Baruch ou la persévérance

Baruch ou la persévérance

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Livres
393 pages

Description

Confrontée à l'Inquisition, la communauté juive du Portugal doit s'exiler ou mourir. C'est vers les Pays-Bas, pays de tolérance, que les juifs iront le plus souvent se réfugier. Baruch de Spinoza, fils de commerçant juif installé à Amsterdam, va être excommunié en 1656 à 24 ans parce qu'il ne se plie pas aux règles de sa religion... sa vie vouée entièrement à la défense de la tolérance et à la lutte contre l'obscurantisme est un long combat où les moments de solitude et de doute alternent avec un engagement éperdu dans les conflits religieux et politiques qui agitent l'Europe en guerre... Baruch de Spinoza avance dans sa vie avec une seule certitude... persévérer dans son être... oui, mais jusqu'où ?

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Ajouté le 17 juin 2011
Nombre de lectures 114
EAN13 9782748173741
Langue Français
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Baruch ou la persévérance Rolland Fillod
Baruch ou la persévérance

Théâtre





Éditions Le Manuscrit
© Éditions Le Manuscrit, 2006
www.manuscrit.com

ISBN : 2-7481-7374-0 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782748173741 (livre imprimé)
ISBN : 2-7481-7375-9 (livre numérique)
ISBN 13 : 9782748173758 (livre numérique)
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PRÉFACE

Cette œuvre est une fiction. Elle ne prétend
en rien être une biographie exacte de Baruch de
Spinoza. Pour deux raisons : d’une part ce
n’était pas mon projet et d’autre part, malgré les
nombreux travaux menés sur la vie de ce grand
philosophe, nous ne connaissons finalement
que très peu de choses sur le personnage lui-
même : son caractère, son physique, ses souf-
frances et ses joies, ses relations…
Toutefois, par souci de vraisemblance et sur-
tout par respect pour Spinoza, je me suis ap-
puyé sur les ouvrages de ses biographes les plus
sérieux et notamment sur celui de Steven Na-
dler : Spinoza. Une vie, publié chez Bayard, en
2003. Si j’ai donc totalement imaginé les situa-
tions théâtrales, j’ai essayé, par contre, de
conserver le mieux possible leur vraisemblance
historique.
Concernant l’expression de sa philosophie, je
demande beaucoup d’indulgence aux spécialis-
tes qui, s’ils lisent ma pièce, ce que j’espère, ne
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manqueront probablement pas de relever cer-
taines erreurs.
La plupart des lettres utilisées dans certaines
scènes sont celles écrites ou reçues par Spinoza
lui-même. J’ai repris le plus souvent le texte in
extenso, tant elles ont une valeur dramatique et
permettent d’imaginer, mieux que ses écrits phi-
losophiques, ce que fut sa vie et peut-être
même, sa psychologie.
Mon souhait, je peux même dire mon rêve le
plus fou, serait que ma pièce puisse être jouée.
Je n’ignore pas la difficulté de l’entreprise. Mais
j’espère qu’en étant publiée, elle pourra ren-
contrer un metteur en scène qui, comme moi,
aura le coup de foudre pour Baruch de Spinoza.


Rolland Fillod
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PREMIER TABLEAU
L’EXCOMMUNICATION


L’ensemble du tableau se déroule entre 1653
et 1656, à Amsterdam, dans la maison des Spi-
noza, dans la grande pièce principale moitié
salle de séjour, moitié bureau de l’entreprise
familiale de négoce des épices, fruits secs et
agrumes.
On imagine le même genre d’intérieur et
d’éclairage que dans les tableaux de Vermeer.
Les personnages, femmes et hommes ont le
costume traditionnel des marchands aisés de
cette époque que l’on voit également dans les
tableaux de Vermeer ou Rembrandt.
Les Spinoza sont des juifs portugais qui ont
fui le Portugal pour la Hollande, pays de tolé-
rance au début du siècle parce qu’ils étaient
contraints de se convertir au catholicisme.
La communauté juive est déjà nombreuse et
réussit bien dans le commerce. Elle s’est bien
intégrée.
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Les personnages présents dans ce premier
tableau sont :
– Michael de Spinoza, le père, chef de fa-
mille. Il a 60 ans et est arrivé à Amsterdam à
30 ans ;
– Esther, troisième femme de Michael, donc
belle-mère des trois enfants Spinoza. C’est elle
qui a élevé les enfants qui étaient tous jeunes à
la mort de leur mère, Hannah ;
– Baruch de Spinoza, il a 21 ans en 1653 ;
– Rebecca de Spinoza, a 22 ans en 1653 ;
– Gabriel de Spinoza, le dernier né il a 18 ans
en 1653.
Deux enfants sont décédés : Isaac, le fils aî-
né, en 1648 à l’âge de 19 ans et Miriam, la sœur
aînée en 1651 à 25 ans. Elle a eu un enfant avec
Samuel de Caseres, rabbin qui a épousé Rebec-
ca un an après la mort de Miriam.
– Levi Mortera, Grand Rabbin de la synago-
gue d’Amsterdam.
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SCÈNE 1 :
ESTHER, REBECCA
(sont occupées à plier du linge de maison)

ESTHER

Eh bien, Rebecca, tu es bien peu bavarde au-
jourd’hui, tu as à peine dit quelques mots depuis
que tu es là. Quelque chose te tracasse ? Est-ce
le petit Daniel ? Est-ce qu’il tousse toujours ? Je
sais que tu t’inquiètes en permanence pour ce
petit. Allez, tu ne m’en as jamais parlé claire-
ment mais je sais à quoi tu penses.

REBECCA
(un peu sur la défensive)

Ah oui ? Et à quoi mère, selon vous ? Vous
seriez bien clairvoyante si vous pouviez me le
dire alors que moi-même, je ne sais pas vrai-
ment ce qui me tracasse. Mais là où vous avez
raison c’est que j’ai au fond de moi une inquié-
tude, une peur sur ce qui peut arriver demain.
Rien ne m’inquiète vraiment et pourtant tout
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me laisse comme un arrière-goût, pas de tris-
tesse, non, plutôt de découragement. Vous
voyez, vous me questionnez à propos du petit
Daniel et moi tout de suite cela m’entraîne,
comme malgré moi, vers un sentiment de dé-
couragement à tel point que les larmes me
viendraient.

ESTHER

Allons, Rebecca, pourquoi te mets-tu dans
ces états-là ? Je ne désirais que te demander des
nouvelles de notre petit Daniel. Ne m’as-tu pas
dit lors de ta dernière visite qu’il toussait beau-
coup et que malgré les potions que lui a don-
nées votre médecin, ça n’avait pas l’air d’aller
mieux ?

REBECCA
(pensive)

En effet, ça ne va pas mieux mais cela pour-
rait-il vraiment en être autrement ?

ESTHER
(presque offusquée)

Mais que dis-tu là ma fille ? N’offense pas
Dieu, s’il te plaît.
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Allez, je vois bien ce que tu as en tête. Da-
niel, notre petit Daniel, le fils que nous a laissé
ta sœur Miriam devrait fatalement avoir le
même mal que sa mère, Miriam, mais on ne sait
pas vraiment de quoi elle est morte. La toux, la
faiblesse, ses couches aussi peut-être, c’est tout
ça qui l’a rappelé à Dieu. La toux du petit n’a
rien à voir avec tout ça. Et puis d’ailleurs, Sa-
muel, son père est d’une santé robuste, il n’a
jamais rien. Quand, après la mort de Miriam, il
nous a demandé à ton père et moi si nous
consentions à ce qu’il te prenne pour épouse,
sais-tu que c’est la première chose à laquelle j’ai
pensé ?… Un époux bon et solide.
Et puis regarde ton père, Michael, à
soixante ans, il fait encore plus d’impression
que beaucoup d’hommes plus jeunes que lui.

REBECCA

Mère, comme vous êtes bonne et je ne veux
plus vous inquiéter avec tout ça. Oui Samuel est
un homme bon et sa force me rassure tous les
jours. Mais vous savez que notre mère Hannah
que vous avez toujours su remplacer sans ja-
mais vouloir nous la faire oublier est morte elle
aussi de cette toux.
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ESTHER

Votre mère, Dieu ait son âme, d’après ce que
m’a dit Michael, avait attrapé un mauvais froid,
alors qu’elle était partie promener ton frère,
Bento, sur le bord du Canal.

REBECCA

Bento, Bento, pourquoi vous obstinez-vous à
l’appeler Bento et non Baruch. Baruch est juif,
ce n’est pas un chrétien, il est juif comme tous
les Spinoza.

ESTHER

Pourquoi, mais c’est très simple. Depuis que
ma famille a quitté le Portugal pour venir se ré-
fugier dans ces Pays-Bas, ici à Amsterdam en…,
en 1608, je n’avais alors que huit ans, ça fait
exactement quarante-cinq ans, et bien je n’ai
jamais parlé rien d’autre que le portugais, ma
langue maternelle… L’hébreu était interdit au
Portugal quand je suis née. On le parlait dans
notre famille ou dans notre communauté, ja-
mais ailleurs. Je ne sais de l’hébreu que ce que
j’ai besoin de savoir pour prier et respecter no-
tre Dieu. Alors pour moi, ton frère, c’est Bento,
ce n’est pas Baruch et il n’y a pas là d’offense à
Dieu, ni à Bento, ni à aucun d’entre nous.
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REBECCA

C’est étonnant comme vous l’aimez votre
Bento, c’est vraiment comme s’il était votre fils.

ESTHER

Tout comme tu es ma fille et comme l’était
notre chère Miriam, comme Gabriel, ton autre
frère, est aussi mon fils et comme l’était ton
frère aîné Isaac, mort trop jeune lui aussi. Vous
êtes mes enfants tous, vous l’êtes dans mon
cœur d’autant plus que vous ne l’avez pas été
dans mon ventre.

REBECCA

C’est vrai, mère, vous nous avez apporté
beaucoup d’amour et vous savez que cet amour
on vous le rend. Mais vos filles, c’est Rebecca et
Miriam, vos autres fils c’est Gabriel et Isaac,
seul Baruch est… Bento.

ESTHER

Je ne vois pas ce que tu veux dire Rebecca.
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REBECCA

Vous le savez bien, mère, ce… Bento, c’est
comme si vous aviez estimé un jour que Baruch
n’était pas vraiment juif, ou juif autrement que
nous le sommes, jamais vraiment des nôtres, un
peu juif, un peu portugais, un peu hollandais.

ESTHER

C’est un peu compliqué pour moi ce que tu
dis là, mais je crois que tu étonnerais beaucoup
ton père s’il t’entendait. Lui qui était si fier des
compliments que lui faisait le Grand Rabbin
Levi Mortera sur l’intelligence de ton frère, sur
les dispositions rares qu’il démontrait dans la
lecture du Livre saint à l’époque où il fréquen-
tait encore l’école Talmud Torah. S’il n’a pas
continué, c’est parce que ton père lui-même lui
a demandé de renoncer aux études après la
mort d’Isaac pour l’aider dans ses affaires, sinon
aujourd’hui, il serait rabbin, comme ton mari,
comme Samuel.

REBECCA

Mère, ce n’est pas ce que j’ai voulu dire, vous
le savez bien. Je connais l’intelligence de mon
frère et Samuel la connaît encore bien mieux
que nous, surtout quand il s’agit de reconnaître
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combien Baruch est à l’aise avec la Torah. Nul
doute que Baruch aurait pu être un Grand Rab-
bin, mais s’il ne l’est pas et s’il ne le sera jamais,
je ne crois pas que la raison en soit la mort
d’Isaac et la demande de notre père de l’aider
dans ses affaires. Je crois plutôt qu’il ne croit
pas assez en la Torah pour devenir rabbin, et
même pour être seulement un juif pratiquant.

ESTHER
(interloquée)

Mais où vas-tu chercher ces horreurs ? Bento
t’a fait des confidences peut-être ? Sinon com-
ment pourrais-tu prétendre savoir ce que pense
et croit ton frère ? Ne vois-tu pas comme ce
que tu dis est grave, certains furent condamnés
et même excommuniés pour moins que ça.

REBECCA
(de plus en plus excitée)

Mère, je sais ce que l’on dit, je sais ce que
mon mari, Samuel, entend autour de lui, je sais
aussi que le Grand Rabbin Mortera n’apprécie
pas les relations de Baruch et qu’il songe à lui
en faire la remarque… Voilà, vous me deman-
diez tout à l’heure ce qui me tracasse, c’est ça
qui me tracasse, qui me fait peur même, car
Samuel a une réputation à tenir à la synagogue
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et Baruch pourrait lui faire grand tort. Vous
voyez, ce n’est pas la santé du petit Daniel qui
m’inquiète, ce sont les chemins que mon frère
est en train de prendre.
Mais Baruch n’en a cure parce que Baruch
pense que son intelligence est plus sûre que le
Talmud lui-même. Baruch est trop orgueilleux
pour penser qu’il puisse avoir tort. C’est ce que
Samuel entend de plus en plus à la synagogue
où bien sûr on voit de moins en moins souvent
Baruch. Si notre père l’apprend, il sera complè-
tement abattu.

ESTHER
(à bout de patience)

Rebecca en voilà assez, je ne veux pas en en-
tendre davantage. Bento sait ce qu’il fait et il ne
ferait jamais tort ni à son Dieu ni à sa famille,
dis ça à Samuel et s’il y a des rumeurs sur la foi
de Bento, il saura s’en expliquer. Si je ne
connaissais pas bien Samuel, je pourrais croire
qu’il colporte volontiers ce genre de ragots.

REBECCA

Mère, comment pouvez-vous imaginer ?
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ESTHER

Nous finirons cette conversation plus tard,
voilà tes frères qui rentrent de la ville. (Esther et
Rebecca se remettent à plier les linges de maison, entrent
Baruch et Gabriel en riant)
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SCÈNE 2 :
ESTHER, REBECCA, BARUCH, GABRIEL

ESTHER

Bonjour, mes enfants, vous voilà de bien
bonne humeur l’un et l’autre.

GABRIEL

C’est en raison d’une scène incroyablement
drôle à laquelle Baruch et moi avons assisté à la
Bourse du Commerce. En fait…

ESTHER

Embrassez-nous d’abord, votre sœur et moi,
avant de nous raconter ce qui vous amuse tant.
(Gabriel et Baruch embrassent Esther et Rebecca)

BARUCH

Rebecca, ma chère sœur, quel plaisir de te
voir, il y a déjà quelques semaines que je ne
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t’avais vue. Comment vont Samuel et le petit
Daniel ?

REBECCA
(l’air renfermé)

Très bien, merci, c’est gentil à toi de deman-
der de leurs nouvelles.

BARUCH
(sentant de la mauvaise humeur chez Rebecca)

Ce n’est pas gentil, c’est sincère.

ESTHER
(voulant éviter que la discussion s’engage entre Baruch et
Rebecca)

Allez trêve de politesse, laissons Gabriel
nous raconter ce qui vous faisait tant rire tout à
l’heure, raconte-nous Gabriel.

GABRIEL

Eh bien voilà : il y a eu à la Bourse du Com-
merce un esclandre entre un marchand hollan-
dais, calviniste pur et dur et un de ces jeunes
bourgeois épris de liberté de pensée… Baruch,
comment les appelle-t-on déjà ?
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BARUCH

Les « collégiants », on les appelle les collé-
giants parce qu’ils se réunissent en collège pour
discuter de science et de philosophie

GABRIEL

C’est ça, les collégiants, qu’importe pour-
quoi… Eh bien, on ne sait pour quelle raison au
juste, la conversation est venue sur le sujet poli-
tique et ce jeune « collégiant » déclara tout haut
à qui voulait l’entendre que le commerce avait
enfin repris depuis que les partisans du prince
d’Orange avait dû la mettre en sourdine devant
les républicains et leur chef De Witt, et que cela
était bien la marque que la république était meil-
leure pour les affaires que le soi-disant ordre
« orangiste ».

ESTHER

Je ne vois pas ce qui peut porter à rire, vrai-
ment !

GABRIEL

Attendez, mère, c’est la suite qui est drôle. Le
calviniste monte sur ses grands chevaux, inter-
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pelle le jeune bourgeois et l’arrose de noms
d’oiseaux plus étranges les uns que les autres…
Je ne me souviens pas au juste… Baruch aide-
moi.

BARUCH

Laisse Gabriel, je ne suis pas sûr que cela in-
téresse vraiment notre mère et Rebecca.

REBECCA
(piquée au vif)

Pourquoi cela ne nous intéresserait-il pas se-
lon toi ? Peut-être que les femmes ne
s’intéressent ni à la politique ni au commerce et
que seules des histoires de ménage ou d’enfants
peuvent retenir leur attention.

BARUCH
(voyant venir le risque d’une dispute)

Tu me fais un bien mauvais procès, chère
sœur, auquel je vais mettre fin en rafraîchissant
la mémoire de Gabriel. Ces noms d’oiseaux,
c’était : mennonites, sociniens, antitrinitaires,
pour les plus étranges, mais il y en avait de plus
connus : libres-penseurs, cartésiens…
27
GABRIEL
(riant)

C’est ça : mennonites, sociniens, antitrinitai-
res, on avait l’impression d’être en pleine jungle
brésilienne avec un calviniste essayant d’attraper
des volatiles exotiques avec sa Bible qu’il bran-
dissait comme un filet à papillons.

ESTHER
(soudain sérieuse)

Assez Gabriel, on ne se moque pas ainsi d’un
homme de foi. Quelque soit la signification de
ces mots que j’ignore, il a fallu que cet homme
soit bien offensé par les paroles de ce jeune
« collégien » pour entrer dans un tel état de co-
lère. Bento, je suis certaine que toi tu connais le
sens de ces mots et que tu laisses ton frère s’en
amuser innocemment, ce n’est pas le fait d’un
croyant respectueux de la religion et de Dieu.
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BARUCH
(soudain, lui aussi très sérieux)

Mère, s’il n’y avait qu’une petite chance que
tout ceci offense Dieu et la religion je ne me
prêterais pas à ces petits jeux et je
n’encouragerais pas Gabriel à s’en amuser,
croyez moi, les hommes peuvent rire de choses
sérieuses sans pourtant offenser Dieu. Ce ne
sont que des hommes dont nous nous amusons
et s’ils pensent qu’en nous amusant d’eux nous
rions de leur Dieu, c’est qu’ils s’en font une
bien petite idée. Dieu n’est guère sensible à nos
rires ni à rien d’autre de nos sentiments… Bon,
laissons cela et parlons plutôt de nos affaires de
maison. Avez-vous pu discuter avec l’artiste-
peintre que nous avons contacté pour ce por-
trait de notre père que nous voulons lui com-
mander pour sa soixantième année ?

ESTHER

C’est tout à l’heure qu’il doit venir, discrète-
ment bien sûr, pour que Michael ne se doute de
rien… Ah Bento quelle bonne idée tu as eue là,
certainement un peu onéreuse, mais tellement
attentionnée. Ce Rembrandt qui habite tout
près de chez nous, dans la Breestatt, peint-il
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bien au moins, je veux dire est-ce que ce sera
ressemblant ?

BARUCH

C’est lui qui a peint le portrait du Rabbin
Mennasseh Ben Israel, le tableau est paraît-il
remarquable aux dires de ceux qui ont pu le
voir.

REBECCA

Je croyais que tu étais suffisamment proche
du Rabbin Ben Israel pour qu’il t’ait fait
l’honneur de te le montrer lui-même, c’est tout
au moins ce que m’a dit Samuel.

BARUCH

Avec Samuel, ton époux et rabbin de sur-
croît, mes faits et gestes n’ont pas de secret
pour toi, ma chère sœur, je me sentirais presque
espionné.
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REBECCA

Il n’y a pas besoin que Samuel t’espionne
pour connaître tes faits et gestes, ils sont
connus de toute notre communauté et ce n’est
pas toujours pour entendre dire du bien du fils
aîné des Spinoza.

BARUCH

Quelle mauvaise querelle me cherches-tu en-
core ?

REBECCA

Tes noms d’oiseaux de tout à l’heure, ceux
que mère et moi ne devrions pas connaître :
mennonites, sociniens et tous ces libres-
penseurs qui, dit-on, en ont après la religion,
pas seulement la nôtre mais toutes les religions,
il semble qu’il t’arrive d’en rencontrer et pas
seulement pour traiter d’affaires commerciales.

BARUCH

Ah, nous y sommes et voilà toute l’affaire.
Les ragots ont déjà franchi l’enceinte de la sy-
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nagogue. Le fils Spinoza, promis à un brillant
avenir et à des charges importantes dans la
communauté, entretiendrait des relations sus-
pectes avec tous les mécréants qu’Amsterdam,
la tolérante, abriterait dans ses murs.

REBECCA

Tu peux dire le contraire ?

ESTHER

Rebecca, Bento en voilà assez avec vos cha-
mailleries perpétuelles. Ça devient une habitude
et une très mauvaise habitude à mon goût de
remettre toujours sur le tapis les fréquentations
de Bento.
Où a-t-on vu que des juifs ne pourraient pas
parler de religion avec d’autres citoyens de no-
tre ville ? Doit-on vivre chacun de son côté et
ne se rencontrer que pour négocier des ballots
de fruits secs ou des tonneaux d’olives…Voilà
bien des histoires de rabbin et de pasteur qui
voudraient tracer des lignes étanches entre ceux
qui partagent la même vie et les mêmes soucis
de travail parce qu’ils n’appellent pas Dieu de la
même manière et que les uns le prient à genoux
et les autres debout. On se croirait revenu cin-
quante ans en arrière au Portugal et nous sa-
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vons comment cela se termine… Allez, les
femmes ont plus de bon sens. Quand elles se
rencontrent dans la rue pour parler de leurs en-
fants, de leur mal à tenir la maison et bien
d’autres choses qui ne vous regardent pas, il
leur importe peu de savoir à quel Dieu l’une ou
l’autre s’adresse quand il s’agit de lui demander
secours.

BARUCH

Mère, je vous prie de nous excuser d’être par-
tis sur ce sujet. Ce sont, comme vous le dites,
des affaires personnelles dont il ne sert à rien de
discuter en famille. Rebecca s’inquiète de mes
relations. Qu’elle se rassure, je suis bien assez
grand pour me préserver de ce que je pense
pouvoir me causer du tort, à moi et à tous les
Spinoza.

REBECCA

Comme tu sais prendre le chemin de
l’esquive. Mais moi je sais depuis toujours
qu’entre ton envie d’aller au bout des choses, au
bout de ton ambition de mettre les autres face à
leurs contradictions et ton amour pour les tiens,
ton choix est fait depuis longtemps.
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GABRIEL

Franchement, je ne comprends rien à vos
disputes, j’ai bien eu tort de commencer avec
cette petite histoire de calviniste. Baruch, Re-
becca je vous demande d’arrêter sinon je vais
m’en vouloir… Allez, faites la paix.

REBECCA

La paix, voilà bien une chose que Baruch ne
fera jamais. (le père entre)
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SCÈNE 3 :
(au début, les mêmes plus Michael ; ensuite, seulement
Baruch et Michael ; à la fin de la scène, Esther les re-
joint)

MICHAEL

Eh bien, c’est une véritable réunion de fa-
mille qui se tient ici et à laquelle je n’ai pas été
convié, semble-t-il ?

ESTHER

Pour la bonne raison, mon époux, que nous
avions à discuter de choses dont vous ne devez
rien savoir, tout au moins pour l’instant.

MICHAEL

Chère Esther, il n’y a que tes surprises que je
ne craigne pas. Pour les autres, je m’en méfie
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toujours. Et vous aussi mes enfants, j’aime vos
surprises et si je n’avais pas peur de passer pour
un vieux rabat-joie, je dirais que de nos jours,
avoir des enfants en bonne santé, et même seu-
lement vivants, c’est pour beaucoup de nos fa-
milles une bonne surprise à soi tout seul.

BARUCH

D’où vous vient un tel pessimisme, père ?
Quelque chose vous a-t-il affecté ?

MICHAEL

Non, rien de bien particulier, sinon que le fils
aîné Da Fonseca a été rappelé à Dieu. Sa bonne
humeur et son courage nous manqueront aussi
bien à la bourse qu’à la synagogue… Enfin par-
lons d’autre chose. Alors, bien sûr, personne ne
me dira de quoi il était question ici avant que je
n’arrive… eh bien, je saurai être patient. C’est
une de mes principales qualités aux dires de vo-
tre mère, n’est-ce pas Esther ?

ESTHER

De la patience vous en avez beaucoup, il est
vrai. Encore que ces derniers temps, il semble
que vous en manquiez un peu avec certains de
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vos clients, mon cher. Hier, j’ai rencontré au
marché l’épouse de ce Monsieur Vega dont
vous m’avez parlée quelquefois. Elle m’a laissé
entendre que vous vous seriez querellés pour
une affaire de livraison retardée ou je ne sais
quoi.

MICHAEL

Ce n’était point là une querelle mais une ex-
plication vive sur un différend banal du type
que nous avons à régler tous les jours. Mon
Dieu comme tout se sait vite sur les quais, il va
bientôt falloir se cacher pour s’expliquer avec
ses clients. (après un temps de silence) À ce propos,
il me faut parler avec Baruch d’un problème de
créance qu’il nous faut régler au plus vite.

ESTHER

Très bien, nous vous laissons. Rebecca, em-
portons ces paniers de linge que nous finirons
de plier dans la cuisine. Michael, ne retiens pas
trop longtemps Bento, j’ai besoin de lui pour
recevoir ce pein… ce monsieur dont nous par-
lions tout à l’heure, et toi, Michael, mon cher
époux, quand tu en auras terminé avec Bento,
j’ai à te parler de notre servante pour l’affaire
que tu sais.
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MICHAEL

Tu peux régler ça toute seule, as-tu vraiment
besoin de mon avis pour faire ce que tu as déjà
décidé ?

ESTHER

Toi-même, tu ferais peut-être bien parfois de
me consulter avant de prendre des décisions,
même si ensuite tu n’en fais qu’à ta tête. Où a-t-
on vu qu’on ait à demander l’avis des autres
seulement quand on ne sait pas quoi faire ? Al-
lez, règle avec Baruch ce que tu as à régler et
nous nous verrons ensuite. (Esther et Rebecca sor-
tent)

MICHAEL

Ah ! Votre belle-mère est une femme bien
extraordinaire, sans elle je ne sais ce que nous
serions devenus, mais Dieu, quel caractère, quel
caractère ! Gabriel, veux-tu aller chez les Da
Fonseca pour les prévenir que nous viendrons
chez eux ce soir, pour veiller leur fils.
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GABRIEL

Mais père, cette histoire de créance pourrait
peut-être m’intéresser également ?

MICHAEL

Baruch t’en fera part, laisse-nous mainte-
nant… (Gabriel sort un peu à contrecœur)

BARUCH
(après un moment)

Père, s’agit-il encore de cette créance que
vous avez honorée en lieu et place de la veuve
de Pedro Henriques, en tant que syndic de sa
succession ? C’est une affaire qui dure depuis
déjà très longtemps et qui ne progresse pas dans
le bon sens. Cela vous a coûté beaucoup de
temps et pour le moment beaucoup d’argent.

MICHAEL

Baruch, je sais tout ça et quand j’ai accepté
d’être le syndic de la succession de Pedro Hen-
riques, je savais qu’il y avait quelques risques d’y
laisser des plumes. Mais, si nous ne nous aidons
pas entre juifs, ce ne sont sûrement pas les gen-
tils qui le feront à notre place.
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