TRANSPARENTE

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Dans Transparente, Medina ne fait appel ni au pamphlet ni à la moindre démagogie. Il raconte, simplement, ce qui l'éloigne peut-être du camp des " durs " de la littérature, mais l'installe dans ce lui de la pureté que suggère le titre. Sa clarté et sa pureté rendent merveilleusement navigable ce roman argentin, sans avoir eu besoin de s'appuyer sur une intrigue sophistiquée ni sur les coups bas qui réveillent la sensualité du lecteur.

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Ajouté le 01 mars 2000
Nombre de lectures 30
EAN13 9782296406063
Langue Français
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TransparenteCollection L'Autre Amérique
dirigée par Denis Rolland, Pierre Ragon
Joëlle Chassin et Ide/ette Muzart Fonseca dos Santos
AGUIRRE Eugenio, Gonzalo Guerrero. 1990.
ARCE Manuel José, D'une cité et autres affaires. 1995.
ARGUETA Manlio, Un jour comme tant d'autres. 1986.
BARETTO Lima, Souvenirs d'un gratte-papier. 1989. Lima, Sous la bannière étoilée de la Croix du Sud. 1992.
BARETTO Lima, Vie et et mort de Gonzaga de Sa. 1994.
BOURGERIE D., Des ciels d'Amazonie aux berges de l'éternité. 1992.
BRANT Vera, La routine des jours, 1998.
CONST ANTINI Humberto, Dieux, petits hommes et policiers, 1993.
DIAZ ROZZOTTO Jaime. Le papier brOlé (trad. de J-J Fleury), 1996.
GIL OLIVO Ràmon. L 'homme sur la place et autres nouvelles, 1997.
GOSÂL VEZ Raul Botelho. Terre indomptable (roman traduit du bolivien par
Agnès Sow). 1994.
JACOME Gustavo Alfredo. Pourquoi les hérons s'en sont allés. 1998.
JIMENEZ GIRON Adalberto. Les récits de la mort (trad de Andrée Ducros).
1995.
LAFOURCADE Enrique. Laf2te du Roi Achab. 1997.
MACEDO Porfirio Mamani, Les vigies, traduit de l'espagnol par Elisabeth
Passeda, 1997.
MAR TI José, Vers libres. Edition bilingue établie par Jean Lamire. 1997.
MEDINA Enrique (nouvelles argentines traduites par Maria Poumier). La
vengeance, 1992.
MEJIA José, Plus grand que les plus grands 1997.
MONTSERRAT Ricardo. La périlleuse mémoire de Tito Perrochet. 1992. Là-bas, la haine. 1993.
OTERO Lisandro, La situation. 1988.
PALLOTINI Renata, Nosotros, traduit du portugais par Jandira Telles de
Vasconcellos, 1996.
POSADAS Carmen. Mon frère Salvador et autres mensonges -Nouvelles -
(Traduction de l'espagnol de Sophie Courgeon). 1996.
PRENZ Juan Octavio. Fable d'Inocencio Onesto, le décapité. 1996.
RODRIGUEZ JULIA Edgardo, L'enterrement de Cortijo. Chronique
portoricaine, 1994.
DE FRANCISCO Miguel. Armoire de célibataires. traduit de Michel
Falempin, 1996.
VERDEVOYE Paul (traduits et présentés). L'abattoir suivi de Soledad, 1997.
MIGDAL Alicia, Historia Quieta, Histoire Immobile, 1998.
@L'Harmattan, 2000
ISBN: 2-7384-8819-6Enrique Medina
Transparente
Traduit de l'argentin par Maria Pournier
Éditions L'Harmattan L'Harmattan Inc.
55, rue Saint-Jacques5-7, rue de l'École-Polytechnique
Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK975005 ParisDu même auteur
La Vengeance, L'Harmattan, 1992
Les Tombes, L'Atalante, 1995
Les Chiens de la nuit, L'Atalante, 1996
El Duke, L'Atalante, 1997Avant-propos
Transparente parut en 1974, alors que l'auteur venait de faire
scandale avec Les Tombes! à Buenos Aires. Un immense public
populaire avait immédiatement reconnu en Medina un frère dans
l'humiliation, la langue brutale et la lucidité sur les mécanismes
sociaux. Comme le disent encore ceux qui l'avaient dévoré en
cachette, à quatorze ou quinze ans: « Il avait tous les doctorats du
monde; il disait vrai, parce qu'il sortait de l'université de la rue. »
Antonio di Benedetto avait lu Les Tombes en prison, alors que le
régime militaire sévissait, et il a tenu à préfacer la réédition de
1985 de Transparente par ces lignes:
« Oui, j'ai découvert Les Tombes dans une tombe et je me suis
juré de revoir le jour - de quelle façon, je n'en savais rien - afin
de témoigner à Enrique Medina, que je ne connaissais pas à
l'époque, l'admiration de l'un de ces contingents unanimes de
maudits qui avaient eu un travail, une famille, enfin une position,
même très modeste dans la société, jusqu'à leur « disparition ».
L'exemplaire qui circulait de cellule en cellule dans cet antre de
l'Unité n° 9 de La Plata devait faire partie de l'une des vingt-sept
premières réimpressions du livre, parmi les rares titres qui
circulaient : Le Livre par excellence, la Bible, y était interdit, comme
1. Las tumbas. Milton ed.. Buenos Aires. a été traduit et publié au Brésil (Sao
Paulo, Editora Brasilense, 1976),aux Etats-Unis (New York.Garland Ed.. 1993.trad.
par David William Foster) et en France (Nantes. Librairie L'Atalante. 1995).les œuvres d'Ernesto Sabato. [...] En 1984 je suis revenu pour peu
de temps d'exil, et j'ai rencontré Enrique Medina, parmi le groupe
de jeunes écrivains qui était venu m'escorter de l'aéroport d'Ezeiza
au Centre culturel San Martfn. J'ai eu alors l'occasion de connaître
les collègues d'une génération qui étaient nés ou qui avaient mûri,
comme certains plus âgés, dans un contexte où penser, et parfois
écrire, et pour un petit nombre d'entre eux, publier, représentait un
risque permanent. Alors j'ai pu rendre compte à mon nouvel ami
Medina de l'avidité avec laquelle nous avions dévoré ce qu'il
racontait dans Les Tombes, augmentée par deux faits: d'une part,
la maison de correction dont parlait le livre ressemblait
terriblement à ce que nous étions en train de vivre, quoiqu'à une puissance
inouïe, et nous partagions la même sensation sinistre de châtiment
inexplicable, avec des méthodes semblables et une férocité
équivalente; d'autre part, les geôliers ne se rendaient pas compte qu'en
laissant Les Tombes pénétrer dans la prison ils permettaient
l'entrée d'une nouvelle semence de passion pour la liberté chez ces
lecteurs persécutés. Parce que Les Tombes, en racontant les
privations de liberté est un hymne à la liberté, comme l'est le Séjour
dans la maison des morts de Dostoïevski. Et je tiens à préciser que
je ne mentionne pas ce géant russe de l'écriture dans cette page sur
Medina par hasard. Autobiographique2 ou non, en tout cas narrée
avec justesse, la misère des adolescents qui pour avoir enfreint une
norme quelconque ou simplement pour cause de pauvreté avaient
été jetés dans ces prisons dites « maisons de correction» par
antiphrase, est ce qui a classé Medina parmi les auteurs de documents
sociaux et, au-delà, humains. Ce préambule était nécessaire pour
présenter Transparente qui après Solo Angeles3 et Les Tombes,
confirmait le professionnalisme de Medina, écrivain qui, loin de
rester enchaîné au char triomphal qu'était devenu son premier
roman, prenait le risque de contredire son image de « dur» dans
2. Pour une biographie de "auteur, voir La Vengeance, Paris, L'Harmattan, 1992,
introduction, trad. par Maria Poumier.
3. Buenos Aires, Milton ed., 1973.
8le paysage des lettres argentines. Mais Transparente n'est-il pas un
texte violent, à force d'intensité bouleversante, autour du parcours
de cette petite paysanne mal mariée, qui souffre et qui encaisse des
coups dans la grande ville où elle tente de s'intégrer? Elle part d'un
des paliers les plus bas de la société, celui de servante, alors que
les abus et l'injustice auraient dû l'y reléguer. Il n'était pas difficile
pour les dames qui les employaient, ces servantes, de s'apercevoir
qu'elles venaient généralement de la campagne et qu'elles étaient
toutes imprégnées de la pureté de ce milieu [...] Transparente
appartient aux gens que Medina aime le plus, les humbles, et la
trouvaille c'est ce personnage central d'origine rurale, c'est-à-dire
cette créature du pays profond, qui n'est pas préparée pour la vie,
qui n'est pas allée à l'école, et qui portera dans sa chair les
stigmates de la ville: abus en tout genre, exploitation, privation de
toute considération... Aussi bien comme employée de maison qu'à
l'atelier ou à l'usine. Et pourtant le livre n'est pas un roman social
protestataire - du moins pas explicitement. C'est au lecteur de
s'insurger s'il cède à sa conscience, car il ne pourra pas nier qu'elle
le lui réclame à cor et à cri. Medina ne fait appel ni au pamphlet ni
à la moindre démagogie. Il raconte, simplement, sans recourir non
plus à un langage discutable, ce qui l'éloigne peut-être du camp
des « durs» de la littérature, mais l'installe dans celui de la pureté
que suggère le titre du livre. Le titre correspond bien à la valeur
essentielle de cette œuvre qui fait son chemin et qui restera dans
l'histoire du roman argentin, sans avoir eu besoin de s'appuyer sur
une intrigue sophistiquée ni sur les coups bas qui réveillent la
sensualité du lecteur. Sa clarté et sa pureté rendent merveilleusement
navigable ce roman, si bien servi par les vertus lyriques de la prose
et cette admirable série de photos des années trente4. »
Transparente est en effet d'une virtuosité qui équilibre
symétriquement celle des Tombes. Medina avait su faire adhérer le public
Il, Buenos41n Enrique Medina, Transparente, « Pr61ogo par Antonio Di Benedetto
Aires, Milton ed., 1985,p. 9-14.
9avide des Tombes sur la base de la croyance que l'impact atroce du
livre était légitimé par un sceau d'authenticité, autobiographique.
Dédié explicitement à sa mère, Transparente est un hommage à
une femme très pauvre qui a beaucoup enduré, et elle offre une
succession de réminiscences sur le père bien réel de l'auteur, boxeur et
absent (évoqué d'ailleurs ensuite encore dans El Duke3), et sur la
famille maternelle, d'origine andalouse, aventureuse, malheureuse
et lyrique qui est bien, le registre civil en fait foi au cœur du livre,
celle de l'auteur aussi. Une dette est donc payée envers le maternel
et l'originaire, qui retrouvent leur connotation traditionnelle de
tendresse.
On est dans le même cadre que dans Les Tombes et Les Chiens de
la nuif' : la misère, où tous déploient des efforts surhumains pour
retrouver la dignité. Mais là-dessus se tricote rétrospectivement un
récit de vie qui construit une nouvelle image de l'écrivain; celle-ci
a d'ailleurs dérouté ses lecteurs argentins les plus exigeants. Julio
Cortazar lui-même a suggéré sa difficulté à en analyser les
procédés d'écriture: « J'ai beaucoup aimé Transparente. C'est un livre
différent, au climat très particulier, et qu'il n'était pas facile du tout
de réussir », a-t-il déclaré.
Vingt ans plus tard, il est devenu plus facile de cerner les secrets
de fabrication de l'ouvrage, précisément parce qu'il en est paru
d'autres dans le même registre qui sont restés à mi-chemin entre
l'exercice laborieux et la prétention expérimentale, dans le
domaine du récit de vie documentaire sur les classes illettrées et
paysannes d'origine, déracinées et malmenées par la migration en
ville. Le roman social du XIXe siècle européen fut très tôt une
dimension fondamentale de la littérature latino-américaine, car elle
avait besoin de se fonder sur la récrimination envers les puissants,
5. Buenos Aires, Milton ed., 1976; The Duke, Londres, Zed Books, 1986,trad. par
David William Foster; E/Duke, librairie l'Atalante, 1997.
6. Perros de /a noche, Buenos Aires, Milton ed., 1978; adaptation
cinématographique par Teo Kofmann; Les Chiens de /a nuit, librairie l'Atalante, 1996.
10coupables de l'histoire aliénante. Et très tôt au xxe elle trouve un
ton irréfutable, dans le récit à la première personne et le maniement
des langues orales et locales, dialectes bâtards par rapport au
castillan érudit. Du Mexique au Brésil, les années 1960-1980 voient
l'apothéose du« roman-témoignage» qui reçoit le label de
littérature révolutionnaire et adaptée aux temps nouveaux, entre autres
par la consécration que lui apportent les prix annuels du concours
Casa de las Américas de Cuba. Avec le recul, on découvre que les
plus beaux fleurons de cette moisson doivent beaucoup aux études
de mœurs et à la recherche du pittoresque systématiques dans
l'école naturaliste socialisante dont Zola reste le virtuose, et qui
supposent en fait le regard volontairement indiscret, psychiatrique,
obscène, d'un narrateur qui a les repères savants du monde des
dominants, et qui rajoute une projection de ses propres abjections
à la description des bidonvilles et autres réalités sordides qui le
fascinent et le dégoûtent.
Or l'héroïne de Transparente sait rester noble, et sait démasquer
les classes moyennes sans être elle-même caricaturale; elle est
presque illettrée, et raffinée dans ses pensées et leur expression.
C'est là qu'intervient la spécificité du lexique et de la syntaxe de
Medina, disciplinés, dociles à la vérité inhabituelle que cherche
l'auteur. La truculence virile de Glaviot et des crapules des Chiens
ou du Duke n'a plus lieu d'être, puisque c'est une âme de dame qui
parle: sa langue est donc naturellement cuite, si on peut dire, et
non plus crue. Cuite à point, dorée comme la nostalgie et comme ce
qui intéresse les femmes, ce qui se travaille dans la subtilité et
l'exactitude. Ou encore comme le pain, le comble du quotidien, et
si pauvre en matières premières: monotone et inépuisablement
bon, à condition qu'on ait vraiment faim, c'est-à-dire faim de
vérité. Aussi le lexique de Transparente est-il incroyablement
pauvre et austère. Ceci correspond à une certaine fidélité envers les
conséquences historiques du déracinement de l'espagnol en
Amérique: une bonne part de la richesse du vocabulaire technique des
agriculteurs européens, et de leurs métaphores a été noyée dans
11l'Atlantique. Par exemple, en Amérique, continent de déclassés, on
appelle monte (en espagnol d'Europe, « montagne ») tout ce qui,
d'un paysage quelconque, répugne à la paresse naturelle d'un
humain meurtri, qui n'a pas choisi sa place: soit la montagne
proprement dite, soit la forêt, soit la friche, soit le maquis
impénétrable. Les subtilités qui font distinguer au géographe la savane de
la steppe, de la prairie, de la pampa ou de la brousse laissent froid
le Latino moyen, qui ne s'encombre pas de tout ça, qui préfère
simplement tenir el monte à distance. De même puebla peut être le
hameau, le village, le bourg, la petite ville. Aucune différence de
nature entre ces campements sans projet propre, la langue
spontanée refuse donc de les distinguer. Et quand on est franchement
déraciné, urbanisé, pourquoi se fatiguer à distinguer les arbres et
les arbustes, ne sont-ils pas tous palo (bâton, piquet, poteau, mât,
bois) ou mata (plante), qui, seulement s'ils servent à quelque
chose, seront prolongés par un qualificatif approprié? Ce que l'
appauvrissement de la langue latino-américaine et populaire traduit,
c'est la rancune d'usagers qui se savent expropriés de la richesse de
la tradition, perdue dans les migrations séculaires, et des richesses
naturelles, qu'ils ne connaissent qu'à titre de peones
(étymologiquement, pions, piétaille, armée de réserve, pouvant servir soit de
chair à canon, soit, en temps de paix, de chômeurs virtuels, de
monnaie d'échange pour faire baisser les exigences des ouvriers
qualifiés). Journaliers, donc, sont ceux qui fabriquent la langue vive
de l'Amérique, et qui vivent au jour le jour, qui savent qu'ils n'ont
ni la maîtrise du passé (ils ne conservent pas grand-chose dans leur
précarité, ni n'écrivent l'histoire), ni celle du futur.
Voilà de quelle farine est Transparente, limpide et fluide comme
l'eau de la conscience de la narratrice. On ne saurait comprendre la
délicatesse de sa prose sans insister sur sa féminité. Il y a là le
principe d'écriture minimaliste, ascétique, qui fait la force exemplaire
de Marguerite Duras. Et cette référence est indispensable pour faire
apprécier le feu qui assemble toutes les misères du livre.
L'impropriété des termes, que l'on rencontre souvent comme
aboutisse12ment de l'amenuisement des réserves lexicales, contamine en effet
la syntaxe: car puisque les choses sont nommées de travers, leur
nom exact omis s'inscrit comme un blanc, comme une lacune,
comme un silence qui hante, qui habite la phrase devenue
forcément creuse, et donc sonore, parlée. Et la non-dénomination
fuyante va bien au-delà des problèmes de terminologie rurale.
Toute chose, tout fait social ou psychique est malmené de la même
manière hardie. Si bien qu'il y a un phénoménal retournement de la
rhétorique dans cette écriture, où le non-dit envahit, et signifie, et
donne seul son sens plein aux traces, aux bribes, aux jalons que le
récit écrit dispense avec parcimonie. Inutile de préciser qu'il ne
s'agit pas de non-dit morne, scabreux, maniaque et
pseudo-freudien. C'est du hasardeux, libre, inventif, de la sève, de
l'imprévu, des choses que le lecteur perçoit d'abord comme énigmes
déroutantes, et qui peu à peu lui donnent le plaisir de se laisser
saisir, reconnaître comme le sens contenu au fond des expériences
communes. Josefina Delgad07 a vu là une des grandes qualités
libératrices du livre, dans la postface qu'elle a rédigée pour l'édition de
1985 : « Le titre fait allusion à différentes possibilités de
transparence : celle d'Etelvina, être qui ne cache ni ne reflète, mais qui
montre au travers d'elle-même; transparence d'un langage qui ne
s'interpose pas mais qui permet la pénétration dans le sens. Le sens
réside dans le choix, et il s'agit ici de celui de la mimesis du
témoignage. Autrement dit, du refus du rédemptionnisme idéologique au
profit des limites - qui ici, paradoxalement, élargissent et
enrichissent la réflexion - du témoignage, lequel est construction
d'une métaphore du discours naturel. »
De cet art de faire parler la transpiration des choses procède aussi
le découpage des séquences: on change d'époque, on revient sur le
passé, avec le naturel de la méditation qui n'a cure de hiérarchie
chronologique, qui enrichit le sens par superpositions, dont les
percussions successives doivent beaucoup à l'art du montage
cinéma7. Universitaire argentine.
13tographique - en effet toutes sortes de mystères artificiels sont
créés par les élisions rattrapées à retard, par les plans qui reviennent
avecde nouveaux éclairages, etc. Mais, là encore, si le sens
cinétique et cinévisuel de Medina est décisif - de plus renforcé dans
les éditions argentines8 par une impressionnante série de photos
intercalées de façon stratégique -, le trucage ne marche que parce
qu'il est parfaitement discret, qu'il épouse la demande de
confiance, de bonheur du lecteur. Celle-ci est peut-être ici avant
tout demande de « preuves» que les pauvres savent être
admirables, sans cesser d'être humains, au sens de défectueux, et donc
sans devenir des héros positifs, c'est-à-dire des fantoches
indigestes fabriqués naïvement pour une propagande quelconque.
Pas de politique dans ce roman-témoignage: c'est déjà une façon
pour Medina de refuser l'embrigadement « révolutionnaire» qui
était une des règles implicites du genre dans les années 1970, dans
le sillage d'Oscar Lewis et de Miguel Barnet. Et un traitement bien
étrange du religieux: l'héroïne est certainement plus laïque que
bigote, et pourtant elle a besoin d'un pèlerinage de temps à autre,
comme sa mère qui faisait jeûner impitoyablement toute la famille
et avait les superstitions les plus comiques. Il y a une appropriation
partielle par la narratrice de certains rituels et croyances,
pragmatique, saine, limitée, qui éclaire sur une certaine fonction positive,
universellement utile, des choses antiscientifiques. Comme de juste,
l'usage si personnel du religieux par l'héroïne de Medina se
combine avec un certain anticléricalisme, et Medina signe de sa propre
orthographe réfractaire l'ensemble de sa recherche: il refuse
comme dans ses autres romans la majuscule à dieu.
Enfin, un roman qui, Cortazar l'avait bien perçu, est
expérimental, et complexe, sous son apparente transparence. Qui ne dévoile
pas tous les secrets proposés par Les Tombes, mais en ajoute de
plus profonds. La vie des pauvres y reste au bout du compte une
8. Cinq, à ce jour.
14vie pauvre, sans retournement de fortune feuilletonesque, et
pourtant chaque page ouvre irrésistiblement l'appétit sur la prochaine,
et à la dernière page du roman, on ne se console pas de n'avoir pas
encore la clé du drame qui continue de lier le fils, adulte, en danger
de mort, à sa mère... si bien qu'on cherchera désespérément un
Medina de plus à lire. Celui-ci doit sa respiration, sa richesse
paradoxale à l'exploitation inégalée du féminin. Medina a ensuite
pratiqué le roman féminin à la première personne dans plusieurs autres
œuvres: Con el trapo en la boca9, Buscando a MadonnalO, El
12.Secretol1,et d'innombrables nouvelles C'est là qu'il a déployé
une sensibilité extrême au non-sensationnel, au non-truculent, au
non-obscène, et au juste. Justesse, pourrait aussi s'appeler ce léger
monument à l'amour, tel que le pratique chaque lecteur, en secret,
pour des créations de son rêve ou encore des parents-racines, les
bêtes de la campagne et la terrible nature des choses. Pour Josefina
Delgado, le parfum de Transparente irradie au point qu'on peut y
voir une allégorie de l'âme collective tendue vers le
renouvellement vital: « La volonté d'acceptation transforme Etelvina en
involontaire protagoniste d'une histoire paradigmatique,
précisément parce qu'elle ne saurait se transformer, parce qu'elle assume
le destin d'autrui à travers le sien. Assise devant cette fenêtre
virtuelle qui s'ouvre sur son passé, Etelvina pénètre dans le temps de
l'attente.» Fenêtre d'attente ou d'espérance, Transparente ne
transmet pas seulement l'un des visages attachants de l'Argentine, mais
aussi de la force pour exiger des œuvres littéraires encore plus de
cette transparence vivifiante.
Maria POUMIER
9. Buenos Aires, Milton ed., 1983.
10. Aires, Galerna ed., 1987.Adapté pour le théâtre par l'auteur, et
représenté à Buenos Aires en 1995.
11. Buenos Aires, Galerna ed., 1989.
12. Voir La Vengeance, op. cit., ainsi que El escritor, el amor y la muerte, Buenos
Aires, Planeta ed., 1998.
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