Chanson de geste et réécritures

Chanson de geste et réécritures

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Livres
438 pages

Description

L'esprit de croisade imprègne toute la production épique médiévale. On le retrouve dans ce volume, dont les différents chapitres sont autant de réseaux chargés de signification : «Monde chrétien et monde sarrasin», «Familles et Cycles», «Regard et points de vue», «Imaginaire et illusion», «Fantaisie et humour», «Réécritures».Fondés sur l'étude d'aspects ponctuels liés aux grands cycles épiques du Moyen Âge, ces articles s'interrogent sur les rapports des chansons de geste avec l'Histoire, ils se posent la question de la construction des oeuvres et de l'irradiation cyclique, devenue si importante au XIIIe siècle, et ils établissent, pour certains d'entre eux, une mise en perspective qui, au-delà de l'époque classique, aboutit au coeur de la Bibliothèque bleue.

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Date de parution 21 mai 2008
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EAN13 9782868783844
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

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Monde chrétien et monde sarrasin
SPIRITUALITÉETVIOLENCEDANSRAOULDECAMBRAI
Spiritualité et violence dansRaoul de Cambrai
À la mémoire de mon ami HansErich Keller qui unissait science érudite, profondeur humaine et vif attachement à la spiritualité
Malgré la thématique romanesque de sa seconde partie,Raoul de Cambraise caractérise par des lignes de force simples et impressionnantes, une absence de toute complication psychologique, une vigueur primitive qui ne sont pas sans rappeler latmosphère oppressante desLorrains notamment deGarin et deGerbertou lépisode de la mort de Vivien dans lesAliscans. La chan 1 son offre, dans la vie sociale, un respect desséchant de la lettre au détriment de lesprit et, dans le domaine religieux, une profonde vénération pour la forme et le rite aux dépens de léquité, mise en exergue par le Nouveau Tes tament. Vouée au culte de la violence et de lhorreur, la narration, dune puis sance cruelle, attire lattention par son dépouillement tragique, par une certaine adoration du néant et de labîme vertigineux, ainsi que par la néga tion de lesprit, et même de lesprit saint, si lon en juge par quelques épiso des. Ainsi, au premier abord, la séduction des valeurs spirituelles nest pas de mise. Force et orgueil sont constamment associés dans les motivations et comportements, Raoul se signalant par une insoutenable démesure visàvis de laquelle les autres héros épiques semblent pétris dhumilité ! Il nest, pour
e 1. Notre étude se fonde surRaoul de Cambrai, chanson de geste duXIIsiècle, édition de S. Kay, introd., notes et trad. de W. Kibler, Paris, Le Livre de Poche, 1996 (Collection Lettres Gothiques 4537). Pour toute comparaison, toujours fructueuse, on utilisera les ouvrages sui vants :Raoul de Cambrai, Edited with an Introduction, Translation and Notes by S. Kay, Oxford, Oxford University Press, Clarendon, 1992 ;Raoul de Cambrai, chanson de geste, publiée par P. Meyer et A. Longnon, Paris, Firmin Didot, 1882 (Société des Anciens Textes Français, XI) ; Raoul de CambraiTuffrau, Paris, LArtisan du Livre,, chanson de geste renouvelée par P. re 1 édit., 1924, réédit. en 1941 ;Histoire de Raoul de Cambrai et de Bernier, le bon chevalier, e chanson de geste duXIIsiècleBerger et Fr. Suard, Troesnes 02460 La Ferté, traduite par R. Milon, Corpo 9 Éditions, 1986 (Trésors Littéraires Médiévaux du Nord de la France).
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CHANSON DE GESTE ET RÉÉCRITURES
autant, ni impertinent ni paradoxal de tenter, par lanalyse, de mettre en évi dence les liens qui existent entre spiritualité et violence. À la fois chrétien et guerrier, le Moyen Âge  et singulièrement le Moyen Âge épique  ne sépa rait pas lesprit et la matière, des ponts ayant été jetés entre eux, naturels, mais aussi parfois plus surprenants. Ces attaches entre la spiritualité et une violence toute matérielle sont bien perceptibles dansRaoul de Cambrai et peutêtre pourraiton même parler daffinité de proximité  mais de notoires atteintes à lesprit chrétien sont indéniables : dérives coupables qui créent, non sans perversion, un attrait pour le gouffre se substituant à lesprit de rédemption.
Spiritualité et violence : un pacte ambigu 2 Nous utilisons le concept despiritualité: dans ses acceptions courantes « caractère de ce qui est spirituel », cestàdire « de lordre de lesprit considéré comme un principe indépendant » (et en particulier de la matière), mais aussi « ensemble des croyances, des exercices qui concernent la vie spi rituelle » et « forme particulière que prennent ces croyances et ces prati ques ». Tout élan de vie intérieure (affective et intellectuelle) entre dans le cadre de notre réflexion, une place privilégiée étant notamment réservée au domaine de la foi. Dans ses conséquences les plus courantes, la violence relève, quant à elle, de la matérialité. Il serait donc permis de supposer une antinomie immédiate qui nest pas confirmée par un examen plus appro fondi. En effet, dans la société féodale, au sein de lÉglise chrétienne et dans la mentalité chevaleresque, un pacte tacite, ambigu, a été scellé entre spiri tualité et violence. Il implique des rapports au grand jour et dautres plus sou terrains. Il ne serait sans doute pas exagéré de dire que la violence, en nombre de circonstances, possède des fondements spirituels, puisquelle est le bras armé de la foi. LÉglise  qui aurait dû être la plus circonspecte  na pas négligé le rôle de la force et de la contrainte pour la conquête du monde. Dans lunivers de la guerre sainte, la formuleessaucier sainte crestienté dissimule, pudiquement et hypocritement, flots de sang et massacres... Guillaume dOrange a passé toute sa vie (achevée par lemoniage) à combat tre les Sarrasins pour les amener à se convertir de gré ou de force et, dans la réalité historique, les croisades représentent une cruelle mais probante illus e tration de cette politique. AuXIIIsiècle, SaintLouis en personne fait preuve de la plus extrême fermeté en Palestine. Généreux et ouvert au quotidien, il 3 perd toute mesure dès que la foi est en jeu .
2. Nous renvoyons aux définitions duPetit Robert. Dictionnaire alphabétique et analogique de la langue française. 3. Dans laVie de SaintLouis, rencontrant outremer un renégat, il lui réserve hauteur et parfait mépris.
SPIRITUALITÉ ET VIOLENCE DANS RAOUL DE CAMBRAI
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DansRaoul de Cambrai, la fureur des combats et batailles conduit les chevaliers, dans langoisse de linstant, à taire le plus souvent le souci de leur avenir céleste. Les notations guerrières submergent la narration ; seuls quelques détails témoignent de la piété des protagonistes, comme la com munion à laide de brins dherbe, bien connue de la Geste de Guillaume dOrange : Mains gentix hom si acumenia De troi poux derbe, quautre prestre ni a ; Sarme et son cors a Jhesu commanda (224951). Ce même passage de la chanson est le premier où des chevaliers procè dent à un examen de conscience. Se tournant vers Dieu, ils promettent, sils sortent vivants des combats, de modifier leur comportement : réel souci de la religion et dune vie intérieure qui soit morale et noble, fondée sur lesprit de renoncement, labnégation, la modestie dune créature se souciant enfin réel lement de lAudelà : Chascuns frans hom de la pitié plora ; Prometent Dieu qi vis en estordra Ja en sa vie mais peché ne fera, Et cil le fait, penitance en prendra (224548). Les jalousies et rancurs qui expliquent les redoutables affrontements des grands feudataires deRaoul de Cambraiavivent encore la cruauté et la fureur qui se déchaînent dans cette atmosphère délétère. Lexemple de Fro mont dansGerbert de Metzbien que si lidéal de la guerre sainte montre 4 est oublié , cela peut conduire au pacte avec lennemi et finalement avec 5 le Démon . La hargne des barons deRaoulest exacerbée par lexiguïté des 6 territoires qui sont revendiqués, les événements se déroulant sur un espace relativement réduit, à la différence de ce que lon trouve dans les
4. Voir à ce sujet A. Labbé, « Guerre sainte et guerre privée dans les chansons de geste :Girart de Roussillon,Garin le Loheren, Gerbert de Mez»,Littérature et religion au Moyen Âge et à la Renaissance, Lyon, PUL, 1997, p. 4764. 5. À la proue de son bateau, dans un défi suprême, il renie Dieu, après avoir fait alliance avec les Sarrasins. Voir notre « Postface »,Le Cycle des Lorrains. Gerbert, chanson de geste tra duite en français moderne (Préface de J. Lanher), Nancy, Presses Universitaires de Nancy, 1988, p. 26573. 6. À cet égard, lire la contribution dA. Labbé « Itinéraire et territoire dans les chansons de geste »,Terres Médiévales. Actes du Colloque dOrléans, avril 1990, édit. par B. Ribémont, Paris, Klincksieck, 1993 (Collection Sapience), p. 159201.
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7 Gestes de Guillaume et des Lorrains . Lextrême tension, la gravité du conflit, sont soulignées dès le début [Hu]i mais orrez la paine et le hustin [Et l]a grant guere qi onqes ne prist fin (9798) ce qui se traduit ailleurs par la vision fugitive de la puissance compacte des armées, lorsque les troupes de Raoul et celles du Vermandois vont se heurter de plein fouet : Si serré vont li baron chevalchant, Se getissiés sor les hiaumes un gant Ne fust a terre dune louee grant  Desor les crupes des destriers auferant Gisent li col et deriere et devant (223337). Létat desprit des combattants est proche de celui de la guerre sainte : farouche détermination et angoisse, tandis que les jeunes éprouvent une grande joie à la perspective de se battre (220607, 2212). Lobstination têtue caracté rise surtout Raoul qui confirme son intention de se livrer à une guerre sans 8 merci , dabord devant Guerri le Sor (988), puis devant sa mère éplorée : « Ançois en iert mainte froide cervele, Et traïnans en iert mainte bouele, Qe je lor lais vaillant une prunele ! » (102224). 9 Dun autre côté, les conditions de la guerre privée apportent la 10 méfiance et la crainte visàvis des lignages concurrents (87983), les
7. PourGarin le Lorrain, le cadre spatial comprend non seulement la Lorraine, mais aussi la Flandre, le Hainaut, le Cambrésis, la Bourgogne, lAquitaine. DansGerbert, laction se concentre essentiellement en Lorraine et en Aquitaine. Dans les chansons de la Geste de Guillaume, lintrigue amène souvent les protagonistes à sévader de la Provence et duNerbonois. 8. La fidélité aux valeurs familiales peut faire naître une violence exacerbée. Guerri le Sor jure quil ne voudra pas entendre parler de réconciliation tant quil naura pas mis en pièces celui qui a tué son fils Garnier (237275). 9. Fréquemment le trouvère prend position par rapport aux antagonistes : il blâme Gibouin du Mans qui accepte de recevoir le Cambrésis (13134) et souligne le bon droit de Raoul en face des mauvaises intentions du roi qui sont à lorigine dun conflit meurtrier (60207). Dans luvre, deux vers mentionnent le nom du jongleur Bertolais, notamment à la fin de la laisse 120 (il sera à nouveau cité au début de la laisse 121) : Bertolais dist qe chançon en fera, Jamais jougleres tele ne chantera (226364). En fait, Bertolais sinsère dans le corps du récit, parlant de lui à la troisième personne : il serait né à Laon dans une bonne famille de grande noblesse et, ayant observé les beaux faits darmes, il en aurait fait une chanson (226570). 10. Cest ce qui explique nombre de retournements de situations : les troupes de Vermandois arrivant à une lieue dOrigny et de larmée de Raoul, Eudes de Roye propose de lui envoyer un messager (avec dimportantes propositions de conciliation) pour éviter la guerre. Ybert est daccord mais refuse que ce soit Bernier. Gérard le Pohier est choisi (191655). Lambassade échoue, alors quau début Raoul semblait bien disposé. Ce qui va le faire changer davis, cest le conseil de Guerri le Sor qui lui demande de renoncer à la terre qui lui a été offerte par le roi (et dont Bernier devrait être lhéritier). Raoul et Guerri se réconcilient sur la volonté dentreprendre la guerre (19562024).
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11 menaces de mort (18586), ainsi que les malveillances : les deux fils dErnaut de Douai ayant été tués, les barons du pays, sans preuve, accusent Raoul davoir perpétré le meurtre : Desor R[aoul] [e]n ont le blasme mis, Qe trestuit dient li baron del païs Qe par R[aoul] furent andui ocis (37880). Très vite, les maladresses, tromperies et suspicions vont gâter les rela tions vassalsuzerain dontRaoul de Cambraioffre une malheureuse illus tration. Au fil des vers, les rapports de Raoul et Bernier, paisibles au départ, ne tardent pas à devenir tumultueux. Dabord vassal soumis et confiant, Bernier  qui souffre en plus dêtre unavoutre  glisse vers la révolte et lesprit de vengeance. Les deux barons ont été armés chevaliers dans des conditions presque identiques mais, comme le fait remarquer 12 Sarah Kay , la stricte hiérarchie féodale et le « contrat inégal » laissent la possibilité de graves déviances, sils ne sont pas contrôlés par le respect de lesprit de justice et de la personnalité de lAutre. Tout comme le héros éponyme souffre de la sottise autoritaire du roi, Bernier est « victime du comportement intolérable mais légitime de Raoul ». Il aura longtemps fait preuve de patience et dabnégation, multipliant les mises en garde et aver 13 tissements . Souvent désemparé, il continue à se soumettre à lordre féo dal, image de lordre divin, et va jusquà justifier son dévouement devant sa mère Marsent : si Raoulest plus fel qe Judas(1204), son ascendant ne saurait pour autant être contesté. Sans doute Bernier estil convaincant, puisque la noble dame finit par approuver lattitude de son fils, en lui pro mettant le royaume de Dieu : « Fix, dist la mere, par ma foi, droit en as ; Ser ton signor, Dieu en gaaingneras » (120910).
11. À noter que certaines dentre elles sont proférées avec quelque humour : Par maltalant jurent saint Lienart Se R[aoul] truevent ne G[ueri] le gaignart, « Li plus hardiz sen tenra por musart  Nos li trairons le sanc parmi le lart ! » (187174). 12. Voir son pénétrant article « La composition deRaoul de Cambrai»,Revue Belge de Philo logie et dHistoire, 62, 1984, notamment p. 475 et 477. 13. Venant remercier son suzerain de lavoir adoubé, il déclare quil ne le trahira jamais, tout en lui demandant de ne pas chercher querelle aux fils dHerbert de Vermandois : « Ja a mes oirs nen iert retracïon Qe par moi soit menee traïson ; Mais je vos proi por Dieu et por son non Qas fix Herbert ne soit ja vos tençons » (45558). Plus tard, il essaie de convaincre Raoul détablir un bon accord avec les membres de son lignage qui vont être déshérités (75866).
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14 La mort horrible de Marsent, dans lincendie dOrigny , précipite une 15 rupture définitive. Ne trouvant aucun réconfort réel auprès de Guerri le Sor , Bernier consomme en deux temps la séparation davec son suzerain : dabord en son absence (133538), puis en le lui signifiant directement. Cela lui vaut une violente diatribe contre la bâtardise. Le cur rempli damertume, le jeune vassal sestime bien mal récompensé de ses services (147686). Un des plus perfides péchés contre lesprit est le rappel constant de la bâtardise de Bernier, tare sociale  dont il est innocent, ainsi dailleurs que 16 sa mère  qui se mue très vite en flétrissure morale . Pourtant, avec beau coup de hauteur, de dignité et dintelligence, le jeune garçon donne comme une nouvelle acception au terme « bâtardise », en se situant sur le plan de la 17 morale et de la foi . Dès lors, cest Raoul qui devient le véritable bâtard : « Je combatroie a cheval ou a pié Vers un franc home molt bien aparillié Qil nest bastars cil na Dieu renoié » (152931).
14. À juste titre, la critique unanime considère cet épisode comme central. Pour en comprendre la place dansRaoul de Cambraiet son influence rayonnante, on lira lexcellent article dA. Labbé « La croix, lépée et la flamme : autour de lincendie dOrigny dansRaoul de Cambrai»,Feu et lumière au Moyen Âge, Travaux du Groupe de Recherches « Lectures Médiévales »,Université de Toulouse II, Éditions Universitaires du Sud, 1998, tome I, p. 12157. 15. Celuici se contente de le plaindre, au nom de laffection quil éprouve pour lui. Le chagrin de Bernier lui inspire une vision bouleversante de la mort de Marsent : « Mal ma baili R[aous] de Cambresi, Qi ma mere art el mostier dOrigni, Dame Marsent au gent cors signori. Celes mameles dont ele me norri Vi je ardoir, par le cors saint Geri ! » (134650). 16. Chaque fois que Raoul est à court dargument ou quand il prend fugitivement conscience de ses fautes, il se réfugie dans la violence verbale et le mépris : « Fix a putain, or te voi mal bailli ! En soignantaige li viex tengenuï » (207374). Guerri le Sor se comporte dune manière identique : G[ueris] parole par grant desmesurance : « Par Dieu, bastars, ci a grant desfiance  Mes niés R[aous] tofre aseiz sans dotance. Dor en avant el grant fer de ma lance Est vostre mors escrite sans faillance » (161317). 17. Auparavant, en bon défenseur de sa mère, Bernier a rappelé dans quelles conditions il est né : Marsent avait épousé un seigneur qui dut sexiler pour avoir tué deux princes. Il se réfugia à Spolète (en Espolice) auprès de Gaifier et ne revint jamais. Comme elle était très belle, son père Ybert la prit de force sans lépouser. Elle refusa le mari quon voulait lui imposer et devint reli gieuse (14911516).