatombe. En ouvrant à Kano (Nigeria) la conférence dite «de la dernière chance» (mars 1979) qui regroupait Félix Malloum, Hissène Habré, Goukouni Oueddei et Aboubakar Mahamat Abderhamane, le général Obasanjo, président de la République fédérale du Nigeria, devait rappeler à juste titre que la crise tchadienne illustrait une fois de plus les erreurs commises par les puissances coloniales lors du partage de l'Afrique en 1884 à Berlin. Il reconnaissait alors que «l'antagonisme ethnique auquel s'était ajouté le fanatisme religieux sous-tendait la crise tchadienne ». Ceci semble d'autant plus se vérifier que le cas tchadien est tout à fait significatif de la complexité de la question ethnique en Afrique qui, souvent, a provoqué des différences socioculturelles cristalisées par la colonisation. Le clivage entre le 13

Nord et le Sud, l'affrontement plus ou moins prononcé entre musulmans et chrétiens constituent, l'on s'en doute, la toile de fond de la spécificité tchadienne. Ces deux éléments expliquent aussi les difficultés rencontrées par les dirigeants successifs du Tchad qui n'ont jamais fait autre chose que d'essayer de contenir la grogne. Un bref coup d'œil sur l'histoire de la rébellion au Tchad montre que les successeurs d'Ibrahim Abatcha, père fondateur du Front de libération nationale du Tchad (Frolinat) ont détourné le mouvement de son objectif premier qui était alors la revendication de l'avènement d'un régime
«

démocratique

national»

libéré

de

toute

« tutelle

étrangère» (notamment française), l'abolition des discriminations à l'égard de la moitié nord du pays islamisée et l'adjonction de l'arabe au français comme langue officielle. Au fil des années, le Frolinat s'est plutôt révélé comme un mouvement dont le but inavoué était de prendre le pouvoir à N'Djamena. La présence hier de Goukouni Oueddei et aujourd'hui d'Hissène Habré à la tête de l'Etat est une preuve que les Nordistes ont bel et bien pris leur revanche sur les Sudistes. Mais pour combien de temps? Car le conflit actuel qui n'oppose que les Nordistes (Hissène Habré-Goukouni Oueddei) n'est qu'un paravent devant le véritable problème tchadien: l'opposition entre le Nord et le Sud. En écrivant cet ouvrage sur le drame tchadien, j'ai voulu certes fixer l'événement dans le temps, mais en tant qu'Africain, aborder le sujet à partir d'une approche authentiquement africaine. Depuis plusieurs années, je suis avec une attention soutenue l'évolution de la crise tchadienne. Peut-être à cause de mon métier, davantage parce que je suis Camerounais et que les Camerounais ne peuvent rester insensibles au drame qui depuis vingt ans anéantit un Etat auquel les unissent de puissants liens de voisinage, pétris par la géographie, l'histoire et la culture. L'ex-président camerounais, Ahmadou Ahidjo, n'avaitil pas reconnu au cours d'un Conseil de cabinet (23 mars 1979) que «le Cameroun est directement concerné par la

situation qui prévaut en ce moment dans ce pays!

»

Et puis,

le cas tchadien mérite d'être étudié, ne serait-ce que par le fait qu'il montre à quel point l'Afrique est sillonnée par des frontières absurdes qui coupent en deux quantités d'ethnies et de nations, unies par le sang et la culture. 14

Je ne p17étends pas avoir épuisé le sujet dans ce bref essai. D'ailleurs, ce n'est pas de si tôt que le dossier tchadien sera clos. C'est dire que des éléments constitutifs nouveaux continueront à y être versés. Des éléments qui viendront confirmer ou infirmer mon analyse que personne ne devrait prendre pour parole d'évangile. Autant je me suis efforcé dans cet essai de passer en revue les différentes données du problème, autant je ne peux pas prétendre les avoir abordées avec la clarté d'écriture ou d'analyse qu'auraient eue un historien ou un politologue dotés d'arguments techniques et intellectuels que je suis loin de posséder. De plus, écrire le cours d'un événement qui est en train de se construire n'est pas une tâche facile. Si l'on n'accepte pas de se brûler - c'est-à-dire de prendre parti, si peu que ce soit - il est difficile d'analyser objectivement les fondements de cet événement. Mais, rassurez-vous, tout au long de cet essai, j'ai essayé de garder la tête froide afin de ne pas verser dans un subjectivisme, au demeurant gratuit, qui eut dénaturé le sujet et choqué le lecteur impartial. Pour réaliser cet ouvrage, j'ai interrogé des dizaines de victimes de la guerre du Tchad. Tous sont unanimes à reconnaître que les leaders actuels doivent être brûlés à cause de leurs «fanatismes aveugles et destructeurs» en attendant qu'un jour l'histoire les juge et les condamne pour les milliers de Tchadiens qu'ils ont poussés au génocide. J'ai aussi interrogé de jeunes Tchadiens qui m'ont affirmé avec un zeste de récrimination que la réconciliation des leaders, quand bien même elle pourrait se réaliser, n'est pas nécessairement celle du peuple tchadien dont les rancœurs, nées de cette guerre, sont loin de se dissiper. J'ai enfin lu de nombreux documents sur les événements que j'ai parfois vécus sur le terrain à N'Djamena, Moundou et dans certaines localités du Nord et de l'Est telles que Bardaï, Biltine, Abéché, Krim-Krim, etc. Je n'ai pas toujours fait miennes les idées qui se dégageaient de ces documents, même si j'ai finalement partagé les mêmes sentiments que leurs auteurs: le Tchad vit un drame qui fait honte à l'Afrique et aux Africains; un drame qui est une illustration éclatante de l'incapacité atavique de certains pays africains à se rendre maîtres de leur destin. Tchad: vingt ans de crise est le fruit de tout ce que j'ai vu et entendu. C'est aussi une somme de réflexions personnelles sur cette tragédie qui aurait pu avoir pour cadre n'importe 15

quel autre pays d'Afrique. Tant notre continent connaît tous les jours des risques de divisions, justifiant ainsi cette pensée d'Ahmadou Ahidjo: «les nations qui tolèrent les citoyens de seconde catégorie n'ont pas d'avenir ».
Guy Jérémie N GANSOP

16

Chapitre premier

PRÉSENTATION

DU TCHAD

Il serait malaisé de parler du drame tchadien sans dire un mot sur la géographie du pays. Evidemment, il n'est pas question pour nous dans ce chapitre de nous substituer au géographe. Une telle étude dépasserait le cadre de cet ouvrage. Cependant, dans cette tentative de trouver des

éléments de réponse à la question

« Pourquoi

la guerre? », il

est nécessaire pour le lecteur d'avoir quelques données sur la carte géographique du Tchad.
1. GÉOGRAPHIE PHYSIQUE

Situé au cœur du continent africain, à .1 200 km de Douala, 2 000 km de Lagos, 2 000 km de Pointe-Noire et 2 500 km de la Mer rouge, la République du Tchad s'étend sur 1 284 000 km2 entre les 8eet 24e degrés de latitude nord. Sa population est de 4 121 000 habitants I, soit 3h/km2. Le pays est limitrophe de six Etats: au Nord la Libye, immense réservoir de pétrodollars; à l'Est le gigantesque Soudan; à l'Ouest le Niger, le Nigeria (pays le plus peuplé d'Afrique), le Cameroun et au Sud le Centrafrique. Le Tchad est un pays charnière entre l'Afrique du nord blanche, arabophone et islamique d'une part et l'Afrique noire animiste ou chrétienne, d'autre part.

1. Estimation

de 1976.

17

Ce pays se caractérise par des précipitations inégalement réparties sur le territoire. Alors qu'au sud du pays (Sarh) domine un climat soudano-guinéen avec 900 à 1 200 mm de précipitations par an pour 6 à 7 mois de pluies (mai à novembre), il règne dans le nord (N'Djamena) un climat sahélo-soudanien caractérisé par une saison sèche plus longue (7 à 8 mois) et des pluies faibles (500 à 900 mm). Le climat sahélo-soudanien impose des conditions prédésertiques aux régions du nord du Lac Tchad (Mao), avec des pluies faibles et irrégulières (200 à 500 mm) et une saison sèche relativement longue (9 mois). Le climat saharien règne dans tout le tiers septentrional du pays, avec des précipitations inférieures à 200 mm et de grands écarts de température entre le jour et la nuit, entre la saison des pluies et la saison sèche du fait de l'extrême sécheresse de l'air et de l'intensité du rayonnement. Il est intéressant de noter que l'amplitude thermique annuelle s'accroît du sud au nord, avec des températures dépassant 40° C et des minima avoisinant 0° C en hiver, dans le désert. S'agissant des cours d'eau, le Tchad n'en compte pas beaucoup. Dans toute la moitié nord, beaucoup de cours d'eau n'ont qu'un écoulement temporaire, limité à la saison des pluies. Le Bahr-el-GhazaI2 en est le plus important. Le seul réseau fluvial pérenne est celui que forment le Chari (1 200 km) et le Logone (970 km) qui, recevant les eaux des massifs méridionaux de Centrafrique et du Cameroun, se déverse dans le Lac Tchad qui baigne outre le Tchad, le Cameroun, le Nigeria et le Niger.
2. AGRICULTURE

Plus de 95 % des Tchadiens sont des ruraux, et pour 60 % cultivateurs, bien que 22 millions d'ha seulement soient exploités. Au sud d'une ligne Moundou-Sarh, règne la savane arborée avec karité, rônier et tamarinier. C'est la région agricole la plus riche, avec des cultures de types soudanais: coton, arachides, mil, légumes secs, patates douces et riz lorsque l'irrigation est possible.

2. Le fleuve des Gazelles. 18

Au nord de cette zone, la région sahélienne qui correspond au Kanem, Guéra, Batha et Ouaddaï, est le domaine de la steppe épineuse avec acacias, gommiers, palmiersdoum et baobabs. Les cultures sont localisées dans les dépressions les plus humides et le long des oueds (mil, coton et même blé). Mais l'élevage est dans ces régions sèches l'activité dominante. La zone désertique qui coïncide avec la région administrative du B.E.T. (Borkou, Ennedi, Tibesti), ne porte qu'une rare végétation steppique saisonnière avec des plantes épineuses comme le cram-cram et quelques palmeraies aux points d'eau. Le Tchad produisait avant la guerre civile 600 000 à 700 000 t de sorgho, 160 000 t de mil, 23 000 t de maïs, 90 000 t d'arachides dont 10 000 réservées à l'exploitation. La production agricole la plus économiquement importante restait le coton (100000 t en 1971). La Cotonfran (Société cotonnière franco-tchadienne) liée à l'Etat par une convention de dix ans, détenait jusqu'en novembre 1971, date de la création de Cotontchad, le monopole des opérations et s'engageait à acheter la totalité de la production à des cours garantis par la Caisse de stabilisation du prix du coton. La production du coton représentait 67 à 75 % des exportations. Ajoutons que le coton tchadien avait en 1971 un rendement de 350 kg/ha 3. Il est cultivé dans les préfectures du sud-ouest ainsi que dans le Guéra, le Salamat, le Chari-Baguirmi et l'Ouaddaï. Quant à l'élevage, il constituait la deuxième ressource commercialisable après le coton. Jusqu'à une date récente, le Tchad comptait 4 500 000 bovins, 2 000 000 d'ovins, 350 000 chameaux, 110 000 ânes, et 150 000 chevaux. Enfin, le Tchad fournissait un peu plus de 100 000 t de poisson frais par an.
3. INDUSTRIE

Le secteur industriel est né seulement après l'indépendance. Il ne comptait que pour 5 % dans le P.I.B.4 et employait 1 % de la population active. Ce secteur reposait essentiellement sur la transformation de la production nationale de l'agriculture et de l'élevage. Avant la guerre

3. Ce rendement est passé à 533 kg/ha en 1982 pour une production de 72 000 t. 4. Produit intérieur brut évalué à 208,6 milliards de F C.F.A. en 1979-1980.

19

civile on rencontrait des abattoirs frigorifiques à N'Djamena et Sarh, deux huileries à Moundou et N'Djamena, une fabrique de produits laitiers et trois rizeries, deux usines brassicoles à Moundou et N'Djamena, une minoterie (Grands moulins du Tchad) d'une capacité de production de 6 000 t, une raffinerie de sucre (SOSUTCHAD) à N'Djamena. Un complexe textile (Société textile du Tchad) manufacture depuis 1969 à Sarh une partie de la production nationale de coton; il réalise les opérations de filature, tissage, blanchiment et impression du coton. Le sous-sol tchadien recèle beaucoup de richesses qui malheureusement sont soit insuffisamment exploitées, soit pas du tout. Des indices de bauxite (Koro dans le Logone occidental), cassitérite et tungstène (Tibesti), platine, nickel et or (Mayo Ndala), uranium (région de Yédri dans le nord-Tibesti) ont été signalés. Des salines de natron sont exploitées dans le littoral septentrional du Lac Tchad (10 000 t/an) à Bédo et Demi dans le B.E.T. Une bonne partie de cette production est exportée vers la Libye et le Soudan. Il est intéressant de souligner ici que 49 % des industries sont installées à N'Djamena, 10 % à Moundou et 8 % à Sarh. D'après Gali N gothe Gatta S, ces «trois villes totalisent à elles seules 67 % des industries» dont près de la moitié dans la capitale; l'autre moitié étant concentrée au Sud. Comme on peut le constater, le Nord fait figure de parent pauvre dans la répartition des unités industrielles au Tchad car, ne produisant pas le coton, il n'a pas bénéficié du développement de l'industrie tributaire de cette culture. S'agissant des ressources pétrolières, d'importants gisements ont été découverts dans le pays en 1971. La CO.NO.CO. (Continental Oil Compagny), consortium américain, effectue depuis 1969 des recherches dans la région de Doba et du Lac Tchad. Le Tchad importe des hydrocarbures du Nigeria et du Cameroun (73 000 t en 1973). D'une manière générale et s'agissant du commerce extérieur, le Tchad exporte pour environ 140 millions de dollars, répartis de la manière suivante: R.F.A. 10 %, Portu-

5. Voir Tchad: guerre civile et désagrégation de l'Etat. 20

gaI 9 %, Cameroun 8 %, Zaïre et Japon chacun 6 %, etc. Le coton constituait 70 % environ des exportations avant la guerre civile. Quant aux importations, elles sont chiffrées à 130 millions de dollars environ répartis ainsi qu'il suit: France 14 %, Cameroun 10 %, Chine 6 %, R.F.A. 4 %, etc.
4. LES GROUPES ETHNIQUES

a) Les Sudistes. Les Sudistes en gros au sud du 10eparallèle, représentent environ 60 % de la population. Ils appartiennent tous au groupe soudanais et se composent en de très nombreux ensembles ethniques. Quoique appelés Kirdis (païens) certains se sont convertis à l'islam. C'est le cas des Kotokos (agriculteurs ou pêcheurs, 3 %) descendants des mythiques Sao et qu'on retrouve à l'extrême nord du Cameroun. Ils vivent au sud-ouest du Tchad et seraient les seuls autochtones. Ensuite vient le groupe sara (agriculteurs). Les Saras habitent le massif de Guéra et tout le Sud. On les retrouve au nord-est du Cameroun. Les Saras et apparentés, c'est-à-dire les gens de langue sara, forment 30 % de la population tchadienne. Dans le bassin du Moyen-Logone, des monts Mandaras qui s'étendent jusqu'au nord-est du Cameroun et du Moyen-Kebbi, essaiment quelques ethnies proches les uns des autres qui, comme les Saras, sont animistes ou chrétiens (Massa, Moussei, Mouloui, Mousgoum, Moundang, Toupouri). Cet ensemble représente 21 % du total de la population. b) Les Nordistes. Au nord du Be parallèle, vivent les musulmans (41 % de la population totale), composés essentiellement d'Arabes (éleveurs nomades) à l'extrême nord, de Ouaddaïens et surtout de Toubous qui habitent et se déplacent aux confins du Tchad septentrionnal, de la Libye méridoniale, du Niger et du nord-ouest du Soudan. Les Toubous qui tirent leur nom de la montagne du Tou (ou Tibesti) dont ils sont originaires, sont issus du métissage d'éléments noirs éthiopiens et berbères venus de la vallée du Nil entre le VIle et le IXesiècles. Ils occupent le RE. T. et se répartissent en deux sous-groupes, les Tédas et les Toubous. - Les Tédas vivent au Tibesti et dans l'oasis de Bilma. Les deux principales confédérations tribales qui s'y ratta21

chent sont les Tomagheras et les Goundas. En revanche, les Dazas habitent surtout dans les plaines, au sud-ouest de la zone peuplée par les Tédas (Kanem, Bornou et Bahr-elGhazal). Les Dazas parlent gorane. Les confédérations dazas les plus connues sont les Kecherdas et les Noormas.

- Les Toubous auxquels sont apparentés plusieurs sousgroupes tels les Kanouris, les Baélés, apparentés eux aussi à d'autres sous-groupes tels les Bélas, les Bideyats, les Zaghawas et surtout les Anakazas, dont est issu Hissène Habré. Les Toubous (2 %), guerriers redoutables et éleveurs, obéissent à l'autorité d'un chef spirituel et temporel: le derdei. Le dernier titulaire de cette fonction, Oueddei Khochideimi, est mort en décembre 1977 après onze ans d'exil en Libye. Les Toubous occupent principalement le B.E.T. On les retrouve aussi au Kanem, aux abords du Lac Tchad, dans l'est nigérien et dans le sud de la Libye. L'islam n'a pénétré dans le B.E.T. qu'aux XVIIeet XVIIIe siècles. Il fallut attendre le siècle dernier pour voir cette religion s'implanter de façon définitive, grâce à la secte sénoussiste. C'est dans le centre du pays du Bornou, à la frontière soudanaise, que la complexité de la trame ethnique semble défier toute analyse. On y rencontre des Haoussas (agriculteurs ou commerçants) dont les principaux noyaux sont néanmoins au Nigeria et au Niger; des Peuls ou Bororos (nomades éleveurs), des Ouaddaïens, des Hadjeraïs, etc. Ceux qu'on cite le plus sont les« Arabes» (10 %). Jusqu'en 1960, les textes officiels n'hésitaient pas à parler des «Arabes blancs» et des «Arabes noirs ». Il s'agit en réalité, d'après l'historien Elikia M'Bokolo, de populations arabophones très profondément islamisées; ce qui explique leur acharnement à se dire originaires de l'Arabie. En fait, seuls 6 000 Ouled Sliman venus de Libye au siècle dernier ont la peau blanche. Tous les autres, qui sont noirs, proviennent de métissages très anciens.

22

Chapitre 2

LES MANŒUVRES DE L'HISTOIRE

Pendant près de onze siècles, de l'an 800 environ jusqu'à la mort de Rabah en 1900, l'histoire de l'espace tchadien est caractérisé par le rassemblement de groupes ethniques différents dans de vastes ensembles politiques. Cet effort s'est surtout manifesté dans la partie centrale, les différents royaumes ayant plus ou moins réussi à mordre sur le Nord et sur le Sud. Quatre grands royaumes se sont succédés qui présentent tous les mêmes caractères. Les dynasties régnantes sont toujours issues de métissages entre populations noires autochtones et ceux que les traditions désignent sous le nom «d'envahisseurs blancs », arabes ou berbères. L'islam constitue la philosophie officielle de l'Etat et l'un des puissants facteurs d'unification. Le commerce trans-saharien en direction de Tunis, de Tripoli et du Caire, fournit les principales ressources du royaume: il porte en particulier sur les esclaves capturés chez les Kirdis du Sud. Après le Kanem, fondé en 800 et tombé sous la dépendance du Bornou, dont les grands siècles furent les XVIeet XVIIesiècles, la prépondérance passa au Baguirmi au XVIIIe siècle. Le XIXesiècle, au contraire, vit prospérer le royaume du Ouaddaï et sa capitale Abéché. Ce siècle fut aussi celui de Rabah. Né au Soudan, il manifestera son génie politique au Tchad et en Centrafrique. Après s'être révélé comme chef militaire, Rabah s'efforça de construire une nation. Se considérant comme commandeur de la foi, il voulut unifier les différents peuples sous la bannière de l'islam. 23

Fourreau 1 (Cameroun) dans un choc décisif avec les troupes
françaises. L'emprise coloniale est donc venue briser un processus de formation étatique et nationale. Elle exacerbera les différences ethniques et leur donnera un contenu politique et antagoniste entre le Nord et le Sud. Cette opération complexe se déroulera en trois phases. Jusqu'en 1920, le Tchad fut un territoire soumis à l'administration militaire. Les officiers français ne s'intéressaient alors qu'au Nord, c'est-à-dire le B.E.T. et la région centrale située entre le 10"et le 13"parallèles, pour des raisons militaires. Car les résistances les plus vives à l'installation du régime colonial venaient de cette partie du Tchad. Sous la conduite du derdei Chaais, les Toubous qui avaient adhéré à la Senoussiya entreprirent des opérations de guérilla contre lesquelles les forces coloniales se montrèrent bien impuissantes: ils ne seront «pacifiés» que vers 1920. Du côté des royaumes, le Baguirmi acceptera spontanément le protectorat de la France. Au Kanem et au Ouaddaï, les princes et les peuples s'engageront dans le mouvement sénoussiste. Abéché ne tombera qu'en 1909 et les opérations de pacification se prolongeront jusqu'en 1918. Aux impératifs militaires s'ajouteront des considérations économiques. Le Nord est alors la région la plus prospère. Le principal marché du pays est Abéché et le bétail constitue le seul produit de l'exportation. Or, l'élevage est impossible au sud du 10" parallèle. Et puis, les officiers ont développé au Nord la pratique de l'administration indirecte pour se concilier les sympathies des chefs: les Français respectent l'islam, ne touchent pas aux coutumes et laissent aux chefs leurs pouvoirs judiciaires et fiscaux. Le Sud, en revanche n'intéresse pas les «commandants». Sauf quand il s'agit de recruter les tirailleurs: on sollicite surtout les Saras et, pour les motiver, on leur raconte que «les méchants Arabes et musulmans avaient réduit leurs pères en esclavage».

Ces initiatives venaient cependant trop tard. La France avait jeté son dévolu sur le Tchad et voulut l'occuper effectivement. Le 22 avril 1900, Rabah mourrait à Fort-

1. Actuel Kousseri.

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