1573, SANCERRE, L

1573, SANCERRE, L'Enfer au nom de Dieu

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273 pages

Description

Dans la tourmente des guerres de Religion mettant à mal les provinces françaises au cours de la seconde moitié du XVIe siècle, Sancerre est en première ligne. En 1572, la sanglante Saint-Barthélemy amena nombre de protestants à trouver refuge sur cette colline «emmuraillée» qui, dès 1548, embrassa la Réforme et s'opposa au roi.Charles IX ordonna au gouverneur Claude de La Châtre, principal chef du parti catholique dans le Berry, de s'emparer de la ville. Les habitants, fiers et indépendants, qu'ils soient catholiques ou protestants, firent bloc sur le principe ancestral du droit d'asile.En 1573, La Châtre amassa ses troupes, canonna de 5 000 boulets les murailles et ouvrit trois brèches. Face à la supériorité du nombre, il dut, la mort dans l'âme, sonner la retraite. Non sans jurer vengeance ; il assiégea la ville, l'affama, et réduisit les habitants au cannibalisme.

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Date de parution 01 septembre 2008
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EAN13 9782353911042
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

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SIÈGE DE SANCERRE e te salue, montagne de Sancerre, sur ton J « sommet paisible j’ai trouvé le terme de ma course vagabonde. Bons, joyeux et hospitaliers habitants de Sancerre, vous qui m’avez accueilli avec tant de cordialité, je vous salue. Qu’il est doux, loin du fracas du monde, des affaires, des intrigues de l’ambition, de respirer dans une atmosphère pure, de jouir d’un beau soleil, d’éga-rer ses regards dans un horizon immense, au milieu des merveilles toujours renaissantes de la nature ! » D’une tour, un appel
C’était ainsi que s’exprimait un habitant de la ville de Sancerre, assis sur un bloc de mur de l’an-cien château, au point le plus élevé de la montagne. Depuis plusieurs années, je parcourais les dif-férents départements de la France et je visitais les anciens monuments de cet édifice monstrueux appelérégime féodal. En passant à Cosne, route de Lyon, la vue de la tour de Sancerre placée sur une montagne escarpée me frappa. Pouvais-je résister au désir de visiter ces ruines ? Ma peine ne fut point perdue. Parvenu à l’es-planade de la porte de César, je restai immobile et en extase. Quelle magnifique vue ! Quel horizon enchanteur ! Je voyais, si je puis m’exprimer ainsi, sous mes pieds les villages de Fontenay, Saint-Satur, Saint-Thibault, la Roche, et le vaste bassin de la Loire inconstante. Dans mes voyages, je n’ai
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trouvé de perspective comparable à celle-ci que la perspective de la terrasse de Lausanne. Mon extase redoubla, lorsque j’errai dans le parc de M. Roy, ancien ministre des finances. On ne peut pas dire de ce parc quel’ennui naît de l’uniformité.Rien de régulier. Les allées sont circulaires et suspendues, pour ainsi dire, les unes sur les autres. On ne peut faire un pas sans chan-ger d’horizon. Chaque banc a son point de vue particulier. Ici, des escaliers gravissent au milieu d’énormes rochers, enfants de la nature et que l’art eût vainement tenté d’imiter. Là, de véritables ruines, des fragments de murs renversés, que les années, loin de dissoudre, ont au contraire pétri-fiés ; le tout surmonté par une haute tour dont les murailles de quatorze pieds d’épaisseur semblent défier les vents, la foudre, et l’action lente mais infailliblement destructrice du temps. L’année était alors dans son printemps et parée de tous ses ornements. Le zéphyr, chargé du parfum de l’aca-cia, agitait mollement le feuillage, dont l’épais-seur couvrait les allées d’un toit impénétrable aux rayons de l’astre du jour. Les chants plaintifs des rossignols retentissaient dans les angles des rochers, tandis que les colombes roucoulaient amoureusement dans leur asile solitaire. Si mon oreille eût été frappée par le bruit d’une cascade se précipitant du haut de ces rochers ; si j’eusse aperçu un jet d’eau s’élançant du sein de ces masses de verdure, je n’eusse, dans mes voyages, rien trouvé de plus délicieux que le parc de M. Roy. J’étais occupé à visiter les ruines du château, lorsque j’entendis les paroles que je viens de
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rapporter. Je m’approchai de l’habitant de Sancerre. Son abord me prévint en sa faveur. Sa conversation m’intéressa. C’était un homme ins-truit et qui avait mis à profit les longs voyages qu’il avait faits.
En visitant ensemble l’emplacement du châ-teau, je fus étonné de l’épaisseur des murs et de leur solidité, ces blocs gisant par terre depuis près de trois siècles sont aussi durs que le roc. Quelle force, m’écriai-je, a foudroyé ces fortifi-cations redoutables, et renversé ces remparts que leur position rendait presque inexpugnables ? Je pourrais satisfaire votre curiosité, me répondit-il, mais le récit serait un peu long. Qu’importe, repartis-je, mon occupation est de parcourir les fastes de la France ; de recueillir les faits célèbres, les actes héroïques ; d’interroger les ruines, de consulter les anciennes chroniques. L’homme sage jouit du présent sans trop s’inquiéter de l’avenir. Mais le temps passé est-il donc perdu sans ressource ! Que d’erreurs et de dangers on eût évités et on éviterait encore, si le passé n’était si vite oublié ; si l’on se rappelait les écueils où l’on a échoué, et les précipices où l’on est tombé ! L’histoire des siècles écoulés devrait être la leçon universelle de l’homme, et un fanal pour éclai-rer et guider sa conduite future. Alors le Sancerrois me prit la main et me conduisit sur le roc qui est la pointe la plus éle-vée de la montagne, et d’où l’on découvre toute la ville ; et, assis sur le gazon, il commença ainsi l’histoire de Sancerre.
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Événements qui ont précédé ce siège
Je fus exact au rendez-vous. Les premiers chants des oiseaux saluaient l’astre du jour. Ce père de la lumière, ce vivificateur universel s’éle-vait majestueusement au-dessus des coteaux de la Nièvre. L’herbe étincelait des perles de la rosée. L’air retentissait des cris des vignerons qui allaient à leurs travaux et de ceux des animaux que l’on conduisait aux pâturages. L’empire du sommeil et du repos avait cessé. Assis sur la pointe du rocher qui servait jadis de fondement à la tour Ovale du château, mes yeux erraient sur les eaux, le bois et le vignoble qui entourent le château de l’Étang, propriété de M. Hyde de Neuville, et sur le cours de la Vauvire, qui serpente au travers des prairies alors fleuries du Guénetin, de Sainte-Marie et des Eaux-Belles et va se perdre dans le vaste bassin de la Loire. Des flottes nombreuses remontaient ce fleuve et leurs voiles blanches se dessinaient agréablement au milieu des îles vertes et boisées dont son lit est parsemé. Quelle scène de vie et de mouvement ! Ces beaux lieux, me dit l’habitant de Sancerre, cette contrée si bien cultivée, n’ont pas toujours été aussi paisibles : les ruines qui nous entourent vous l’attestent. Les échos de nos montagnes ont répété l’horrible détonation des machines de guerre et les cris de fureur des combattants. Vous croyez peut-être qu’un étranger féroce lançait le fer et le feu sur nos maisons, et, le glaive à la main, escaladait nos murailles ? Non, c’étaient
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des Français acharnés les uns contre les autres ; et ce qui était le plus déplorable, la religion seule les rendait ennemis. Vous connaissez notre petite ville : les habitants, quoique divisés par leurs opinions religieuses, ne forment pour ainsi dire qu’une seule famille ; les querelles et les procès y sont rares ; les citoyens sont en général bons, humains, bienfaisants, soumis aux lois, attachés à leur patrie et à leur roi. « Quelle cause les armait donc les uns contre les autres, ou les por-tait à résister à l’autorité légitime ? — L’intolérance. — Et quelle est maintenant la cause de l’union, de la concorde admirable qui règnent entre des hommes dont l’opinion reli-gieuse est différente ? — La liberté. » Deux Picards ont ébranlé l’Europe. À la voix de Pierre l’Ermite, retraçant au milieu du concile de Clermont les malheurs de l’Église chrétienne, vexée et opprimée dans les lieux saints par les musulmans, le feu des Croisades s’allume. Vous en connaissez le résultat. Calvin, peut-être aussi fanatique, aussi ardent, aussi intrépide que son compatriote, mais plus instruit, plus profond, osa s’élever contre la cour de Rome, entreprit de réformer l’Église et ébranla le trône pontifical. Je ne puis omettre ces grands événements, ils sont trop intimement liés à notre histoire. Je vais les examiner avec la plus sévère impartialité. Léon X régnait dans Rome, et pendant son pontificat les beaux-arts donnèrent à l’Église chrétienne une pompe et un éclat bien différents de sa primitive humilité. Les monastères et en général le clergé jouissaient d’une telle opulence
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que la discipline et les mœurs s’en ressentirent. Léon X voulut achever ce monument, que Jules II son prédécesseur avait commencé, l’incompa-rable église de Saint-Pierre de Rome. Ses reve-nus, les dons de toute la chrétienté ne suffirent pas aux dépenses que nécessitait ce fastueux édi-fice. Il fallut avoir recours à un moyen extraor-dinaire, la distribution et la vente des Indulgences, au risque de corrompre la morale et de favoriser le crime par l’assurance du pardon céleste.
Cette vente fut confiée aux dominicains et eut lieu dans toute l’Europe. La préférence don-née à ces religieux excita la jalousie des Augustins. Ceux-ci chargèrent Luther, un de leurs confrères, de prêcher contre le trafic des Indulgences. Telle fut l’origine apparente de cette grande révolution dans la religion chrétienne, et dans le système politique de l’Europe.
Je dis l’origine apparente, car les matériaux de cette révolution étaient accumulés depuis long-temps. On ne peut disconvenir qu’alors la reli-gion chrétienne ne fût un peu éloignée de la simplicité des temps apostoliques et des pre-miers siècles qui suivirent l’ascension du Rédempteur des hommes.
Les prétentions subversives des droits des souverains, manifestées par les Grégoire VII, Innocent III, Boniface VIII et autres papes, et même plusieurs fois réalisées, devaient nécessai-rement alarmer les rois chrétiens. Le fréquent et abusif emploi des excommunications devait exci-ter le désir ou de le voir cesser ou d’en paraly-ser les effets. La royauté est comme un soleil au centre de son tourbillon : si comme cet astre elle
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dispense la lumière et la chaleur, comme lui elle ne peut avoir dans sa sphère ni rivale ni supé-rieure. Un souverain cesserait de l’être, si la sta-bilité de son trône ou sa légitimité dépendait de la parole d’un prêtre. L’histoire conservait la mémoire des malheurs des comtes de Toulouse, de cet infortuné empe-reur, Henri IV, si indignement traité à Canossa. On n’avait pas oublié cette étrange bulle, par laquelle Innocent III déliait les sujets de Jean Sans-Terre du serment de fidélité ; la conduite de Clément IV envers le jeune Conradin, et les querelles de Boniface avec Philippe-le-Bel. Les couvents s’étaient multipliés au-delà de toute proportion avec la population. L’indolence et les richesses des moines contrastaient singuliè-rement avec la misère profonde du peuple. Pendant cinq cents ans, les guerres des Guelfes et des Gibelins, et les querelles de l’Empire et du sacerdoce avaient inondé de sang l’Italie et l’Allemagne. Un tribunal terrible, celui de l’Inquisition, avait organisé un système permanent de persécution et de violence. L’ignorance était à son comble ; les supersti-tions les plus étranges abrutissaient l’esprit du peuple ; et, ce qu’il y avait de plus déplorable, les objets sacrés de la religion étaient assimilés à une marchandise que l’on vendait. D’un autre côté, la prise de Constantinople, en faisant refluer les savants de la Grèce en Italie, avait ranimé le goût de l’étude ; la découverte de l’imprimerie rendait plus communs les livres et propageait l’instruction et les lumières. La lecture des Saintes écritures amenait nécessairement la
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comparaison des premiers temps de l’Église avec le siècle actuel, et cette comparaison ne lui était point favorable. On reconnaissait partout la nécessité d’une réforme dans l’Église, et partout les souverains comme les peuples la désiraient. Dès lors un cer-tain malaise, un murmure sourd, une divergence entre l’opinion publique actuelle et le système qu’on persistait à suivre, signes précurseurs des secousses. Il en est du monde moral, politique et reli-gieux comme du corps humain. Lorsque dans celui-ci les humeurs prédominent, peu à peu le sang s’altère, se détériore et enfin survient la fiè-vre qui le guérit ou le tue. De même, dans le monde politique ou religieux, lorsque les abus ont anéanti les sages et anciennes institutions, lorsqu’il n’existe plus de règles fixes et certaines, que tout dépend des caprices de l’arbitraire, peu à peu le mal s’invétère, les crises se succèdent, et enfin arrive une révolution qui rétablit l’ordre ou le détruit en produisant l’anarchie. En 1517, Luther prêcha donc contre le trafic des Indulgences. Le mal n’était pas sans remède. Il ne tenait qu’à Léon X d’arrêter cette vente, et le scandale de ce trafic eût cessé sur-le-champ. Si Luther avait attaqué le droit, il fallait lui opposer la réponse des théologiens, et la querelle eût dégé-néré en question théologique ; elle n’eût eu aucune suite, parce qu’on est bientôt las de discussions abstraites, et l’Église chrétienne n’eût point été déchirée.
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