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VERS UNE EUROPE DE LA CULTURE

De
272 pages
L'action communautaire dans le secteur culturel s'est surtout développée à partir de 1981. En passant notamment par l'harmonisation dans le sens du progrès des législations nationales sur le droit d'auteur et sur le droit d'interprète et sur la fiscalité qui frappe trop lourdement les œuvres d'art, elle s'étend des aspects traditionnels (conservation du patrimoine architectural, élargissement du public du spectacle vivant et du livre ) jusqu'à l'urgence absolue que crée la défense d'une précieuse diversité contre la colonisation de nos écrans de cinéma et de télévision par les produits originaires des Etats-Unis.
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Vers

une

Europe

de la culture
Du théâtre à l'action communautaire

Robert GRÉGOIRE

Vers

une

Europe

de la culture
Du théâtre àl'action communautaire

L' Harmattan

@

L'Harmattan,

2000

5-7, nr de l'École-Polytechniqœ 75005 Paris - France
L'Harmattan, Inc. 55, rue Saint- Jacqœs, Montréal (Qc) Canada H2Y lK9 L'Harmattan, Italia s.r.l. Via Bava 37 10124 Torim ISBN: 2-7384-9150-2

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AVANT - PROPOS

Je m'engage à me départir le plus tôt possible du ton un peu aride que je suis obligé d'adopter en commençant. Je crois devoir justifier tout de suite le sous-titre assez surprenant de ce livre et dissiper dès l'abord deux confusions auxquelles certaines notions donnent fréquemment lieu dans le public: confusion entre'Communauté Economique Européenne et Union Européenne; confusion entre action communautaire dans le secteur culturel et politique culturelle de l'Europe. Pour ce qui est du sous-titre, on ne saurait nier que le théâtre a été le point de départ et qu'une action communautaire s'est trouvée à l'arrivée. Communauté Economique Européenne a pris le nom d'Union Européenne. Enfin, à l'époque que j'évoquerai, de 1972 à 1985, les activités culturelles de la C.E.E. se présentaient sous l'appellation discrète d'action communautaire dans le secteur culturel: une appellation qui suggérait non pas un aboutissement ou un couronnement mais bien une démarche, un cheminement, un itinéraire. Depuis, l'Union Européenne a prétendu se doter d'une politique culturelle. Elle y réussira peut-être un jour. .. Les principales définitions ayant été posées, le rideau peut maintenant se lever et rien n'empêche plus le lecteur d'entreprendre, s'il le désire, son voyage vers une Europe de la culture. L'action communautaire darts le secteur culturel, je l'ai inventée (le mot n'est pas trop fort) et je lui ai imprimé les directions dont elle ne s'est pas écartée pendant des années. Cela signifie d'abord que les traités, 'les mstitutions et les administrations ne sont pas tout et qu'un vaste espace est ouvert au facteur humain. Cela signifie ensuite que, pour naître et pour grandir, certaines réalisations ont besoin de la vie entière d'un homme.

Il ne faut pas non plus oublier que, le 1er janvier 1993, la

Cela signifie enfm que les chapitres que je consacrerai aux différentes étapes de mon existence ne seront ni des introductions développées à plaisir ni des digressions déguisées. Toutes mes étapes, absolument toutes, ont apporté des contributions décisives à la conception et à la conduite de l'action communautaire dans le secteur culturel: mon enfance et mon adolescence dans ma petite ville natale de Carmaux èt dans la ville moyenne qu'est Albi, ma relation précoce et poussée jusqu'au professionnalisme avec le théâtre, mon séjour au milieu des syndicalistesdes charbonnages et les tâches sans rapport avec la culture que j'ai en premier lieu assumées à la Haute Autorité de la C.E.C.A. (CommunautéEuropéennedu Charbonet de l'Acier) et à la Commission de la C.E.E. Que j'aie été élève, étudiant, metteur en scène, représentant des mineurs, fonctionnaire polyvalent de l'Europe ou spécialement attaché à la culture, ma forme d'esprit, ma démarche intellectuelle, mon mode de raisonnement et mon caractère sont restés identiques. Tout ce que j'ai vu, connu et pensé à partir de mon adolescence a abouti à la culture et à son service. Il n'est pas une seule de mes réflexions (même très anciennes) et pas une seule de mes expériences (même éloignées les unes des autres) qui ne se soient retrouvées dans l'action communautaire dans le secteur culturel et qui n'y aient gravé leur marque. Ma chance a été de pouvoir réunir ces réflexions et ces expériences dans une action unique. Je souhaite que l'histoire que je retracerai soit aussi concrète que possible. Elle n'affectera donc pas l'allure d'un exposé continu de style didactique. Elle sera au contraire dessinée par fragments, d'une part, à travers un certain nombre de portraits et, d'autre part, à l'aide de faits sur lesquels j'ai recueilli des témoignages directs ou dont j'ai été moi-même le témoin et, souvent, plus que le témoin. A propos des portraits d'acteurs qu'on rencontrera au commencement de l'ouvrage, je souligne que mes souvenirs (qui sont maintenant lointains) et les informations orales (qui sont toujours sujettes à caution) ne suffisaient pas. Je devais combler les lacunes des uns et pallier les incertitudes des autres. Je n'y suis

II

parvenu que grâce aux résultats des recherches patientes et habiles que Robert Fabre, historien distingué et ami parfait, a effectuées à mon intention. Son concours savant et passionné s'est avéré déterminant. Quant à mes portraits de politiques européens et de fonctionnaires communautaires, j'espère qu'ils redresseront quelques injustices trop répandues. Qu'il s'agisse des services de Luxembourg et de Bruxelles, des gouvernements de nos pays, des administrations nationales ou des entreprises privées, la proportion des personnes remarquables et des gens médiocres, voire nuls, est partout la même. Ici où là, il existe également Wle constante entre les nombres respectifs de ceux qui travaillent au-delà du raisonnable, de ceux qui s'acquittent sans plus de
leur devoir et de ceux qui ne font rien.

Certes, l'Europe qui s'offre à nos regards' est loin de ressembler à celle dont nous étions quelques-uns à rêver à l'aube des années 50. Je n'hésiterai pas à stigmatiser le comportement néfaste des coupables. En revanche, je demande qu'on ne doute pas de ma parole chaque fois que je rendrai hommage à tel ou tel qui ne mérite pas d'être flétri du vocable péjoratif d'eurocrate, qui s'est dévoué corps et âme et grâce à qui le bilan de la Communauté est fmalement positif. Je ne prétends pas donner des leçons. Il est normal que le théâtre se renouvelle périodiquement à l'instar de la société dont il est le reflet et qu'il ne se ferme pas non plus aux influences des autres arts qui sont eux-mêmes changeants. De son côté, l'action culturelle au niveau de l'Europe est confrontée à des conditions différentes de celles que j'ai vécues: l'Union Européenne s'est élargie à plusieurs pays; bien qu'il manque singulièrement de clarté et de souffle, un article du Traité de Maastricht concerne directement la culture; des crédits importants sont désormais à sa disposition; l'évolution technologique soulève, notamment dans le domaine capital du droit d'auteur et du droit de l'interprète, des problèmes inédits. Je ne connais pas les fonctionnaires qui m'ont succédé. C'est ainsi que j'ignore s'ils se sont préparés par une formation littéraire

III

ou artistique et par la pratique d'une discipline culturelle. J'en suis réduit à émettre des vœux: qu'ils aient le souci permanent d'approfondir leurs connaissances et d'affiner leur sensibilité, qu'ils écrivent et parlent une langue autre que l'horrible jargon administratif: qu'ils se montrent modestes devant la culture et fraternels envers les femmes et les hommes qui la fQnt.

IV

1

On sait que la population de Carmaux a autrefois vécu des grèves héroïques et que l'un de ses députés ne fut autre que Jean Jaurès. Si je suis né trop tard pour avoir entendu Jaurès, j'ai connu nombre de verriers et de mineurs qui l'avaient fidèlement suivi de réunion en réunion. Par-delà leur adhésion à la générosité du message politique et social, ils étaient infinime~t sensibles à la beauté d'un discours et à la profondeur d'une pensée qui ne croyaient devoir ni occulter pour eux l'éclat de la merveilleuse éloquence que véhiculait ce discours ni rabaisser à leur intention la philosophie et l'histoire dont cette pensée était nourrie. Cannaux s'était cultivé à la voix de Jaurès. Au lendemain de la Grande Guerre, nous étions un peu plus de onze mille Carmausins. Nous n'avions pas de théâtre. Nous n'avions même pas de bibliothèque publique. Pour la musique, nous en étions réduits à des disques nasillards, à une TS.F crachotante et aux concerts que donnaient l'été, chacune sous le kiosque qui lui était réservé en propre, les deux harmonies rivales: celle, où jouaient des syndicalistes et des socialistes, que la municipalité soutenait dans la limite de ses faibles moyens et celle que la direction des mines finançait largement parce qu'elle y tenait sous sa coupe des employés, des porions et des ouvriers dociles. Il est vrai que nous pouvions nous distraire en famille aux parties de rubi (personne ne disait: des matchs de rugby), au cinéma et au cirque.

Après qu'il m'eut à plusieurs reprises amené au stade dans le dessein de me faire partager sa ferveur, j'ai avoué à mon père la réalité de mes yeux: je distinguais des types qui tantôt couraient et tantôt tombaient; je n'apercevais pas le ballon que ces types étaient censés poursuivre ou couvrir de leur corps. Exit le rugby! Je suis l'Occitan qui ignore les règles élémentaires du jeu pour lequel s'enflamme tout le sud de la France. Quant aux salles de cinéma, qui ne pratiquaient pas le tarif unique, je n'y ai été à l'aise qu'à l'âge où je suis devenu autonome par rapport à mes parents. Ils se devaient d'opter pour les places les plus chères, des places de balcon, très éloignées de l'écran. A côté d'eux, je devinais à peine les muettes images en noir et blanc que j'aurais sans doute à peu près vues si j'avais eu le droit de m'asseoir au parterre avec mes copains de la communale. Le cirque, lui, m'offrait le cadeau de serrer autour de la piste les loges qu'il vendait à un prix qui ne se situait pas au-dessous du statut social des Grégoire. Chaque année, trois ou quatre grands cirques
ville

-passaient

- villes dans la

une journée entière à Carmaux.

Dès qu'un cirque était annoncé, je parcourais les rues pour étudier méticuleusement toutes les affiches. Lorsque le cirque paraissait enfm, je le quittais le moins possible: le matin, avant de me rendre à l'école, j'allais assister au début du montage; durant l'interruption du déjeuner, j'allais contempler le chapiteau qui avait grimpé aux mâts; au milieu de l'après-midi, la classe étant achevée, j'allais visiter la ménagerie. Une fois, précisément à la ménagerie, je salue le lieutenant de gendarmerie. Il me présente au quidam à qui il est en train de parler tranquillement. Moi, je suis comme frappé par la foudre. Car je m'avise que je me trouve en face de l'une des insignes vedettes du trio de 'clowns dont je n'ignore pas, pour avoir lu et relu un livre qui lui était consacré, qu'il est le meilleur du Iponde. Et voici qu'Albert Fratellini me serre la main, m'adresse des mots aimables, me promet de m'amuser! Telle a été ma première rencontre avec la gloire. Je n'ai jamais éprouvé la même émotion en approchant ultérieurement des personnalités qui se sont

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illustrées dans des domaines réputés plus sérieux. Les soirs de cirque, j'admirais d'abord les placeurs en dolman rouge à brandebourgs d'or. Puis le programme déroulait ses prodiges. Tout était sonore, coloré, brillant, hors du quotidien et au faîte de ce que je pensais être la poésie. Les chevaux avaient déjà disparu des campagnes et n'étaient pas encore revenus dans des manèges. Au cirque, ils dansaient les pas de la haute école ou, en groupes empanachés, ils prenaient les différentes allures, se croisaient, décrivaient des voltes... Ma prédilection pour les numéros équestres ne me rendait pas injuste envers les artistes. Ils accomplissaient l'extraordinaire

- voire

l'impossible.

Ils me channaient

également par leur extrême

distinction. Leurs costumes de travail n'étaient-ils pas le frac et la robe longue que mes parents revêtaient uniquement à l'occasion des mariages? Et les dresseurs ne poussaient-ils pas le raffinement mondain jusqu'à vouvoyer leurs chiens? Il arrivait qu'un acrobate se blessât. Mon père m'autorisait à l'accompagner dans la roulotte où -il était appelé à dispenser ses soins. J'étais fier de lui. Ma fierté se changeait en stupéfaction devant la chaleur des remerciements qui étaient prodigués au bon Docteur quand il avait refusé les honoraires qui lui étaient proposés par des princes que j'imaginais fabuleusement riches. J'en serais presque venu à me demander si un médecin n'était pas un personnage aussi considérable qu'un trapéziste. Des lambris aux plafonds, les murs familiaux étaient tapissés d'une foule de fusains, sanguines, pastels, aquarelles, gravures sur bois, pointes-sèches et eaux-fortes d'un ami de mon père qui avait été élève à l'Ecole des Beaux-Arts de Montpellier et professeur de dessin au Collège de Lodève. On ne pouvait contester ni l'impeccable technique ni le talent réel de Max Théron. En dépit de faiblesses auxquelles je n'ai été sensible que plus tard (quelques excès d'académisme dans les nus, de réalisme dans les portraits et de photographisme dans les paysages), les oeuvres

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de Max Théron n'ont pas peu contribué à la formation de ma future culture artiStique: elles ont pallié, au moins dans une certaine mesure, l'absence à Cannaux d'un musée ou d'expositions et elles m'ont aidé à aborder, le moment venu, les peintres qui ont illuminé leur époque. Ce n'est pas tout. Max Théron séjournait fréquemment chez nous. Il était simple et bon. Il ne dédaignait pas de s'entretenir avec moi. Grâce à lui, l'enfant que j'étais a été informé de l'existence d'hommes courageux qui se veulent des professionnels de l'art et il s'est habitué non seulement à respecter ces hommes mais encore à les aImer. L'information n'a pas été oubliée et l'habitude n'a pas été perdue. En m'empêchant d'employer mon temps libre sur les terrains de sport, ma vue défectueuse me ménageait d'amples loisirs. J'en disposais en faveur de la lecture. Le goût de lire m'a saisi et il ne m'a plus lâché. Sauf ceux de Jules Verne, dont les machines m'assommaient, je dévorais tous les livres qui me tombaient sous la main. Avec les albums de Bécassine, la collection rose de la Comtesse de Ségur et les romans d'Alexandre Dumas, j'ai suivi la progression ordinaire. Seulement, j'en ai brûlé les étapes et je me suis hâté de les dépasser. J'ai probablement battu un record de précocité dans la fréquentation assidue des écrivains qui étaient à la mode et qui n'étaient pas méprisables: Roger Martin du Gard, Georges Duhamel, François Mauriac... Mes parents achetaient leurs ouvrages au fur et à mesure qu'ils paraissaient et ne songeaient pas à me les interdire. Je me réjouissai$ de découvrir des gens qui ne ressemblaient pas aux personnes raisonnables qui hantaient la maison et de pénétrer progressivement dans les mystères d'un comportement étrange dont ces personnes ne parlaient qu'à voix basse.

-

Je commettais probablement des erreurs sur la qualité du style. En tout cas, quand une phrase me semblait soit émettre une certaine musique soit correspondre à l'expression parfaite d'une

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situation, d'un sentiment ou d'une idée, je m'arrêtais et je savouraIS. Le directeur et les maîtres de l'Ecole Victor Hugo m'impressionnaient énormément. Les instituteurs de la Illème République étaient tenus pour des messieurs. Effectivement, ils représentaient la catégorie des intellectuels mieux que ne le faisaient la plupart des membres des professions libérales: ils montraient davantage de curiosité d'esprit et ils possédaient plus de connaissances. Ils avaient été sévèrement sélectionnés parmi les fils d'ouvriers ou de paysans et ils avaient reçu leur formation générale et leur formation pédagogique dans le monastère laïque qu'était chaque Ecole Normale. Affranchis de la foi mendiante et stupide (ô Rimbaud I), ils croyaient au progrès de l'humanité et ils le préparaient de tout leur coeur à travers les enfants qui leur étaient confiés. A ces instituteurs - là, quelques mois suffisaient pour nous apprendre à lire couramment et pas un seul d'entre nous ne risquait de retomber un jour dans l'analphabétisme. En même temps qu'ils nous transmettaient les notions de base, nos instituteurs nous inculquaient de solides principes de morale humaniste et de civisme démocratique. Ils transformaient vite en de bons petits Français les nombreux gamins dont le père avait à peine délaissé un charbonnage de l'Espagne ou de la Pologne. Je me suis pleinement rallié au culte de la Révolution de 1789 et j'ai immédiatement compris qu'il était primordial de s'appliquer pour les rédactions. Le reste... Je ne jurerais pas que j'ai été un élève digne de mon directeur et de mes maîtres. Je ne consentais que le minimum d'attention à la géographie Ge détestais les fleuves et le cours fantasque de leurs affluents), à la matière que nous nommions leçons de choses et au calcul: je me moquais de l'heure à laquelle se salueraient les mécaniciens de deux trains partis simultanément de gares opposées et roulant à des vitesses inégales.
-

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Le Lycée n'allait pas me changer. J'y écouterai distraitement les scientifiques. Ce sont les professeurs de lettres que je 'considérerai comme de véritables professeurs. Dans mon vocabulaire personnel, professeur signifiera professeur de lettres.

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2

Il fut un temps où je croyais que les monuments les plus importants d'Albi étaient non pas la rouge cathédrale Sainte Cécile et le Palais de la Berbie dans lequel Toulouse-Lautrec a succédé aux archevêques mais le Lycée qui ne se trouvait pas encore placé sous le patronage de Lapérouse et le Théâtre qu'on qualifie toujours de municipal. Tout en révérant la cathédrale Sainte Cécile et le Palais de la Berbie, je privilégiais le Lycée et le Théâtre. A vrai dire, je ne me contentais pas de privilégier le Lycée et le Théâtre. Je les confondais: l'un et l'autre m'apportaient les mêmes révélations et le même bonheur ~ l'un et l'autre me comblaient.

-

-

** Le Lycée était un petit lycée sur le plan de l'effectif de ses élèves et un grand lycée au point de vue de la qualité de ses professeurs. L'unique professeur du Lycée d'Albi qui ne m'ait pas enrichi, ses simplifications mystificatrices ayant au contraire ruiné mon année de philosophie, est également l'unique qui se soit rendu populaire. Une certaine popularité lui a été conférée par les positions qu'il a prises sur le forum (souvent, non sans courage), par la fabrication de nombreux livres (trop nombreux, à mon avis), par sa conversion à l'Islam (une conversion que je ne juge pas moins bouffonne que la transformation de Monsieur Jourdain en Mamamouchi) et, au soir de sa vie, par son ralliement (qui, lui, ne prête pas à rire) aux infamies révisionnistes sur la Shoah. A l'exception de Roger Garaudy, mes professeurs ne recherchaient pas l'applaudissement public. Ils avaient délibérément opté pour l'anonymat. Que leur volonté soit faite'

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Aucune comparaison ultérieure avec quiconque n'a- jamais abouti à porter la moindre atteinte à l'admiration que m'ont jadis inspirée mes professeurs du Lycée d'Albi. En Khâgne, à la Sorbonne, dans les milieux divers de la culture, dans l'ordre du syndicalisme et de la politique ou dans le cercle de la haute administration, j'ai connu quelques personnalités qui les égalaient. Je n'en ai pas connu une seule qui les surpassât. De tous les bienfaits de mes professeurs, lè plus éminent est de m'avoir appris ma langue. Ils ont forgé l'outil d'écriture et de parole dont le maniement a rempli ma vie entière et ils m'ont préparé à répondre à des besoins antinomiques: d'une part, pénétrer le sens des pages superbes des auteurs dramatiques du XVIlème siècle que j'ai d'abord prétendu servir ~ d'autre part, débusquer la signification des pages abominables qui m'ont submergé par la suite. Mes professeurs ne se limitaient pas à faire du Lycée un rempart contre la médiocrité de la pensée et du style. Ils en faisaient un somptueux musée dans lequel je passais constamment d'un chef-d'oeuvre littéraire à l'autre comme je me serais promené, sous la conduite de guides érudits et chaleureux, parmi les chefs-d'oeuvre de la peip.ture. Mes professeurs préféraient ignorer que le grec, le latin et le français étaient pour les familles de simples billets d'entrée à la Faculté de Médecine ou à la Faculté de Droit. Ils allaient au bout de leur passion. Et ils m'emmenaient avec eux. ** Lorsque l'événement s'est produit, j'étais en cinquième. , Qu'est-ce qui peut éclater comme un événement dans l'existence d'un garçon de douze ans ? En ce qui me concerne, l'événement a été la lecture d'un manuel, ouvert par hasard, de morceaux choisis de Corneille. Je me dirigerais sans hésiter vers la table devant laquelle j'étais assis dans l'étude dont les fenêtres donnent respectivement sur le Tarn et sur les Lices.

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C'était une matinée de jeudi, dite permanence, où les internes faisaient ce qu'ils voulaient jusqu'à la sortie hebdomadaire qui leur procurait un plantureux déjeuner chez leur correspondant. J'ai été ébloui. Les alexandrins me semblaient une fonne d'expression naturelle, normale, évidente. Les personnages devenaient soudain plus réels que mon voisin de droite et mon voisin de gauche. Je me sentais lié à ces personnages par une intime relation de connivence. Je partageais totalement leurs sentiments et leurs réactions. Moi aussi, j'aurais provoqué le Comte! Peu après ma première lecture de théâtre, j'assistai à ma première représentation théâtrale. Il s'agissait de l'une des quatre tragédies dont je venais de lire des extraits: Horace. C'est aux Tournées Baret que je suis redevable de la double découverte du Théâtre - lieu de célébration et du théâtre genre de spectacle. Et je dois à Froment d'avoir découvert en même temps ce qu'est un acteur.

-

Je m'étais fréquemment arrêté devant le Théâtre. J'attribuais une mystérieuse noblesse à une façade qui, la pierre y remplaçant la brique abondamment répandue dans la ville, est tellement
étrange

- sinon

étrangère

- à Albi

et, quand je contemplais

le large

escalier, le fronton surmonté d'une lyre, les trois baies cintrées, la rangée de balustres qui les souligne, les colonnes et les chapiteaux, j'en attendais des splendeurs cachées. Le soir de ma première représentation, je n'ai pas été déçu. Je n'avais même pas imaginé la pourpre des murs et des fauteuils, les allégories du plafond, les draperies de la loge du maire et de celle du préfet, la profusion des sculptures et le rideau peint en trompel'oeil où une cordelière d'or relève des plis de velours damassé. On me dit à présent que le Théâtre dont l'image m'a suivi dans tous les autres est un naïf modèle réduit d'une maison d'opéra (une illusion d'opéra, une allusion à un opéra...), que son architecture n'est ni ancienne ni moderne et qu'au moins cent de

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ses sept cents places volent à ceux qui les achètent telle ou telle partie du plateau, qu'elles sont malhonnêtes. On peut me dire ce qu'on veut. Je continue.à remercier l'humble architecte municipal qui, dans la dernière décennie du XIXème siècle, est parvenu à ménager une acoustique qui autorise le murmure, à lancer la courbe gracieuse des balcons et, au total, à composer un ensemble charmant. Le soir de la première représentation, j'ai été atteint de plein fouet par la mise en vie de mon livre. A peine accompli le rituel propitiatoire que formaient le roulement du brigadier, ses trois coups espacés et l'envol de la toile, mon livre bougeait et parlait: il vivait. J'éprouvais en outre la sensation enivrante d'être l'interlocuteur des femmes et des hommes qui prêtaient leur corps et leur voix à Corneille. Ils me devinaient certainement dans l'ombre et ils s'adressaient à moi. Pour moi, ils marchaient, levaient un bras, proféraient les vers... J'avais l'impression qu'un auteur mort depuis longtemps, un texte éternel, des interprètes physiquement présents et des spectateurs aux aguets se livraient à une sorte d'alchimie et je pressentais que, si un élément avait manqué, la spécificité du théâtre se serait évanouie. Le cirque était privé de l'auteur et du texte. Le cinéma, de son côté, ne pouvait pas se prévaloir de la présence physique des interprètes. Je ne recevais que la reproduction des histoires qu'il me racontait. Ces histoires n'étaient pas jouées: elles l'avaient été et elles l'avaient été au loin, ainsi qu'à l'imprécise intention d'un public ignoré. Les soirées classiques des Tournées Baret s'étaient succédées. J'avais applaudi Froment dans le vieil Horace, dans Harpagon et dans Mardochée lorsqu'un gaia a été annoncé. A la tête de sa propre Compagnie, le célèbre Albert-Lambert allait faire à notre scène l'honneur d'y tenir le rôle de Rodrigue. La publicité indiquait qu'il était le doyen des sociétaires de la Comédie-Française et elle tirait argument de ce qu'il avait soixante-dix ans.

-

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Albert-Lambert était un monument qu'il fallait se hâter de visiter. Le moment venu, nul ne songea à sourire en entendant un septuagénaire déclarer: Je suis jeune, il est vrai. On ne s'inquiétait guère de l'adéquation de l'âge de l'acteur et de celui du personnage. On attachait plus de prix à l'aisance qui s'acquiert à la longue qu'à la vraisemblance extérieure. Albert-Lambert avait d'ailleurs conservé une étonnante jeunesse de silhouette et d'allure - et il savait se maquiller. Le succès du Cid incita Albert-Lambert à revenir à Albi avec Horace (il y jouait le fils d'un père qui était largement son cadet), avec Polyeucte et avec Le Misanthrope. Les Tournées Baret ayant décidé de ne plus excursionner hors de leur spécialité (une production généralement peu ambitieuse) et la Compagnie Albert-Lambert ayant renoncé à son tour, le public albigeois a été alimenté en spectacles classiques par le Théâtre de l'Arc qui avait établi son siège à Saint -Jean-deLuz et qui ne rayonnait que dans le Midi: au nord, il ne dépassait pas Bordeaux. J'ai tout de suite éprouvé une véritable tendresse pour le Théâtre de l'Arc. Ce qui me touchait, c'est qu'il était, comme la troupe de Molière, une société d'acteurs: ses membres se partageaient la recette dès qu'avait été prélevé le coût de la location des costumes, des voyages, des salles, des chambres et . des repas. Pour être sincère, je reconnaîtrai que, si un avenir semblait promis à plusieurs des apprentis qui cherchaient un terrain d'entraînement au Théâtre de l'Arc, il était patent que presque tous les acteurs confirmés qu'y accueillaient aussi le directeur et sa femme, Henry et Marie d'Aubigny, n'étaient incités à prolonger un passé malheureux que par l'impérieuse quête du pain quotidien. Je ne saurais non plus me taire sur une représentation du Cid où l'Infante et sa confidente Léonor étaient supprimées et où l'acteur qui venait de mourir en Comte ressuscitait en Roi: il exploitait l'avantage économique de la complaisance qu'avait eue

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Corneille de lui laisser le délai nécessaire pour décoller sa barbe et pour enfiler une robe sur sa cotte de mailles. ** Les tournées qui visitaient Albi ne s'encombraient pas de décors dans leurs déplacements en chemin de fer ~elles utilisaient alternativement l'un des salons bourgeois, l'intérieur rustique, la rue et la forêt qui étaient disponibles sur place. Les costumes ne faisaient pas non plus l'objet d'un soin particulier. Quant à l'appareillage électrique, il était trop rudimentaire pour rendre les nuances de l'aube ou du crépuscule: on n'en obtenait que le blanc du jour et le bleu de la nuit. Je n'ai pas à me reprocher rétrospectivement de m'être laissé abuser par des agréments qu'il est permis de considérer comme
acceSSOIres.

Je n'étais pas séduit par les machinistes, les habilleuses et les électriciens. C'étaient les auteurs et les acteurs qui m'envoûtaient. A eux deux, Froment et Albert-Lambert m'ont évité de contracter la maladie qui frappe tant d'amateurs de théâtre: les amateurs respectueux. Ils m'ont détourné de m'en remettre paresseusement à la capricieuse célébrité. Ils m'ont convaincu d'établir moi-même mon palmarès. J'ai vite constaté qu'Albert-Lambert - vedette parisienne était un bon acteur et que Froment

- vedette

de province

- était

un

excellent acteur. Le premier avait de l'élégance et du charme. Mais il était un peu froid, un peu conventionnel, un peu... prévisible. Le second était généreux, puissant et personnel. Il était doué d'imagination et, au-delà, d'inspiration. Il s'écartait des sentiers battus. Il surprenait. Les vedettes de province dont Froment était l'incontesté chef de file n'existent plus. Elles formaient une pléiade d'acteurs qui, n'ayant pas le goût de se battre en permanence à Paris pour des engagements financièrement rémunérateurs et artistiquement gratifiants, s'étaient dirigés vers les départements. Ils y percevaient des cachets convenables et ils y jouaient de beaux rôles. Un vaste public les suivait' et remplissait, en hiver, les salles

-

-

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de théâtre et, en été, les enceintes où se tenaient des manifestations inégales qui ne se paraient pas du titre alors inconnu de .festivals. Quand il m'arrive de penser aux partenaires de Froment ou d'Albert-Lambert (cela m'arrive souvent), je me prends à déplorer que ne soit plus exigée la technique qui leur permettait de se faire entendre des spectateurs des derniers rangs. En revanche, je me réjouis qu'ait été jetée par-dessus bord la notion d'emploi à laquelle était imputable une lassante uniformité. Deux exemples suffiront: une Andromaque brune et W1e Hermione blonde n'auraient pas été tolérées; quel que ffit son tempérament, l'élève du Conservatoire qui montrait un joli petit nez légèrement retroussé était vouée jusqu'à la retraite aux soubrettes de Marivaux ou aux servantes de Molière si elle avançait une poitrine apte à éveiller la saine concupiscence de Sganarelle et à provoquer l'indignation hypocrite de Tartuffe.. Les rôles étaient distribués entre les différents types d'acteur dont chacun correspondait d'une façon rigide à une série de caractéristiques: couleur des cheveux, teint, traits plus ou moins réguliers, embonpoint, taille, registre de la voix... De plus, chaque type d'acteurs était assorti de sa routine: W1 ton et un jeu qu'on reconnaissait immédiatement. Les modestes acteurs itinérants se devaient de reproduire aussi fidèlement que possible les phrasés et les intonations des maîtres qui étaient chefs de leur emploi respectif à la Comédie Française et qui, à quelques détails près, se conformaient euxmêmes aux modèles que leur avait transmis la longue chaîne de leurs prédécesseurs. L'art de l'acteur n'évoluait que lentement: il était avant tout un art d'imitation; c'est-à-dire, W1artisanat.

-

L'école du spectateur est atypique. Ses leçons ne procèdent pas des seuls acteurs accomplis et des seules représentations réussies. Les acteurs maladroits et les représentations ratées assurent une partie de l'enseignement. Les contre-exemples sont instructifs.

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A force d'écouter des acteurs accomplis ou maladroits et de regarder des représentations réussies ou ratées, j'avais fmi par distinguer infailliblement un acteur qui parle juste d'un acteur qui parle faux et par apprécier avec exactitude la mesure dans laquelle une représentation est ou n'est pas digne de la pièce. Heureusement, les faiblesses que je discernais de mieux en mieux ne m'empêchaient pas d'aimer de plus en plus le théâtre: sa magie n'était nullement ahérée par ma lucidité croissante; cette magie était la plus forte. Chaque fois, je me rendais à la représentation affichée comme on se rend à une fête ; chaque fois, j'attendais le miracle; chaque fois, j'espérais que le dieu descendrait sur la scène. ** Au Lycée, je ne dissimulais pas mon amour du théâtre. L'Administration en a assez tôt tenu compte. Elle m'a confié une tâche qui couvrait la totalité des représentations classiques. J'ai été chargé de dresser les listes des candidats-spectateurs, de recueillir leur argent, de le porter à la location et d'en rapporter les billets. Je me figurais que la prospérité du Théâtre dépendait de mon zèle. Je ne me bornais donc pas a enregistrer les volontaires. Pendant les récréations, je poursuivais mes camarades et je les assiégeais, je les pressais, je les persécutais. Quand j'avais dûment rempli la mission que je m'étais assignée, je pénétrais dans le Théâtre désert et endormi. Je n'y pénétrais pas, devant, par les portes de tous mais, derrière, par la porte de quelques-uns. C'était la porte qu'empruntaient les acteurs. J'aurais voulu qu'elle ffit surmontée de l'inscription Entrée des Artistes. Je lisais: Concierge. La concierge, Mme Trouillet, voyait les acteurs de près; elle les saluait et elle était saluée d'eux; elle leur parlait... Elle se situait entre leur univers et le mien. Dans les commencements, elle m'intimidait. Puis se développa, de part et d'autre, un sentiment d'amicale confratemité. N'étais-je pas directement

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impliqué dans les affaires du Théâtre 1 Aux alentours de mes quatorze ans, l'idée me vint d'écrire un article sur une représentation (laquelle 1) d'Albert-Lambert. Mon papier de débutant à la main, j'abordai le responsable de l'édition tamaise de La Dépêche. Accaparé par la politique radicale-socialiste dont il était le héraut dans le département, il n'allait jamais au théâtre. A Albi, le tout-puissant quotidien régional était dépourvu de chronique dramatique. Henri Lanneluc voulut bien me publier. Il n'y avait pas trace de vanité juvénile dans la satisfaction de voir mon texte imprimé. Ce qui m'intéressait, c'était d'envoyer ce texte à Albert-Lambert. Je reçus en réponse une lettre fort civile: on souhaitait faire ma connaissance. J'ai saisi l'occasion la plus proche. -Les coulisses ont désormais été ouvertes à un adolescent raVi. Je consacrai les articles suivants au Théâtre de l'Arc et j'employai à son égard la tactique qui avait été couronnée de succès auprès d'Albert-Lambert. C'est alors que j'ai défmitivement quitté le Foyer du Public pour le Foyer des Artistes. Les d'Aubigny prirent même l'habitude de m'inviter à l'Hostellerie du Grand-Saint-Antoine. Les dîners en commun des directeurs et des acteurs associés du Théâtre de l'Arc précédaient le service des touristes et des voyageurs de commerce. Mes hôtes et moi, nous avions le loisir de converser... Et les conversations entamées à table se poursuivaient dans les loges jusqu'au moment où retentissait la sonnerie qui appelait les spectateurs à gagner leur siège. Je ne pourrai plus me passer de l'amitié des acteurs. L'un de mes articles me valut les félicitations du proviseur qui a présidé aux destinées du Lycée d'Albi durant les sept années de ma scolarité secondaire. Je profitai de ces félicitations pour solliciter la permission d'étendre mon activité journalistique aux représentations auxquelles les élèves n'étaient pas conduits. La permission fut accordée. J'expédiais le repas du soir et je sortais du Lycée dont une clé m'avait été remise. Adieu le défilé en rang sous la surveillance

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