Chroniques de la Mer noire
300 pages
Français

Chroniques de la Mer noire

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Description

Neal Ascherson

Chroniques de la Mer Noire

Neal Ascherson fait revivre le monde d’Hérodote et d’Eschyle, le lieu où Ovide fut exilé sur l’actuelle côte de Roumanie; le déclin et la chute de Byzance; les mystérieux Goths qui furent chrétiens; les Tatars Khanates; l’expansion du pouvoir russe dans les steppes herbeuses et les siècles de guerre entre Ottomans et Russes autour de la mer Noire. Il étudie la terreur du stalinisme et celle de son ennemi fasciste, tous deux visant à dominer les rives complexes et colorées de cette mer Noire, et approfondit la turbulente chronique de l’Ukraine moderne. C’est l’histoire des Grecs, Scythes, Sarmates, Huns, Goths, Turcs, Russes, Ukrainiens et Polonais. Sur les rives de la mer Noire s’arrête l’Europe. Sur ses rivages est née la “barbarie”.

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Date de parution 20 janvier 2017
Nombre de lectures 6
EAN13 9791032100455
Licence : Tous droits réservés
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Couverture : Neal Ascherson Chroniques de la Mer Noire Berceau de la civilisation et de la barbarie De Périclès à Poutine Editions de Fallois Paris

 

Page de titre : Neal Ascherson Chroniques de la Mer Noire Berceau de la civilisation et de la barbarie De Périclès à Poutine Traduit de l'anglais par Daphné et Henri Bernard Éditions de Fallois Paris

 

À mon père

 

Avant-propos

Quand j’ai commencé à écrire ce livre, l’Europe de l’Est et l’Eurasie de l’Ouest traversaient des périodes apocalyptiques. La chute de l’URSS avait entraîné un écroulement industriel et financier dans tous les secteurs d’une économie autrefois planifiée. De la Bulgarie à la Géorgie, chaque ville de la mer Noire était entourée d’une ceinture rouillée d’usines abandonnées. En même temps que les caveaux de l’histoire s’ouvraient, les nations étouffées ressuscitaient. Elles revendiquaient leur identité et leur droit à la souveraineté, presque toujours en invoquant le passé, souvent en l’inventant.

Depuis le moment où j’en ai terminé la rédaction, le monde a appris à s’intéresser à la mer Noire. Pendant les quinze années qui suivirent la chute de l’URSS, la physionomie des régions resta inchangée. La plupart des gouvernements étaient occupés à assurer leur propre autorité, à établir une économie intérieure. Et puis, presque sans crier gare, quand les trépidations nées des nouveaux systèmes politiques commencèrent, les frontières des pays ont commencé à se déplacer. Quatre soulèvements spectaculaires autour de la mer Noire ont attiré l’attention mondiale. Et deux petites guerres. La révolution des Roses en Géorgie qui eut lieu en 2004 et la révolution Orange en Ukraine, un an plus tard, se déroulèrent pratiquement sans effusion de sang. Idem pour la grande et vaine vague de protestation antigouvernementale qui secoua Istanbul et les principales villes de Turquie en 2013. Mais, en 2008, l’armée russe se lança dans une action punitive en Géorgie et le carnage d’une seconde révolte ukrainienne mena en 2014 à la crise de la Crimée et à son annexion à la Russie ainsi qu’à l’insurrection pro-russe des villes du sud-est de l’Ukraine.

Aujourd’hui, l’économie s’est redressée d’une façon aussi erratique qu’impressionnante. Dans les villes, les affaires ont repris. Une nouvelle classe possédante (plus considérable que la simple poignée d’oligarques criminels à laquelle on fait généralement référence) vit dans des propriétés fermées et gardées, parfois créées sur les sites d’anciennes manufactures.

Pas de retour vers l’industrie lourde d’autrefois. Et pas, non plus, de reprise d’activité des Instituts de recherche océanographiques si bien équipés qui exploraient les rivages soviétiques de la mer Noire. La mer elle-même, en revanche, comme l’économie des pays environnants, se refait une santé après que la pollution, la surpêche et l’envahissement d’espèces marines dangereuses pour l’écosystème l’avaient fortement attaquée au milieu des années 1990. Grâce à l’addition de mesures internationales et de causes naturelles imprévues, ses réserves de poissons sont en augmentation et la qualité de ses eaux en voie d’amélioration.

Sur ses rives, l’histoire n’en finit pas de resurgir. Certains pays vivent dans un bouillonnement d’identité politique. L’agitation est intense dans l’Ukraine, divisée mais plus violente encore dans le Nord-Caucase, le long des frontières de la Fédération russe. Une bataille incroyablement sauvage mobilise les nationalistes locaux, les croisés de la vengeance ethnique, les escadrons criminels des mafias rivales et les djihadistes kamikazes. Leurs victimes sont en général locales : parfois des civils, parfois des politiciens ou des fonctionnaires. Mais les Russes sont de plus en plus visés. Presque toutes les semaines, des atrocités terroristes sont commises dans des villes russes, souvent même à Moscou.

L’affrontement entre ces petites républiques n’est pas seulement brutal. Il est culturel, historique, archéologique. Chaque petit peuple montagnard réécrit son livre d’histoire, y va de son manifeste lancé à la tête de son voisin. « C’est grâce à nous, et à nous seuls, que vous avez été alphabétisés, il y a deux mille ans, à l’époque de notre âge d’or, alors que vous en étiez encore à l’âge des cavernes. » Ces ouvrages de fiction sont le fait d’intellectuels circassiens et ossètes. L’industrie du mythe culturel est en plein développement. Le gouvernement russe prit un risque énorme en organisant les Jeux Olympiques de l’hiver 2014 à Krasnaïa Polyana, le village où l’armée du tsar avait célébré la conquête du Caucase au cours d’un gigantesque banquet, cent cinquante ans auparavant.

En Ukraine, toujours déchirée, pas d’accord en vue, ni sur le passé, ni sur le futur. Les jeunes manifestants de la révolution Orange clamaient : « Nous voulons seulement vivre dans un pays européen normal. » Aux Ukrainiens de décider, en trouvant un accord ou en se battant, si la normalité en question se rattache à l’ouest du pays, à son nationalisme romantique, sa langue et sa culture, ou à l’est russophone plus urbanisé et industrialisé.

Les résurgences de l’histoire secouent aussi la Géorgie. Il ne s’agit pas seulement des conflits extérieurs aux dimensions nationalistes et ethniques qui ont abouti à l’indépendance de l’Abkhazie et de l’Ossétie du Sud. Il existe aussi des tensions intérieures. On assiste à des frictions entre le gouvernement central et certaines minorités. Les Arméniens, particulièrement, concentrés dans la région du Djavakheti, ont l’impression d’être sous la férule économique et culturelle de Tbilissi. Les étudiants arméniens considèrent comme discriminatoire la récente réforme du ministère de l’Éducation, décidant que les examens écrits et oraux se dérouleront en géorgien. Ils acceptent difficilement d’avoir à apprendre la langue pour aller à l’université ou accéder à des postes de fonctionnaires.

Cela n’est qu’une partie d’un plus large malaise qui affecte non seulement le Caucase, mais l’ensemble de la mer Noire, à l’exception des pays de la Fédération de Russie. Le russe, enseigné dans toutes les écoles de l’URSS, était devenu la lingua franca réunissant majorités et minorités dans un semblant de culture commune. Depuis l’effondrement du régime communiste, l’apprentissage du russe n’est plus obligatoire dans les écoles ; souvent il ne figure même pas au programme. Contrairement à leurs parents, les jeunes Arméniens, Abkhazes, Géorgiens, qui étaient des bébés en 1991, sont incapables de communiquer avec leurs voisins. Ils s’expriment dans leur propre langue et parlent peut-être un anglais-américain rudimentaire. À une époque d’identité politique, l’abandon d’une langue essentielle est une sorte d’infirmité intellectuelle. J’ajoute que cela ne présage rien de bon.

L’argument de ce livre est que la mer Noire – ses peuples et ses rivages, ses poissons, ses eaux et son histoire foisonnante – forme un seul et unique paysage culturel. Aucun de ses composants ne peut se séparer des autres. Il est cependant essentiel que des changements interviennent dans toutes ses parties. Cette région n’a jamais été stable, ni constante. Depuis au moins cinq mille ans, ses habitants n’arrêtent pas de bouger. De la même manière, sa population marine a toujours dû s’adapter à toutes sortes de changements climatiques et fluviométriques.

Dans les années qui ont suivi la parution de ce livre, les migrations humaines et les fluctuations écologiques ont continué à se produire autour et dans la mer Noire. Les politiques et les biologistes sont incapables de les prédire. Et les écrivains encore moins que les autres.

Neal Ascherson

Juin 2015

 

Petit précis de géographie 
en forme d’introduction

Je l’avoue, je suis heureux de me livrer à la lecture… ou encore de laisser le sable filtrer entre mes doigts, de permettre à mon corps de se détendre pendant que le vent caresse mes joues de ses mains fraîches et humides. Je suis heureux d’être la seule âme vivante sur la plage alors qu’à l’horizon, des promontoires bleutés ressemblent à une meute d’ours se désaltérant à l’eau de la mer.

Tout le jour, l’herbe sauvage bruisse au sommet des falaises. Cette légère musique venue des temps anciens et renouvelée de siècle en siècle véhicule l’amour de la sagesse et de la simplicité.

Constantin Paoustovski

Le Temps des grandes espérances

En ces temps [homériques] la Mer n’était pas navigable. On l’appelait axenos [inhospitalière] en raison de ses tempêtes de vent et de la cruauté des tribus qui vivaient sur ses rivages, surtout les Scythes qui sacrifiaient les étrangers… Plus tard quand les Ioniens fondèrent des villes sur la côte, elle fut appelée euxeinos[accueillante aux étrangers].

Strabon

Géographie

Un jour, au début de 1680, un jeune Italien du nom de Luigi Ferdinando Marsigli jeta une ligne plombée d’un bateau ancré au milieu du Bosphore, au large de Constantinople.

Depuis toujours, les navigateurs savaient que la mer Noire, tel un torrent, se déversait dans la Méditerranée en passant par le Bosphore, la mer de Marmara et le détroit des Dardanelles. Au IIIe siècle avant J.-C., Apollonios de Rhodes avait décrit le pénible voyage de Jason et des Argonautes qui avaient ramé à contre-courant pour atteindre la mer Noire « par l’exigu détroit de ce passage sinueux [le Bosphore] bordé des deux côtés par de rudes falaises, en luttant contre les tourbillons du courant qui emportaient leur vaisseau dans sa course… » Le même courant tirait maintenant le bateau de Marsigli à l’ancre vers la lointaine Méditerranée.

À intervalles réguliers Marsigli avait noué sur sa ligne des bouchons peints en blanc. Au début, il nota en la laissant filer que les repères se déplaçaient vers l’arrière, emportés lentement vers l’ouest par le courant s’écoulant de la mer Noire. Puis, regardant intensément par-dessus bord, Marsigli observa ce qu’il espérait voir apparaître.

Les repères qui luisaient le plus profondément dans l’eau se déplaçaient peu à peu vers l’avant. Très lentement, ils changeaient de direction jusqu’à passer sous la proue, la ligne plombée prenant la forme d’un arc, la partie proche de la surface pointant vers l’ouest, la partie la plus profonde se courbant vers l’est. Désormais, il en était certain, le Bosphore était animé non pas d’un seul courant mais de deux. Il comprenait un flux supérieur mais également un contre-courant en profondeur qui refluait de la Méditerranée vers la mer Noire.

Marsigli n’avait alors que vingt et un ans. Il devait mener une longue vie à la fois aventureuse et intéressante. Fait prisonnier par les Tatars près de Vienne, officier dans l’armée des Habsbourg sur le Danube, il créa plus tard à Cassis, sur la côte française, le premier centre européen de recherches océanographiques. Mais aucune de ses futures prouesses n’égala la découverte du contre-courant du Bosphore. Par sa méthodologie et ses retombées, elle marqua la naissance d’une nouvelle science de la mer. Elle fut aussi à l’origine des études des eaux de la mer Noire.

La plupart des découvertes doivent quelque chose aux circonstances. Le contre-courant (Corrente Sottano de Marsigli) était déjà connu des pêcheurs et des bateliers du Bosphore, ainsi que le jeune savant en convint avec élégance. Dans son premier compte rendu, il écrivit :

« Mes spéculations furent stimulées non seulement par mes propres idées issues de ma réflexion mais par les rapports de pêcheurs turcs et surtout par les encouragements du Signor Cavalier Finch [Sir John Finch], ambassadeur de Sa Majesté le Roi d’Angleterre auprès de la Sublime Porte et éminent savant de l’étude de la nature : c’est à lui que cette notion fut révélée en premier par l’un des capitaines de sa flotte qui, faute d’expériences pratiques, n’eut pas la possibilité de parvenir à des conclusions précises, sans doute par manque de temps… »

Le génie de Marsigli résida dans la façon dont il poursuivit ses expériences initiales et les étaya. Après les sondages, il préleva des échantillons à différentes profondeurs et démontra que l’eau du contre-courant était plus dense et plus saline que celle quittant la mer Noire. Puis il construisit un appareil de démonstration : une cuve divisée verticalement en deux parties, remplie d’un côté d’eau de mer teintée contenant une plus grande dose de sel et de l’autre d’une eau moins salée. Ouvrant une trappe dans la cloison, il permit aux deux échantillons de se mélanger jusqu’à ce que l’eau de mer teintée se dépose clairement au fond de la cuve. Sans bien comprendre ce qu’il venait d’accomplir, Marsigli avait également découvert un des faits majeurs de l’océanographie : les courants ne sont pas générés par la gravité, comme le flot des fleuves, mais par d’autres forces qui incluent les principes de la mécanique des fluides – et, dans ce cas, le gradient de pression. L’incursion des eaux plus lourdes de la Méditerranée dans la mer Noire forçait les eaux plus légères dans la direction opposée.

Après Marsigli, d’autres chercheurs, russes pour la plupart, étudièrent la nature étrange et obstinée de la mer Noire. Marsigli avait montré que son eau était moins salée et moins dense que la Méditerranée et élucidé un mystère : la raison pour laquelle le niveau de la mer ne baissait pas malgré l’écoulement de l’eau à travers le Bosphore. Mais ce fut d’autres savants, bien plus tardivement, qui découvrirent la différence fondamentale entre la mer Noire et les autres mers : elle était presque morte.

Sur une carte, la mer Noire ressemble à une mare en forme de rein, reliée aux océans par deux chenaux, minces comme des fils, que sont le Bosphore et les Dardanelles. C’est pourtant bien une mer et non un lac d’eau douce : c’est une masse d’eau salée de 1 150 kilomètres d’est en ouest et de près de 600 kilomètres de nord au sud, sauf à la hauteur de la péninsule de Crimée qui n’est qu’à 262 kilomètres de la Turquie. La mer Noire est profonde, atteignant jusqu’à 2 200 mètres par endroits. Mais il existe un vaste plateau de seulement une centaine de mètres de profondeur qui s’étend de son extrémité nord-ouest jusqu’à la Crimée en contournant le delta du Danube. Ce plateau est le lieu de reproduction de nombreuses espèces de poissons.

Aux yeux du voyageur qui, en partant du Bosphore, fait le tour de la mer Noire dans le sens des aiguilles d’une montre, les rives de la Bulgarie et de la Roumanie paraissent basses tout comme la côte de l’Ukraine. Viennent ensuite les imposantes parois des montagnes de Crimée. Les côtes de l’est et du sud (Abkhazie, Géorgie, Turquie) sont généralement montagneuses, parfois bordées d’une étroite plaine – dans le nord-est de la Turquie –, où leurs escarpements plongent brutalement dans la mer.

Mais ce sont ses fleuves qui font l’originalité de la mer Noire. Alors que la Méditerranée ne reçoit les eaux que du Rhône, du Nil et du Pô, la mer Noire bénéficie de cinq fleuves – le Kouban, le Don, le Dniepr, le Dniestr et surtout le Danube dont le bassin hydrographique recouvre toute l’Europe de l’Est, toute l’Europe centrale et s’étend presque jusqu’à la France. Le Danube à lui seul déverse annuellement 203 kilomètres cubes d’eau douche.

Au cours de dizaines de milliers d’années, ces fleuves, pourtant sources de vie, détruisirent toute existence dans les grandes profondeurs de la mer Noire. Leurs bactéries ne supportaient pas l’afflux de matières organiques qu’elles auraient normalement décomposées. Elles se nourrirent par l’oxydation de ces matières en utilisant l’oxygène dissous présent normalement dans l’eau de mer. Mais quand cet afflux dépassa les réserves d’oxygène dissous, les bactéries se tournèrent vers d’autres processus biochimiques : elles enlevèrent l’oxygène des ions sulfates qui entrent dans la composition de l’eau de mer, créant ainsi un gaz résiduel, le sulfure d’hydrogène ou H2S.

C’est une des substances les plus mortelles au monde. Une seule inspiration suffit à tuer un être humain. Les ouvriers des plates-formes pétrolières le redoutent. Dès qu’ils sentent son odeur d’œuf pourri, ils s’éloignent en toute hâte. Et ils ont raison.

La mer Noire contient le plus grand réservoir de sulfure d’hydrogène du globe. La vie est éteinte à une profondeur qui fluctue entre 150 et 200 mètres. L’eau est anoxique, dépourvue d’oxygène dissous et imprégnée de sulfure d’hydrogène. Comme la mer Noire est profonde, cela signifie que 90 % de son volume est stérile. Elle n’est pas unique en son genre. Les fonds de la mer Baltique ou de certains fjords norvégiens, où les courants sont rares, présentent également des zones anoxiques. Au large des côtes du Pérou, le sulfure d’hydrogène jaillit soudain des profondeurs lors de catastrophes connues sous le nom d’El Niño, tuant l’ensemble des écosystèmes, détruisant les pêcheries, noircissant les coques des navires (un phénomène baptisé « la peinture de Callao »). Il n’empêche que les eaux profondes de la mer Noire recèlent la plus grande masse d’eau morte du monde.

Pourtant, il y a encore un siècle, la mer Noire semblait être une source inépuisable de richesses. Les abysses empoisonnés étaient inconnus de tous. Au-dessus de la ligne des cent mètres, halocline ou oxycline qui marque la limite supérieure de l’anoxie, les eaux bouillonnaient de vie. Saumons et gros esturgeons – le béluga peut atteindre la longueur et le poids d’une petite baleine – se pressaient dans les fleuves pour frayer (au XIVe siècle le caviar était si abondant qu’à Byzance c’était la nourriture des pauvres).

Le long des côtes et dans les eaux du plateau du nord-ouest de la mer Noire, prospéraient turbots, sprats, gobies, raies, mulets et merlans qui s’alimentaient de zostères dans les prairies sous-marines.

De l’autre côté de la péninsule de Crimée, dans sa partie nord-est se trouve la mer d’Azov, version miniature de la mer Noire avec son étroit passage – le détroit de Kertch. Cette petite mer, enclavée et peu profonde, abritait des centaines d’espèces de poissons entre le détroit de Kertch et le delta marécageux du Don. À chaque crue, des inondations recouvraient de vastes surfaces de roseaux et de boues saumâtres, procurant ainsi des frayères aux gros poissons de rivière que l’on attrapait à foison. Des millions de poissons d’eau de mer traversaient le Bosphore ou le détroit de Kertch lors de leurs migrations. Les pêcher était un jeu d’enfant : il suffisait de lancer un filet depuis la fenêtre d’une maison. Strabon raconte que dans la Corne d’Or (l’anse du Bosphore qui borde les murs d’Istanbul), on attrapait la bonite à mains nues.

Au large, parmi les bancs de dauphins et de marsouins, deux espèces de poissons s’adonnaient à une lente migration giratoire, réglée comme du papier à musique. La bonite (pélamide), membre de la famille du maquereau, était d’une telle importance pour l’alimentation et le commerce qu’elle avait l’honneur de figurer sur les pièces de monnaie byzantines. L’autre était le hamsi ou anchois de la mer Noire.

Aujourd’hui, ce qui reste des hordes d’anchois frayent l’été dans la baie d’Odessa pour se lancer fin août et début septembre dans leur voyage à l’inverse des aiguilles d’une montre autour de la mer Noire. Les anchois se déplacent à 20 km/heure, par groupes dont la biomasse pèse jusqu’à 20 000 tonnes, traversent le delta du Danube, longent les côtes de Roumanie et de Bulgarie, tournent à l’est vers l’Anatolie. Au début de novembre, les voici entre Istanbul et Sinop. Quand ils atteignent les zones de pêche de Trabzon, ils ont grossi, voyagent plus lentement et en bancs plus serrés. Enfin, au début de l’année, parvenant dans la partie sud-est de la mer Noire, au large de Batoumi, ils se divisent : une partie se dirige vers le nord le long des côtes de Géorgie et de l’Abkhazie près de leur point de départ, l’autre partie retourne à Sinop en coupant directement à travers la mer Noire vers la baie d’Odessa. Avant la surpêche criminelle des années 1980, la biomasse des anchois participant à ce périple circulaire était estimée à un million de tonnes par an.

La mer Noire devait sa renommée aux poissons. Certes, ils n’étaient pas la seule source de ses prodigieuses recettes. Les plaines de la Russie du Sud, dite steppe pontique, formaient un immense pâturage de 500 kilomètres de long depuis la Volga jusqu’aux pieds des Carpates à l’ouest et de 320 kilomètres de profondeur depuis la côte jusqu’aux forêts au nord. L’herbe de la steppe pontique pouvait nourrir les chevaux et le bétail d’un peuple de nomades ; plus tard, ses plus riches terres produisirent le meilleur blé du monde. On trouvait bois et or dans les montagnes du Caucase dont les cimes neigeuses étaient visibles de la mer. Au-dessus des deltas, volaient des oiseaux comestibles qui obscurcissaient le ciel lors de leurs migrations. Toutefois, malgré l’abondance des ressources naturelles, le poisson régnait en maître.

La légende du voyage des Argonautes date de l’âge de bronze. Quand Jason traversa la mer Noire, remonta la rivière Phasis en Colchide (une partie de l’actuelle Géorgie), amarra son bateau à des arbres qui bordaient les rives, il était à la recherche d’un trésor magique, la Toison d’or. L’or était pour ces héros, mais aussi pour les aventuriers qui naviguaient sur des bateaux mycéniens dont les ancres, de grandes pierres percées d’un trou, sont parfois remontées de nos jours par des dragues. Depuis la mer Égée, ils apportaient avec eux des cargaisons d’objets luxueux, poteries peintes ou rapières ornées. Ils ne rentraient pas à vide. Leurs soutes étaient pleines de nourriture et principalement de poisson salé ou séché au soleil en provenance des estuaires du Dniepr ou du Danube. Par la suite, lorsque les royaumes mycéniens disparurent et furent remplacés par de petits États affamés perchés sur des promontoires grecs ou ioniens, ceux-ci envoyèrent leurs bateaux à la recherche des mêmes subsistances. Une quête rendue de plus en plus désespérée à mesure que les terres s’appauvrissaient et que la population croissait. Au VIIe siècle avant J.-C., les Grecs d’Ionie fondèrent des colonies le long de la mer Noire. Leur première entreprise fut la conservation et l’exportation du poisson.

Satisfaire ce simple besoin vital engendra un des mouvements les plus formateurs de l’histoire de l’humanité. Ce ne fut pas seulement la rencontre entre des populations sédentaires et instruites et des nomades pastoraux mal dégrossis. C’était arrivé auparavant, cela se reproduirait à nouveau. L’important c’était que des populations instruites profitèrent de cette rencontre pour bâtir le premier statut « colonial » en Europe, engendrant ainsi une série de débats qui nous occupent encore.

L’un concerne les notions de « civilisation » et de « barbarie ». Un autre se rapporte aux différences et aux limites de l’identité culturelle. Troisième débat : la complexité technique et sociale ne serait pas seulement une source de progrès, mais aussi un recul ; un comportement conscient et rationnel s’éloignerait de ce qui est « naturel » et spontané.

Ces trois thèmes initiés par la confrontation entre sédentaires et nomades autour la mer Noire furent débattus pendant l’ère classique et ne cessèrent qu’avec l’effondrement de l’Empire romain au cours des VIe et VIIe  siècles de notre ère. Au début de la période moderne, ils vinrent titiller la conscience européenne avec de plus en plus de force, réanimés par le contact avec les peuples des Amériques, d’Afrique et d’Asie et, plus tard, par le développement du nationalisme. Sur les rives de la mer Noire, ces thèmes ne furent pas tant discutés que vécus. Les modèles de mixité ethnique et sociale, qui prirent naissance autour des séchoirs à poissons et dans les fumoirs, n’ont pas complètement disparu.

Au début de son célèbre livre Iranians and Greeks in South Russia, Michel Rostovtzeff, grand érudit russe, écrivait :

« Je prends pour point de départ l’unification de la région que nous appelons la Russie du Sud : l’intersection des influences dans cette vaste région – influences orientales et méridionales transitant par le Caucase et la mer Noire, influences grecques s’étendant le long des routes maritimes, influences occidentales suivant le cours du Danube ; en conséquence se formèrent des civilisations mélangées, très curieuses et très intéressantes. »

Ce n’est pas seulement sur les rives nord de la mer Noire et pas seulement pendant la période classique que ces « très curieuses et très intéressantes » communautés apparurent. Byzance (devenue Constantinople puis Istanbul) abrita ces civilisations mélangées du Moyen Âge à la chute de l’Empire ottoman au XXe siècle. Idem pour l’Empire des Grands Comnèmes de Trébizonde tout au long de la période médiévale. Idem encore pour Constanza près du delta du Danube, au cours du XIXe siècle ou pour Odessa, fondée en 1794 sur la côte d’Ukraine. De même, sur une plus petite échelle, les villes de Soukhoumi, Poti et Batoumi sur la côte de l’ancienne Colchide. Colonies grecques à l’origine, elles se perpétuèrent jusqu’à la fin de l’ère soviétique comme des lieux où vécurent ensemble des populations de langues, de religions, d’activités et d’origines différentes.

Elles étaient « singulières » car le pouvoir n’était pas concentré mais réparti parmi plusieurs communautés. Le titre de chef suprême pouvait appartenir à un homme ou à une femme dont l’origine familiale remontait aux nomades pastoraux de la steppe, des Turcs, Iraniens ou Mongols. Le gouvernement local et les règles commerciales pouvaient se trouver entre les mains de marchands grecs, juifs, italiens ou arméniens. Les soldats, souvent des mercenaires, pouvaient être des Scythes ou des Sarmates, des Caucasiens ou des Goths, des Vikings ou des Saxons, des Français ou des Allemands. Les artisans, souvent issus de la population locale qui avait adopté la langue et les coutumes grecques, avaient leurs propres lois. Seuls les esclaves – dont le commerce ne cessa jamais – n’avaient aucun droit.

Soudak, sur la côte de Crimée, fut grecque avant d’être byzantine puis colonie génoise. De cette cité il ne demeure qu’une forteresse italienne composée de tours et de murs, perchée sur une falaise à l’ouest du Cap Meganom.

Les Khazars, nomades pastoraux de langue turque et de religion chamaniste, arrivés de l’Asie centrale pendant les VIIIe et IXe siècles après J.-C., réunirent un « empire » sur les rives nord de la mer Noire qui comprenait la Crimée. Rejetant la conversion au christianisme que leur proposa saint Cyril, ils adoptèrent une forme de judaïsme.

À Soudak, j’ai vu une tombe en pierre creusée dans des fondations byzantines qui avait contenu le corps d’un aristocrate khazar. Il avait choisi d’être enterré selon le rite juif dans une ville régie par des Grecs orthodoxes. Sans oublier la touche finale, ni chrétienne ni juive, de ses funérailles : il y eut un sacrifice humain et la victime – décapitée d’un coup de hache – fut jetée dans la tombe au côté du défunt khazar.

Les populations qui vivent ensemble pendant un siècle ou un millénaire ne s’aiment pas toujours – en fait, elles se sont toujours détestées. Sur le plan individuel, « l’autre » n’est pas un étranger mais un voisin, souvent un ami. Mais j’ai l’impression, une triste impression, que la méfiance innée entre les différentes cultures est immuable. La nécessité, parfois la peur, unifie ces communautés. Mais malgré ces liens, elles demeurent des groupes disparates, sans former une « société multi-ethnique » qui comblerait nos espoirs et nos rêves. La sauvagerie collective – pogroms, purification ethnique au nom d’une unité nationale imaginaire, génocides –, qui atteignit les communautés de la mer Noire, est venue d’ailleurs – de l’intérieur des terres. Quand elle frappe, une solidarité vieille de plusieurs siècles se volatilise en quelques jours ou en quelques heures. Il suffit de respirer une fois ce poison jailli des profondeurs.