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Collège des quartiers

De
206 pages
Partager l'éducation d'adolescents des banlieues, dans un collège de zone populaire, c'est parcourir chaque jour un voyage vers l'imprévisible et l'indicible. A travers ce témoignage, laissons-nous prendre par la main pour une immersion dans le bouillon d'un monde à part, si invraisemblable et pourtant si proche. Un spectacle irréel.
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Manuel Penin
Collège des quartiers Chronique d’un prof de banlieue
/ Récits
Rue des Écoles
Collège des quartiers
Rue des Écoles Le secteur « Rue des Écoles » est dédié à l’édition de travaux personnels, venus de tous horizons : historique, philosophique, politique, etc. Il accueille également des œuvres de fiction (romans) et des textes autobiographiques. Déjà parus Vanoosthuyse (Michel),vacances allemandes du KG 37476 Les , récit, 2016. Agzanay (Mohamed),Des interrogations pour apprendre, essai, 2016. Hamm (Frédéric),Êtes-vous prêts à l’émergence d’un nouveau système ?, essai, 2016. Stoleru (Lionel),L’homme initial, roman, 2016. Fernandes (Aurore),Rencontres inattendues, roman, 2016. Hauwel (Claude),La semaine des quatre jeudis, récit, 2016. Cassou (Marcel),Tombouctou vivra, roman, 2016. Perret (Jacques-Adrien),Chronique d’une fin de siècle, essai, 2016. Marandon (Jean-Luc),Garde-faune en France, récit, 2016. Jaffrézou (Raymond),Un amour contrarié, roman, 2016. De Noter-Talvy (Catherine),Comme une île, roman, 2016. Ferault (Christian),Voyage au bout de ma Résistance, récit, 2016. Ces douze derniers titres de la collection sont classés par ordre chronologique en commençant par le plus récent. La liste complète des parutions, avec une courte présentation du contenu des ouvrages, peut être consultée sur le site www.harmattan.fr
Manuel PeninCollège des quartiers Chronique d’un prof de banlieue
© L’Harmattan, 2016 5-7, rue de l’École-Polytechnique, 75005 Pariswww.harmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr ISBN : 978-2-343-09746-6 EAN : 9782343097466
I – LE MUSÉE D'ART CONTEMPORAINJe suis enseignant de collège aux Minguettes, dans le Rhône, par affectation ministérielle. On parle de nous dans Meurtres pour mémoire, Daeninckx, p. 133, un roman que je fais étudier à mes élèves de troisième. Hier, nous sommes allés en sortie avec la classe dont je suis professeur principal. C'est toujours un défi de sortir ces ados de la ZUP, peut-être à cause du contraste avec la monde du dehors ou c'est que ça les excite, ils rivalisent de monstruosité humaine exactement à ce moment-là. C'est toujours une déception pour moi, malgré ma conviction de leur ouvrir la culture. C'est toujours une source d'étonnement, d'effroi et de répulsion pour les regards extérieurs : les passants, les visiteurs. Les élèves, des cinquièmes, avaient été prévenus de se rassembler à midi dans le hall du collège. Midi moins cinq, fin des cours. Je ferme ma salle ; je descends. Personne. A travers les lourdes portes vitrées de l'accueil, j'observe le spectacle habituel des cris, de l'agitation, des coups. Ceux qui sont encore là se sont réunis autour des vastes plates-formes de bois qui leur servent de bancs sur le parvis de l’établissement. Ça mâche du chewing-gum bouche béante en vociférant des chansons de supermarché, ça engloutit des barres sucrées et des sodas dans le tintamarre. Les autres sont repartis chez eux. - On attend Ameur et Sofiane, monsieur, m'interpelle une Sarah quand je franchis les grilles. Ils sont partis chez eux prendre des trucs à boire, éructe-t-elle en balançant le buste et la tête au rythme des écouteurs.
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- Wesh, Penin, m'interpelle soudain une voix. Le ton est offensif. La voix a résonné derrière moi. Je la reconnais sans pouvoir l'associer aussitôt à un visage ou à un nom. Je me retourne, sans montrer un signe de surprise ni dans le mouvement ni dans le regard, ni dans la voix. Ici, la terreur peut survenir n'importe quand mais se montrer terrorisé c'est un mauvais présage. - Monsieur Khalil, fais-je en réponse en forçant sur « monsieur », qu'est-ce que tu deviens ? Où es-tu maintenant ? Nous l'avons exclu par conseil de dis' (discipline, pas dyslexie, à ne pas confondre) pour violence il y a quelques mois – insultes ou physiques, j'ai déjà oublié, j'avais pourtant été son professeur principal l'année précédente. Tu as remarqué, j'ai dit « monsieur » Khalil, ai-je insisté en l'absence de réponse de sa part. - « Monsieur » Penin, précise-t-il dans l'attroupement qui s'est formé autour de nous, spontanément et avec une rapidité déroutante. Il me dévisage sans bouger des grilles où il est appuyé avec un air de mutinerie dans le rictus. Midi passé, je suis le seul adulte aux abords du collège en cas de complication, je le sais et lui aussi. Les cris continuent et redoublent par accents dans le groupe qui nous entoure. Il ne dira pas un mot de plus. Par-delà la haine dans son œil noir et luisant, il y a l'accoutumance au désespoir et à l'angoisse comme marques de la banlieue. - Bon, on y va ! Prenez vos affaires, dis-je finalement. - Et Ameur et Sofiane, monsieur ! - On prend le bus, hein, on va pas monter jusqu'au tram ! éperonnent-ils en soufflant. - Le 39 n'a pas d'horaire et nous avons rendez-vous avec madame Réaud à l'arrêt de tram, on monte. Le groupe disloqué s'est mis en chemin par l'escalier menant à flanc de butte au pied des tours. Trois filles ont
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pris l'initiative de se diriger vers l'arrêt de bus malgré tout. Qu'elles aillent au diable ! Je les appelle ; rien n'y fait dans ce pays où rien ne semble avoir un sens : je cours après elles et les ramène irrité. Entre temps, les autres ont rejoint le plateau où ils se dispersent : les uns pour aller boire à la fontaine, d'autres pour remonter dans leur tour poser un cartable, attraper un sandwich, disparaître et reparaître. Il est midi et quart : nous n'avons pas fait cent mètres. Une bataille d'eau s'est déclenchée aux abords de la fontaine. Aux exclamations gutturales des garçons en mue font écho les cris tendus des voix des filles qui se répercutent aux façades de béton des gigantesques édifices. C'est mi-juin passé, les tablettes de chocolat fondent dans les sacs de pique-nique. Nous partons en sortie. Ils sont heureux. Au rendez-vous de l'arrêt de tramway, madame Réaud est en retard. Nous attendons dans la foule des quais bondés, baignée d'une lumière cuisante, dans les embrassades et les salamaleks d'une population qui vit du soleil. Une première rame arrive. - On y va monsieur ! insistent-ils. - On attend madame Réaud. Ils entrent malgré tout à l'ouverture des portes, entraînés par le flot des passagers qui se pressent à la montée et les massent vers le fond des wagons. Quel agacement ! Le tram les emporte ! Au bip, ils se faufilent et se glissent jusqu'au quai dans des rires nasaux démesurés et des tortillements névralgiques. Entre temps, Ameur et Sofiane nous ont rejoints, dans les bruits de klaxons et les huées des automobilistes ayant interrompu leur course pour les laisser traverser hors des clous sur la chaussée. Deuxième tramway, madame Réaud arrive –
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l'aurons-nous à temps ? - ils sont déjà tous montés et bloquent la fermeture des issues pour lui permettre de nous rejoindre. Elle termine son trajet jusqu'à nous en trottant. La sonnerie de fermeture des portes retentit en continu. Le conducteur coutumier mais agacé de ces pratiques tente de forcer le mécanisme de fermeture ; les élèves tiennent bon de leur côté, la collègue parvient à pénétrer dans la voiture dont la portière claque sur elle. Puis la machine se met en marche dans le grincement des roues métalliques. On parle souvent dans les médias, dans les discussions des salons cultivés, des différentes vagues d'immigration, différentes les unes des autres dans leurs rapports à la société, au travail, à la consommation, à la culture… A ce moment précis, ce qui se produit et dont je suis témoin, c'est leur juxtaposition matérielle et physique : des hommes âgés en calotte de brodé fin, costume trois pièces et moustache, aux yeux larmoyants qui ont connu le bidonville, le regroupement familial des années 1970, l'Algérie française et le débarquement à Marseille ; des femmes marquées au henné et par les rides du temps sous leurs fichus – côtoyant ces hordes débridées, sans appui, sans attache de famille, sans limites et sans repères sociaux, moraux, temporels, affectifs, humains : quel lien peut-il y avoir entre eux ? Sous mes yeux, à ce moment-là, il ne m'apparaît pas de manière lisible. Aux regards indignés des uns répondent le mépris ou l'indifférence des autres. Quoi qu'il en soit, ils sont bien là, côte-à-côte, les plus jeunes ignorant leurs aînés et les aînés, ce jour-là, leur cédant progressivement leurs places assises devant le bruit et la rudesse de leur comportement. J'interviens mais les anciens font signe qu'ils descendent. En trois stations,
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deux carrés mitoyens ont été libérés sous la pression et les hurlements. Un peu plus loin, j'entends un jeune adulte du quartier, en survêtement sale et râpé, entamer une belle page de morale auprès d'un élève esseulé. - Tu sais petit, commence-t-il d'un ton convaincu, il faut travailler à l'école pour réussir dans la vie, il faut bien écouter tes profs, c'est eux qui te feront réussir. Sinon tu vas devenir quoi, ici, tu vas t'enterrer, ici, c'est la mort, c'est la misère. Crois-moi, il faut pas rester ici. Travaille, tu étudies, ça vaut mieux pour toi. L'autre écoute, impassible. - Ouais, fait-il en regardant au sol. Les excités derrière se sont un peu apaisés et mâchouillent leur pâte élastique en se dandinant sous les écouteurs. A tout moment, deux peuvent se lever et sincèrement se mettre à s'insulter et à s'envoyer des coups douloureux, bien réels, sans le moindre égard ni pour eux-mêmes ni pour les autres passagers de la rame. A tout moment et très sérieusement, comme pour une question de vie ou de mort. Pour l'heure, c'est apaisé. Les charbons ardents mitonnent. - Tu vois, moi, j'ai pas écouté. Il faut écouter les conseils – ceux des adultes et quel modèle dans ces contrées troubles, me dis-je en continuant de prêter une oreille à son plaidoyer – et regarde ce que je suis devenu, regarde ce que je vis, regarde ce qui m'attend – il doit avoir vingt-et-un ans, mais déjà que de sagesse. Si tu restes au quartier, c'est la misère, il faut se bouger, tu en auras toujours qui seront là pour te cueillir et faire de toi ce qu'ils voudront. Ils vont te promettre mondes et merveilles, tu verras, écoute bien ça petit et écoute-les pas eux, tu m'entends ? Le gamin commence à souffler.
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