Initiation à la science politique
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Description

Ce manuel aborde les divers savoirs de science politique, tour à tour envisagée comme notion, comme mode de connaissance et comme champ d'études. Aux trois objectifs déclinés correspondent autant d'articulations principales dans l'ouvrage, qui ont cependant pour préoccupation commune de répondre à la question essentielle : qu'est-ce que la science politique ?

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 octobre 2009
Nombre de lectures 285
EAN13 9782296684843
Langue Français
Poids de l'ouvrage 3 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

INITIATION À LA SCIENCE POLITIQUE
© L’Harmattan, 2009
5-7, rue de l’Ecole polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-10020-6
EAN : 9782296100206

Fabrication numérique : Socprest, 2012
Ouvrage numérisé avec le soutien du Centre National du Livre
Janvie r O NANA


INITIATION À LA SCIENCE POLITIQUE


La notion, le mode de connaissance, les savoirs


Ouvrage honoré d’une subvention
de l’université de Douala


L’Harmattan
Collection « Cours et Manuels »
Harmattan Cameroun

Sous la direction de Roger MONDOUE
et Eric Richard NYITOUEK AMVENE

La plupart des élèves et étudiants africains achèvent leur cycle d’apprentissage sans avoir accès directement aux sources des savoirs reçus. Les cours et/ou manuels de leurs enseignants sont alors les seuls ou rares outils pédagogiques disponibles. Il devient donc urgent de publier et diffuser ces cours et manuels, afin d’assurer l’accès du plus grand nombre d’apprenants à une éducation de qualité.
La collection « Cours et Manuels » est ouverte aux enseignants de toutes les disciplines de l’enseignement maternel, primaire, secondaire et universitaire, dont le souci majeur est de relever le niveau d’éducation et de promouvoir le développement tant escompté sur le sol africain.
Introduction générale
Qu’est-ce que la science politique ? Telle est la question que devrait d’emblée se poser quiconque entreprendrait d’aborder la science politique. Dans le cadre d’un projet visant à introduire aux savoirs politiques, cette question est tout aussi essentielle. Elle est même préjudicielle ; car, pour peu qu’elle ne soit pas formulée et résolue d’entrée de jeu, toutes autres préoccupations que l’on pourrait se faire s’agissant de la science politique risqueraient d’être recouvertes du voile du malentendu. Il faut pouvoir en effet dire si l’on peut trouver des critères propres à l’exercice de la science politique qui donnent à ce domaine de connaissance des procédures opératoires spécifiques, un objet et des concepts particuliers assurant son autonomie. Entreprendre de définir son sujet relève donc non d’un abus de précautions, mais d’un nécessaire effort de compréhension, suivant le bon vieux précepte d’Emile D URKHEM.
Grande est cependant la tentation d’une définition toute donnée, qui consisterait à accueillir la croyance reçue tant socialement qu’intellectuellement à propos de la science comme régime spécifique de savoir, et à déduire alors que la science politique est une branche du savoir qui étudie de manière scientifique les phénomènes politiques. On voudrait considérer, par exemple, que la science politique est « la science d’une catégorie particulière de réalités sociales considérées comme politiques » [cf. Daniel G AXIE, « Science politique, sociologie politique, sciences sociales », in E . D ARRAS et O . P HILIPPE, La science politique une et multiple, Paris : 2004, pp. 123-148]. Mais comment ne pas s’apercevoir à quel point dans une telle définition, intellectuellement plausible, l’opinion savante peut paraître à un regard empressé se superposer volontiers au sens commun ?
De fait, la définition de Daniel G AXIE, que nous assumerons dans le cadre présent, comporte au moins trois présuppositions : 1° la science politique est effectivement une science au sens le plus achevé que l’on puisse affecter à ce terme ; 2° elle s’occupe d’étudier les phénomènes politiques ; 3° elle constitue un corpus de savoirs cohérent, aux frontières clairement assignables. Cela suffit-il à doter la science politique d’un statut, d’un objet, et d’un contenu ?
Davantage présumés qu’établis, ces éléments mériteraient d’être explicités afin de parvenir à une définition opératoire de la science politique. Telle est précisément la tâche que cet ouvrage se charge d’accomplir. C’est en effet à partir du programme ainsi suggéré que se déclinent ses trois ponctuations principales : à la question de l’objet correspond la 1 ière partie consacrée à la science politique comme notion ; à la question de savoir si la science politique est ou n’est pas une science correspond la 2 ième partie, qui traite de la science politique comme mode de connaissance ; à la question du contenu et des contours des savoirs politiques enfin correspond la 3 ième partie, qui s’occupe de la science politique comme champ d’études.
En appendice (et à défaut de conclure ), on traite de la question des rapports équivoques entre savoirs politiques et pratiques sociales.
1 ière partie LA NOTION
Introduction
Il n’est possible d’établir un concept opératoire de la science politique qu’à condition de démêler préalablement les croyances sociales qui sont couramment associées au mot politique , ainsi que les controverses qui obscurcissent ses acceptions savantes. Une telle tâche découvre trois faits majeurs : premièrement la difficulté à établir quelque chose comme un critère substantiel du politique , c’est-à-dire ce qui en fait quelque chose d’irréductible à toute autre chose ( I ) ; deuxièmement le poids des croyances sociales dans la définition de ce qui, à un moment ou à un autre obtient d’être considéré comme revêtant un caractère politique ( II ) ; troisièmement, l’inscription des phénomènes politiques tant dans leurs modalités de production que dans leurs effets, dans la sphère spécifique mais commune à toutes les communautés humaines organisées, qui est celle de l’exercice de la domination politique ( III ).
I. Le repérage du politique
Sommaire
1 . Le mot ‘politique’saisi par le sens commun
1.1. Le mot politique comme réfèrent axiologique
1.2 . Le mot politique comme pédagogie de l’action
1.3 . Le mot politique comme domaine spécifique d’activités
2. Étymologie du mot ‘politique’
2.1. La référence à la Cité
2.2. Politique, État et pouvoir
2.3. La politique et le politique
Objectif de connaissance
● Cerner les contours de la notion de ‘politique’
Introduction
Tenter de cerner les contours de la notion de politique , tel est l’objet de ce chapitre. La tâche peut à première vue paraître aisée, en raison notamment du sentiment de familiarité que provoque la seule évocation du mot politique. La définition de ce mot s’avère pourtant une tâche particulièrement ardue. Il suffit d’ouvrir quelques bons usuels pour prendre la mesure du dérangement qu’il provoque. Le célèbre Littré en donne huit définitions ; le Dictionnaire de notre temps (Paris, Hachette, 1990) se contente de quatre. Fait aggravant, le mot politique s’accommode d’un usage aussi bien au masculin qu’au féminin (on dit qu’il a un caractère androgyne) ; aussi bien comme substantif que comme adjectif. Jean L ECA a raison, qui souligne justement que le repérage du politique est une chose moins aisée qu’il n’y pourrait paraître à l’abord [cf. « Le repérage du politique », in Projet , n° 71, janvier 1973, pp. 11-24]. La nécessité s’impose d’autant plus de se donner une bonne assise conceptuelle. Il faut pour cela procéder d’abord à un inventaire sommaire des usages familiers ( 1 ), et prendre ensuite la mesure des incertitudes qui entourent son étymologie ( 2 ).
1. Le mot ‘politique’ saisi par le sens commun
Pour l’opinion commune, la question de savoir ce qu’est la politique ne se pose pas. Comme la politique est du domaine des expériences vitales quotidiennes, tout le monde croit en savoir beaucoup alors que, dans la plupart des cas, l’on n’en a guère qu’une connaissance intuitive. Une connaissance incertaine aussi, parce que l’idée qu’on se fait couramment du mot politique est loin d’être univoque. Sous les usages les plus familiers, on découvre au moins trois faisceaux de significations : lorsqu’il n’est pas entendu comme cadre normatif de l’action, le mot politique sert soit à exprimer un jugement de valeur, soit à désigner un domaine spécifique d’activités.
1.1. Le mot ‘politique’ comme référent axiologique
Dans son emploi le plus courant, le mot politique induit un jugement de valeur sur l’objet auquel on l’applique. On pourrait s’attendre à ce que, en un tel sens, ce mot puisse être pris en bonne part comme en mauvaise part, le jugement de valeur impliquant la possibilité d’une ambivalence. L’usage approbatif du mot politique semble pourtant marginal par rapport à l’usage péjoratif. Le fait est ancien et remonte au moins à la Grèce antique. Dès l’éclosion, avec les sophistes, de la réflexion sur le pouvoir et la politique, l’on manifeste une méfiance résolue à l’égard des rhéteurs, spécialistes du maniement du verbe et de la production des opinons. S OCRATE et P LATON dénoncent la « rhétorique de la persuasion » et le « pouvoir de falsification de la parole » comme autant de moyens de circonvenir les honnêtes gens par la parole [cf. J . -P . D UMONT, Les sophistes , Paris, PUF. p. 86]. L’image du prince machiavélien, calculateur froid, avide de pouvoir et sans égard quant aux moyens ne perdure (bien qu’à tort) qu’en raison du discrédit dont souffre la politique et de la suspicion en laquelle l’on tient généralement les gens qui font de la politique leur activité principale. Il n’est pas rare dans les conversations courantes, d’entendre untel se défendre de faire de la politique, ou stigmatiser tel autre d’en faire. Bien d’expressions familières sont autant de manières socialement consacrées de qualifier ce à quoi elles se rapportent comme mensonger, pernicieux, immoral (ex. : « c’est de la politique ! » ; « moi je ne fais pas de politique ! » ; « on ne fait pas de politique en famille ! » etc.)
Utilisé comme synonyme de ligne d’action, le mot politique se dépouille de cette connotation morale pour revêtir un sens purement technique.
1.2. Le mot ‘ politique’ comme pédagogie de l’action
En un tel sens, le champ d’application du mot politique paraît illimité. Il peut être question de politique salariale, de politique syndicale, de la politique de telle entreprise, de la politique étrangère, de la politique de tel parti, etc. En tous ces cas de figure, on sous-entend des objectifs assignables, des moyens d’action et des modalités pratiques. Le mot politique s’entend alors des moyens mis en œuvre ou des efforts déployés par un individu, un groupe d’individus ou une institution en vue de réaliser des objectifs donnés. La référence aux pouvoirs publics ne s’impose pas du moment que l’usage du mot politique n’est pas réservé exclusivement à l’activité de gouvernement des sociétés humaines. Mieux, la politique étatique n’est considérée en ce cas que comme une politique parmi d’autres, qui, dans son essence, ne se distingue pas d’emblée, encore moins de manière absolue, des autres rapports sociaux.
Il faut pourtant souligner la spécificité de la politique en tant qu’activité de l’autorité publique et de ceux qui prétendent aux charges publiques. L’intérêt d’une telle perspective est de faire entrevoir le mot politique dans un sens étroit, comme renvoyant à un domaine spécifique d’activités.
1.3. Le mot ‘ politique’ comme domaine spécifique d’activités
Certains phénomènes admettent d’emblée d’être qualifiés de politiques. Pour d’autres phénomènes, en revanche, une telle qualification ne peut être tenue pour acceptable que si elle est assortie de justifications circonstanciées. Il y aurait bien du mal, par exemple, à mettre sur le même plan, le discours du Chef de l’Etat et une homélie, un leader de parti politique et un épicier (même si l’un n’exclut pas absolument l’autre), un conseil ministériel et une réunion familiale, un débat électoral et une discussion de cabaret, un parti politique et une bande de voyous, etc. De la même manière, il est d’opinion établie que la politique est tout autre chose que l’art, la morale, ou la religion. La nuance qui est ainsi couramment faite a une portée classificatoire. Elle induit le caractère distinctif de l’activité proprement politique par rapport à d’autres activités sociales. Ce caractère distinctif tient essentiellement aux missions et surtout, aux moyens d’actions spéciaux que l’autorité publique s’assigne et aménage à son profit, et qu’on désigne en théorie administrative par le couple notionnel ‘missions de service public’ et ‘prérogatives de puissance publique’ (cf. cours de Droit administratif général, L. 2).
Les trois acceptions que l’on vient de relever (jugement de valeur / stratégie / sphère d’activités) fournissent un certain éclairage sous des angles différents à propos notamment des lieux où l’on peut ou ne peut pas trouver de la politique ou du politique. Il s’agit en réalité de concepts purement descriptifs, et non de définitions universellement opératoires de la notion de politique. S’indique alors l’intérêt d’un détour par l’étymologie.
2. Étymologie du mot ‘politique ’
Le terme politique tire son origine du mot grec Polis. Dans l’usage qu’en font les philosophes et penseurs politiques de l’Antiquité grecque, le mot Polis signifie en français Cité. Le terme français n’est pourtant pas des plus instructifs en regard de la référence grecque.
2.1. La référence à la "Polis"
Dans son usage contemporain, le mot cité est à peu de chose près synonymique de celui de Ville’. On parle ainsi de citadin pour désigner celui qui habite la ville, par opposition à la campagne. Il en va différemment de l’emploi qu’en font les philosophes antiques.
Au sens antique, en effet, la Cité s’entend doublement comme un concept humain et juridique. Un concept humain d’abord parce que pouvant encore se traduire par « communauté politique », c’est-à-dire une unité sociale concrète distincte d’autres unités sociales analogues ; concept juridique parce que désignant précisément l’ensemble des personnes qui jouissent de la condition de citoyen. Il faut donc entendre que la Polis est composée non pas de tous les hommes, mais seulement d’un certain nombre d’entre eux. Dans la Grèce antique, en effet, le citoyen ne désigne que l’élément masculin de la population, les femmes ne jouissant pas du droit de vote. Par ailleurs, tous les hommes habitant la Polis ne sont pas concernés, les esclaves et les étrangers (encore qualifiés de métèques) ne bénéficiant pas des droits attachés à la citoyenneté. Par-delà la référence au corps politique, le mot Polis ne se conçoit pas sans celui de Politéia ., qui désigne à la fois le système politique institutionnalisé de la Cité, et la communauté des citoyens habilitée à faire fonctionner ce système politique en délibérant des affaires publiques [cf. Bernard D ENNI, Patrick L ECOMTE, Sociologie du politique , Presses universitaires de Grenoble, 1999, T. 1, p. 13]. Dans la conception grecque, donc, la politique s’identifie à l’art de gouverner en vue du bien public {1} . La charge morale que comporte une telle acception se comprend du moment que la quête de la Cité idéale constitue la thématique centrale de la pensée politique et de la philosophie antiques, de S OCRATE à C ICÉRON, en passant notamment par P LATON et A RISTOTE.
Toutes précautions prises, on peut dire que la Polis a pour équivalent contemporain, l’État moderne. « Ensemble de relations organisées entre des personnes disposant d’un certain statut » [Charles D EBBASCH et Jean-Marie P ONTIER, Introduction à la politique , Paris : Dalloz, 2000, p. 2], le concept antique de Polis fait d’emblée référence aux deux notions clés de l’analyse politique : l’État et le pouvoir.
2.2. La référence conjointe à l’État et au pouvoir
Pour convoquer de manière conjointe les notions d’État et de pouvoir, la référence à la Cité grecque n’en continue pas moins d’informer, dans les débats actuels, la ligne de partage qui oppose l’analyse juridique à l’analyse sociologique à propos du politique. En effet, alors que les juristes tendent à ramener la politique à l’État, les sociologues s’accordent pour considérer que la politique est du domaine de l’exercice du pouvoir. Aucune de ces deux approches n’est pourtant satisfaisante aux yeux des politistes contemporains. Ceux-ci s’accordent, depuis la mise au point utilement faite par Jean Pierre C OT et Jean Pierre M OUNIER [Pour un sociologie politique, t. 1, Paris : Seuil, 1974, pp. 14-18], autour de ce que le politique n’est réductible ni à l’Etat, ni au pouvoir.
Grande est la tentation de définir le politique par l’État, la prééminence de l’État comme cadre de l’action politique aussi bien sur le plan interne que sur le plan international étant incontestable depuis l’apparition, à l’issue du Moyen Age, puis le renforcement au 19 ième siècle, de l’État-nation. La B IGNE de V ILLENEUVE a pu suggérer l’emploi du terme de statologie au lieu de celui, à son avis, peu précis, de ‘science politique’. Dans une telle perspective, la science politique se voit dotée d’un objet à la fois simple et précis : l’étude de l’État et de ses institutions. Objet simple et précis, mais cela, en apparence seulement ; parce qu’une telle approche ne va pas sans inconvénients.
En effet, en assimilant le politique à l’État, on oublie que l’État, en sa forme contemporaine, n’est que l’une des modalités possibles d’organisation des sociétés humaines. L’Etat n’a pas toujours existé. La trajectoire historique de son apparition, en Occident en particulier, est bien connue depuis les travaux respectifs de Max W EBER et de Norbert E LIAS, notamment [cf. d’une part Économie et société, Paris : Pocket, 1995, et d’autre part, La dynamique de l’Occident , Paris : Pocket, 1990]. Il faut surtout se rendre à l’évidence que s’il existe bien, ou s’il a bien existé, dans le passé, des sociétés sans Etat, la dimension politique est une donnée essentielle de toute société humaine. Pourquoi ne pas considérer alors que le politique est synonyme de pouvoir ?
De nombreux auteurs, jusqu’au milieu des années 1970 au moins, ont cédé à cette tentation. Il en est ainsi de H . L ASSWELL et de R . D AHL aux États-Unis, de M . D UVERGER, de G . B URDEAU ou de R . A RON en France (voir à ce propos J . -P . C OT et J . -P . M OUNIER, op. cit. p. 15).
Une telle approche s’attache à un fait essentiel, à savoir que tout rapport politique touche, d’une manière ou d’une autre, au phénomène du pouvoir. Seulement, à ramener le politique au pouvoir, on oublie, comme le soulignent justement Jean Pierre C OT et Jean Pierre M OUNIER, que le pouvoir n’est pas une caractéristique exclusive de la relation politique. Bien d’autres situations – la famille, l’Église, l’entreprise, etc. – connaissent le phénomène du pouvoir. Cela autorise-t-il pour autant à considérer que les rapports qui se nouent au sein de ces diverses unités sociales sont ‘politiques’?
Tout compte fait, aucune de ces approches n’est entièrement satisfaisante : alors que la définition du politique par l’État pèche par son excessive étroitesse, la définition par le pouvoir pèche par son extrême dilatation. On peut heureusement aujourd’hui considérer ces controverses comme étant parmi les plus stériles des fausses querelles qui aient séparé les spécialistes de la science politique. Il suffit de voir à quel point les notions mêmes d’État et de pouvoir que ces controverses opposent sont liées en réalité. On peut en effet difficilement contester que l’État, en sa forme contemporaine, constitue un paradigme politique universel, même si, dans son aménagement concret, il peut revendiquer ici ou là quelque spécificité. On peut difficilement contester, à plus forte raison, le fait que l’État est bien le lieu où le phénomène du pouvoir se manifeste dans sa dimension la plus achevée, toutes autres manifestations du pouvoir étant d’une manière ou d’une autre subordonnées à l’ordre politique étatique. On peut en conclure que les phénomènes dont s’occupe la science politique touchent inséparablement à l’État et au pouvoir. Reste à savoir ce qu’il en découle de l’usage du mot politique selon qu’on l’envisage comme adjectif ou qu’on l’envisage comme substantif.
2.3. L’adjectif et le substantif
Comme le sens attribué à ce mot varie sensiblement suivant que l’on l’emploie sous telle ou telle forme, le caractère courant des divers emplois auxquels il se prête peut être source de méprise si l’on n’y prend garde. Le risque est d’autant plus sérieux que les divergences de sens recouvrent dans certains cas des différences d’appréciation, eu égard à la charge symbolique qui peut être affectée au mot politique.
L’adjectif : le mot politique peut à ce titre être employé dans trois cas de figure au moins :
- En référence à l’organisation et à l’exercice du pouvoir dans l’État. On l’emploie alors notamment au sujet des institutions dites ‘politiques’ (partis politiques, gouvernement, assemblées, etc.).
- En référence à la figure du professionnel de la politique, ce sont les hommes et les femmes qui exercent une fonction considérée comme politique qui sont visés.
- En référence aux savoirs constitués à propos des phénomènes politiques, on désigne certaines des disciplines constitutives de la science politique ; par exemple la sociologie politique , la théorie politique , etc.
Le substantif masculin : Il renvoie à une manière de qualifier une diversité de choses qui, dans une société, sont considérées comme revêtant une nature politique. Le politique s’entend alors par opposition à ‘l’économique’, au ‘culturel’, au ‘social’, au ‘religieux’, etc. Il réfère tout simplement à ce qui a un caractère politique. Un tel emploi confère au mot politique une certaine noblesse, une certaine grandeur, en ce qu’il donne à percevoir le politique comme dimension essentielle de la vie collective. C’est précisément lorsqu’il revêt ce trait que le politique induit une différence d’appréciation sur le plan symbolique d’avec la politique.
Le substantif féminin : La politique renvoie à la diversité des activités et des relations sociales qui se déroulent et se structurent au sein de l’espace spécifique où se joue la compétition pour la conquête et l’exercice du pouvoir. La politique, c’est ce que font concrètement les hommes politiques professionnels, ce en quoi consistent les métiers politiques. C’est en ce sens-là que Max W EBER parle d’un « champ social dominé par des conflits d’intérêt régulés par un pouvoir défini comme la capacité d’imposer sa volonté à d’autres ». Le sociologue allemand précise qu’il s’agit de « l’ensemble des efforts que l’on fait en vue de participer au pouvoir ou d’influer sur la répartition du pouvoir, soit entre les Etats, soit entre les divers groupes à l’intérieur d’un même Etat. » [ Le savant et le politique , Paris : Plon, 1959].
Sachant la suspicion en laquelle l’activité politique et les hommes et les femmes qui la font sont tenus depuis l’Antiquité gréco-romaine, on comprend que la politique soit dans la plupart des cas prise en mauvaise part. On tient couramment que la politique est le lieu des manœuvres, des combats, des conflits et des divisions de toutes sortes ; que c’est le monde des pêcheurs en eau trouble, là où se pratiquent les coups bas les plus ignobles.
Pour tout dire, l’emploi du mot politique ne va pas toujours sans présupposés d’ordre idéologique, et c’est bien en cela que la distinction opérée entre le politique et la politique ne permet pas de délimiter de manière satisfaisante le champ d’investigation de la science politique. Faute d’une définition universellement opératoire, il convient de partir de l’idée simple selon laquelle les faits politiques sont des faits sociaux parmi d’autres, et tenter de dégager alors, comme y invite Michel H ASTING [ Aborder la science politique , Paris : seuil, 1996, p. 5], les critères qui permettent de les identifier et de les qualifier justement de politiques.

Mémo chapitre 1
- Le mot politique est polysémique : il implique tantôt un jugement de valeur, tantôt une manière de conduire une action, ou encore une sphère d’activités donnée, l’activité gouvernementale en particulier ;
- Le mot politique est androgyne : comme substantif féminin, il est d’usage pertinent dans ses emplois les plus courants. Au masculin, en revanche, il prend une connotation plus conceptuelle, plus abstraite, moins réductrice que « la politique » au sens dominant de sphère d’activités spécialisée, et renvoie alors à une manière de qualifier les rapports sociaux.
- L’étymologie du mot politique convoque de manière inséparable les notions d’État et de pouvoir, et indique bien l’ancrage pratique du politique dans le champ des activités liées à la dialectique du commandement et de l’obéissance dans les sociétés organisées.
II. Le phénomène politique
Sommaire
1 . Le ‘naturel’, le ‘social’, et le ‘politique’
1.1. Les phénomènes naturels
1.2. Les phénomènes sociaux
1.3. Les phénomènes politiques
2. Le passage au politique : la politisation
2.1. Le phénomène de politisation
2.2. Le processus de politisation
3. Les propriétés essentielles des phénomènes politiques
3.1. Des phénomènes socialement construits
3.2 . Des phénomènes alimentés par des conflits et des intérêts
3.3. Des phénomènes producteurs d’effets de réalité
Objectifs de connaissance
● Définir le phénomène politique, objet d’étude de la science politique
● Identifier les traits distinctifs du phénomène politique
● Connaître les propriétés essentielles du phénomène politique
● Découvrir les conditions de la qualification politique des réalités sociales.
Introduction
Discutant de la question de l’objet de la science politique, Pierre F AVRE fait justement observer que cette question n’a épistémologiquement pas plus de sens pour la science politique qu’elle n’en aurait pour toute autre science [cf. « Retour à la question de l’objet ou faut-il disqualifier la notion de discipline ? », in Politix , n° 29,1995]. Ce que cet illustre professeur veut par là dire, c’est que les frontières de la science politique ne sont pas fixées une fois pour toutes ; que, pour des raisons à la fois subjectives et objectives, son domaine d’investigation s’élargit avec le temps. L’intérêt des spécialistes se déplace de telles à telles problématiques, en fonction de l’évolution des sociétés politiques, voire même, des circonstances. Qu’il soit ainsi loisible aux spécialistes de s’intéresser à telles questions aujourd’hui et à telles autres demain ne change cependant rien au projet d’ensemble de la science politique, qui est, comme le précise encore Pierre F AVRE, de saisir les conditions historiques et sociales de définition de ce qui est ‘politique’. D’où l’intérêt de dire précisément ce que c’est qu’un phénomène politique. Pour ce faire, aidons-nous de nouveau de Daniel G AXIE, pour qui la science politique est « la science d’une catégorie particulière de réalités sociales considérées comme politiques ». Quel est donc l’intérêt d’une telle définition ?
Le fait important qui s’en indique est que les réalités politiques sont d’abord des réalités sociales ; mais qu’il s’agit de réalités sociales particulières, qui n’acquièrent précisément ce caractère particulier que parce qu’elles obtiennent d’être considérées comme telles. Il faut donc comprendre que le politique est une affaire de perception sociale, et que, ce qui obtient d’être perçu comme politique l’est par une opération de qualification sociale. Il reste alors à découvrir le principe qui instruit une telle opération. Pour cela, on essayera d’établir tout d’abord ce principe-là ( 1 ) ; on verra ensuite comment ce principe opère, c’est-à-dire comment ce qui, sans être politique à première vue peut obtenir de le devenir ( 2 ) ; en dernière analyse, on s’emploiera à identifier les propriétés fondamentales des phénomènes politiques ( 3 ).
1. Le ‘naturel’, le ‘social’, et le ‘politique’
Postuler que les faits naturels, les faits sociaux et les faits politiques constituent trois ordres de phénomènes différents, appelle à préciser ce qui constitue le trait distinctif du politique. Michel H ASTING montre que ce trait distinctif réside dans la part que prend l’action délibérée des hommes, c’est-à-dire le choix ( Aborder la science politique, op. cit.).
1.1. Les phénomènes naturels
Une éruption volcanique, un tremblement de terre, une épidémie, et bien d’autres phénomènes du même genre sont logés sous l’enseigne des catastrophes naturelles. Ils surviennent du fait du jeu incontrôlable des forces de la nature. Nulle place n’est faite à la volonté humaine, du moins dans la pensée rationnelle moderne, parce que le naturel convoque la notion de fatalité. En l’absence de toute forme d’implication active des hommes, personne ne peut être appelé à en répondre. Parce qu’ils excluent ainsi absolument le choix, parce que toute imputation de responsabilité est en pareil cas inopérante, les phénomènes naturels ne ressortissent ni de la catégorie des phénomènes sociaux, ni a fortiori de celle des phénomènes politiques. En revanche et comme cela vient d’être implicitement indiqué, les phénomènes sociaux et les phénomènes politiques ont en commun de nécessiter un choix ; sauf que la nature de ce choix diffère d’un cas à l’autre.
1.2. Les phénomènes sociaux
Sans doute faut-il ici préciser d’abord qu’au sens large, un phénomène politique est aussi un phénomène social. Il l’est si l’on considère le social comme ce qui a rapport à la société. Pour être politique, un meeting électoral n’en constitue pas moins une manifestation sociale en raison de ce qu’elle a pour scène la société. On peut alors considérer le politique comme une espèce, et le social comme le genre. Mais si tout ce qui est politique est aussi social, la réciproque n’est pas vraie.
En effet, les phénomènes strictement sociaux appellent certes un choix, mais ce choix est opéré par des acteurs privés et sur des enjeux strictement privés, c’est-à-dire sur des questions n’engageant ni les moyens d’actions, ni la responsabilité de l’État. Par exemple, le vernissage d’une exposition d’art plastique, une partie de chasse, sont éminemment des activités sociales ; leur accomplissement suppose que les hommes et les femmes impliqués en aient délibéré la réalisation ; donc, qu’ils aient opéré des choix. Toujours est-il que, non seulement de tels choix ne se déterminent d’ordinaire pas sur des critères politiques, mais encore et sauf circonstances particulières, ils ne sont pas effectués par des personnes investies de l’autorité publique et agissant en cette qualité.
La nature du choix est par conséquent essentielle dans la détermination du caractère politique d’un phénomène social.
1.3. Les phénomènes politiques
Relèvent du politique, les faits qui non seulement impliquent la possibilité du choix, mais un choix appelant l’intervention des autorités politiques. Comme le dit J . -M . D ENQUIN, les phénomènes politiques sont des faits sociaux particuliers, dans la mesure où ils concernent non l’ensemble de la vie sociale, mais seulement les aspects en lesquels celle-ci est liée à l’existence, au sein de la société, d’une autorité chargée de prendre et de faire respecter des décisions collectives [cf. Introduction à la science politique , Paris, A. Colin, 1992, p. 19].
Une telle notion amène à associer immédiatement le politique à la sphère d’activités spécialisée, distinctes d’autres ordres d’activités sociales (exemple, activités religieuses, commerciales, sportives, etc.), au sein de laquelle se déroulent les interactions se rapportant directement au gouvernement d’une société dans son ensemble. En d’autres termes, elle conduit à rapporter de manière directe ou indirecte le politique à l’État, centre d’impulsion de l’autorité détentrice, comme le dit Max W EBER, du « monopole de la violence légitime », c’est-à-dire du pouvoir politique.
Une telle conception ne dissimule pour autant pas l’extrême porosité des frontières du politique.
En effet et comme l’affirme Emmanuel M OUNIER, « si la politique n’est pas tout, elle est en tout » (cité par Ch. DEBBASCH et J . -M . P ONTIER, op. cit., p. 44). Cela veut dire que si tout n’est pas par nature politique, le passage est toujours possible de la sphère de l’a-politique à celle du politique.
2. Le passage au politique : la politisation
Avant de décrire le processus de politisation, précisons le contenu de la notion et les contours du phénomène.
2.1. Définition
Le terme politisation s’emploie dans deux contextes différents :
- On parle de ‘politisation des individus’ dans une société donnée pour dire que ceux-ci manifestent un intérêt de plus en plus accru pour la vie politique, intérêt se traduisant notamment par une participation politique active. D’une manière générale et comme le montrent les travaux sur le développement de la citoyenneté dans les Etats modernes, l’intérêt pour la politique se construit sur la longue durée. La scolarisation, la démocratisation de la politique, et tout particulièrement, l’extension du suffrage en sont les principaux facteurs. Eu égard à ce qu’il est facile de constater que depuis la libéralisation de la vie politique en Afrique subsaharienne au début des années 1990, les Africains manifestent un intérêt de plus en plus notable pour la politique, on peut dire qu’ils sont de plus en plus politisés. On peut alors dire que la politisation est le fiait pour une société de voir ses membres manifester un intérêt toujours grandissant pour les affaires politiques.
- On parle aussi de ‘politisation d’un problème de société’. Cela renvoie à la prise en charge d’un problème à première vue non politique par des acteurs suffisamment influents pour le constituer en objet de débat sur la scène politique institutionnelle. C’est que les phénomènes qui, a priori ne sont pas considérés comme politiques peuvent toujours obtenir d’être perçus comme politiques.