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Tourisme et utopie aux Baléares

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216 pages
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Ajouté le : 01 janvier 0001
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EAN13 : 9782296193352
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TOURISME ET UTOPIE AUX BALÉARES

Collection Tourismes et Sociétés G. CAZES, Les nouvelles colonies de vacances? Le tourisme international à la conquête du Tiers-Monde. 1989, 336 p.

COLLECTION TOURISMES ET SOCIÉTÉS

sous la direction de Georges Cazes

Danielle ROZENBERG

TOURISME ET UTOPIE AUX BALÉARES
IBIZA, UNE ÎlE POUR UNE AUTRE VIE

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

Photos:

J. Buil

Mayral

@ I.:Harmattan, 1990

ISBN: 2-7384-0520-7

Introduction

Ignorée du monde jusqu'au milieu des années soixante, la petite île espagnole d'Ibiza se trouve brusquement projetée sur l~ devant de l'actualité. Deux phénomènes concourent à cette soudaine célébrité: la concentration de centaines de jeunes fugueurs des pays industriels qui élisent ce lieu préservé pour y expérimenter des formes de vie en rupture avec les modèles dominants et l'écho donné à leurs extravagances, et l'exploitation du potentiel touristique ibicenco, lequel se traduit par un afflux massif d'estivants. Depuis lors, Ibiza s'est imposée comme destination méditerranéenne en vogue, inscrite aux catalogues des grandes agences de voyages. Terre d'asile pour artistes, bohèmes et marginaux de tous bords; paradis solaire peuplé d'autochtOnes affables et tOlérants; hâvre de liberté propice à l'amour et aux plongées initiatiques dans la drogue ou bien espace colonisé, envahi par le béton et une clientèle charter à la recherche de distractions faciles? La réalité, on s'en doute, déborde ces divers clichés. En quelques années, le «boom» touristique des Baléares a bouleversé les données de la vie ibicenca, mettant fin à plusieurs siècles d'existence autarcique entièrement rythmée par le travail de la terre. Un bouleversement qui ne se traduit pas uniquement en termes de restructuration économique et de prospérité matérielle mais qui atteint la société en profondeur: éclatement des structures tradi5

tionnelles, modification des rapports sociaux, transformation des mentalités. Dans le même temps, une colonie d'étrangers s'est établie sur place, pour qui l'ancien monde agraire autosuffisant incarnait l'espoir de vivre autrement. Celle-ci, à mesure qu'Ibiza s'industrialise, va être conduite à repenser son insertion dans l'île. Ainsi, à partir de deux mouvements apparemment contradictoires: l'accès des Ibicencos à la « modernité» et à la consommation sous l'effet de l'industrialisation touristique; - l'intégration progressive de néo-installés étrangers passant du statut de marginaux à celui de partenaires économiques et d'animateurs de loisirs, se dessine un nouvel espace sociétal. Des solidarités, des alliances vont se tisser. Tandis qu'à travers un brassage des références et des expériences émerge une société plurielle insérée dans les réseaux d'échanges internationaux. Car telle est la spécificité du cas ibicenco. Archétype du tourisme de masse enclavé avec ses quelque 650 000 voyageurs hébergés annuellement en hôtels et un acheminement largement contrôlé par les «tour operators» étrangers, Ibiza est aussi un territoire « autre », produit de la rencontre entre îliens et néo-résidents. A divers titres, l'exemple ici décrit vient déranger les représentations habituelles du phénomène touristique. Les clivages classiquement établis entre sociétés émettrices dominantes et sociétés réceptrices colonisées, effets économiques et effets socioculturels du tourisme, visiteurs et populations hôtes résistent mal à l'analyse rigoureuse. Vingt ans d'observation nous ont certes permis de mettre en lumière les conflits et dysfonctionnements qui jalonnent le passage d'une société rurale traditionnelle à une société moderne, intégrée de plain-pied dans les réalités socio-économiques de son temps, et de constater, par ailleurs, que la monoculture touristique constitue un indéniable facteur de fragilité et de dépendance. Mais d'autres éléments incitent à parler de relative « réussite» du tourisme ibicenco. Tout d'abord, le processus de mobilité sociale ascendante qui transforme les ex-agriculteurs en petits commerçants ou propriétaires de l'hôtellerie et des services. L'élévation générale du niveau de vie place les Baléares, avec Madrid, en tête des provinces espagnoles pour son revenu par habitant. Ensuite, le contact prolongé entre îliens et résidents permanents a un impact durable sur les groupes en présence. Aux relations stéréotypées, aux réactions de rejet couramment admises comme inhérentes à la 6 -

« rencontre» touristique, il substitue un jeu de miroirs et d'acculturation réciproque infiniment plus subtil. A l'assimilation partielle des uns répond un retour identitaire des autres - mouvement qui dépasse la réduction « folklorisante» d'une culture. Ainsi le présent ouvrage a-t-il pour ambition première de décrire et d'expliciter les mécanismes qui ont donné naissance à la réalité ibicenca contemporaine. Voilà qui nous engage vers une réflexion d'ordre plus général. Quelle est la signification du tourisme de masse pour les sociétés d'accueil? Existe-t-il un modèle de développement propre au tourisme international? La sitUation touristique est-elle compatible avec une valorisation authentique des spécificités culturelles? On trouvera au cœur du livre quelques éléments de réponses à ces importantes questions. Par ailleurs, et concernant le devenir des populations installées, que. devient la dimension protestataire néo-turale lorsqu'elle se heurte à un contexte sociétal acculant ses acteurs au compromis? Il s'agit également id de tirer les leçons d'une utopie vécue.

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Chapitre premier

Ailleurs, en Méditerranée...

Été 1969. L'affluence des jeunes étrangers à Ibiza atteint des records absolus. Depuis deux-trois ans déjà, les hippies - Nord Américains pour la plupart - ont envahi le quartier du Port, les ruelles de la vieille ville, les plages et la campagne environnante. Cheveux longs, barbus, vêtus de tenues multicolores d'inspiration indienne, ils s'étalent aux terrasses des cafés dans l'attente du bateau qui les conduira à l'île voisine de Formentera. Ils jouent de la flûte, lézardent au soleil, se baignent puis, le soir venu, s'assemblent au clair de lune pour bivouaquer, faire de la musique, «voyager» à l'herbe ou à l'acide... Ces visiteurs d'un genre nouveau qui sourient aux passants, déconcertent et fascinent tous ceux qui les approchent. La presse nationale et étrangère accorde une large place aux hippies d'Ibiza et de Formentera; un tel écho incitant nombre de lecteurs à rejoindre à leur tour le lieu paradisiaque. La population ibicenca accueille d'abord avec détachement les quelques «bizarreries hippies ». Puis elle réagit, à la suite de faits divers ressentis comme de véritables provocations et après la publication dans plusieurs journaux espagnols d'articles à sensation 8

évoquant la drogue et la «débauche ». Une violente campagne, lancée à la mi-septembre dans le Viano de Ibiza déclare les hippies indésirables et réclame leur expulsion des Baléares. Le quotidien local publie de larges extraits de lettres d'Ibicencos qui s'insurgent contre «la légende noire qui frappe les îles », l'invasion de «la drogue et de la saleté », « le mauvais exemple donné à la jeunesse »... La police péninsulaire, appelée en renfort, est chargée de «nettoyer» les plages. Dormeurs à la belle étoile, fumeurs de haschich, nudistes et autres suspects se voient confisquer leur passeport qu'ils ne récupéreront qu'au moment de l'embarquement pour Barcelone. Les départs se font dans une relative bonne humeur, l'automne allant inévitablement marquer la fin de J'aventure pour nombre d'étudiants. Certains reviendront une fois l'orage passé, d'autres viendront... Plusieurs dizaines de milliers de jeunes utopistes ont depuis lors jeté l'ancre dans l'île d'Ibiza. Ils ont tenté - le temps d'une escale ou au fil des ans - d'y inscrire le rêve d'une autre vie. Un rêve nourri de refus personnels, de rejets à l'égard de la société industrielle mais qui s'alimente aussi de représentations mythiques d'Ibiza véhiculées à la fois de bouche à oreille et par les médias. Pour comprendre l'histoire de ces immigrés et leur trajectoire, il nous faut d'abord restituer le contexte insulaire de la fin des années 60.

1. L'île et ses habitants au travers des médias
Un ailleurs entre le ciel et l'eau, une île de beauté inondée de soleil, propice à la douceur de vivre, telle est l'image générale d'Ibiza que reflète la presse étrangère et espagnole entre 1969 et 1974. Une surprenante prolifération d'articles évocateurs rend, en quelques années, le nom du petit territoire isolé des Baléares familier au grand public et le charge de fortes connotations symboliques. La plupart des quotidiens et périodiques européens et nationaux publient des reportages, abondamment illustrés, présentant Ibiza comme le lieurefuge des marginaux du monde entier. Qu'elle irrite ou séduise, cette focalisation de l'intérêt des médias sur l'île atteste d'une réalité déroutante. Elle contredit la perception coutumière d'une Espagne 9

franquiste, traditionnelle et muette, met en lumière les nouveaux comportements d'une jeunesse rebelle, dévoile d'autres possibles, à portée de main: l'évasion, le retour à la nature comme substitut aux limitations du quotidien. Quelque cent cinquante articles sur ce thème ont été recensés dans la presse allemande, autrichienne, suisse, belge, anglaise, française, portugaise et espagnole! auquel il convient d'ajouter l'impact d'un film comme More de Barbet Schroeder2 ou encore des ouvrages destinés au grand public tels Savoir revivre; Le goût du temps qui passé faisant d'Ibiza la terre d'élection d'un voyage initiatique et d'expériences de vie alternative. Ces discours, associés aux fantasmes classiques concernant les îles, la Méditerranée, le bon sauvage... ont contribué à forger un imaginaire collectif autour de l'île d'Ibiza et de ses habitants. La lecture du corpus de presse fait apparaître, par-delà la diversité des tons utilisés - la presse allemande et suisse cultive volontiers l'excès et la caricature face à une presse anglaise beaucoup plus mesurée; les journaux ibériques versent souvent dans l'indignation moralisante tandis que les magazines français inclineraient plutôt vers une sympathie affichée - une prédominance et répétition de quelques grands thèmes que l'on se propose d'examiner ici4.

1. L'échantillon analysé se compose de 145 quotidiens et hebdomadaires, la plupart à fort tirage, distribués comme suit: presse de RFA 37 ; Suisse 46 ; Autriche 5 ; Angleterre 4 ; Belgique 3 ; France 16; Portugal4; Espagne (hors Baléares) 30. Cet échantillon - vrai-

semblablement incomplet

-

a été constitué à partir de l'Argus de Presse existant (qui

débute en 1970) à la Promotion du Tourisme d'Ibiza et d'une documentation personnelle se référant à la campagne « anti-hippies» de 1969. 2. Ce film, projeté aux USA et dans la plupart des pays européens en 1969 et 1970, a connu un grand succès commercial (plus d'un million d'entrées en France). Il fut perçu par ses jeunes spectateurs comme un chant à la drogue, à la sexualité libre, à l'errance marginale - ce dont se défend le réalisateur. 3. De Jacques Massacrier aux éditions Albin Michel, Paris, 1973 et 1975. 4. Précisons que l'objectif visé n'est pas une analyse exhaustive du matériau recueilli mais une mise à jour de noyaux-dés de représentations permettant une confrontation ultérieure à la réalité insulaire. Quelques thèmes abordés sur le mode mineur, et sans incidence véritable sur l'image d'ensemble ~ estivants et résidants célèbres; lieux à la mode; débat entre vrais et faux hippies; éléments épars de l'histoire ou du folklore local, etc. - ont été écartés afin de ne pas alourdir la présentation.

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SÉDUCTION ET BEAUTÉ DE L'fLE D'IBIZA Une île pittoresque et sauvage

« Ibiza, l'île blanche» titrent plusieurs quotidiens qui exaltent à l'infini le pittoresque des ruelles, des maisons rurales, du littoral et d'une campagne préservée.

Elle est:
« Un phare de lumière intense qui, surgissant du bleu de la Méditerranée, éblouit et attire irrémédiablement de par la force insoupçonnée de son étonnant paysage. Une merveilleuse symphonie de couleurs...5.» Dotée d'un charme qui ensorcelle «Dans l'Antiquité, Ibiza fut placée sous le signe de Tanit, une déesse carthaginoise quelque peu anthropophagé » Une terre à la fois africaine et mythique « Ibiza la Carthaginoise (...) La ville, c'est un peu Alger en réduction: elle est logée à flanc de collines jusqu'à l'ancienne forteresse, certains quartiers flirtant avec la rade, les pieds dans l'eau. Là, à l'heure de la sieste, dans le labyrinthe des rues, se promener tient du miracle. On a l'impression d'avoir pénétré tous les secrets de la lumière comme si le soleil avait été domestiqué, emprisonné et métamorphosé au sein d'un creuset d'alchimiste? » « Les calas se succèdent, le long de la côte découpée, en autant d'abris, de ports, de havres où les pêcheurs viennent le soir tirer leur barque à la cale d'une pierre, dont la forme n'a pas changé depuis Ulysse qui aurait pu y relâcher, depuis Hannibal qui, dit l'Histoire, est né dans l'île de Cabrera, à quelques encablures des côtes8.»

5. ABC, 23 août 1969; cf. egalement La Voix du Nord, 5 août 1972; Spécial Bruxelles, 12 mai 1971, Stuttgarter Zeitung, 27 septembre 1973 ; Elle, 19 juillet 1971. 6. Paris Match, mars 1972. 7. La Voix du Nord, 5 août 1972. 8. Jours de France, 3 avril 1973. .

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Un univers protégé, véritable jardin d'Eden Les eaux sont
« chaudes et hospitalières »,

le paysage
« varié, d'une beauté incontestable »9. «Ibiza est un verger, un bouquet de vergers coupés de petits vallons qui jamais n'isolent et conduisent doucement à la mer, proposant sans cesse une possible évasion 10.» L'insularité rassure:

« Les uns y retrouvent la chaleur protectrice du sein maternel. Les autres un monde miniature dont on peut toucher les limites 11.» Et le bonheur y est naturel comme aux débuts de l'humanité: «Là, rien n'a changé depuis mille ans. Les gens y sont heureux et ils le disent (...) La porte des maisons est toujours ouverte (...) Aussitôt tout s'offre: le pain franc, le vin fauve, le chorizo ardent et ces gâteaux d'amandes pilées qui fondent dans la bouche comme du sucre et de la neige (...) Il faut aller voir les agneaux nés à l'aube, les chevreaux dans leur nid de paille, les porcelets goulus, et l'on entre dans l'ombre tiède des étables où soupire un âne qui rêve. Il faut aussi contempler l'amandier qui, depuis une heure, s'est épanoui du côté du soleil couchant et promettre de revenir10. LES ÎlIENS ET LA VIE TRADITIONNELLE Les Ibicencos sont essentiellement décoratifs:

« II y a l'Espagne éternelle avec ses notables, ses paysannes en châle noir, sa foi ardente et ses carabiniers12. » «Dans les villages, on peut encore rencontrer de vieilles Ibicencas vêtues de leur curieux costume typique traditionnel,

9. Diario de Lerida reproduit dans le Diario de Ibiza du 12 août 1971. . JO. Jours de France, 3 avril 1973. 11. Paris Match, mars 1972 ; cf. également Diario de Noticias, Lisbonne, 12. La Voix du Nord, 5 août 1972.

2 avril 1972.

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noir et long jusqu'aux pieds, avec une longue tresse qui dépasse du fichu avec lequel elles se protègent des rigueurs du soleiP3. »

La vie à la ferme flotte dans un halo bucolique:
On traverse des bois d'oliviers, «on entend chanter la bêche »14 « Autrefois, c'était véritablement idyllique. Des hommes âgés étaient assis sur les terrasses des maisons blanchies à la chaux ou bricolaient un peu sous les amandiersl5. Rien d'étonnant puisque
»16, sont « par tempé-

« Ces êtres doux, fiers et hospitaliers rament, des gens heureux »17.

IBIZA, ENCLAVE DE liBERTÉ Une tradition d'accueil pluricentenaire L'île conserve l'empreinte de ses colonisations successives: «Les Carthaginois, les Phéniciens, les Grecs, les Vandales, les Romains, les Turcs, les Maures, les pirates, les Rouges espagnols et les hippiesl6. » Elle a encore aujourd'hui vocation de lieu de refuge: « Ibiza a toujours été l'île des peintres, des sculpteurs et des artistes de toutes sorresl8. » « Ceux qui ont écouté leurs rêves, ceux qui sont vraiment partis paur vivre à perpétUité la vie de vacances, c'est vers les îles qu'ils sont allés, des îles ensoleillées, parce qu'il est impassible d'imaginer la vraie belle vie sans soleil. C'est ainsi qu'Ibiza est devenue voici dix ans, l'île d'asile des évadés de notre civilisation industrialisée19

13. Diano de Lerida reproduit dans le Diano de Ibiza du 12 août 1971. Cf. aussi El N oticiero de Barcelona reproduit dans le Diano de Ibiza, 27 juillet 1971. 14. Jours de France, 3 avril 1973. 15. Rheinische Post, Düsseldorf, 13 juillet 1971. 16. Neue Kronenzeitung, Vienne, 30 mai 1974. 17. Praline, Hambourg, 30 août 1973. 18. Aargauer Volksblatt, Baden, 5 juillet 1972. Cf. également Newsweek, Londres, 19 juillet 1971 ; Publik, Francfort/Main, 28 mai 1971 ; Blanco y Negro, Madrid, été 1973. 19. Elle, 10 juillet 1972.

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La présence d'artÙtes et de marginaux dessine un monde étrange, cosmopolite « Ibiza passe pour être le royaume des rebelles avec ou sans cause, des ennemis de la civilisation, de la compétition, du bruit et de la société de consommation. On peut y vivre comme un bon sauvage... Les personnages insolites ne manquent pas20.» «Les hippies arrivent sans se concerter, de San Francisco, de Los Angeles pour y concrétiser leur idée fixe: Paradise now (...) Les touristes affolés (...) côtoyent des gitanes blondes en haillons de couleurs, des garçons barbus coiffés à l'africaine et une liberté qui leur fait peur20.» Les deux communautés cohabitent harmonieusement

«En fait, et c'est un peu là le miracle d'Ibiza: un vent de liberté et de tolérance balaie en permanence cette petite île de la puritaine et sévère Espagne. La vie moderne est bien là, mais on prend les choses avec le sourire, calmement. Il fait si bon vivre dans la douceur, sans trop penser au lendemain21.» L'UTOPIE VÉCUE

Le thème, en raison de sa place centrale dans le corpus de presse, est abondamment illustré sous des éclairages divers. Ibiza et Formentera, îles étroitement interdépendantes, toutes deux envahies par les jeunes étrangers, sont fréquemment amalgamées dans le propos. Les photos, nombreuses à marquer le côté pittoresque d'Ibiza, la beauté des paysages, des constructions anciennes, du monde rural, etc., viennent renforcer avec plus d'insistance encore le discours sur la présence marginale: gros plans sur des hippies souriants en vêtements chamarrés, sur des joueurs de flûte, de guitare ou de cithare, sur le travail du cuir ou des bijoux. Un procédé couramment utilisé est la présentation de tableaux de la vie quotidienne - école parallèle, ateliers d'artisans, vie à la ferme...

20. Spécial Bruxelles, 12 mai 1971. Cf. également Elle, 19 juillet 1971; Stuttgarter Zeitung, 27 septembre 1973 ; Elle, 2 avril 1973 ; Diana SP., Madrid, 26 août 1%9. 21. La Libre Belgique, 18 janvier 1973. Cf. également Frankfurter Allgemeine, 25 février 1971 ; Le Monde, 30 octobre 1971 ; Elle, 10 juillet 1972 ; Frankfurter Allgemeine, 8 février 1973 ; Deutsche Zeitung, Stuttgart, 9 novembre 1973 ; Handelsblatt, Düsseldorf, 8 novembre 19'73.

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avec un leitmotiv: Ibiza est une fête22. A signaler encore le recours à des personnages exemplaires assumant le rôle de héros positifs. Ciblés en fonction du public présumé (chaque nationalité a les siens), désignés par leur prénom de même que les animaux domestiques ayant droit à des appellations familières ou les lieux-dits, l'habitat, les objets usuels mentionnés en dialecte local - ils facilitent l'identification et nourrissent l'imagination du lecteur dans le sens d'une invitation au voyage.

-

Ibiza, royaume des marginaux, recherche dJautres valeurs

des « flower

children »23 à la

« Ibiza est une île à caractère unique. Tout comme sa petite sœur Formentera, elle constitUe le lieu idéal pour rencontrer, dans leur refuge, ces êtres, en général jeunes et artistes qui ne demandent à la vie que l'amour, le natUrel, la beauté, la paix... et ceux qui se désintéressent de la célébrité, des ambitions de la société de consommation. Des gens que l'on désigne sous le terme un peu primaire de "hiPpies"24». Nomades ou émigrés de la vraie vie25: « les nouveaux émigrés d'Ibiza (...) ne débarquent pas avec l'idée de faire fortUne mais avec celle de vivre heureux »25. Le retour à la nature et à la simplicité «Ils habitent une hutte à la campagne, un moulin abandonné, une cabane inhabitée ou destinée aux animaux domestiques (...). S'y abritent six, dix, vingt hippies. D'autres vivent dans des grottes face à la mer... Au réveil, ils déjeunent d'une figue fraîche de rosée26.» « Un des plus beaux spectacles auxquels on puisse assister est leur bain matinal qui ressemble à un rite. Celui qui les voit

22. C'est aussi le titre d'un film de Nicola. Utilisé par la Promotion du Tourisme d'Ibiza dans ses campagnes publicitaires, il joue essentiellement sur le registre de la fantaisie des hippies et des artistes établis dans l'île. 23. Rheinische Post, Düsseldorf, 14 mai 1974. 24. Semana, Madrid, reproduit dans le Diano de Ibiza du 10 juillet 1971. Cf. aussi Destino, Barcelone, 8 novembre 1%9 ; Braunschweiger Presse, 12 juillet 1973. » 25. Elle, 10 juillet 1972. 26. Destino, Barcelone, 10 novembre 1969.

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pense inévitablement au Paradis27. »

que c'est ainsi que s'éveillaient nos ancêtres

Leur existence est frugale et précaire: « En fait, ils ont besoin de peu de choses. Quelques pierres autour d'un tronc d'arbre indiquent l'habitat. A l'intérieur, un sac de couchage, quelques bouteilles et vêtements27. » On les voit fréquemment partager un énorme pain insulaire, lentement comme s'ils dégustaient le mets le plus délicieux27.» Une contre-société à la mesure de l'homme Les rapports sont fraternels, voire tribaux : « Il existe entre eux une grande solidarité. Ils se répartissent tout ce qu'ils possèdent. Il est fréquent de voir à San Francisco une jolie tunique portée chaque soir par une personne différente. En fait, ils vivent une vie authentiquement communautaire au sens le plus large du terme28.» Les enfants expérimentent une éducation sans contrainte:

Les petits étrangers de 6 ans «apprennent les lois de l'univers dans une bergerie aménagée» et « à avoir le courage de contredire »29. « Un instituteur milliardaire (...) a transformé sa linea en école de la liberté (...) Les petits écoliers de ce monde sans frontières respirent, au cœur de l'hiver, sous les amandiers et les citronniers chargés de fruits un air de vacances sans fin30.» Et l'imagination créative est au pouvoir:

«(On trouve) des porte-monnaie en tissu qui semblent cousus par une princesse du Moyen Age... Un autre fabrique des sandales de cuir, sur mesure, en pleine rue. Un autre, des objets de peau. Celui-ci, des vêtements extrêmement originaux. Celuilà sculpte en bois d'olivier. Beaucoup peignent... »28.

27. Madrid reproduit dans le Viario de Ibiza du 6 septembre 1%9. Cf. également lA Voix du Nord, 5 août 1972. 28. Madrid, reproduit dans le Diario de Ibiza du 16 septembre 1969. Cf. également Braunschweiger Presse 12 juillet 1973 ; Annabelle, Zurich, 9 septembre 1970. 29. Prankfuner Rundschau, 9 septembre 1972. 30. Paris Match, mars 1972.

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« On peut encore trouver quelques boutiques pittoresques: une ancienne poterie transformée en cordonnerie où l'on vous fera, sur mesure, des sandales de cuir et le salon de coiffure Henri qui s'est baptisé coiffeur cosmique. A l'intérieur brûlent des bâtonnets d'encens31.» La fête, l'amour, la musique et l'extase « Le bois, la nuit... Certains font du feu, la plupart allument des bougies autour d'un arbre et chantent, fument, parlent et méditent. Ainsi jour après jour pendant des mois. Tous admettent leur nostalgie du Paradis... Et on a parfois l'impression qu'ils l'ont trouvé. Lorsqu'au point du jour s'élève près du rivage le son de cette flûte qui ne joue aucun air connu; lorsqu'on voit passer derrière les dunes de sable un jeune homme vêtu d'un pagne, une peau de chèvre sur l'épaule (...) ; lorsqu'ils se baignent et s'abandonnent à la mer avec un plaisir oublié par la race des hommes...32.» « Une nuit de pleine lune, sur une plage déserte de Formentera, un groupe d'hommes et de femmes célèbrent un rite étrange: la lune d'août. Les gens qui les ont vus ont dit que c'était une fête de "chevelus, de chats et de fous"33». « La mer vient se briser, douce et profonde, contre les rochers au pied de l'abîme (...) Tous fument, le parfum à la fois tenace et suave se fait plus dense. Certains prennent une pastille. La mélodie monte34.»

Le film More, en dépit d'un final dramatique (la mort du héros qui a succombé aux tentations des «paradis artificiels»), participe globalement de cette vision enchanteresse. On y retrouve l'exaltation d'une nature splendide et solitaire, d'une architecture éclatante de blancheur - contrastant avec la grisaille parisienne du milieu underground -, une même réduction des autochtones au rang de paisibles figurants. La succession des scènes filmées sur fond de musique des Pink Floyd, de maisons rurales décorées de lampes et tapis orientaux, de fêtes continuelles... dépeint une communauté d'étrangers accueillants, une sexualité
31. France-Soir, 25 avril 1972. Cf. également La Ubt-e Belgique, 18 novembre Aargauer Volkblatt, Baden, 5 juilJet 1972 ; Elle, 10 juilJet 1972. 32. Madrid, reproduit dans le Diario de Ibiza, 6 septembre 1969. 33. Baleares, Palma de Majorque, 29 juilJet 1973. 34. Destino, Barcelone, 10 novembre 1969. 1973 ;

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heureuse et sans tabou, la magie du soleil et des vagues. L'île, lieu d'un triple parcours initiatique: - à la drogue: haschich, amphétamines, héroïne; - à la sensualité et à l'amour libre; - à l'extase et à l'abandon aux forces cosmiques, devient un espace d'utopie offert à la projection des fantasmes. Ibiza apparaît comme un univers hors du temps, où tout est permis... à ses risques et périls. Les joies de la vie autarcique ou l'exemple de ceux qui ont su aller au bout du choix
«Dans la vieille ferme d'Ibiza, le miracle commence. La famille M. vit en circuit fermé. Ils réinventent un monde rêvé, à leur mesure, fabriquent eux-mêmes tout le nécessaire35. « Ils ont des mines superbes. (...) Ils disent à l'unisson avec des sourires mi-sérieux, mi-rigolards: "Paris, plus jamais !"36. » Hanno qui « mène maintenant la vie d'un simple Robinson» parce qu'il était las «de se prostituer dans un monde artificiel qui n'était pas le sien» affirme: « Chacun peut sauter le pas37.» Dès lors la conclusion s'impose: le bonheur existe... dans une petite île de la Méditerranée.

2. La société ibicenca à la fin des années 60
A cette image d'Ibiza, nouvel Eldorado des temps modernes, répond la réalité plus complexe d'une société traditionnelle, récemment engagée dans un processus d'industrialisation. Ce monde, en apparence endormi, connaît depuis quelques années une mutation profonde résultant de son ouverture au tourisme et aux influences extérieures. Toutefois, le travail de la terre oriente encore la quasitotalité des activités. Les structures anciennes, les réseaux de solidarité, les valeurs qui fondent le mode de vie insulaire se
35. Et/e, 2 avril 1973. 36. Paris Match, 19 mai 1973. 37. Handelsblatt, Dusseldorf, 28 février 1974. Cf. également Blanco y Negro, Madrid, été 1973.

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maintiennent sans altération majeure et la culture ibicenca, produit de colonisations successives puis d'un isolement pluriséculaire, conserve sa cohérence. Avec ses 572 km2, Ibiza constitue la troisième île des Baléares après Majorque et Minorque. Jusqu'à la seconde moitié du XX' siècle, les effets de l'insularité conditionnent l'ensemble de la vie locale. Bien qu'à faible distance des côtes espagnole et africaine38,Ibiza se développe à l'écart des grands circuits commerciaux, repliée sur ellemême en tirant l'essentiel de ses ressources de l'agriculture. Les échanges avec le Continent se limitent à l'acquisition de produits de première nécessité. La présence dans la capitale de quelques représentations consulaires étrangères, associée à la commercialisation du sel, ne saurait faire illusion quant à l'intensité des flux internationaux. Les contacts de l'Ibicenco avec le reste de l'Espagne se réduisent au service militaire effectué à Palma de Majorque ou à quelques déplacements exceptionnels dans les provinces limitrophes. Un petit nombre de fonctionnaires péninsulaires (instituteurs, gardes civils, magistrats, ete.) séjournent en ville. L'émigration temporaire ou définitive des hommes vers l'Algérie ou l'Amérique latine, dont il sera question plus avant, tisse le seul réseau de relations continues avec des territoires lointains.
VILLE ET CAMPAGNE

L'absence de gros propriétaires citadins, la division des terres, le retard économique lié à l'inexistence d'un marché concurrentiel ont empêché l'accumulation de capital et la formation de groupes antagonistes. Ibiza s'est longtemps singularisée par une structure sociale relativement égalitaire39 et une opposition ville-campagne recouvrant les seules différences notables40.D'un côté se dresse la
38. Ibiza est sitUée à 70 mille marins de Palma de Majorque, à 100 de Valence, 162 de Barcelone et 152 d'Alger. 39. En 1%2, la population de la capitale ne contrôlait que 5 % des terres de l'île d'Ibiza sitUation qui contraste avec les villes de Majorque et Minorque contrôlant respectivement 42 % et 85 % de la superficie de chacune des lies. Source: Alarco Von Perfall Claudio, Cu/tura y personalidad en Ibiza, Editora Nacional, Madrid, 1981. Au recensement de 1797, Ibiza apparaissait déjà comme la terre espagnole la mieux répartie avec un propriétaire pour neuf habit<:nts. Ceci restait encore valable un siècle et demi plus tard. 40. Vila ValentiJoan, « Ville et campagne dans l'ile d'Jviça », Revue Méditerranée, 1%2, octobre-décembre.

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ville, en acropole, limitée par ses murailles, de l'autre s'étend une vaste campagne avec ses cultures céréalières et arboricoles, son habitat dispersé, ses collines boisées. Au plan économique, le commerce et l'artisanat de la ville s'opposent à l'agriculture, à l'élevage et à l'exploitation forestière de la campagne. La ville est le cœur économique de l'île qui ne compte pas de marchés intermédiaires ou de centres secondaires. Lieu d'échange, centre artisanal, Eivissa41assure aussi une fonction portuaire exclusive: exportation des surplus de la terre et de la production des salines, importation de biens de première nécessité. Enfin, Eivissa concentre la plupart des fonctions politiques, administratives et religieuses. La ville haute, située à l'intérieur des murailles, est la zone résidentielle. Elle est habitée par les personnages les plus influents: propriétaires terriens, membres du clergé, avocats, médecins, militaires, fonctionnaires. Ici se trouvent regroupés la cathédrale, la mairie, le château et le palais épiscopal. La ville extra muras rassemble les pêcheurs et les marins, les artisans et les commerçants. C'est dans cette partie de la capitale - la zone la plus fréquentée - que se sont développés la plupart des commerces à partir de la fin du XIXesiècle. L'opposition entre gens de la ville (senors) et paysans (pagesos) s'exprime dans des genres de vie diamétralement distincts qui n'interdisent cependant pas une réelle complémentarité entre les deux communautés. A partir du XVIIIe siècle, l'aire rurale s'organise en un ensemble de paroisses et de municipes indépendants42 qui lui confèrent une individualité religieuse et administrative. La ville perd ainsi une partie de son hégémonie sur le plan religieux, administratif et politique tandis qu'elle développe de nouvelles fonctions - de centre scolaire et sanitaire par exemple. La campagne d'Ibiza connaît une évolution lente mais régulière, qui va durer jusqu'à nos jours et qui finira par transformer notablement les structures économiques : certaines cultures arbustives acquièrent une importance prépondérante (caroubier, amandier) ; on crée et on étend les secteurs
41. Pour clarifier nos propos, on a pris le parti ici d'utiliser le nom catalan Eivissa pour désigner Ibiza-capitale, réservant le terme d'Ibiza à l'ensemble de l'île. Ceci, conformément à une décision de l'Ayuntamiento d'Ibiza datée de mai 1979 d'adopter Eivissa comme appellation officielle du Municipe. 42. L'ile d'Ibiza se divise en cinq municipes: Eivissa et quatre municipes ruraux: San Antonio Abad, Santa Eulalia dei Rio, San José et San Juan Bautista, eux-mêmes subdivisés chacun en quaere paroisses.

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irrigués; les rendements céréaliers sont améliorés; le régime des exploitations se modernise; un meilleur équilibre de la propriété rurale est réalisé. Autour de quelques centres paroissiaux, apparaît peu à peu un habitat concentré de quelques centaines de paysans. La dispersion continue à prédominer mais une nouvelle tendance se dessine, imputable à l'amélioration des communications. On peut ainsi parler, à partir des années trente, d'un réveil de la campagne d'Ibiza.
LA VIE ÉCONOMIQUE

En 1960, l'île compte 34000 habitants pour 45000 en 1970. Un tiers de la population vit concentrée dans la capitale. En dépit du récent développement touristique ayant lui-même entraîné un essor de l'industrie de la construction et de l'hôtellerie, elle conserve son caractère rural (en 1965, l'agriculture occupe encore 45 % de la population active). La petite exploitation, directement cultivée par son propriétaire, demeure le modèle dominant de la campagne ibicenca43.Couvrant quelque 280 hectares, la surface cultivée représente la moitié de la superficie totale d'Ibiza et les cultures sèches 95 % du sol agricole. La production de céréales: blé, orge, seigle, avoine, fourrage et pâture se combine aux cultures arboricoles: caroubier, amandier, figuier, olivier, vigne, abricotier et divers arbres fruitiers. Bien qu'ayant doublé au cours du siècle écoulé, les cultures irriguées ne représentent que 5 % de la surface cultivée. Il s'agit d'une petite production diversifiée à usage local, principalement composée de mais, de riz, de haricots, de pois, de fèves, et de pommes de terre que la présence touristique a contribué à revaloriser. L'élevage ibicenco n'a jamais exercé d'influence déterminante dans la mesure où il est orienté vers l'autoconsommation. Chaque ferme compte un cheptel réduit de quelques moutons ou chèvres, plus rarement des vaches pour la production du lait, un ou deux animaux de trait, un ou plusieurs porcs, quelques animaux de bassecour.

43. L'étendue moyenne des parcelles est de 6 hectares et 18 % seulement des terres sont exploitées selon le régime du métayage. Source: Barcelo Pans Bartolome Evoluci6n reciente JI estructura actual de la poblaci6n en las islas Baleares, Madrid, Ibiza, 1970.

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