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USUBUI (L'Aurore)

De
352 pages
Un récit qui remonte à l'époque où le colonial ne faisait que passer, même s'il allait y laisser de profondes empreintes. Tous les éléments de la tourmente que connaît aujourd'hui l'Afrique des Grands Lacs étaient déjà réunis.
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Claude NEMRY

Usubui
(L'Aurore)

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L 'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

Copyright L' Harmattan, 1999 ISBN: 2 - 7384 - 7321 - 0

À tous ceux, Noirs et Blancs, qui ont contribué à l'édification des pays d'Afrique centrale qu'on appela le Congo belge et le Ruanda-Urundi pendant un court moment de leur Histoire;

à mes parents qui y ont pris leur part de responsabilité car, sans leur foi dans le Kivu, je ne serais pas né à Kindu au moment où ils débarquaient d'un steamer du fleuve et je n' aurais pas connu le paradis terrestre; à Nelle, fille d'Afrique, créole comme moi, qui m 'a donné deux garçons et a entretenu ma soif de raconter; à Solange et Charles, ma sœur et mon frère, et à mes camarades de Bukavu, gamins de rue ou basendji, avec lesquels je perdais mes billes dans la poussière et mes chaussures dans la boue.

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PROVINCE DE COSTERMANSVILLE (FUTUR KIVU) EN 1938

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Limite

d'Etat

Limite de province
Limite de territoire

Chef-lieu

de province

Chef-lieu de district Chef-lieu de territoire Centre d'occupation Principaux Routes cours d'eau rinci ales

Arabyara nta biroli aba ararebaho Celui qui n'est pas père n'a pas idée des soucis d'un père Nta mwiza ubur'inenge Aucun juste n'est sans défaut Proverbes banyarwanda

Prologue Nyunzu, octobre 1913
Bien que les vitres du wagon-bureau fussent baissées, pas un souffle de vent ne venait décoller la chemise de la peau. Chaque heure qu'y passait l'ingénieur-chef Guillaume était à comptabiliser dans son purgatoire sur terre, celles en début d'aprèsmidi plus coûteuses que les autres. Combien de fois s'était-il promis de distraire quelques hommes pour aménager une couverture de chaume au-dessus de la toiture métallique! Hélas, quand s'en présentait l'opportunité, plus utile ou plus urgent le requérait ailleurs. Le temps passait, le rail avançait, un beau jour il fallait raccrocher la voiture et la tirer plus loin. Jules Guillaume abandonna compas et règle à calcul et se redressa, les paumes sur les reins. Exhalant un long soupir, il sortit un mouchoir de la poche ventrale de son tablier gris pour s'éponger le cou et le front. Son regard glissa sur la caravane interminable d'indigènes qui longeaient la voie, portant deux à deux des billots de bois, lentement, mesurant avec parcimonie l'effort à fournir. Comme souvent devant pareil spectacle se superposèrent les descriptions monstrueuses que donnaient les explorateurs du "vil bétail humain", esclaves enchaînés par centaines, hommes, femmes et enfants, crevant sur les pistes ou survivant sur les marchés. Non, nous c'est pas pareil! D'accord, on leur force un peu la main au moment de les recruter, mais finalement, n'œuvrons-nous pas pour leur bien? Même le plus malveillant des détracteurs ne prétendrait aujourd'hui, comme au temps de la construction du rail Matadi-Stanley Pool1, que la voie est jonchée d'autant de cadavres qu'elle compte de traverses. Les désertions sont rares, les morts ne sont plus quotidiennes. Les nègres le savent: mieux vaut travailler pour l'Européen qu'être sous la coupe de l'Arabe. De nouveau le doute. Les temps ont changé. Question de nuance. "Mieux vaut être escla2 ve que mangé", aimait répéter Tippo- Tip qui disait combattre le cannibalisme par la traite des Noirs.

1

2 Négrier arabe. Les notes explicatives sur des thèmes, sujets, personnages précis figurent en fin de volume. Ici, voir note (1).

Premier chemin de fer construit par J'État Indépendant du Congo.

9

Le spectacle des manoeuvres reprit brièvement sa réalité. "Tu dis, patron, la machine supprimera le portage. Alors pourquoi nous contraindre à courber le dos sous ces fers et ces bois ?" Ah, satanée logique des Bantous qui ne conçoivent que le quotidien, ignorent la mesure du temps, confondent hier et demain! La civilisation, au fond, qu'en feront-ils? La civilisation a chassé les esclavagistes pour les remplacer par la tsétsé infectée du tripanosome et transporter le long de ses voies ferrées et de ses biefs navigables la terrible maladie du sommeil. Assez épilogué! Jules Guillaume était hanté depuis quelques jours par d'autres matières à réflexion. Nette malgré ses yeux brusquement humides, lui revint l'image du charpentier en train de clouer le cercueil aux planches mal dégauchies dans lequel on avait vaille que vaille allongé la dépouille de son adjoint: - Si Giglia s'était ménagé, il serait toujours là... Je ne serais pas contraint de me taper son boulot en plus du mien... Il jeta un coup d'oeil vers la table à dessin sur laquelle le malheureux Renato Giglia ne se pencherait plus. Malgré les piles de cahiers où s'entassaient les calculs des géomètres, malgré les corrections apportées au fur et à mesure qu'avançaient défrichements et terrassements, il fallait sans cesse revenir sur le tracé, jongler avec les angles des rampes et des courbes. L'Italien y excellait mais provoquait les récriminations des techniciens auprès de celui en qui ils voyaient leur ultime recours: - Monsieur l'Ingénieur-Chef, quelle différence ça fait un ou deux millimètres de plus par mètre ?.. Des heures de travail pour le géomètre, le conducteur de travaux, les contremaîtres. Avec en prime, l'obligation de botter les fesses à ces fainéants de nègres pour qu'ils vous valdinguent des pelletées correctes... - C'est vous qui méritez un bon coup de pied au cul! Quand vous mettrez-vous dans le ciboulot que la construction d'une voie ferrée ne peut souffrir d'à-peu-près ? Il lissait pensivement ses moustaches, le regard perdu sur la savane environnante, quand Degay apparut soudain dans son champ de vision, marchant à grandes enjambées dans la direction du bureau mobile. Un nouveau problème en perspective. Le conducteur de travaux constituait un véritable baromètre social. Un coup d'oeil sur ce tlandrin? On flairait aussitôt l'atmosphère qui régnait tant sur le chantier qu'autour du campement. Un Degay serein, amorphe, endormi? Tout allait bien. Farfouillait-il dans sa toison filasse? Pas de doute, la tension 10

montait parmi les Noirs dont on exigeait trop tout en les sevrant de nourriture et de repos. "Quand i's'gratte les couilles, faut craindre le pire", affirmait Sermeus, prédécesseur de Guillaume au poste d'ingénieur en chef. "Le diagnostic? Ou la dysenterie et la tripanosomiase font des ravages ou les désertions se multiplient..." ajoutait-il péremptoire. Non, Degay n'en était pas à se démanger, mais qu'il frappât la paume du poing tout en allongeant le pas présumait un incident d'une certaine gravité. - Entrez! cria l'ingénieur qu'horripilaient les coups impérieux donnés à la portière. Le technicien apparut, une main sur la poignée, l'autre tenant respectueusement son casque: - M'sieur l'ingénieur-chef? - Ben quoi? J'ai pas changé de bobine que je sache? L'autre cilla. Même au bout de deux années vécues côte à côte, Jules Guillaume le subjuguait autant que le premier jour. De taille juste moyenne, mince, tout de muscles et de nerfs, sans 3 cesse en mouvement, le directeur du projet C.F.L. dégageait une énergie tonique qui se propageait chez ses assistants pour gagner, quand il se pointait sur le chantier, jusqu'au dernier cantonnier. Guillaume? Un rêveur qui ne se trompe jamais dans ses calculs, disait Sermeus.
-

M'sieur l'Ingénieur-Chef,y a vot'dame qu'est sur le point

d'accoucher... - Oh, nom de Dieu! fit le petit homme en laissant tomber la pipe qu'il était en train de bourrer. C'était couru. Depuis deux semaines, il serinait: "Germaine, file à Kabalo". "C'est prématuré", assurait-elle. L'enfant ne naîtrait pas avant quatre, voire cinq semaines. "Pourquoi déjà quitter Nyunzu? J'peux pas t'abandonner comme ça..." Car Jules Guillaume n'était pas capable de se débrouiller quelques jours loin de sa moitié, lui qui comptait quatre termes de célibat en Afrique centrale L.. D'ailleurs, ne se trouvait-elle pas d'autres bonnes raisons de traîner à Nyunzu, telle cette envie de créer un "foyer de la femme africaine" où elle enseignerait le tricot et l'hygiène corporelle L..
-

Vous dites? Ma femme? Comment le savez-vous? Où

est-elle? rugit-il, mesurant soudain l'ampleur de la nouvelle.
3 Cie des Chemins de Fer des Grands Lacs. Voir note (2).

Il

- À la maison, M'sieur l'Ingénieur-Chef. C'est vot'boy qu'a couru prévenir. Dès qu'l'infirmier aura ramené la sage-femme

de Mwena Liembé,j'les envoie chez vot'dameavec la draisine.
Sans lâcher des yeux le conducteur de travaux, Guillaume s'empara de son casque et se précipita vers la portière restée entrouverte: - La draisine, je la conduirai moi-même. Il remonta la voie au trot, apte malgré son émoi à promener son œil de spéciaHste auquel rien n'échappait. D'un index voyageur, il mitraillait de ses remarques un Degay obligé malgré sa taille d'allonger le pas pour soutenir son allure: - L'amoncellement de ferrailles dans l'herbe, à récupérer pour la forge... Tire-fonds à resserrer... Ça pue la merde: une fosse d'aisance sauvage. Déverser quelques pelletées de terre et trouver les coupables... Les terrassiers sont sur leur cul. Où traîne ce jean-foutre de Verhelst ? Degay répondait, quand il pouvait, tentant d'adopter son débit lent à celui de son patron: - Dysenterie, M'sieur l'Ingénieur-Chef. Doit s'isoler deux à trois fois toutes les heures. - Nom de Dieu, remballez-le à Kabalo ! Ils dépassèrent la locomotive qui haletait encore de son dernier voyage matinal tandis que, houspillés par les coups de gueule des capita4, les porteurs vidaient les plates-formes des traverses de bois rouge toutes neuves que le convoi venait d'acheminer. Ils atteignirent la draisine sur le plateau de laquelle le conducteur faisait la sieste, dos appuyé à la tige de direction, chapeau de feutre graisseux sur les yeux. - En route, Matungulu, cria le futur père en secouant le Noir par la jambe. - Andjyo, bwana ! fit celui-ci en se redressant, à peine troublé, habitué à l'énergie impétueuse de l'ingénieur qu'il suivait depuis la construction du tronçon Kindu-Kongolo. - Et l'infirmier? et la sage-femme? s'enquit Degay en se grattant l'occiput, tandis que Matungulu tournait la manivelle et tirait du moteur ses premières pétarades récalcitrantes. - Je les prends au passage. Montez. Je vous laisse devant le bureau. Faut le cadenasser.
4 ContremaÎtres.

12

C'est au vol qu'il lâcha son chef de chantier et embarqua le boy, l'auxiliaire médical, un arabisé d'une trentaine d'années qui ne quittait jamais sa blouse au blanc définitivement incertain, et la négresse en djibula 5 qui trottinait à ses côtés, pressant sur sa poitrine rebondie des feuilles de bananier enroulées. Nyunzu n'était qu'à douze kilomètres du chantier, mais il fallut plus d'une heure au véhicule poussif pour arriver à hauteur du logement qu'occupaient l'ingénieur et sa femme. L'habitation en tôles montée sur pilotis en retrait de la voie, se donnait des airs de palais comparée à la paillote voisine, qu'un panneau aux lettres délavées désignait pompeusement comme "gare de Nyunzu-Poste". Pourtant, Guillaume se disait fréquemment que Germaine trouverait davantage de confort et de fraîcheur sous le chaume: les eucalyptus chargés de protéger la première de l'ardeur du soleil n'atteindraient la bonne hauteur que lorsque le chemin de fer aurait rejoint le lac Tanganyika... Entre-temps, le couple aurait déménagé une demi-douzaine de fois. Étendue sur son lit dans la pénombre relativement bienfaisante qu'apportaient les stores de jonc, Germaine respirait avec force, la transpiration abondante, les paumes appliquées sur son ventre. Le travail, commencé en début de matinée, avait réclamé trop d'énergie. Le masque impassible, qu'elle s'imposait même avec la certitude que personne ne l'observait, fit place à un sourire étonné quand son mari poussa la porte. Elle trouva la force de s'écrier: - Jules! Je ne t'attendais pas si tôt! Il se pencha pour l'embrasser sur la joue, mécontent et admiratif à la fois. Ah, si elle l'avait écouté! Mais quelle femme! Une vraie femme de pionnier! Trop bourru pour la couvrir de compliments ou la plaindre, il bougonna: - C'est pour aujourd'hui? - J'ai perdu les eaux à l'aube, peu après ton départ. Omar Kihondo et une accoucheuse m'accompagnent...
Un éclair de panique dans les yeux. Mais la voix ne trahit qu'un soupçon de surprise: - Une négresse? - Elle a de la pratique. - Où est-elle?
5

Robe longue en tissu de coton portée par les Noires "évoluées".

13

- À la cuisine. Elle chauffe une marmite d'eau chaude. - Jules? Cette fois, il nota une certaine altération dans la façon de prononcer son nom: "Dju1...". - Oui, Germaine? - J'ai peur... - C'est norma1... La première fois... - Je crois qu'il veut sortir... Pourtant, si je ne pousse pas... La sage-femme... - Je l'appelle! Il était déjà debout mais elle lui saisit le bras avant qu'il ébauchât un pas: - Reste près de moi! Il lissa sa moustache. Est-ce décent d'assister à l'accouchement de sa femme? Chez les pionniers, sans aucun doute. - Évidemment! Permets-moi tout de même d'aller chercher ta salvatrice, grommela-t-il sur un ton paternel. Quelle aventure! Quelle idée il avait eue de ramener une femme blanche en Afrique... Au lieu de se contenter comme autrefois de faire appel aux bons soins d'une "ménagère" s'entendant à remplir l'intégralité des besoins d'un honnête pionnier. Allons, arrêtons là nos réflexions. Sinon, j'en reviendrai encore au coup de tête qui m'a fait quitter un boulot peinard au bureau d'études des A.C.E.C.6 pour venir me faire suer à aligner des kilomètres de rai1... La grosse négresse recula à la vue du lit et se lança dans une longue diatribe en dialecte avec l'infirmier, lequel expliqua au couple qu'elle ne pouvait assurer son travail correctement si la parturiente n'était pas installée sur un siège d'accouchement. Un "siège d'accouchement" ? Une invention de nègre? La description qu'en donnait l'infirmier ne convainquait pas Guillaume qui, en bon ingénieur, cherchait, sans avoir vu l'engin, à en projeter la structure et à en décortiquer le mécanisme. Si Germaine n'avait subi de nouveaux spasmes, il aurait renvoyé la négresse illico. Soit! D'accord pour le "siège d'accouchement". Où en trouver? Omar Kihondo, dont la mère était originaire de la région, se proposa d'en ramener du village et s'en fut, laissant la sage-femme avec le couple.
6

Ateliers de Constructions Électriques de Charleroi.

14

Environ trente minutes plus tard, il parut à la porte de la chambre, ployant sous un curieux objet en forme de demicylindre d'une hauteur d'un mètre cinquante environ, fait de longues tiges entrelacées de lanières d'osier. Il allait le poser quand surgit derrière lui une négresse, ossue et ratatinée, les seins pendant tels des vessies à sec, le 'cheveu d'étoupe grise, rogomme maugréante empestant le vin de palme. - Une pocharde à présent! Fous-la-moi dehors! s'écria l'ingénieur en bondissant du chevet vers les arrivants. L'accès à la chambre lui étant interdit, la vieiJle se mit à hurler des imprécations, s'égosi]]ant comme un goret qu'on égorge. Le métis posa son fardeau l'air penaud: - Je n'ai pu me débarrasser d'elle. IJ n'y a qu'une chaise au viJ1ageet c'est la sienne. - Raconte-lui n'importe quoi pour l'éloigner d'ici. Amène-la à la cuisine. Bourre-la de pombé 7. Relayez-vous le boy et toi pour ne jamais la laisser seule! L'ingénieur revint se poster devant la chaise d'accouchement, aussi peu rassuré par son état de délabrement et sa saleté qu'intrigué quant au mode d'emploi. Le demi-cylindre en constituait à la fois le pied arrière et le dossier. À mi-hauteur était fixée une lunette, cassée sur le devant, juste apte à soutenir les fesses. Il se Iissa la moustache: Germaine réussirait-elle à s'y insérer? Le siège ne risquait-il pas de s'écrouler sous son poids? C'est que... Soutenue par la sage-femme, le ventre pesant, la parturiente quitta le lit et se traîna jusqu'à l'engin. Hésitante, elle lança un regard éperdu vers son mari mais la Noire, qui la tenait fermement, un bras autour de la taille, une main lui serrant le poignet, l'invita dans son sabir et par signes brefs à prendre place, jambes écartées. Debout derrière le siège~ le futur père suivait d'un œiI soupçonneux les gestes de la sage-femme, à présent à genoux devant sa cliente. Après avoir étalé une natte sous le siège, eJ1e disposa, selon un ordre qui tenait du rituel, le couteau, le seau d'eau fumante, une pile de serviettes et les feuilles de bananier. Soudain elle s'interrompit et, se redressant brusquement, pointa un doigt vindicatif vers Guillaume:
7

Bière; suivant les régions: de banane, d'éleusine ou de sorgho; ici, bière européenne importée. 15

8 - Ondokè, bwana, ondokè ! 9 - Je dois sortir? Ninabakyia ! Bibi nalomba ! La grosse femme n'en démordait pas: il était interdit à tout homme de rester dans les environs durant l'accouchement. Elle n'agirait pas tant que le bwana serait là. Que la future mère le souhaitât ou non n'y changeait rien. ]0, s'écria Guillaume, la voix menaçante, - Chez les Bazungu si c'est en l'absence de son père qu'un enfant naît mort-né ou avec une malformation, la sage-femme est responsable et subit le sort de l'enfant! Elle le toisa en hochant la tête d'un air dégoûté: - Ah, les Bazungu ont de drôles de manières... Soudain déterminée à ignorer la présence de l'intrus, elle s'accroupit devant la jeune femme. Après avoir relevé la chemise de nuit jusqu'à la taille, elle pressa les mains sur la peau distendue:

-

Hè, mama, sukuma,

sukuma...

]1

La nuit tombait. La pièce serait bientôt plongée dans un Noir d'encre. Jules Guillaume hésitait: il était temps d'étendre les moustiquaires devant les ouvertures et d'allumer la lampe à pétrole. Mais pouvait-il abandonner Germaine aux mains de cette créature? Sans doute avait-elle l'air de connaître son affaire, mais quel nègre avouerait son ignorance? Sur le chantier, chaque jour apportait son lot d'anecdotes. Quand les candidats se présentaient à des fonctions exigeant un minimum de capacité, moins ils en savaient, plus ils débordaient d'assurance. De l'appentis servant de cuisine arrivaient sporadiquement les éclats de voix de la vieille sorcière. Rien ne laissait présager qu'elle se calmerait de sitôt. Il faudrait se passer de l'aide de l'infirmier et faire confiance à la sage-femme. Il entreprit l'opération de prévention contre les anophèles, l'esprit aux aguets, attentif aux ahans de Germaine. Il fixait une moustiquaire quand il entendit une longue plainte. Il se retourna : la grosse matrone penchée sur le ventre l'empêchait de voir. Il se précipita au moment où commencèrent les vagissements.
8
9

Va-t'en, maître, va-t'en....

Je reste! Ma femme(le) demande. 10 Les Européens(sing: muzungu).Voir note (3).
t1 Hé, maman, pousse, pousse...

16

Les dents brillant dans la pénombre, la négresse leva vers lui le nourrisson dégoulinant qu'elle tenait par les jambes:
-

Hè, baba, iko mwanahumè

!

12

Un garçon! Un garçon! Le quadragénaire avait un héritier! Dans l'enthousiasme, il se précipita vers sa femme, mais elle le repoussa doucement. La sage-femme posa le nouveau-né sur la natte. Après avoir ligaturé le cordon ombilical, elle le nettoya superficiellement à l'aide d'une serviette dont elle l'enveloppa. Elle se tourna vers la nouvelle maman et noua le cordon qui sortait de ses entrailles puis reprit sa position accroupie, les deux mains sur le ventre à présent mou mais encore enflé. Sur la natte, la petite forme allongée n'appréciait guère sa solitude toute neuve et pleurait avec acharnement. Je peux le prendre dans les bras? chuchota Jules, impressionné par la solennité du moment, ne sachant trop bien à laquelle des deux femmes il s'adressait. Je ne l'ai pas encore touché moi-même, gémit Germaine. Il se pencha au moment où la négresse tirant sur le cordon sortit le placenta. Oh, l'odeur! Retenant sa respiration et détournant les yeux, il s'empressa de placer le petit être dans les bras maternels. Quelques larmes coulèrent le long des joues de la jeune m,aman quand elle pressa sur son sein l'enfant dont les cris tarirent comme par enchantement.
-

Comme il est beau, murmura-t-elle.

L'ingénieur-chef lissa ses moustaches. Beau? Comment Germaine pouvait-elle en juger alors qu'à présent il faisait aussi noir qu'au milieu de son dernier tunnel? - Maintenant qu'on sait que c'est un garçon, on pourrait tomber d'accord sur son prénom? Pourquoi pas Jules comme toi? murmura-t-elle avec une douceur qu'il ne lui connaissait pas. Jules? J'ai toujours trouvé mon nom affreux! - Tu as une autre idée? Il fit quelques pas. Des prénoms, ils en avaient débattu une kyrielle: Jean, Alphonse, Joseph, Paul, René, Raoul. Pendant quelques jours, ils avaient opté pour Victor, question de faire plaisir au parrain de Germaine... Tous aussi communs que Jules. Pourquoi ne pas lier le prénom à un événement qui survient au moment de la naissance? Une coutume bantoue. À
12

Hé, papa, c'est un garçon...

17

défaut, au lieu de la naissance? Évidemment, s'appeler Nyunzu, ça pourrait constituer un handicap pour un petit blanc. Surtout le jour où il se retrouve en Europe pour y faire des études. T'entends ça d'ici? Nyunzu Guillaume... Ça fait évolué converti, clerc de mission... Tous comptes faits, le prénom ne doit pas se confondre avec le nom d'un village ou d'un lieu-dit mais plutôt rappeler ce qui caractérise une région. Et qu'a Nyunzu en propre? Une savane arbustive généreuse. La forêt n'est pas loin... Sylvis, la forêt. Sylvain, l'enfant de la forêt! Sylvain Guillaume! Mon fils s'appel1era Sylvain... - Sylvain? Oh, oui, j'aime beaucoup! Il se retourna vers sa femme, surpris: - Tu as lu dans mes pensées? - Oh, Jules, ce n'est pas nécessaire! Tu ne t'en es jamais rendu compte? Quand tu cesses de te lisser la moustache, tu te mets à penser tout haut... En revenant vers elle, gonflé de joie, irradiant de bonheur, il buta sur le seau qu'il renversa, perturbant la sage-femme alors qu'elle emballait le placenta dans les feuilles de bananier. Elle se contenta de maugréer et reprit les gestes cabalistiques dont elle entourait son travail mystérieux. - Si tu nous donnais un peu de lumière, mon chéri? murmura la jeune maman au moment où il se penchait pour interroger la grosse femme sur la signification de son rite. Plus tard, quand ils furent seuls, la mère et le nourrisson couchés dans le grand lit, l'ingénieur en chef Guillaume s'installa à table et ouvrit le gros livre de comptes dans lequel il tenait son journal. Les dernières lignes remontaient à quatre Jours: "Le 8 octobre 1913. Aujourd'hui est mort mon vieux camarade et complice Renato Giglia après six jours de fièvre inexpliquée. Il avait 37 ans et travaillait avec moi depuis dix ans. Qu'il repose en paix. Préparé malle avec ses effets à faire parvenir à sa famille à Gênes. Renvoyé sa ménagère Mukusu à Kasongo avec viatique représentant un quart du dernier salaire." Il travailla les pointes de sa moustache et soupira. "Une vie chasse l'autre. Chagrin hier, joie aujourd'hui..." Il secoua la tête pour se libérer de la mélancolie qui le gagnait. La journée ne s'achevait-elle pas en lui apportant le plus inestimable cadeau? Après avoir tiré un double trait à l'aide de sa règle graduée, il écrivit de sa bellè écriture penchée: 18

"Le 12 octobre 1913 à 6.05 heures de l'après-midi, est né Sylvain Nyunzu Guillaume, premier enfant blanc à voir le jour à Nyunzu, poste C.F.L. sis entre Kabalo (175 Km) et Kalémyiél3 (190 Km). Père: Jules Edouard Guillaume, ingénieur civil, 42 ans. Mère: Germaine Ghislaine Marie Poncelet, épouse Guillaume, sans profession, 27 ans. Poids approximatif: 4 Kg.Taille selon le mètre-ruban: 52 cm. Cheveux: foncés. Yeux: probablement bruns comme ceux du père." Il relut, barra les derniers mots, préférant le laconisme objectif: "Yeux: bruns." Il écrivit encore: "Mère et enfant se portent bien". En refermant le journal, il se tourna vers le lit enveloppé par la toile moustiquaire. Même si elle ne remuait guère et ne disait mot, il savait que Germaine ne dormait pas, effondrée de fatigue mais incapable de trouver le sommeil. Elle gardait les yeux ouverts et vivait avec intensité ses premières heures de maternité. Aurait-il imaginé il y a deux ans à peine tandis que le bateau le ramenait en Europe que lui, le vieux célibataire, se retrouverait bientôt en pleine brousse marié à une femme .de sa trempe et père d'un nourrisson? Déjà il tirait des plans pour Sylvain, déjà il se préoccupait de son avenir. L'enfant serait-il son digne successeur? Démentirait-il l'adage selon lequel la deuxième génération des pionniers trahit la première? Tout était question d'héritage génétique, s'il fallait en croire les théories qui commençaient à avoir cours. - L'idéal serait qu'il ait à la fois mon intelligence et mon esprit d'invention, la beauté et la robustesse de Germaine.

13

Nom indigène d'Albertville. S'écrit aujourd'hui Kalemie. 19

1
Kabambaré, mai 1938 Espérée avec impatience tout au long d'un après-midi plombé qui rendait nerveux hommes et bêtes, plus rapide que prévue et sans être précédée de bourrasques, la trombe s'abattit soudain. Une succession d'éclairs serrés, que ponctuaient les tambours du tonnerre, zébrait le ciel en de fulgurantes illuminations. La forêt mugissait, les grands palmiers courbaient l'échine, agrippés à leurs racines, le dôme de leurs rameaux se retournaient comme des parapluies. Libéré de la chape qui lui comprimait le crâne, Sylvain abandonna Hercule Poirot à ses déductions prétentieuses et déplaça son fauteuil de rotin pour mieux jouir du spectacle. Le déchaÎnement du temps exerçait sur le jeune fonctionnaire une étrange fascination. À la vue des images qui se bousculaient bouillonnantes, effrénées, monstrueuses, il éprouvait un tel plaisir charnel que, petit enfant, il en perdait toute notion de danger. Sa mère, quand grondait l'orage, ne le lâchait plus depuis qu'elle l'avait surpris, alors qu'il avait quatre ans à peine, seul sur la place du village musongé I, s'offrant minois renversé et bras en croix à la pluie qui tombait en grosses gouttes tièdes. Aujourd'hui, abrité sous les tôles de la barza 2, il éprouvait une jouissance trouble à observer la tempête tourmenter le vieux jardin encombré d'arbres et de massifs, un plaisir qu'il savourait même si le déchaînement du ciel emportait les fleurs de flamboyants, rendait chauves les cocotiers et déchiquetait les malheureux jacarandas. Quelle chance il avait d'occuper l'habitation européenne la plus ancienne de Kabambaré, une construction semi-préfabriquée qui évoquait avec nostalgie celle de son enfance à Kalémyé mais, ici, entourée d'un jardin aussi luxuriant que dans les illustrations des éditions Hertzel... "Vous auriez pu avoir encore plus démodeïe, avait clamé Verdonck, dont l'incrédulité devant l'air enchanté du nouvel adjoint renforçait son accent flamand... Dommage que les anciens bureaux de l'Administration servent à présent de prison... Ça est sous un
I

2

De la tribu des Basongé.
Terrasse couverte, fréquente dans tout le Congo; de l'arabe baraza, salle du conseil dans les maisons de notables.

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toit de chaume que vous auriez habiteïe..." La prison "cinq étoiles" de Kabambaré, le bâtiment le plus frais du poste, avec ses murs épais et sa couverture de papyrus... Non, je n'échangerais pas ma maison contre elle pour tout l'or du monde... Ma maison... Comme si un fonctionnaire de la colonie pouvait jamais parler de sa maison!... L'eau tombait de plus en plus drue, formant un rideau épais qui empêchait de voir à dix pas. Soudain, dans la lueur d'un éclair, une silhouette, penchée pour offrir une moindre résistance à la furie du ciel, traversa son champ de vision et disparut sous la frondaison du lourd manguier. Il bondit vers la balustrade. Faut être folle de se planquer sous un arbre! Et si la foudre s'y précipitait? Il appela mais en vain. Je n'ai pas la berlue! L'apparition aussi brève fût-elle restait gravée sur sa rétine: une forme gracieuse, mince, élancée, moulée dans une djibula de batik clair qui lui collait à la peau. Viens t'abriter! s'égosilla-t-iI, conscient que la pluie se ruant en hallebardes sur le toit de tôles couvrait sa voix. Il déboutonna sa veste de safari, l'envoya échouer sur le fauteuil, dévala l'escalier et s'engouffra sous le lourd feuillage. Accroupie contre le tronc épais, elle tourna la tête quand il lui toucha le bras. Un éclair bienvenu dévoila un visage juvénile aux yeux plus surpris qu'apeurés. Il se pencha davantage pour la saisir par le poignet. Viens à la maison! cria-t-il en kiswahili.... Il lui glissa son bras sous l'aisselle pour l'aider à se lever. Elle se laissa conduire, docile, tremblante de la tête aux pieds. Main dans la main. Vite, les marches métalliques quatre à quatre, la protection de la barza... - Entre te sécher! l'invita-t-il en la poussant vers l'entrée. Au salon, il appela le boy 3 à deux reprises avant de se souvenir qu'Évariste disposait de son soir de liberté. Plantée devant la table, dégoulinante, bras serrés sur la poitrine, pieds nus dans la mare qui se formait sur le ciment lisse, on lui aurait donné le Bon Dieu sans confession. Mais les prunelles sombres voyageaient dans la pièce, jaugeant chaque meuble, chaque bibelot. Le tour d'inspection s'arrêta à l'âtre, garni de bûches par les soins de l'homme à tout faire.
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Garçon ou, mieux, serviteur en anglais; terme générique dans l'ensemble du Congo belge pour désigner les domestiques masculins.

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- Un peu de chaleur te fera du bien, n'est-ce pas? Elle opina de la tête, en reniflant. Est-elle aussi sotte qu'elle en donne l'air? Dommage, appétissante comme elle est. Joli minois aux traits négroïdes adoucis. Prunelles de jais, cornées d'opale laiteuse. Belles dents régulières, petites, serrées, qui ne demandent pas à être brossées. Tatouages discrets sous forme de petites boursouflures symétriques au-dessus de la glabelle et au plus charnu des pommettes. Sur un crâne aux courbes parfaites, petites tresses serrées courant en paral1èles d'avant en arrière, coiffure fort prisée par les élégantes Bakusu 4. Mis en valeur par le wax gorgé d'eau, un corps souple, seins haut plantés, petites fesses rondes et fermes, accentuées par une cambrure des plus suggestives. Jambes aux chevilles fines, aux mollets allongés... Pour avoir une telle sveltesse, elle doit être très jeune : quinze, seize ans au plus? Passé vingt ans, elles font matrones, culs de jument, ventres placentaires. Il frissonna, aussi trempé qu'elle. - Suis-moi à la salle de bains... De l'armoire aux portes grinçantes, il sortit une serviette que la jeune Noire prit sans cesser de le fixer de ses prunelles à la profondeur insondable. Elle se passa le linge sur les bras et s'en tamponna le visage, mollement, l'air embarrassé comme s'il lui répugnait, en procédant à sa toilette, de s'offrir en spectacle. - Je te laisse. Ote tes loques et mets ça, grommela-t-il en détachant de son crochet un peignoir en tissu éponge. Son peignoir, le dernier envoi de sa mère, le prêterait-il au meiHeur de ses amis? Si la mère me voyait... Femme de principes, elle n'a cessé, avant que j'embarque, d'essayer de me marier à cette lourdaude de Madeleine Mainvaux pour m'éloigner des tentations africaines, puis, constatant son échec, de me mettre en garde contre les entreprises des fil1es du diable, à l'âme aussi noire que la peau. Le _miroir au-dessus du lavabo me renvoie, rajeuni par le sourire, un visage que je n'ai plus contemplé avec autant de narcissisme depuis belle lurette. "Si tu étais moins renfermé, que tu ne tirais pas tout le temps cette tête de six pieds, je te promets que pas une fille ne te résisterait... ", assurait Viviane. Une autre serviette à la main, il sortit, chiffonné de voir la négresse se débarrasser de son pagne toute pudeur envolée
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Tribu du Sud Maniéma. Voir note (4).

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alors qu'un instant auparavant elle faisait des mines en s'épongeant. Il gagna la chambre à coucher où, revigoré et émoustillé par l'aventure que lui apportait la pluie, il se retrouva en un clin .

d'œiI sec et vêtu de Iinge propre. Depuis qu'il avait débarqué à Matadi 5 quelque cinq mois
plus tôt, impressionné par la description des sanctions que la nature imposait à ceux qui se vautraient dans la luxure avec les négresses, il tentait d'ignorer les œillades que décochaient femmes libres et adolescentes lorsqu'il circulait à vélo entre la maison et le bureau du territoire ou qu'il accompagnait Évariste au marché. Ah les beaux fruits qui ne demandaient qu'à être croqués... Hélas, le poste de Kabambaré n'était-il pas au centre d'un pays où sévissait la syphilis, marque d'infamie que les Arabes ont rendue plus tenace que le ferrage des esclaves? Aussi, pour combattre son appétit et préserver sa santé, résistait-il à copier nombre d'Européens célibataires qui s'offraient une "ménagère" au risque, comme le serinait sa mère, de se négrifier à leur contact. Et quand la pression devenait trop forte? Il tentait en vain de superposer aux dernières évocations, trop fraîches pour avoir perdu toute consistance, celle des appas mûrs de Biche, l'opulente rubiconde qui l'avait dépucelé à dixsept ans en guise de cadeau d'anniversaire et s'était fait un devoir de voyager régulièrement entre Tintigny et Bruxelles pour entretenir la flamme de l'étudiant. Non, il n'allait pas jusqu'à regretter d'avoir regagné en célibataire sa terre natale, même si dans les moments de cafard il se rappelait avec nostalgie ses amourettes d'étudiant et surtout la concrétisation de ses rêves d'alors, la brune Viviane qui avait longtemps balancé entre deux avenirs, l'un à côté d'un médecin de campagne, l'autre en suivant l'administrateur des colonies. Elle avait opté pour la Belgique, peut-être davantage à cause de l'indécision de Sylvain que par crainte des serpents et autres sales bêtes qui fourmillent au Congo... Hélas, les luronnes ne le laissaient guère en paix, elles le relançaient jusqu'au tribunal de territoire, oublieuses du prétexte qui les amenaient, faute du mari volage, indélicatesse de l'amie trop légère... Elles bénéficiaient de la complicité active des plantons, carani et boys, intrigués par la chasteté apparente du jeune administrateur. Ainsi, n'était-il pas rare qu'en fin de
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Premier port de mer congolais au fond de l'estuaire du fleuve Congo. 23

séance au tribunal, Mukungu Cyprien, le premier clerc du territoire, vînt l'informer à l'oreille que telle ou telle, tout à l'heure plaideuse, se ferait un plaisir de rendre service au bwana. Quant à Évariste, n'allait-il pas jusqu'à amener d'émoustillantes donzelles qu'il présentait comme ses jeunes sœurs? Le plus éprouvant, ce n'est pourtant pas au poste que Sylvain l'endurait mais au cours de ses tournées à travers le territoire, quand chefs 'et sous-chefs alignaient les jolis tendrons de leur circonscription. Après cinq mois de résistance aussi farouche qu'imbécile, vais-je capituler? Battant la campagne, le cœur près de s'enflammer, la sève en pleine ascension, i] revint dans la grande pièce pour lancer une flambée. Faute de tomber sur des journaux éculés ou de trouver la réserve des copeaux de bois, il sacrifia le "Pourquoi Pas ?" arrivé la veille d'Europe, à peine vieux d'un mois. Faut êt'con d'aller foutre en l'air un hebdo pour les mirettes d'une négresse. Hélas, me voilà sous son charme, prêt à n'importe quelle sottise. De temps en temps, il cessait d'agiter la planchette ou reprenait son souffle avant d'ahaner à nouveau sur le feu récalcitrant, et se tournait vers la porte de la salle de bain, impatient de la voir réapparaître. L'âtre lâchait ses premiers ronrons de plaisir sous ]a caresse des flammes. La vraie nuit avait succédé à celle de la tornade, déjà lointaine. L'heure d'al1umer les lampes à pétrole. Au préalable, fixer les treillis dans les encadrements de fenêtres. Bruissement horripilant des moustiques autour de la cheminée. Penché sur la table, Sylvain enflammait le manchon de la lampe Coleman quand il la devina derrière lui. Il pivota et se redressa, plus brusquement que le permettait sa dignité de fonctionnaire. La fille maintint son regard dans le sien. Il lui montra le feu: Tu veux te réchauffer? Elle marcha vers lui, sans le lâcher des yeux. Tel1e une princesse tirant sa traîne, elle balayait le so] de la robe de bain, encore trop longue même remontée et tenue fermée, un bras serré sur ]e buste. Il rit. Elle s'arrêta toute proche et égrena un rire perlé, agitant la tête, lèvres épanouies, dents brillantes. Envolé J'air pitoyable de la naufragée! Le satin ambré des fortes pommettes luisait au feu d'un éclat révélateur de bonne santé. Comment t'appelles-tu? Kahiro Nyakalini... NyakaIini, dis-tu? Jacqueline? C'est un nom chrétien? 24

Elle frissonna, suivant du regard la danse des flammes: 6 . . "'AT. - IvlSl dl}uwa...
- Tu es Mukusu, n'est-ce pas? Ceux de ta tribu ne sont-ils pas mahométans en majorité?

Nisidjuwa... Si elle l'ignore vraiment, alors elle est chrétienne ou païenne. Aucune arabisée n'ignorerait sa religion... - Allons, va t'installer devant le feu... Une main à la cambrure du dos, l'autre fermée sur le bras gracile, il la poussa vers un fauteuil Morris 7. Intimidée devant le siège de muzungu, elle tenta de se dégager mais ne réussit qu'à entrouvrir sa robe de chambre, découvrant des seins en forme de poires, défis agressifs à la loi de la pesanteur. Bouffée de chaleur. J'en vois pourtant de tous les genres et pour tous les goûts. Elle lui échappa en se laissant choir à même le sol. Il s'accroupit et chercha à lire dans ses prunelles, au-delà des flammes dansantes qui s'y miraient: - Où habites-tu? Je ne t'ai jamais rencontrée... 8, - Mon père est carani à la Cobelmin fit-elle, lippe dédaigneuse, façon d'affirmer qu'elle n'était ni une va-nu-pieds ni une paysanne. - Et toi, que fais-tu? - Je suis commerçante. Commerçante... De ses charmes, sans doute. Une femme libre. Peut-être inscrite au registre spécial des filles publiques tenu à jour par mes soins au bureau du territoire. À vérifier. Peu probable. Trop jeune, trop mignonne. Jeune certes, mais sans âge précis. Tous comptes faits, elle peut tout aussi bien approcher des seize ans qu'avoir sauté les vingt... Senteur de peau. Les négresses puent. Pourtant, mes narines frémissent avec avidité, mes poumons s'emplissent jusqu'à l'asphyxie. Brûlis, bois arsin et cendres incandescentes que couvre la bruine, glaise et paille en cuisson. D'autres odeurs viennent interférer, empêchant l'évocation de nouvelles analogies. Grésillement de la lampe à pétrole, cire mal brûlée. Oublié de replacer le verre. Il se redressa à contrecœur. Dehors, la pluie
-

6 Je ne sais pas... 7 Fauteuil en bois dur, démontab1e. Siège et dossier étaient amortis de coussins tai11és sur mesure. 8 Société minière du Maniéma.

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avait cessé de battre les tôles, laissant aux gouttières le soin d'exécuter le final du déluge tropical. L'idée que la belle put écourter sa visite le rendait nerveux. Il revint s'accroupir en face d'elle. Les mirettes sombres ne quittèrent pas le feu mais les lèvres s'ourlèrent en un sourire contenu. Objet conscient d'un examen avide et maladroit, elle détendit lentement les jambes et s'allongea en prenant appui sur les coudes. Elle rajusta négligemment les pans du peignoir, laissant un sein dévoilé, tel un fruit prêt à être cueilli... - Tu es une belle mwanamukè 9, Nyakalini..., murmura-t-il la voix enrouée. En un mouvement tout de grâce, elle tourna la tête, émail des dents brillant, ébauche d'une invite. Il s'agenouilla, la prit par les épaules, l'attira contre lui. Elle se laissa enlacer mais évita les lèvres qui convoitaient les siennes. Tu me possèdes, hein? Dis-moi, tu m'as bien eu avec ta visite impromptue, marmonna-t-il, tout en promenant une main rude sur le ventre de la femme. Elle modula une légère plainte quand les doigts la malaxèrent mais, prompte à lui défaire le pantalon et à libérer son pénis, elle lui plaqua ses paumes sur les reins et s'allongea, l'appelant en elle. Dès qu'il la pénétra, ses derniers préjugés tombèrent. Comme un pont lie les deux rives du fleuve, leur acte scellerait l'union de deux races représentées chacune par un enfant du pays, l'un issu de la dernière conquête, l'autre fruit de la terre et du soleil... Il redevenait Africain! Il ignorait encore à quel point. Nyakalini. L'étau de tes cuisses. Rythme lent du bassin traçant le huit couché, symbole de l'infini. Houle sans fin. Mélodie chuchotée, ronrons. Gerbes embrasant le ciel des mille couleurs du feu. Dans la cheminée crépitent les bûches. Tonnerre du canon. Négresse, offre-moi tes lèvres prodigieuses, laisse-moi frotter les miennes sur le crêpe serré de tes tresses. Rafales d'éclairs. Exhortations. Tchanè mwana! Tèlèma, sukuma... Moite de ma sueur. Râles et plaintes, elle miaule quand je crie. Je m'effondre. Oh, la douceur d'un lit! Viens dans ma chambre, écarte la moustiquaire. Les tatouages se mettent en point d'interrogation. N'aie crainte. Tes paumes apprécient. Le drap amidonné c'est autre chose que la paille. Non, s'il te plaît. Réveil en
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Femme. Rappel: mwanahumé, homme, garçon.

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sourdine. Main voyageuse. Suçons et morsures. Le convoi repart. L'amazone chevauche son étalon. La savane défile. Monticules, albizias arachnéens, champs de coton d'où émergent les épis de sorgho, ficus patauds, termitières, course éperdue des antilopes. Eaux brunes et rapides qui coulent et cisèlent les parures de lumière, hérons et pique-bœufs, gardiens paresseux des marigots poissonneux. Arbre nu, nids de républicains ballottés par le vent. Houle. Tchanè mwana... Ses seins dansent, son ventre se ploie et se tend. Elle s'affale sur moi, crie dans mon oreille. Pas si fort! On doit t'entendre jusqu'à Bondo. Elle n'en a cure. D'ailleurs, je crie autant qu'elle. Mer étale. Pas un souffle d'air. Gorge sèche. J'ai soif mais ne peux bouger, j'ai mon comte. Laisse-moi dormir. Le sablier du marchand de sable s'écoule. Poches de résistance, contre mon gré. Acupuncture par les doigts, lèvres dédiées au massage. Experte jusqu'à l'éreintement. Savoir-faire inné? éducation née de la pratique? Maniéma, terre des Wangwana 10, creuset de métissage des Arabes et des esclaves noires, matrice où se mélangent les raffinements du plaisir et de la cruauté. Elle ne renonce aux jeux de l'amour que lorsque l'action conjuguée de la main et des lèvres se révèle incapable de ranimer l'invertébré. À moitié endormi, il songea la renvoyer. Une négresse chez le jeune fonctionnaire. La nouvelle se répandra en traînées de poudre à travers le centre extra-coutumier, elle ne tardera pas à chatouiller l'oreille des Blancs. À l'affût des amours multiraciales qu'ils s'empressent de condamner depuis qu'on encourage les nouveaux à s'expatrier munis d'une épouse bien de chez eux. L'idée fit long feu car le sommeille terrassa brusquement. Il - Bwana, bwana, dja saa kulamuka ! Sylvain, encore saturé de l'odeur de sa compagne inattendue, chercha de la main un corps qui semblait se dérober. Il ouvrit un œil. Évariste le scrutait, penché avec sollicitude, le front plissé à quelques centimètres du sien. - Il est six heures, bwana. Tu dois te rendre à l'appel. Le fonctionnaire se leva, les jambes en coton. - Bwana, tu es nu ! Pourtant, j'avais préparé ton pyjama!
JO

Région centro-orientale du Congo belge. Voir note (4).

Il

Maître, maître,c'est l'heurede s'éyeiller.
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Il se retourna vers le petit homme au moment de franchir le seuil de la salle de bains. Quel numéro me joue-t-il ? Il sait très bien ce qui est arrivé. Elle n'a pu quitter la maison qu'après le retour de virée de mon homme à tout faire. Masque impassible des serviteurs aguerris à servir un Blanc. - Ne reste pas planté là ! Va préparer le café! - Il est prêt, bwana. Nyakalini a pris ses cliques et ses claques. À mon soulagement? Cela va de soi. Quoique je sois frustré d'un mot d'adieu, d'une promesse de retour... L'estomac vide depuis la veille à midi, Sylvain enfourna quatre œufs sur le plat et une papaye avant de voler sur son vélo jusqu'au bâtiment du territoire. Colleye, agent territorial principal, avait déjà entamé l'appel des prisonniers et la distribution des tâches sous le regard blasé des hommes du détachement, qui attendaient le lever des couleurs en position repos, la crosse du Mauser à terre. En entendant le torpédo crisser sur le gravier, il s'interrompit pour lancer un regard sans aménité vers son supérieur direct et néanmoins cadet, puis reprit la lecture du registre, la mine renfrognée. Le trois-termes n'était pas près de pardonner à l'A.T.A. 12le fait de lui avoir ravi la place de numéro deux de l'État à Kabambaré. L'appel prit fin tandis que Sylvain remisait sa bicyclette sous l'auvent de tôles. Les prisonniers, obéissant avec placidité aux coups de gueule d'un vieux policier, se répartirent par petits groupes auxquels furent distribués machettes, houes et râteaux. Petits délinquants pour la plupart, ils purgeaient leur peine à entretenir les allées et jardins du domaine public. Il s'attarda un instant devant la troupe en guenilles. On respectait ses directives de la veille, aucun prisonnier n'était invité à se coucher à plat ventre sur le sol pour recevoir sa ration de chicote. Satisfait, il se dirigea vers le perron du grand bâtiment de briques rouges qui abritait les bureaux du territoire. Moment que choisit l'administrateur principal pour faire irruption dans le "préau", sanglé dans son uniforme kaki et coiffé de son casque au blason de la colonie, plus satisfait que jamais de sa prestance de séducteur de viIlage. - C'est maintenant que vous arriveÏe? s'écria-t-il dans son inimitable accent flandrien.
12Administrateur territorial adjoint; prononcez "atéa" . Voir note (5).

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Il lui décocha un regard acéré et ajouta, la voix âpre:
-

Votrrcasq', où est votrr casq'? Il est temps, vous saveïe ?

Il était temps, en effet. Quand Sylvain revint de son bureau, le chef orné de l'indispensable preuve de l'autorité dont il était dépositaire, le sergent Bemba s'approchait du mât pour monter les couleurs devant les territoriaux et le peloton au garde-àvous. Au moment où il prit place à ses côtés, Verdonck lui lança un bref coup d'œil, aussi féroce que le précédent. - Sait-il déjà? Il fit le salut. La nuque raide, dardée de picotements. Pas de doute, dans un bel ensemble, agents et soldats, figés à quelques pas derrière les deux administrateurs, braquaient leurs regards sur lui. Pourquoi percevait-il en particulier le message incertain que lui envoyaient les yeux mouillés de Michaux, le comptable du territoire, un ivrogne négrophile ? Va te faire lanlaire. Je récuse toute idée de confrérie. Pourtant, je ne peux m'empêcher de tirer quelque fierté de mon aventure... Dès la cérémonie achevée, il se réfugia dans son bureau mais Verdonck fut prompt à l'y rejoindre: Vous étiez en retard, Guillaume, fit-il sur un ton qui était autant une question qu'une affinnation. Le jeune fonctionnaire soutint le regard de son supérieur en silence. Sur cinq mois, pas un mot de remerciement ou d'encouragement quelle que fût la prestation... Pour autant qu'il pût les distinguer, Wilfried Verdonck alignait une belle série de griefs à l'encontre de son second. À la fois le chef et l'ancien, il éprouvait au même titre que Colleye le sentiment d'être coiffé dans sa communication avec l'Afrique. Issu du rang, il avait attendu son troisième terme pour passer du statut d'agent à celui de fonctionnaire alors que son second, bardé du diplôme de docteur en droit, avait bénéficié du rang d'administrateur territorial assistant de première classe dès son 13 entrée en s~rvice. En outre, Schone Willy s'imaginait à l'instar de beaucoup de Flamands victime du favoritisme qui poussait vers le haut tout fonctionnaire s'affinnant francophone. Certains collègues, originaires du plat pays comme lui, ne s'ingéniaient-ils pas à fransquillonner, à pincer leur français pour gommer les rugosités acquises à l'élaboration de leur patois? Enfin, Guillaume, servi par la fréquentation des villages ban13

Beau Willy, en flamand. 29

tous durant son enfance et par la maîtrise du kiswahili, sa seconde langue maternelle, avait rapidement pris la mesure des affaires indigènes et s'en tirait bien mieux que lui quand il s'agissait de trancher dans une palabre au sein d'une chefferie ou de rendre un verdict au tribunal de territoire: De quoi aigrir les caractères les mieux trempés. - Vous feriez bien d'aller inspecter le sud-est du territoire et de traîner du côté des marais de la Luama... Les braconniers... - J'y étais il y a huit jours à peine... Mon rapport est sur votre bureau... Un rapport où il s'était gardé de toutes allusions aux marches forcées dans la lise ou la gadoue, durant lesquels il avait souffert le martyre à cause d'une verrue à la plante du pied. - Sans doute, sans doute... Mes renseignements ne corroborent pas les vôtres... Kwanguka, le chef de Mwena-Debwa et Manyéma... Nous en reparlerons plus tard... À propos, vous me remplacez cet après-midi au tribunal ?... Toute cette paperasse qui m'attend, alors que je dois me rendre à Bitumba... Sylvain acquiesça en inclinant la tête d'un mouvement bref. Pour rien au monde iI ne l'aurait avoué devant son supérieur, mais il aimait présider le tribunal de police, encore davantage le tribunal du territoire car sa tâche principale était de réformer les jugements des juridictions coutumières: les litiges entre indigènes autant que les délits dont ils étaient accusés le passionnaient non pour eux-mêmes mais par l'enseignement qu'il en tirait. Rares, sinon fortuits, étaient les cas où un jugement à l'européenne s'avérait pertinent. En Afrique noire, tout acte comme tout conflit avait pour fondement la coutume, indissoluble du clan ou des clans des parties en présence, un délinquant n'était jamais seul à la cause, son clan était solidaire de ses actes fussent-ils criminels. Je n'ai jamais été aussi fier que lorsque j'ai reçu en vrac les commissions me désignant président du tribunal de territoire, juge du tribunal de police, juge suppléant au tribunal du district, greffier près des tribunaux de chefferie... "Normal, automatique pour n'importe quel A.T.A..." a bougonné mon rabat-joie de patron. Rien n'entamera mon enthousiasme, dussé-je dresser à la fin de chaque séance un bilan douteux quant à ma compréhension du sous-jacent non-dit des affaires bantoues... Les Noirs ne se présentent au prétoire ni seuls ni désarmés. Bardés de talismans, ils y pénètrent avec leurs morts et leurs légendes. 30

Verdonck tira Sylvain de sa rêverie, se méprenant sur la raison de son silence, soucieux de ne pas accentuer la tension qu'il entretenait dans ses relations avec son subordonné: - Ne le prenez pas de mauvaise part, Gui])aume, marmonnat-il avec lenteur. J'exige beaucoup de vous mais, plus tard, vous m'en serez gré d'être tombé ici plutôt que chez certains de mes collègues où votre rôle aurait été réduit à produire du papier. Croyeïe-moi, ce n'est pas une chance d'être désigné pour Kabaré ou Rutshuru 14,contrairement à ce qu'on imagine... En pensée, je tourne déjà les pages des "Bu])etins des juridictions indigènes et de droit coutumier" au gré des affaires que je devrai traiter. Je me contente d'un haussement d'épaules. - Je n'ai garde de me plaindre d'avoir été désigné pour Kabambaré, finit par maugréer Sylvain. On m'a proposé diverses affectations flatteuses. Je leur ai préféré un poste loin de tout chef-lieu de province ou de tout centre urbain, et je l'ai obtenu. La réalité était quelque peu différente. Féru d'histoire africaine et avide d'attaches avec son sol natal, il avait placé en deuxième position dans la liste de ses préférences le nom de Kabambaré, poste proche de ceux qui avaient jalonné sa petite enfance, étape des explorateurs Livingstone et Stanley, borna 15 des esclavagistes, centre commercial cosmopolite, promesse d'ouverture sur le monde arabisé, sur l'Orient, ses senteurs et ses mystères... La première place à l'issue des examens à l'école coloniale? L'influence du Vieux? Un beau jour, le marconiste du SIS Albertville avait capté le message espéré: "Prière communiquer affectation Kabambaré à M. Sylvain N. Guillaume. Ordre de mission et itinéraire l'attendent à Léopoldville". Le programme de la matinée retenait Sylvain dans la bourgade. Après une visite brève au dispensaire, il s'attarda à la prison pour analyser la Iiste des malades qui avait tendance à s'aJlonger. Connaissant le peu de goût qu'avaient les indigènes à rester enfermés et soupçonnant la mauvaise hygiène d'être cause de l'augmentation des dysenteries, il fit relaxer quelques délinquants légers qu'il avait lui-même condamnés. De retour 16 au poste, il emprunta la camionnette S.T.A. et son chauffeur
14Deux chefs-lieux de territoire au Kivu, appréciés pour leur climat. 15Forteresse, en arabe. 16Service du Transport Automobile, rattaché à la Force Publique mais utilisé par l'ensemble de l'Administration. 3I

pour se rendre sur la route de Fizi au bord de la Miswiba où, à côté d'un pont fait de troncs d'arbres équarris grossièrement, s'érigeait un nouvel édifice Algrain, structure et platelage métalliques sur culées en béton armé. Chemin faisant, alors qu'il s'éloignait du centre et longeait les grandes cases en pisé du quartier des Arabisés, iI se surprit à scruter les abords de la route, croyant r.econnaÎtre Nyakalini dans toute passante, jeune et élancée, vêtue d'un wax ramagé À la lueur des bûches, elle était à croquer. Visage à la fois fin et tout en rondeurs. Pommettes joufflues, narines ourlées, lèvres épanouies, grands yeux aux globes adoucis par les ailes aux longs cils. Détails perdus dans le charivari, elle ressemble à présent à toutes les belles qui balancent leur croupe devant la maison et égrènent leurs rires au marché. Devrai-je attendre de l'avoir dans les bras pour la reconnaître aux fragrances qui s'exacerbaient à mesure que la nuit avançait? Au fil des heures, aux questions de savoir pourquoi elle avait disparu sans mot dire et si elle reviendrait se substituaient l'espoir puis l'impatience de la revoir. Oubliée la vérification élémentaire dans le registre de la prostitution et de celui des visites au dispensaire, balayées les fatigues de la nuit... Il lui fallut un bout de temps pour s'apercevoir qu'il prêtait davantage attention à la trotteuse de sa montre qu'aux explications de l'agent des Travaux Publics. Ce dernier, un Montois qui roulait les "r" avec conviction, était, tout comme son capita 17,d'autant plus étonné de voir l'A.T.A. se ficher du pont comme de colintampon que jusqu'à présent il les avait pressés, avait houspillé cantonniers et ouvriers, et s'était montré inflexible quant au soin à apporter à chaque phase de la construction. N'avait-il pas poussé son souci de perfection en faisant abattre un ouvrage de moellons dont le mortier lui semblait trop terreux? À midi, il rentra chez lui sans repasser au bureau. L'œil aux aguets, dressant la tête au bruit le plus anodin, il avala précipitamment la cuisse de poulet baignant dans l'huile de palme, quitta la table pour faire le tour des pièces et de la cour arrière. Il finit par lâcher, évitant de regarder Évariste qui le suivait comme son ombre:
-

Personne ne s'est présenté ce matin?

Hè, bwana,je tiens ma promesse, bredouilla le boy.
chef d'équipe indigène, mot d'origine portugaise.

17Contremaître,

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- Pas de calembredaine, fit Sylvain en haussant les épaules. Je sais que la maison se transforme en soko 18 que je montre dès les talons. Je parle de visites pour moi! - Non, hwana, personne. Mais si tu le souhaites, je t'amène quelqu'un... J'ai justement une nduku qui a reçu les leçons des .. . massœur 19. Ell e salt tenir une maison de muzungu... Regardez-moi cette espèce de faux-jeton en train de se payer ma balle. À présent que je me suis laissé piéger, il n'aura de cesse de me fourguer une de ses copines... L'après-midi s'étira mollement. Les fenêtres grandes ouvertes n'apportaient nul souffle d'air dans la pièce qui servait de tribunal en attendant la reconstruction du kiosque parti en fumée deux mois auparavant. Il faisait si étouffant qu'il décida de transférer les assises sur l'esplanade en terre battue qui s' étendait à l'arrière des bâtiments, largement ombragée par acacias et flamboyants. Tant pis s'il attirait les badauds et prolongeait d'autant chaque affaire. Les plaideurs indigènes se découvrent des trésors d'éloquence dès que la foule est présente, avide d'applaudir bons mots, récits imagés et références symboliques. Hors d'œuvre, dix jugements de police. Cent francs des poches de l'Arabisé dénommé Mwena Beni Arnir pour avoir cultivé du chanvre. Cinquante francs, une fois, deux fois, trois fois à un brelan de paysans de Lukamba pour n'avoir pas butté leurs champs de coton. Une astreinte de corps et quinze jours de servitude pénale pour le dénommé Mukulumani qui a vendu de la viande avariée au marché de Bondo. Un mois de servitude pénale à Mbèkè Jean-Baptiste et à Mukanga Léopold pour échange en état d'ivresse de coups et blessures avec couteaux. Je suis pressé d'en finir. Des peccadilles. Falsification grossière du livret de travail, cent francs et quinze jours; chasse au fusil à silex sans le permis approprié, huit jours; vente sans patente, soixante francs; incendie d'une hutte propagé par le vent, quarante francs ou dix jours de corvée; vol à l'étalage d'un épi de maïs, deux francs, ne recommence plus... Plat de résistance. Plaignants en appel des décisions des tribunaux de chefferies. Aucune affaire n'est simple. Au début, pas de problème, les exposés sont sinon clairs du moins compréhensibles, j'ai le sentiment de saisir le point de vue. de cha18 Marché public; 19Religieuses. au figuré, réunion animée, brouhaha.

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cune des parties, je me déplace sur du terrain solide. Puis, au fur et à mesure que j'avance dans mes questions, le décrochage se fait, les réponses deviennent incohérentes, je me sens quitter la zone de lumière avec ses certitudes pour entrer dans un capharnaüm obscur avec une lampe torche trop faible et dont le fonctionnement est épisodique. J'insiste. Je m'enfonce davantage. Mes interlocuteurs dressent des obstacles, quasi involontairement, ou plutôt comme s'ils étaient dirigés par une deuxième personnalité cachée derrière la première, l'apparente. Le sentiment de gêne s'installe parmi assesseurs et greffiers. Domaine interdit. Grouillements. Fantômes, esprits maléfiques, outils, armes et ustensiles, nature, animaux, hommes au service de forces parallèles... Mes assesseurs, l'un Muzimba, l'autre Bangobango, vieux routiniers des tribunaux de chefferie, finissent par me venir en aide. Ils savent que même sans les comprendre je cherche à être juste selon leur logique, à accepter pour réel l'imaginaire conforme à leur monde intérieur. Mais aujourd'hui, je ne leur prête pas l'attention voulue, j'ai tendance à trancher trop vite et, même si je glisse volontiers le code sous le coude, je puise les décisions dans ma logique d'Européen et dans le souvenir des articles autrefois appris par cœur. Ils me sondent le regard en biais. Bwana, tu n'es pas bien? L'horloge du territoire sonne la demie de quatre heures quand je renvoie dos à dos les derniers plaideurs à l'aide d'une sentence qui désarçonne autant esteurs et défendeurs qu'assesseurs mais que n'aurait point désavouée Salomon. Sinon durant cette affaire totalement inédite, mon esprit n'a cessé de flotter ailleurs. Comme en atteste le nombre impressionnant de gribouillis et d'esquisses qui couvrent mon buvard et bloc-notes. Des yeux de face et de profil. Des ovales de visage où le nez ne trouve pas ses justes proportions, tantôt trop fin, tantôt trop épaté. Des lèvres dont l'ourlet est rappelé par des sillons trop serrés. Des peignoirs qui devraient suggérer de sensuelles silhouettes et font penser à des mannequins de chaume auxquels on aurait oublié les bâtons en guise de jambes et de bras. Il rega~nait son bureau quand Oscar Rongvaux, médecinchef de l'Etat à Kasongo, y fit irruption, la mine aussi rougeaude que réjouie, comme à l'accoutumée. C'est foutu. C'était bien la première fois que l'arrivée du médecin au poste ne le réjouissait pas. Son aîné de douze ans. Un des rares Européens avec qui Sylvain s'était lié d'amitié. Une

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large communauté d'idées les rapprochait, à laquelle s'ajoutait le fait de s'être reconnus mutuellement Gaumais - l'un d'origine, l'autre d'adoption - et anciens de l'université de Bruxelles. De taille moyenne et sec comme un coup de trique, le médecin rappelait son propre père à Sylvain, lequel n'avait pas tardé à déceler un caractère résolu derrière l'air de perpétuelle jovialité. - T'en tires une tronche! s'exclama l'homme de l'art en posant son casque sur la table de travail sans égard pour les papiers qui l'encombraient. T'as soigné ta verrue comme je t'l'ai recommandé? Il s'assit dans un des fauteuils pivotants destinés aux visiteurs et sortit d'une des poches inférieures de sa saharienne un mouchoir comme une serviette pour s'éponger un crâne au cheveu bouclé déjà rare, constellé de taches de rousseur. - Pourtant, fit-il en suivant d'un regard ironique les allées et venues du fonctionnaire en train de s'affairer entre l'armoire et les tiroirs du bureau, t'as l'air dans ton assiette! C'est le fait de rendre justice qui te fiche dans cet état? Le jeune homme remisa un dossier dans l'armoire avant de se tourner vers son visiteur: 20 - Les matata habituels. En vrac, des délits pour nous mais non pour eux, car ils trouvent leur origine dans des querelles de clocher, genre contestation de propriété de bétail, adultère, non règlement de dot, dans des affaires d'envoûtement et de jettatura, dans des actes de vendetta remontant à la nuit des temps... Et des litiges qui aboutissent ici parce qu'une partie au moins conteste la compétence de leurs juridictions... Tiens, aujourd'hui, la dernière affaire, une cause originale qu'aucun juge local n'accepte d'instruire. On l'imaginerait éventuellement plai2] dée à Bruxelles: deux couples du belge s'accusant mutuellement d'adultère, femmes entre elles, hommes entre eux... - Pas vrai! Ces nègres nous étonneront toujours! Cet art de singer l'Européen! Comment t'en es sorti? Je les ai invités à tenter la vie à quatre et, à défaut, à quitter le poste chacun de son côté... Mal à l'aise, sachant que le médecin attendait l'invitation habituelle à loger, Sylvain boucla ses tiroirs: - Le détachement m'attend pour la parade de garde...
20 Ennuis. Voir note (6). 2] Ou centre extra-coutumier. Voir note (7).

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