Christus Avril 2013 - N°238
128 pages
Français

Christus Avril 2013 - N°238

-

Description

Se nourrir est un des actes les plus quotidiens qui soient. Et pourtant, le rapport que nous entretenons avec la nourriture est souvent problématique, voire désordonné. Différents excès peuvent nous entraîner jusqu’à la gloutonnerie d’un côté ou au régime intempestif de l’autre, exigeant alors des soins appropriés pour restaurer une santé perturbée.

Or, c’est dans ce besoin élémentaire que Jésus-Christ s’engage en se faisant lui-même nourriture « pour la multitude ». Les évangiles tracent un chemin qui va du pain quotidien à l’eucharistie, avec un réalisme sans concession, que le Christ a incarné pour notre Salut. Ainsi, la foi rend purs tous les aliments, dès lors qu’ils sont fraternellement partagés entre tous, et notamment avec les plus précaires.


Informations

Publié par
Date de parution 15 décembre 2013
Nombre de lectures 1
EAN13 9782370960191
Licence : Tous droits réservés
Langue Français
Poids de l'ouvrage 2 Mo

Informations légales : prix de location à la page €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Éditorial

Attente d’un pape, attente du Christ

Les nombreuses réactions à la renonciation de Benoît XVI projettent un profil spirituel impressionnant du pape à venir. Sa liberté intérieure face à toute pression tiendra à son humilité, forgée dans l’abandon par l’accueil des limites et des humiliations de toutes sortes. Homme de prière et d’intériorité, il sera aussi prophète, encourageant chaque initiative novatrice dans son gouvernement de l’Église. Habité par l’Esprit, il discernera un avenir salutaire pour l’humanité. Entièrement donnée à Dieu et aux hommes, toute sa vie fera de lui un témoin unique d’un amour éternel, attendu et espéré…

On le sent, ce n’est plus là seulement la présence d’un pape, ni même d’un homme, qui se joue ici, c’est l’attente pressante d’un messie, d’un Christ vivant, Fils de Dieu mais parfaitement homme. Cette actualité du Salut a certes besoin de se lire dans la joie et le courage du pape à servir l’Église. Mais c’est à tous les baptisés, qui forment aujourd’hui la chair vivante du Christ ressuscité, qu’il revient de signifier l’espérance qui les fait témoigner.

Merci à Benoît XVI de nous renvoyer à notre vocation propre et de préparer ainsi le chemin de son successeur. Par son dernier geste, le « Vicaire du Christ » nous désigne, comme à Emmaüs, le visage lumineux du Ressuscité qui s’efface au moment même où il se donne à vivre en nous par sa Bonne Nouvelle et son pain partagé.

Remi de Maindreville s.j.

Sommaire

PAR11850.tif

Présentation

Nourriture, raison et émotion

Rétablir conscience et respect

Christophe André, médecin psychiatre, Paris

Du bon sein au palais de Dame Tartine

Corps à corps, cœur à cœur

Nicole Fabre, psychanalyste, Centre Sèvres, Paris

Comment la nourriture vient-elle à nous ?

Une perte de liens, un besoin de réassurance

Ludovic Salvo, chercheur en agro-alimentaire, MCC, Paris

Les repas au cinéma

Ordre et désordres à table

Natalie Héron, essayiste, Paris

S’ordonner dans la nourriture

Le temps des décisions

Entretien avec Emmanuelle Maupomé, r.a., accompagnatrice spirituelle

À la table de notre père Ignace

Les lamproies du cardinal

Texte de Luis Gonçalves da Cãmara, s.j. (1555)

Sept verbes élémentaires d’accès à l’eucharistie

Avoir faim, partager, se souvenir, remettre, etc.

Dolores Aleixandre, r.s.c.j., exégète, Madrid

« Qui mange ma chair et boit mon sang… »

Animalité et chair donnée à manger

Emmanuel Falque, philosophe, Institut catholique de Paris

La nourriture dans la Bible

Le régime alimentaire de l’humain

Jean-Marie Carrière, s.j., Centre Sèvres

Les nouvelles pratiques de partage

Manifester la communion

Dominique Fontaine, m.d.f., aumônier général du Secours catholique

Chroniques

La prière, un problème

Un point de vue catholique

James Duncan, s.j., théologien, Bruxelles

Jean-Paul de Dadelsen

Un poète, frère en prière

Évelyne Frank, essayiste, Strasbourg

Études ignatiennes

Les trois temps de l'élection

Motions et raisons en vue du discernement

Daniel Desouches, s.j., accompagnateur spirituel, Paris

Lectures spirituelles

En Dieu, il n'y a pas de violence

de Frédéric-Marie Le Méhauté,
Katia A. Mikhaël, Alain J. Richard

Patience de l'avenir de Marguerite Léna

… et autres recensions

Services

Nouvelles de la revue

Sessions

20261135.tif

Le festin de Babette (1987)
Gabriel Axel

© Carlotta Films

La nourriture

Rassasier la chair et l'esprit

Présentation

Se nourrir est une des réalités les plus élémentaires et quotidiennes qui soient. Et pourtant, le rapport que nous entretenons avec la nourriture est souvent problématique, voire désordonné. L’excès ou l’absence de toute mesure peuvent entraîner jusqu’à la gloutonnerie d’un côté et au régime intempestif de l’autre, exigeant alors des soins appropriés pour restaurer une santé perturbée. En effet, l’affaiblissement du contrôle social, familial pour l’essentiel, fait de la nutrition aujourd’hui une démarche surtout individuelle. Si les limites et les liens traditionnels du repas s’estompent avec l’abondance et la facilité, une nouvelle conscience se fait jour qui invite au respect et au discernement devant la nourriture, source de plaisir savouré et partagé, dans la redécouverte du jardinage, de l’art de cuisiner ou de goûter des saveurs inédites(Christophe André). Pour tout un chacun, se nourrir constitue la toute première expérience du désir où la soif d’être rassasié, dépendant de la présence et de la parole de la mère, s’ouvre progressivement au plaisir de goûter et de parler. La vieille comptine de « Dame Tartine » en évoque de manière aussi imagée qu’inoubliable les moments les plus jouissifs comme les plus frustrants (Nicole Fabre).

La dimension sociale de la nourriture se manifeste également dans la traçabilité qui en reconstruit la production à travers la chaîne alimentaire et en garantit l’origine et la qualité. Ainsi même quand manger se réduit à un acte individuel, la nourriture ne cesse de renvoyer à une démarche collective (Ludovic Salvo). Art populaire, le cinéma est riche en scènes de repas : ordre et désordres familiaux et sociaux y sont montrés, parfois très crûment, mais la fête préparée, partagée, goûtée, y est aussi bien présente, comme dans Le festin de Babette où l’héroïne met tout d’elle-même dans cette minutieuse et appétissante préparation. Image du Christ se donnant tout entier dans la Cène (Natalie Héron) ?

Se nourrir de manière juste et équilibrée n’est donc pas seulement une question biologique mais proprement humaine et spirituelle. Dans les Exercices spirituels, Ignace de Loyola, alerté par son expérience de jeûne excessif à Manrèse, propose huit « règles pour s’ordonner dans la nourriture » (nos 210-217). Ces règles interviennent au moment de la contemplation de la Passion, quand le retraitant désirant suivre le Christ jusqu’au bout reçoit sa décision comme un don de Dieu ; comme si la suite du Christ s’éprouvait jusque dans la manière de se nourrir, confirmant l’origine divine de son choix et l’introduisant dans un style de vie plus évangélique (Emmanuelle Maupomé). Cette grande liberté d’Ignace dans le rapport à la nourriture se donne de manière particulièrement savoureuse dans le fameux épisode des lamproies qui égaya un jour tout un repas de la maison romaine où il résidait (Luis Gonçalves Da Cãmara).

Mais c’est sur l’engagement de Jésus-Christ qui se fait nourriture « pour la multitude » que se fonde cette liberté spirituelle. Sept verbes tirés des évangiles viennent tracer un chemin qui va du pain quotidien à l’eucharistie, lui donnant, si on la prend au sérieux, un réalisme spirituel et social sans concession, celui que le Christ a incarné pour notre Salut (Dolores Aleixandre). Elle nous permet en particulier d’assumer plus humainement, en Jésus-Christ, cette part animale de nous-mêmes à laquelle nous renvoie notre manière ordinaire de manger des animaux pour nourrir notre chair (Emmanuel Falque). Plus besoin, désormais, d’interdits alimentaires pour rappeler le don de Dieu présent en toute nourriture ! La foi au Christ rend purs tous les aliments, dès lors que, destinés à tous, ils sont fraternellement partagés entre tous, à commencer par les plus précaires, toute l’Écriture en témoigne (Jean-Marie Carrière).

Aujourd’hui, les modalités de partage sont multiples, mais celles qui font avancer le Royaume de Dieu sont aussi celles qui dressent la table de la parole échangée et tissent des liens de justice, de responsabilité, de liberté (Dominique Fontaine)

Logo.eps

Nourriture, raison et émotion

Christophe André

A récemment publié chez Odile Jacob : Les états d'âme : un apprentissage de la sérénité (2009) et Sérénité : vingt-cinq histoires d'équilibre intérieur (2012) ; et, chez L'Iconoclaste : Méditer jour après jour : vingt-cinq leçons pour vivre en pleine conscience (2011).
Dernier article paru dans Christus : « L'expérience des sentiments : un marqueur d'humanité ? » (n° 231, juillet 2011).

La scène se passe dans un grand hôpital parisien. Quinze personnes contemplent attentivement un grain de raisin sec, que chacune tient entre pouce et index. En silence, elles observent son apparence, le reniflent puis, lentement, le portent à leur bouche, le mâchent très doucement, très lentement, les yeux fermés, prennent, avant de l'avaler, le temps d'en percevoir le goût, la consistance. Après l'avoir – enfin – avalé, elles gardent les yeux fermés pour continuer, le plus longtemps possible, d'observer la persistance dans leur bouche de la saveur du grain de raisin, qui voyage maintenant à l'intérieur de leur corps…

L'exercice du grain de raisin est un classique des approches psychothérapeutiques basées sur la pleine conscience, cette technique de méditation empruntée au bouddhisme, puis laïcisée et codifiée afin de devenir un outil d'aide psychologique. Mais pourquoi cet étrange cérémonial ? Que vise-t-on ?

Tout simplement ceci : prendre conscience. Prendre conscience de ce que nous ressentons, écouter nos sensations, notre corps, et tenir compte de leurs messages. Prendre conscience de ce que nous faisons et vivons, au lieu de tout faire en pleine inconscience, sans y songer, l'esprit absorbé ailleurs ou dispersé partout.

Les participants sont souvent marqués par l'exercice : « C'est la première fois que je prête ainsi attention à la nourriture », « Habituellement, à l'apéritif, je les engouffre cinq par cinq », « Je n'avais jamais senti le vrai goût d'un raisin sec », « J'étais arrivé à la séance avec un petit creux et, là, j'ai l'impression qu'avoir ainsi pris mon temps m'a rassasié avec un seul grain de raisin », etc.

Le but de la méditation de pleine conscience n'est pas seulement centré sur la nourriture[1], mais sur l'ensemble de notre vie. Pourtant, l'alimentation y est l'objet de nombreux exercices, comme prendre une fois par semaine un repas en pleine conscience : seul ; sans distractions comme la radio, la télé ou la lecture ; en prenant le temps de vider sa bouche avant d'ingérer la bouchée suivante ; en se montrant attentif à l'état de son corps pour sentir le goût des aliments, le plaisir lié à leur ingestion, la venue progressive du sentiment de satiété (« Ai-je vraiment besoin de finir mon assiette ? De me resservir ? »).

Nourriture et psychopathologie

Les soignants savent depuis longtemps que le rapport à l'alimentation est une fonction vitale mais fragile, vite perturbée par le stress et les souffrances mentales de toutes sortes.

Il existe en psychiatrie des pathologies dont les symptômes principaux sont liés à l'alimentation (anorexie, boulimie, hyperphagie) même si d'autres perturbations leur sont associées : désir d'hypercontrôle dans l'anorexie, mauvaise estime de soi dans la boulimie, méconnaissance de ses oscillations émotionnelles dans l'hyperphagie, etc. Parfois, les troubles du rapport à la nourriture ne sont qu'une partie d'un ensemble plus vaste. Par exemple, chez les phobiques sociaux, qui redoutent le moment des repas, à cause de leur peur excessive de trembler, de rougir, de faire des bruits en mastiquant ou en digérant, le tout sous le regard supposé scrutateur et critique des autres convives. Ou chez les patients obsessionnels, qui doivent manger à des heures très précises, dans un ordre strict et immuable des aliments, en accomplissant certains rituels obligatoires, faute de quoi ils sont l'objet de violentes angoisses.

On sait aussi qu'en dehors de toute maladie mentale, le stress du quotidien perturbe notre rapport à la nourriture, en facilitant par exemple l'hyperphagie (grignotages, ingestion de nourriture au-delà de la faim ressentie).

De nombreuses démonstrations expérimentales ont aussi montré que le rejet social, réel ou perçu, entraîne une importante dérégulation des capacités d'autocontrôle (pas seulement face à la nourriture, d'ailleurs). Chez les personnes boulimiques[2], c'est un grand classique. Mais cela concerne en fait la plupart des humains, comme le suggère l'étude suivante : on convoque au laboratoire de psychologie des volontaires que l'on répartit par petits groupes de six personnes de même sexe. Après leur avoir fait faire connaissance les unes avec les autres, au travers de brèves rencontres en face à face, on les isole dans une petite pièce, où on leur demande de choisir deux des personnes qu'elles viennent de rencontrer, pour travailler ensuite en groupe avec elles. Puis, peu après, on revient vers la moitié de ces sujets pour leur annoncer en tête à tête que, hélas, ils n'ont été choisis par personne (en fait, il s'agit d'un simple tirage au sort, mais ils ne l'apprendront qu'ensuite). Une autre moitié des participants reçoit, elle, un message moins pénible : « Vous avez été choisi par plusieurs personnes du groupe pour d'autres expériences, mais pas tout de suite. » Après quoi, rejeté ou accepté, on leur propose de participer, mais tout seul, à une autre expérience : évaluer d'après un questionnaire précis le goût et la texture de biscuits, tous les mêmes, dont une trentaine a été déposée sur un plateau. On laisse chaque participant avec ses biscuits, son questionnaire et son expérience de rejet social (ou d'acceptation) encore fraîche, pendant dix minutes. Les résultats sont significatifs : ceux qui viennent de subir le rejet vont avaler en moyenne neuf gâteaux pour répondre au questionnaire d'évaluation, là où ceux qui n'ont pas été rejetés n'en mangeront en moyenne que quatre ou cinq[3].

Nourriture et environnement

Mais il n'y a pas que les souffrances intérieures (émotions douloureuses mal identifiées et mal régulées), qu'elles soient ou non liées à des événements de vie repérables, qui perturbent et influencent notre psychisme dans son lien à la nourriture : il existe aussi des influences extérieures diffuses, liées à notre environnement moderne, et d'autant plus puissantes que nous n'en sommes pas toujours conscients. En ce qui concerne l'alimentation, ces influences ont pour nom pléthore et incitations.

La pléthore

Envisageons d'abord le cas de la pléthore : pendant longtemps, nous avons été des chasseurs-cueilleurs ; nous passions beaucoup de temps à chercher notre nourriture. Puis, nous sommes devenus des éleveurs-agriculteurs ; et la nourriture, tout en restant précieuse, devint un peu plus abondante ; mais elle n'était jamais garantie, ni disponible sans effort : il fallait la produire, la préparer, la cuisiner… Ainsi, l'évolution de notre espèce nous a dotés de cerveaux habitués à affronter les carences plus que les pléthores, mieux préparés à jeûner qu'à affronter la profusion.

Or, aujourd'hui, et sans doute pour la première fois dans l'histoire de l'humanité, une partie substantielle de la population mondiale (du moins en Occident et dans les pays émergents) n'est plus confrontée à la rareté mais à la pléthore. La nourriture est omniprésente et relativement bon marché ; dans les habitations, il suffit de tendre le bras pour en disposer, sans effort de préparation ou d'accommodation, à toute heure du jour ou de la nuit. Les effets de cette pléthore sont dévastateurs : nous mangeons trop, trop souvent, et mal de surcroît[4]. Quiconque a voyagé aux États-Unis a pu constater que les portions qui y sont proposées dans la restauration ou dans les magasins d'alimentation sont au-delà du raisonnable. Ce mouvement de fond a été enclenché il y a longtemps : des chercheurs ont ainsi étudié minutieusement toutes les représentations picturales de la Cène et ont constaté une augmentation assez régulière de la taille des plats et des assiettes (et bien sûr un enrichissement parallèle de leur contenu) d'environ 70 % depuis un millénaire[5].

Ces données sont confirmées par de nombreuses études de psychologie expérimentale, et notamment par ce qu'on appelle le « régime de cafétéria » : avoir à volonté des aliments très variés, trop salés, trop sucrés, etc. Ce type de régime a été proposé à des rats de laboratoire (dont l'alimentation et le métabolisme sont très proches des nôtres[6]) : des souches de rats jumeaux (même lignée génétique, mêmes antécédents) sont confrontées soit à un régime normal soit au « régime de cafétéria » ; dans les deux cas, ils ont accès libre à la nourriture. Les résultats sont nets : les rats « de cafétéria » deviennent très rapidement obèses et diabétiques[7]. Et encore, ils ne regardent pas la télé et ne sont pas exposés à des publicités les incitant à grignoter à toute heure pour éviter les coups de pompe… Les humains, si ! D'où une épidémie de diabète et d'obésité inquiétante dans tous les pays soumis à cette martingale infaillible : pléthore de mauvaise nourriture, sur fond d'incitations multiples à trop manger, et trop souvent.

Les incitations

Car il n'y a pas que la pléthore, il y a aussi le pilonnage des incitations marchandes pour nous pousser à manger sans faim. Comme nous ne la produisons plus, ne la fabriquons plus mais l'achetons, la nourriture est devenue un objet de marketing, qui est « l'ensemble des actions ayant pour objectif de prévoir ou de constater et, le cas échéant, de stimuler, susciter ou renouveler les besoins du consommateur ». Tout est dit et les dérives sont annoncées : alors que, dans les sociétés traditionnelles, il s'agissait de fabriquer et de vendre pour répondre aux besoins des citoyens, dans nos sociétés de consommation, il s'agit de stimuler et de multiplier les besoins, et même d'en créer de nouveaux qui n'existaient pas. Ainsi, nous sommes de plus en plus incités à surconsommer de la nourriture, au nom d'injonctions multiples (« Faites-vous plaisir », « Cédez à la tentation ») dont certaines erronées et absurdes, comme ces messages incitant à « éviter le petit creux », à « se protéger du coup de pompe » en mangeant par anticipation, ou ceux mentionnant sur les emballages de « grignoter à toute heure », pratique parfaitement néfaste.

L'erreur serait de nous croire libres et forts face à ces influences et incitations : nous y sommes au contraire très réceptifs, et souvent nous n'en réalisons pas l'importance et la puissance, ou nous les sous-estimons[8]. De nombreux travaux de psychologie et de neuro-marketing étudient dans le détail comment nous influencer[9], et les firmes y consacrent beaucoup d'intelligence et d'argent, faisant un usage intensif des données scientifiques disponibles[10].

Nourriture et sacré

Toutes ces évolutions ont entraîné des perturbations très profondes de notre lien à la nourriture, qui provoquent une rupture historique et symbolique.

Depuis toujours, la nourriture a revêtu un caractère sacré pour les humains : vitale à notre survie, elle a toujours été l'objet de beaucoup d'inquiétude (les famines ont frappé l'Europe jusqu'au XIXe siècle, et continuent d'exister dans le monde) et donc de beaucoup de respect et de gratitude pour les grâces (climat favorable, absence de prédateurs des cultures ou du bétail) qu'elle représente. Chaque religion dispose de rituels en ce sens : on connaît dans la tradition chrétienne le Bénédicité, prière prononcée avant chaque repas pour le célébrer comme une grâce, ou le passage du Notre Père sur le pain quotidien. Ce sont autant de marques de respect et de conscience aiguë de tous les liens et déterminismes invisibles, qu'ils soient naturels (le cycle de la vie d'une plante) ou humains (semer, récolter, élever, conserver, cuisiner, manger ensemble et partager).

Ces liens multiples sont aujourd'hui brisés. Nous les avons perdus.

Perdu, le lien avec les racines végétales et animales de la nourriture : la plupart des humains étant des citadins, ils n'ont jamais vu pousser une plante ou grandir (et mourir) un animal d'élevage ; on connaît la plaisanterie sur l'enfant qui croit que les poissons sont rectangulaires, à l'image des croquettes de cabillaud qu'il mange à la cantine…

Perdu, le lien avec la conscience des efforts nécessaires pour que le contenu de notre assiette soit devant nous : les aliments sont un simple objet de consommation parmi d'autres, qu'on achète sans réfléchir.

Perdu, le respect pour la nourriture, sur le plan individuel : chaque Français jette en moyenne 20 kg d'aliments par an à la poubelle : 7 kg d'aliments encore emballés et 13 kg de restes de repas, de fruits et de légumes abîmés et non consommés[11].

Perdu, le respect pour la nourriture, sur le plan collectif : on spécule cyniquement sur les cours du riz ou du blé, en affamant des continents entiers.