Trois Français au Sahara Occidental

Trois Français au Sahara Occidental

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EAN13 9782296309081
Langue Français

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Du même auteur
Francisco de Vitoria, Leçons sur les Indiens et sur le
droit de guerre, Introduction, traduction et notes,
Genève, Librairie Droz, 1966, XCV-161 p.
Francisco de Vitoria, Leçon sur le pouvoir politique,
Introduction, traduction et notes, Paris, Librairie
Vrin, 1980, 82 p.
Le Comité de décolonisation des Nations unies, Paris,
Librairie générale de droit et de jurisprudence, 1974,
757 p.
Le conflit du Sahara occidental, Paris, Editions
L'Harmattan, 1982, 419 p.
@ L'Harmattan, 1984
ISBN: 2-85802-366-XTROIS FRANÇAIS
AU SAHARA OCCIDENTAL
EN 1784-1786
Introduction, choix de textes et notes
par Maurice Barbier
Editions L'Harmattan
7, rue de l'Ecole-Polytechnique
75005 Paris,j
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Carte 1. Le Sahara occidental
avec les routes de Saugnier et de Brisson
Fragment de la carte établie par Laborde et figurant dans le
livre de SAUGNIER,Relations de plusieurs voyages à la côte
d'Afrique..., Paris, 1791.... ..... Itinéraire de Saugnier de et de
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Carte 2. Itinéraires de Saugnier, de Follie et de Brisson-.-..
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Carte 3. L'Afrique du Nord-Ouest à la fin du XVIIIe siècle
Il s'agit d'une partie de la carte de l'Afrique occidentale,
dressée par le capitaine Lapie et figurant dans le livre de
S.M.X. GOLBERRY, Fragmens d'un voyage en Afrique, Paris,
1802, tome 1.Introduction
Le voyage effectué en 1850 par un métis de Gorée,
Léopold Panet, de Saint-Louis du Sénégal à Mogador au
Maroc est habituellement considéré comme la première
exploration du Sahara occidental (1) : c'était, en effet,
la première fois qu'une expédition était ainsi organisée,
à la demande du gouvernement français, pour mieux
connaître la région située entre le Sénégal et le Maroc et
les populations qui y vivaient. Mais, avant cette date, le
Sahara occidental eut beaucoup d'autres visiteurs, arabes
ou européens, volontaires ou non, qui laissèrent des
indications plus ou moins précises sur ce pays. En particulier,
à la fin du XVIII"siècle, trois Français - Follie, Saugnier
et Brisson -, naufragés sur les côtes sahariennes et
retenus captifs par les indigènes, décrivirent, pour la
première fois, le Sahara occidental et ses habitants, d'une
manière très détaillée et fort intéressante: c'est le récit
de leurs aventures et la description de cette région qui
sont publiés dans cet ouvrage. Mais, avant de présenter
ces voyageurs forcés et pour mieux apprécier l'intérêt de
leurs relations, il convient de rappeler brièvement les
voyages antérieurs dans cette région et les informations
qu'ils pouvaient rapporter sur elle.
(1) Cf. Léopold PANET, Première exploration du Sahara occi.
dental. Relation d'un voyage du Sénégal au Maroc, 1850, Préface
de L.S. SENGHOR,Introduction de Robert CORNEVIN,Paris, Le Livre
africain, 1968, 190 p. Voir aussi Maurice BARBŒR, «Les indications
de .Léopold Panet sur Ie Sahara occidental en 1850 », Sahara Info,
62, septembre 1982, pp. 100n.
7I. Les voyages au Sahara occidental
du XIIe au XVIIIe siècle
1. Les premiers voyages (XIIe.xve siècles)
Avant le Moyen Age, le pays compris entre le Maroc
et le Sénégal n'était pas entièrement inconnu. En effet,
les navigateurs de l'Antiquité connaissaient les îles
Canaries (appelées îles Fortunées) et les côtes sahariennes
jusqu'au cap Juby, mais ils ne semblent pas être allés au-delà
de ce point (2). Par la suite, il n'y eut que de très rares
voyages arabes, généralement involontaires, sur les côtes
sahariennes (3). Avant 1147, quelques aventuriers
musulmans de Lisbonne se sont peut-être rendus aux Canaries
(Lanzarote) et sur la côte marocaine (à Safi ou plus au
sud). Au XIII" siècle, un autre navigateur arabe, Ibn
Fatima, alla aussi sur le rivage méridional du Maroc, où il
fit naufrage. De même, une expédition, qui eut lieu avant
1337 et à laquelle participait le vizir Mohamed ben
Ragano, parvint dans le sud de la Mauritanie, après avoir
été détournée de sa route par les vents; puis, ses
membres revinrent par la terre au Maroc, en traversant le
Sahara occidental.
A partir de la fin du XIIIe siècle, les navigateurs
européens commencèrent à fréquenter les côtes sahariennes,
habituellement à partir des îles Canaries (4). En raison
de leur proximité, celles-ci permettaient de débarquer
fa(2) Cf. Raymond MAUNY, «Les navigations sur les côtes du
Sahara pendant l'Antiquité », Revue des études anciennes, 57, 1955,
pp. 92-101.
(3) Cf. Raymond MAUNY, Les navigations médiévaleç sur les
côtes sahariennes antérieures à la découverte portugaise (1434),
Lisbonne, Centro de estudos historicos ultramarinos, 1960, pp. 85-91.
(4) Sur les expéditions européennes jusqu'en 1434, voir
Raymond MAUNY,op. cit., pp. 92-102. Sur les expéditions européennes
jusqu'au milieu du XIXe siècle, voir F. de LA CHAPELLE,« Esquisse
d'une histoire du Sahara occidental », Hespéris, 11, 1930, pp. 69-70,
et surtout John MERCER, Spanish Sahara, Londres, George Allen
and Unwin, 1976, pp. 76-102.
8cilement sur le littoral africain (5). Le but de ces voyages
était d'abord d'explorer cette région, qui était
pratiquement inconnue, puis d'y trouver de l'or et des esclaves
noirs venant du Soudan, de faire du commerce avec les
indigènes et de se livrer à la pêche. En 1291, les deux
frères Vivaldi conduisirent une expédition financée par
les Génois; celle-ci se proposait d'aller aux Indes en
contournant l'Afrique; elle se rendit à Ceuta et doubla le
cap Noun, mais on ne sait ce qu'elle devint ensuite. Vers
1336, le Génois Lanzarote Malocello découvrit - ou
plutôt redécouvrit - les Canaries, où il retourna vers 1365
et où il resta vingt ans. Ensuite, les expéditions aux
Canaries se multiplièrent: on en compte une portugaise
en 1341 et six catalanes entre 1342 et 1386. Il est probable,
mais non certain, que l'une de ces expéditions, conduite
par Jacme Ferrer, débarqua en 1346 au Rio deI Oro, la
« Rivière de l'or », située à 30 milles au sud du cap
Bojador et ainsi nommée parce qu'on y ramassait des
paillettes d'or. Par la suite, il y eut encore d'autres expéditions,
sans doute catalanes, sur les côtes sahariennes, peut-être
jusqu'au cap Bojador mais sans le dépasser (6).
Au début du xV" siècle, les Normands de Jean de
Bé~
thencourt arrivèrent dans la région. Ils conquirent et
colonisèrent une partie des Canaries de 1402 à 1405. Un
groupe de douze marins échoua volontairement sur la
côte marocaine au niveau de Marrakech: tous se
noyèrent, sauf deux, qui furent faits prisonniers et gardés
comme esclaves. Pendant l'été 1404, il y eut sans doute
une expédition normande «au cap de Bugeder»
(c'està-dire soit le cap Bojador, soit plutôt, selon R. Mauny, le
cap Juby) et elle emmena « des gens du pays ». Surtout,
en octobre 1405, une expédition de Jean de Béthencourt,
(5) Cf. Robert RICARD,« Sur les relations des Canaries et de la
Berbérie au XVI" siècle », Revue africaine 71, 3e et 4" trimestres
1930, pp. 207-224, et « Recherches sur les relations des îles Canaries
et de la Berbérie au xvI" siècle », Hespéris, 21, 1935, pp. 79-129.
(6) Signalons aussi le récit, vers le milieu du XIV" siècle, d'un
franciscain espagnol, racontant qu'il est allé au Sahara en partant
du cap Bojador et en traversant la Seguiet el Hamra et qu'il est
ensuite revenu au Maroc en passant par le Sous. En fait, il s'agit
non d'un voyage réel, mais d'une description géographique, qui
révélait une bonne connaissance de la région, s'appuyant sans doute
sur des traditions arabes. Sur les « pseudo-voyages» de ce
franciscain espagnol, of. Charles de LA RONCIÈRE,La découverte de
l'Afrique au Moyen Age, Cartographes et explorateurs, Le Caire, Société
royale de géographie d'Egypte, 1924, t. I, pp. 117-119.
9comprenant trois navires, arriva aussi, poussée par une
tempête, «près du port de Bugeder» (ou Bojador?) : ses
membres allèrent environ huit lieues à l'intérieur des
terres et prirent des hommes et des femmes et plus de
3 000 chameaux. Ne pouvant embarquer ceux-ci, ils les
tuèrent et ils emmenèrent les captifs avec eux à la
Grande-Canarie. Cet épisode, dont la certitude est
attestée (7), marquait le début du commerce des esclaves dans
cette région, qui était appelé à se développer par la suite.
2. Les expéditions portugaises au xve siècle
A partir de 1421, sous l'impulsion et avec le soutien
de l'Infant du Portugal, Henri le Navigateur (1394-1460),
plusieurs expéditions portugaises se rendirent sur les
côtes africaines faisant face aux Canaries, en vue de les
explorer (8). Ainsi, l'une d'elles, conduite par Gonçalo
Velho, longea les côtes sahariennes vers 1426, sans doute
entre l'oued Draâ et le cap Juby, mais sans aller jusqu'au
cap Bojador. Puis, des pêcheurs des Canaries
fréquentèrent les côtes sahariennes, jusqu'au cap Juby ou peut-être
jusqu'au cap Bojador, mais non au-delà. Finalement,
après divers voyages de reconnaissance dans ces parages,
le Portugais Gil Eannes, écuyer de l'Infant, atteignit le
cap Bojadoren 1434 et le doubla avec succès pour la
première fois, ouvrant ainsi la route de la navigation vers
le sud (9). L'année suivante, Gil Eannes ~t un autre
Portugais, Alfonso Gonçalves Baldaïa, retournèrent au cap
Bojador et poussèrent 50 lieues au-delà de ce cap. Puis,
en 1436, Alfonso Gonçalves Baldaïa, atteignit pour la
(7) Cf. Le Canarien, Livre de la conquête et conversion des
Canaries (1402-1422), par Jean de BÉTHENCOURT, publié par Gabriel
GRAVIER,Rouen, 1874, p. 169.Pour l'expédition probable de 1404,
voir p. 99.
(8) Cf. Robert RICARD, « Les Portugais et le Sahara atlantique
au XV"siècle », Hespéris, 11, 1930, pp. 97-110.
(9) Tous les chroniqueurs portugais attribuent le doublement
du cap Bojador à leur compatriote Gil Eannes vers 1434 : cet
exploit était à la fois une gloire nationale et un titre justifiant la
présence portugaise sur la côte saharienne. Mais d'autres
navigateurs, notamment le Français Jean de Béthencourt en 1405, ont
pu également aller au cap Bojador auparavant, du moins si l'on
identifie le cap de Bugeder avec ce lieu. Raymond Mauny préfère
le situer au cap Juby, ce qui lui permet de laisser aux Portugais
le mérite de la découverte de 1434.
10première fois le Rio de Oro et acheta des esclaves à des
tribus berbères sanhaja.
Suspendues pendant quelques années, les expéditions
portugaises reprirent en 1441 et se multiplièrent jusqu'en
1446. Entre ces deux dates, une quinzaine fut envoyée
le long des côtes sahariennes au sud du cap Bojador, qui
furent alors explorées jusqu'au cap Blanc. En particulier,
en 1441, Nuno Tristao et Antao Gonçalves, gentilshommes
de la maison de l'Infant, firent un voyage au Rio de Oro,
puis ils atteignirent le cap Blanc en 1442. L'année
suivante, ils allèrent de nouveau au Rio de Oro et
découvrirent l'île d'Arguin, où un comptoir commercial fut
installé. Antao Gonçalves fit deux autres voyages au Rio de
Oro, l'un en 1445, où il débarqua un écuyer de l'Infant,
Joao Fernandes, l'autre en 1446, où il vint chercher ce
dernier, qui était resté sept mois dans la région. En 1445,
Nuno Tristao alla jusqu'à la Sénégambie, puis revint à
l'île d'Arguin, qui fut alors occupée militairement par les
Portugais.
La plupart des expéditions portugaises pénétrèrent un
peu à l'intérieur du pays, pour faire du commerce et
ramener des esclaves. Arguin devint un centre d'échanges
important, mais les escarmouches étaient fréquentes
entres les Portugais et les indigènes. Lors de leur expédition
de 1441, Nuno Tristao et Antao Gonçalves firent même
dix prisonniers.
Le chroniqueur portugais Gomes Eanes de Zurara,
qui a fait toute l'histoire de l'exploration des îles
atlantiques et de la côte africaine entre 1434 et 1448, a décrit,
au milieu du xv" siècle, le genre de vie des populations
de cette région et a résumé les aventures de Joao
Fernandes chez elles (lO). D'après lui, les habitants vivant dans
les environs du cap Bojador se groupaient dans des petits
villages et avaient fort peu de villes: il n'y avait qu'une
seule place entourée de murs, Ouadane dans l'Adrar; les
(l0) Cf. Gomes EANESDE ZURARA,Chronica do descobrimento e
conquista de Guiné, édition du vicomte da CARREIRAet du vicomte
de SANTAREM, Paris, Aillaud, 1841, XXV-473 p. (Edition anglaise:
The Chronicle of the discovery and conquest of Guinea,
introduction et traduction de C.R. BEAZLEYet E.PRESTAGE, Londres, 2
tomes, 1896, LXIX-127 p., et 1899, CL-362 p., planches et cartes).
L'ouvrage a été écrit en 1452 et au début de 1453. Il désigne par
Guinée le pays au sud du cap Bojador. Robert Ricard en a publié
des extraits (ch. 76 et 77) dans l'article cité plus haut, note 8,
pp. 102-107.
11autres agglomérations étaient sur le bord de la mer et
composées de paillotes. Certes, tout le pays était peuplé,
contrairement à ce qu'on croyait, mais les gens ne vivaient
que « sous des tentes et dans des charrettes ». Leur
principale occupation était de garder leurs troupeaux de
vaches, de moutons, de chèvres et de chameaux. Ils
avaient aussi des chiens et certains de leurs chefs
possédaient quelques chevaux. Ils changeaient souvent de
campement, presque tous les jours, et ils ne passaient
jamais plus d'une semaine dans le même endroit. Leur
nourriture se composait généralement de lait, parfois
d'un peu de viande et de graines d'herbes sauvages,
exceptionnellement de blé. Ceux qui vivaient sur le bord de la
mer ne mangeaient que du poisson, la plupart du temps
cru et séché, et ne buvaient que de l'eau. Les hommes
portaient des vestes et des pantalons de cuir, mais seuls
certains chefs avaient de bons vêtements et des burnous.
Les femmes portaient aussi des burnous et s'en
couvraient le visage. Celles des notables avaient des bijoux,
notamment des boucles d'oreilles et des anneaux d'or.
Cette première description relativement détaillée des
indigènes de ce pays était encore exacte, à peu de choses
près, trois ou quatre siècles plus tard.
Toujours selon le chroniqueur Gomes Eanes, Joao
Fernandes passa sept mois, en 1445-1446, dans le Rio de
Oro, seul au milieu des Zenaga (Sanhaja). Ce fut, en fait,
le premier explorateur européen de cette région et il
rapporta de nombreux renseignements sur sa population.
Pendant son séjour, il parcourut librement le pays avec
la famille d'un Maure, qui avait été ramené à sa demande
au Portugal pour voir l'Infant Henri. Il pénétra à
l'intérieur des terres avec elle et ses moutons, marchant à
travers les sables et parvenant sans doute à Ouadane. Les
habitants de ce pays étaient « tous des pasteurs, plus ou
moins nombreux suivant les pâturages qu'ils ont pour
leurs troupeaux». Ils étaient tous musulmans, mais
avaient une langue particulière, différente de celle des
autres Maures, sans doute le berbère. «Tous, écrivait
Gomes Eanes, vont sous des tentes avec leurs troupeaux
par où il leur plaît, sans aucune règle, ni hiérarchie
politique, ni justice: chacun fait ce qui lui plaît dans les
choses où cela lui est possible.» Ils faisaient la guerre
aux Nègres « par ruse plus que par force» ; ils les
réduisaient en esclavage et les vendaient à des Maures de
passage ou aux Portugais fréquentant le Rio de Oro, ou
12même aux «marchands chrétiens» venant sur les côtes
tunisiennes.
Joao Fernandes alla voir un chef maure, Ahude
Meymon, au terme d'une longue et difficile marche à chameau
dans le désert, ses compagnons se dirigeant grâce aux
vents et au vol des oiseaux. Il fut très bien reçu par ce
Maure, qui lui donna du lait comme nourriture pendant
tout son séjour. Il vit une grande quantité de chameaux,
dont certains blancs, de nombreux troupeaux malgré la
rareté des pâturages, beaucoup d'autruches, d'antilopes,
de gazelles, de perdrix et de lièvres, ainsi que des
hirondelles venues hiverner. Il constata aussi que les habitants
avaient « des esclaves nègres, et les grands personnages
abondance d'or », qu'ils faisaient venir du pays des
Nègres.
Une quarantaine d'années plus tard, en 1487, les
Portugais établirent une factorerie à Ouadane, principale
ville de l'Adrar, et trois commerçants s'y rendirent. Mais
l'hostilité des Zenaga les empêcha de maintenir ce
comptoir. En revanche, les Portugais restèrent installés dans
le fort d'Arguin, qui était un centre commercial
important. Le traité de Tordesillas, signé en 1494 par l'Espagne
et le Portugal, accordait aux Espagnols la côte africaine
en face des Canaries, du cap Bojador à l'oued Massa
(au sud d'Agadir), et aux Portugais la côte au sud du cap
Bojador et au nord de l'oued Massa. Dès lors, ceux-ci
développèrent leur présence dans ces deux zones et
surtout dans la seconde. Ainsi, le 11 janvier 1497, le roi du
Portugal, Emmanuel 1er,conclut un accord avec la
population de la ville de Massa, qui le reconnaissait pour
seigneur, s'engageait à lui payer tribut et l'autorisait à bâtir
une forteresse à Massa et à y avoir un représentant. Peu
après, les Portugais établirent des comptoirs
commerciaux sur la côte marocaine: à Santa Cruz de Aguer
(Agadir) en 1505, à Safi en 1508, à Azemmour en 1513, à
Mazagan en 1514 et à Agouz en 1519. Mais ils ne les
gardèrent pas très longtemps.
Un voyageur portugais, Duarte Pacheco Pereira, a
décrit, au début du XVIesiècle, la côte saharienne entre le
cap Noun et l'île d'Arguin, ainsi que l'arrière-pays (11).
(11) Cf. Duarte PACHECO PEREIRA, Esmeralda de situ arbis,
publié par Epiphanio da SILVADIAS, Lisbonne, 1905, L. I, ch. 21 (fin)
à 25, pp. 71-77. L'auteur était cosmographe et fit plusieurs grands
voyages, notamment au Brésil et en Inde, en longeant la côte
d'Afrique: il décrivit celle-ci du détroit de Gibraltar au cap de
13Il mentionnait, à deux lieues à l'intérieur du cap Noun,
une très grande enceinte, constituée par un mur de pisé
de cinq lieues et entourant quatre villages, dont le
principal était Tagaost et qui comptaient en tout 1 500
habitants : « La plupart du temps, précisait-il, ils sont divisés
et se battent les uns avec les autres» (12). Cet endroit
était un centre de commerce important et «un grand
marché d'or », car c'était «l'escale d'Ouadane ». L'île
d'Arguin était aussi présentée comme un lieu de
commerce pour les Arabes et les Zenaga (Sanhaja), qui venaient y
échanger de l'or, des esclaves noirs, du cuir d'antilope et
de la gomme arabique contre des étoffes rouges et bleues,
des tissus grossiers et des couvertures.
Duarte Pacheco Pereira indiquait que le pays situé
entre le cap Bojador et Arguin était presque désert et
très peu peuplé (ce qui nuançait les affirmations de
Gomes Eanes un demi-siècle plus tôt) et que ses habitants
parlaient « la langue des Azenegues »(Zenaga), c'est-à-dire
le berbère. «Dans ce désert, écrivait-il, vivent quelques
hommes sauvages et nus, qui se nourrissent de gazelles,
qu'ils prennent avec des lacets, de lièvres et de serpents,
dont ils font sécher la chair au soleil; ils mangent cela
et rien d'autre.» Il signalait, à une trentaine de lieues
à l'est d'Arguin, deux lagunes et des salines, d'où l'on
tirait «beaucoup de sel, et très fin ». Les habitants
menaient « beaucoup de chameaux chargés de sel au marché
Bonne-Espérance. Son ouvrage fut écrit entre 1505 et 1521 et fut
publié pour première fois à Lisbonne en 1892. Sur ce voyageur'la
et son œuvre, cf. Robert RICARD, « La côte a.tlantique du Maroc
au début du xvI" siècle, d'après les instructions nautiques
portugaises », Hespéris, 7, 1927, pp. 229-231. Cet article contient la
traduction française des ch. 13 à 21 du Livre l (pp. 231-258). La tra- des ch. 24 (fin) et 25 se trouve dans un autre article de
Robert RICARD,« Les Portugais et le Sahara atlantique au xV"
siècle », Hespéris, 11, 1930, pp. 108-110.
(12) Léon l'Africain (cf. infra, p. 21), qui passa treize jours à
Tagaost en 1513 pour y acheter des esclaves, soulignait le rôle
commercial de cette ville, ainsi que son caractère anarchique: « Il
y a beaucoup de boutiques de marchands et d'artisans au milieu
de la ville. La population est divisée en trois partis qui se battent
entre eux la plupart du temps. L'un des partis appelle à son secours
con.tre l'autre les Arabes, qui accordent leur aide tantôt à l'un,
tantôt à l'autre, suivant les subsides qu'ils en reçoivent... Il n'y a
pas là de gouvernement déterminé: celui qui a le plus de pouvoir
commande.» Cf. Description de l'AfriQue, nouvelle édition traduite
de l'italien par A. EPAULARD, Paris, Adrien-Maisonneuve, 1956, t. I,
pp. 93-94.
14de Tombouctou », où ils en tiraient «beaucoup d'or ».
L'écrivain donnait aussi quelques détails sur la ville de
Ouadane, centre commercial de l'Adrar: «Elle est
peuplée d'Azenegues, hommes à la peau brune, au nombre
de trois cents familles... Dans cette ville de Ouadane, il y
a un grand commerce d'or, qu'on y apporte de Guinée
par terre... Déjà, le roi Jean II [du Portugal] a eu là pour
facteur un de ses écuyers nommé Rodrigo Reinel ; celui-ci
reçut un si méchant accueil de ces méchantes gens
d'Azenegues qu'il fut obligé de revenir au Portugal, et ce n'est
qu'avec beaucoup de peine et de risques de sa personne
et avec de grandes dépenses qu'il put s'en aller et se
sauver» (13).
A la même époque, un autre chroniqueur, Valentim
Fernandes, a également décrit la côte d'Afrique de Ceuta
au fleuve Sénégal, dans un ouvrage composé au Portugal
en 1506-1507 (14). Ce dernier reposait sur les récits oraux
d'un informateur appelé Joao Rodrigues, qui avait
séjourné deux ans en Mauritanie en 1493-1494 et dont le
témoignage avait une valeur certaine. Il donnait une
description originale de la côte jusqu'au cap Bojador,
mais non entre celui-ci et l'île d'Arguin, car il résumait
seulement la Chronica de Gomes Eanes de Zurara. Selon
Thédore Monod, «l'ouvrage constitue la source
portugaise la plus complète - et de beaucoup - que nous
possédions sur le Sahara occidental» (15). Il signalait les
différents villages de Maures sur la côte, notamment ceux
d'Agadir, de Massa (à l'embouchure d'une rivière), du
cap Aglou et du cap Noun, qui étaient des centres
commerciaux (16). A Massa, précisait-il, «se fait un grand
commerce de marchandises avec les Arabes et les
Berbères. Il y a des marchands génois. Beaucoup d'or, de
cire, de cuirs de vaches et de boucs, de gomme laque et
d'indigo viennent ici, en descendant le cours de cette
(13) Il s'agit sans doute de la tentative malheureuse des Por.
tugais d'établir une factorerie à Ouadane en 1487.
{14) Cf. P. de CENIVAL et Th. MONOD,Description de la côte
d'Afrique de Ceuta au Sénégal par Valentim Fernandes (1506.1507),
introduction, texte portugais, traduction et notes, Paris, Larose,
1938, 216 p. (bibliographie, index). L'auteur de cette œuvre,
originaire de Moravie, s'était fixé à Lisbonne, où il était à la fois
imprimeur, éditeur et traducteur.
(15) Ibid., Introduction, p. 12.
(16) Pour la description de la côte entre Agadir et Arguin, voir
pp. 39-49.
15rivière» (l'oued Massa). Au cap Noun, se trouvait une
maison où les Berbères frappaient la monnaie. L'auteur
rappelait en détail les divers événements ayant trait au
cap Bojador: les multiples tentatives pour atteindre ce
lieu, le doublement du cap par Gil Eannes en 1434 et
son nouveau voyage cinquante lieues au sud en 1435. Il
rappelait aussi l'expédition d'Alfonso Gonçalves Baldaïa
au Rio de Oro en 1436, et la découverte par Nuno Tristao
du cap Blanc en 1442 et de l'île des Hérons en 1443. Il
décrivait l'île d'Arguin et ses environs, avec ses oiseaux,
ses poissons et ses crustacés (17). Il mentionnait aussi
son château, qui était le lieu « d'un commerce important»
et qui était dirigé par trois fonctionnaires portugais (un
capitaine, un facteur et un écrivain). Il énumérait avec
précision les diverses marchandises qu'y apportaient les
Portugais (draps, toiles de lin, selles, étriers, cuvettes,
miel, argent, épices, blé) et celles amenées par les Maures
du continent (esclaves noirs, or, peaux d'antilopes,
gomme arabique, civettes, œufs d'autruche, chameaux, vaches,
chèvres). Il indiquait le prix de ces différentes
marchandises, qui étaient toutes taxées par ordonnance royale.
3. Les expéditions vénitiennes et espagnoles aux XVe et XVIe
siècles
Les Portugais n'étaient pas les seuls à s'intéresser à
la côte occidentale d'Afrique: celle-ci était également
fréquentée par quelques Vénitiens et surtout par les
Espagnols. Au milieu du xve siècle, le Vénitien Alvise da
Ca' da Mosto fit deux voyages dans cette région, l'un en
1455 et l'autre en 1456, mais en restant sur le littoral. Il
rédigea, sans doute en 1462, une relation de ces voyages,
où il décrivait brièvement la côte du cap Blanc, l'île
d'Arguin et l'arrière-pays (Ie Hodh et Teghaza), ainsi que le
commerce de ses habitants avec les Portugais et avec
Tombouctou (18). Il a laissé, en particulier, une
intéressante description des coutumes des Azanaghes, c'est-à-dire
des Azenegues ou Zenaga (Sanhaja), qui mérite d'être
ci(17) Pour la description de l'île d'Arguin et de son commerce,
voir pp. 61-63.
(18) Cf. Relation des voyages à la côte occidentale d'Afrique
d'Alvise da Mosto (1455-1457),publiée par Charles SCHEFFER, Paris,
Ernest Leroux, 1895, pp. 38-58. L'ouvrage fut publié pour la pre..
mière fois en 1507
16tée entièrement (19) : « Et ont ces Azanaghes une étrange
façon de faire, portant un linge, dont ils s'entortiHent la
tête, laissant pendre un bout d'icelui sur le visage, avec
lequel ils se couvrent la bouche et partie du nez; disant
que la bouche est une vilaine chose, par laquelle
sortent continuellement ventosités et mauvaises odeurs. Au
moyen de quoi on la doit tenir cachée (comme ils disent),
sans aucunement la montrer. Tellement, qu'ils viennent
à la comparer à la moins honnête des parties honteuses;
dont [d'où] par leurs raisons, ces deux (pour être
les plus ordes [sales] qui soient sur la personne) se
doivent tenir couvertes; de sorte qu'ils ne découvrent
jamais la bouche, sinon à l'heure de manger et non
autrement. Ils n'ont aucun seigneur entre eux, fors [sauf] ceux
qui excèdent les autres en richesses, qui sont les plus
honorés et auxquels l'on porte plus grande obéissance
qu'aux autres, pauvres gens, menteurs, larrons plus que
tous les hommes et traîtres de même. Ils sont de
commune stature et maigres, portant leurs cheveux crêpés,
par-dessus les épaules, quasi à la mode des Allemands;
mais ils sont noirs, et les oignent tous les jours de poix,
qui leur fait rendre une puante odeur, qu'ils estiment
toutefois pour une grande gentillesse» [chose agréable].
De leur côté, les Espagnols s'intéressaient beaucoup à
cette région depuis longtemps. Pendant tout le xv. siècle,
ils se disputèrent avec les Normands et surtout avec les
Portugais pour la possession des îles Canaries, qui leur
revinrent définitivement en 1490. Le 8 juillet 1449, le roi
de Castille, Jean II, donna - d'une manière toute
théorique - au duc de Medina Sidonia la côte s'étendant
« entre les caps d'Aguer (Agadir) et Bojador ». C'est dans
le dernier quart du xv" siècle que les Espagnols
apparurent, à leur tour, sur les côtes sahariennes et se livrèrent,
à partir des Canaries, aux mêmes activités que les
Portugais: pêche, traite des esclaves et commerce, surtout de
l'or. Vers 1476, Diego Garcia de Herrera installa un
comptoir commercial et construisit une tour à Santa Cruz de
Mar Pequefia (habituellement localisé à Puerto Cansado
ou Agouitir, près de Tarfaya) (20). Les Espagnols y
res((9) Ibid., pp. 50-51. Il s'agit d'une traduction ancienne (vers
1516), dont nous modernisons l'orthographe et la ponctuation.
On peut rapprocher cette description des Zenaga de celle faite
par Gomes Eanes de Zurara une dizaine d'années plus tôt, cf.
supra, pp. 11-12.
(20) Sur l'histoire de cet établissement, cf. Pierre de CENIVAL
17tèrent une cinquantaine d'années, malgré diverses
péripéties. Mais, après une première attaque en août 1517, les
indigènes s'emparèrent de l'établissement en 1524 et le
détruisirent complètement, si bien qu'on ne put en
retrouver ensuite les traces et qu'on en perdit même le
souvenir (21).
Outre le traité de Tordesillas en 1494, qui accordait
aux Espagnols la côte africaine entre l'oued Massa et le
cap Bojador, deux autres faits marquèrent la présence
espagnole sur la côte saharienne, à la fin du xV" siècle.
D'une part, en 1491, Alonso de Lugo, qui avait fait la
conquête de la Grande-Canarie, de Ténérife et de l'île de
Palma pour le compte de la couronne de Castille, fut
nommé «capitaine général des conquêtes des Canaries,
depuis le cap de Guer (Agadir) jusqu'à celui de Bojador
sur le continent d'Afrique ». D'autre part, peu après
l'accord passé en 1497 entre le roi du Portugal et la
population de Massa, les Espagnols tentèrent de s'installer un
peu plus au sud, dans la région du Noun. En février et
mars 1499, le gouverneur de la Grande-Canarie reçut, à
Tagaost (Ksabi, près de Goulimine), au nom de la
couronne de Castille, le serment de vassalité de plusieurs
chefs locaux: le caïd d'Ifran et des villages en
dépendant, les habitants d'Ifni, les càids de Tamanart et des
villages voisins, ceux de Tagamart, de Tagaost, d'Agaos et
de Tisegnan et le chef de la tribu d'Auladamar (22). Ainsi,
l'Espagne étendait sa suzeraineté sur toute la région
comet Frédéric de LA CHAPELLE, « Possessions espagnoles sur la côte
occidentale d'Afrique: Santa-Cruz de MarPequefia et Ifni »,
Hespéris, 21, 1935, pp. 19-66 (surtout pp. 37-54). La Mar Pequefia (petite
mer) semble correspondre à la lagune de Puerto Cansado ou de
Khnifis. Un chercheur a montré que Santa Cruz de Mar Pequefia
se trouvait bien à Agouitir, nom arabe de Puerto Cansado, cf.
Paul PASCON, Les ruines d'Agouitir de Khnifis, Province de Tarfaya
(Santa Cruz de Mar Pequena), Rabat, 1963, 29 p., photos et cartes.
(21) Sur les Espagnols à Santa Cruz de Mar Pequefia, cf. John
MERCER, Spanish Sahara, op. cit., pp. 84-90, et Vial de MORLA,
« Espafia en el Africa occidental, la primera ocupacion de la costa
del Mar Menor de Berberia por los Espafioles (1476-1524) », Africa
(Madrid), 23 (354),iuin 1971, pp. 231-235.
(22) Cf. Pierre de CENIVALet Frédéric de LA CHAPELLE, art. cité,
pp. 55-57. Ces faits nous sont révélés par un document important,
daté de 1499 et intitulé: «Attestation des villes, bourgs et
forteresses qui se donnèrent à Leurs Altesses en Afrique ». Il fut publié
pour la première fois en Espagne en 1880 et sa traduction se
trouve en appendice à l'article cité ci-dessus, pp. 67-75, avec deux
cartes.
18prenant les villes d'Ifni, de Tagaost et de Tagamart, les
vallées de l'oued Noun et de son affluent l'oued Ifran et
les hautes vallées de l'oued Tamanart et de l'oued Icht,
soit une bande rectangulaire d'environ 160 km de long et
de 30 à 40 km de large. En 1500, Alonso de Lugo reçut
l'ordre de construire trois forteresses sur la côte
saharienne, l'une au cap Bojador, l'autre à Tagaost et la
troisième à cinq lieues de cette ville. Mais, la même année,
dès que les Espagnols voulurent occuper cette région, ils
se heurtèrent à l'hostilité des tribus du Noun et durent y
renoncer très vite. Ils essayèrent encore de s'installer à
Agadir: en 1504, Alonso de Lugo s'empara même de la
ville, mais il en fut ensuite chassé.
Dans le dernier quart du xv" siècle et tout au long du
XVIe,les Canariens firent de très nombreuses incursions
(entradas) sur la côte africaine et à l'intérieur, pour y
prendre des esclaves et du bétail et pour y faire du
commerce, notamment celui de l'or (23). Ils avaient coutume
d'aller en Berbérie pour trouver la main-d'œuvre
nécessaire à l'agriculture et à l'industrie sucrière de l'archipel
canarien. Ils en ramenaient, par dizaines et même par
centaines, des esclaves nègres, pris en Guinée par les
Maures, qu'ils achetaient à bon marché ou enlevaient lors
de razzias (24). Ces esclaves étaient devenus assez
nombreux aux Canaries: on en comptait 1 500 en 1595 pour
les deux seules îles de Lanzarote et de Fuerteventura;
mais ils étaient sans doute beaucoup plus pour l'ensemble
de l'archipel. Ces incursions redoutées allaient jusqu'à
Tagaost au nord et ne dépassaient guère le cap Bojador
au sud. Les Canariens entretenaient aussi des relations
(23) Cf. Robert RICARD, « Sur les relations des Canaries et de la
Berbérie au Xvr siècle, d'après quelques documents inédits",
Revue africaine, 71 (344-345), 3. et 4e trimestres 1930, pp. 207-224, et
surtout «Recherches sur les relations des îles Canaries et de la
Berbérie au XVIe siècle", Hespéris, 21, 1935, 79-129..l'P.
(24) Robert Ricard cite, dans son deuxième article (Hespéris,
21, 1935, p. 83), une cédule royale du 15 août 1603, dont un résumé
se trouve aux archives de Ténérife : «Autrefois, disait ce texte,
l'on avait coutume d'aller de Ténérife en Berbérie faire des
incursions et des razzias pour ramener des esclaves, que l'on
employait au travail des moulins à sucre, des vignes et des terres
à blé, chose qui était extrêmement profitable parce qu'on
ramenait une multitude d'esclaves et à des prix modérés, d'où il résulta
un accroissement des revenus royaux; et ensuite, pour différents
motifs, l'on prohiba lesdites incursions et razzias.» Robert Ricard
étudie longuement le sort de ces esclaves aux Canaries dans son
deuxième article, ibid., pp. 102-109.
19constantes et généralement pacifiques avec Tagaost,
principal marché d'esclaves de la région et centre de
négociations et d'échanges commerciaux. Au début du xvI"
siècle, un habitant de Ténérife y passa vingt mois en
toute liberté et un regidor (magistrat municipal) de Téné.
rife y résida dans une tour donnée par les Maures.
Les expéditions canariennes parcouraient toute la
vallée de la Seguiet el Hamra, qui était l'un des principaux
théâtres de leurs opérations. En particulier, l'une d'elles,
en février 1571, pénétra quinze lieues (une soixantaine de
kilomètres) à l'intérieur des terres et remonta jusqu'à la
(c de la rivière Seguia», à l'endroit nommé «Lasource
Palmita » (en espagnol). Puis, elle regagna la côte et prit
trente-six captifs, qui furent embarqués « au cap de
Bugidor» (Bojador) (25). Les incursions canariennes en
Berbérie cessèrent pratiquement au début du XVII"
siècle (26). En 1601, le Français Jean Mocquet atteignit
également la côte du Sahara occidental, mais son bateau
fut capturé par les Espagnols, qui contrôlaient alors la
région.
Ainsi, jusqu'au XVII"siècle, de nombreux navigateurs,
surtout portugais et espagnols, fréquentèrent
continuellement les côtes sahariennes pour les explorer et y faire
du commerce. Mais habituellement, ils ne s'aventuraient
pas très loin à l'intérieur du pays, sauf dans de très rares
cas, notamment le séjour au Rio de Oro de Joao
Fernandes en 1445-1446, la tentative portugaise de factorerie à
Ouadane en 1487, le séjour en Mauritanie de Joao
Rodrigues en 1493-1494 et l'incursion canarienne dans la
Seguiet el Hamra en 1571.
4. Les voyageurs au Sahara occidental du XVIe au XVIIIe
siècle
Au cours du xvI" siècle, la partie occidentale du Sahara
fut visitée par deux grands voyageurs, l'un arabe et
l'autre espagnol, qui laissèrent des renseignements précis et
intéressants sur cette région et ses habitants (27). Le
(25) Cf. Robert RICARD, «Recherches sur les relations des îles
Canaries et de la Berbérie au xvI" siècle », art. cité, pp. 89-90. Cette
incursion est attestée par un document daté du 28 novembre 1572
et reproduit dans l'article cité p. 127.
(26) Comme le montre le résumé de la cédule royale de 1603,
cf. supra, note 24.
(27) Cf. John MERCER, Spanish Sahara, op. eit., pp. 91-93.
20premier était un Maure né à Grenade, El-Hasan ben
Mohammed, connu sous le nom de Jean-Léon l'Africain. Il
fit ses études à Fès, où sa famille se réfugia après la prise
de Grenade en 1492. Il accomplit ensuite de nombreux
voyages en Afrique et en Orient. Mais, au retour d'un
pèlerinage à La Mecque, il fut capturé à Djerba par un
corsaire sicilien. Il fut remis au pape Léon X (Jean de
Médicis, le grand humaniste) et, après un an de captivité
et une conversion plus ou moins libre, il fut baptisé en
1520 par ce dernier, qui lui donna son propre nom
(JeanLéon). Il écrivit ensuite une Description de l'Afrique en
italien, au début des années 1520. Après 1525, il revint à
Tunis et retourna à l'islam. Auparavant, il s'était rendu
deux fois à Tombouctou, dont l'une vers 1512, en
traversant le Sahara et en passant par Teghaza et Ouadane,
mais sans aller plus à l'ouest. Il a séjourné dans le Sous
en 1513, est allé en 1514 dans la région du Draâ et a passé
quinze jours à la foire du Mouloud, à Assa. Dans son
ouvrage, publié à Venise en 1550, il a décrit d'une manière
détaillée et précise, les pays visités et les populations
rencontrées, en particulier les Ouled Delim et les Zanaga,
qui habitaient l'ouest du Sahara (28). Il notait à propos
des Ouled Delim, qui faisaient partie des Arabes Maqil :
« Ces Arabes n'ont aucun commandement et ne
perçoivent aucune redevance. Aussi sont-ce des miséreux et de
très grands voleurs. Ils viennent souvent dans la province
du Dara (Draâ) pour y faire l'échange de leur bétail
contre des dattes. Ils sont mal vêtus. Ils comptent
environ 10 000 hommes, dont 400 à cheval et le reste à
pied» (29). Léon s'arrêtait plus longuement sur les mœurs
et les coutumes des Zanaga ou Sanhaja, Berbères qui
nomadisaient dans le désert s'étendant de l'Atlantique à
Teghaza et du Draâ au Soudan (30). Il décrivait avec
précision leur manière de se vêtir (tuniques bleues, turbans
et voiles noirs pour les hommes; tuniques, écharpes,
voiles et anneaux d'argent pour les femmes), de se
nourrir (lait de chamelle et viande séchée) et de voyager avec
leurs chameaux et leurs tentes. Ces nomades se livraient
(28) Cf. JEAN-L:ÉON L'AFRICAIN, Description de l'Afrique,
nouvelle édition traduite de l'italien par A. EPAULARD,Paris,
AdrienMaisonneuve, 1956, 2 tomes, 630 p. (index).
(29) Ibid., t. I, p. 31. Sur les Arabes Maqil, voir pp. 30-32.
(30) Ibid., t. I, pp. 35-39. Le groupe le plus important des
Sanhaja est constitué par les Reguibat, qui forment les deux
principales tribus de l'actuel Sahara occidental.
21à la chasse, volaient les chameaux de leurs ennemis et
percevaient des taxes sur les caravanes. Ils étaient très
hospitaliers et les femmes fort aimables. Bien que vivant
en dehors de toute loi, ces populations avaient toutes un
chef honoré et très obéi. Elles étaient complètement
ignorantes et n'avaient aucune connaissance du droit
musulman; mais le goût de la poésie était très répandu parmi
elles.
Le deuxième voyageur à aller au Sahara au XVIesiècle
et à le décrire était l'Espagnol Luis de Marmol y Carvajal,
qui fit partie, en 1556, d'une expédition marocaine
comprenant 18000 cavaliers, envoyée par le sultan pour
conquérir l'empire songhay au Soudan. Il publia à Grenade
en 1573 un ouvrage sur l'Afrique, qui empruntait
beaucoup d'éléments au livre de Léon l'Africain, par exemple
la description de la tribu des Ouled Delim (31). Il
signalait que l'expédition de 1556 ne put atteindre son objectif,
que les chevaux moururent dans la Seguiet el Hamra et
qu'il fallut battre en retraite par suite du manque d'eau.
n décrivait le Biledulgerid, région située entre l'Atlas et
le Sahara, et la côte saharienne du cap Noun au fleuve
Sénégal (32).
Un siècle plus tard, en 1670, A. Charant, marchand
français qui était resté vingt-cinq ans en Mauritanie,
donna des indications sur les régions gouvernées par le
sultan marocain Moulay Rachid, qui fonda la dynastie
alaouite et régna de 1664 à 1672 (33). En vue de dominer
le pays maure, celui-ci envoya des expéditions dans la
région de Ouadane (Adrar) et de Tichit (Tagant) en 1665,
puis dans le Sous en 1670. Charant signalait aussi qu'en
1618, un marin français retenu en esclavage, Paul
Imbert, accompagna le càid Hamar de Marrakech à
Tombouctou (34). De son côté, un missionnaire français, le
Père Labat, qui séjourna à l'île d'Arguin au début du
XVIIIe siècle, a publié en 1728 une description détaillée
de l'Afrique occidentale, c'est-à-dire du Sénégal et des
y(31) Cf. Luis de MARMOL CARVAJAL,Descripcion general de
Africa, Grenade, 1573. Traduction française: L'Afrique de Marmol,
traduction de Nicolas PERROT,Paris, T. Jolly, 1667, 3 tomes.
(32) Cf. L'Afrique de Marmol, op. cU., t. l, pp. 24-31 et t. III,
pp. 41-48.
{33) A. CHARANT, Lettre écrit te en response de diverses questions
curieuses sur les parties de l'Affrique où règne aujourd'huy Muley
Arxid, Roy de Tafilete, Paris, G. Glouzier, 1670, 211 p.
(34) Ibid., p. 40.
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