Cités et royaumes du monde grec - Livre de l
208 pages
Français

Cités et royaumes du monde grec - Livre de l'élève - Edition 1992

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Description

Une synthèse qui s'organise autour de plusieurs interrogations fondamentales : quels rapports l'homme entretient-il avec la cité, entendue comme territoire ? Quel regard porte-t-il sur son propre sol ? Par quelles pratiques symboliques se l'approprie-t-il, et comment, au-delà, voit-il ses voisins et justifie-t-il la légitimité de sa possession ?

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Date de parution 01 avril 2014
Nombre de lectures 27
EAN13 9782011818782
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

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Introduction
Les Grecs passent pour avoir inventé et construit la cité (polis). Les participants à la vie politique, les citoyens (politai) devaient trouver dans son cadre le « bien-vivre » et pouvoir y développer librement toutes les qualités intellectuelles et morales de l'honnête homme (kalos kagathos) en y exerçant toutes les responsabilités correspondant à leurs capacités. C'est Aristote qui a le mieux explicité comment la cité était la forme naturelle d'organisation de la société humaine, la seule aussi qui convînt à « l'animal politique » par excellence qu'était l'homme, « se formant pour permettre de vivre, elle existait pour permettre de vivre bien » (Politique, I, 1252b).
La cité est un groupe humain qui parle et s'exprime en des décrets signifiant sa volonté : « il a plu à la cité » disent les premiers textes inscrits pour publication, « il a plu au conseil et au peuple, un tel a fait la proposition, un tel l'a mise aux voix » proclament ceux des époques ultérieures, quand il parut nécessaire de mettre en évidence ce qu'étaient les rouages de la procédure de prise de décision. Ce sont les Athéniens qui décident, ou les Lacédémoniens, les Thébains et non des entités qui seraient Athènes, Sparte ou Thèbes. Ils sont des hommes regroupés entre égaux (l'égalité peut être arithmétique ou tenir compte de rapports de proportion, réservant aux uns et aux autres plus ou moins de droits et de devoirs), ils associent à leur vie quotidienne d'autres êtres humains qu'ils ne considèrent pas comme capables de participer à la parole collective : des esclaves, des paysans parfois qui vivent dans une situation de dépendance telle qu'ils sont « entre l'homme libre et l'esclave », des étrangers aussi. Les femmes jouissent d'un statut ambigu : elles n'ont pas accès aux droits politiques bien que l'on sache que c'est par elles que la cité se perpétue, mais leur rôle est essentiel dans le rapport au sacré, elles participent à nombre de cérémonies religieuses et parfois les président.
Réalité humaine, la cité se trouve implantée sur un terroir qui lui est territoire. Dans sa forme achevée, la cité est constituée « d'une ville et de la campagne » qui l'entoure (polis kai chôra). Cette formule même fait apparaître ce qu'est l'ambiguïté du terme polis qui désigne à la fois la ville, réalité géographique, et la cité, système d'organisation sociale, mais elle rend compte de ce que la cité doit participer de l'urbanité : le « bien vivre » est l'apanage des seuls hommes capables d'investir une partie de leur richesse en équipements collectifs, non directement productifs.
Les rapports que le groupe des citoyens entretient avec son terroir sont fort complexes : Alcée, le poète, avait, dès les origines, dit que « ce ne sont pas les pierres, ni les bois de charpente, ni l'art des charpentiers qui font la cité ; mais que, partout où se trouveront des hommes qui savent comment assurer leur salut, là se trouvent les remparts, là se trouve la cité » (Alcée, éd. Lobel-Page, fg. 103). Les implications de cette formule heureuse ne sont pas aisées à comprendre, mais on sait que durant l'expédition que les Athéniens menèrent en Sicile, en 413, le stratège Nicias voulut convaincre ses troupes qu'elles constituaient une cité partout où elles s'installaient : « ce sont les hommes qui font une cité, non des remparts ou des vaisseaux vides d'hommes », prétendit-t-il leur dire (Thucydide,
La Guerre du Péloponnèse, VII, 77, 7). Le discours, nourri du souvenir des vers du poète, était de circonstance, et avait pour but de réconforter des soldats, coupés de leurs bases, engagés trop loin de chez eux dans une guerre qu'ils étaient sur le point de perdre. Pour ce faire, il prétendait dénier toute pertinence à l'idée selon laquelle ses hommes auraient été isolés : en supprimant pour eux la nécessité de se situer par rapport à leur territoire, en réduisant la cité à n'être plus que son armée, il pouvait les délivrer de toute inquiétude fondée sur leur éloignement par rapport à la ville, ce n'était que rhétorique de veille de bataille. Plus significative, car plus efficiente, fut l'attitude des rameurs de la flotte athénienne mouillée dans le port de Samos, escale lointaine mais commode pour qui devait garantir la sécurité des routes maritimes égéennes dans une période difficile. En 411, ils refusèrent de se rallier au gouvernement oligarchique dit « des 400 » qui venait de prendre le pouvoir à Athènes et avaient fait voter des réformes inacceptables pour les marins qui, en raison de leurs origines sociales, étaient, pour la plupart, des démocrates. Forts de leur nombre et de ce qu'ils tenaient les vaisseaux, ils n'acceptèrent pas d'avaliser ce qu'ils appelèrent la « défection de la ville, de la polis » (Thucydide,
La Guerre du Péloponnèse, VIII, 76, 3) et se prétendirent les seuls à pouvoir légitimement délibérer, parce qu'ils étaient les plus nombreux, des affaires de la cité : pour eux, celle-ci n'avait de centre et de réalité que dans le lieu, quel qu'il fût, où ils se trouvaient réunis.
Les choses ne sont pas toujours aussi simples. Lorsque durant la seconde guerre médique (480), les Athéniens se furent réfugiés sur leurs vaisseaux, laissant dans l'île de Salamine leurs femmes et leurs enfants, la ville fut prise par Xerxès et incendiée, le territoire continental de la cité, l'Attique, était occupé. En revanche, le groupe humain que constituait la cité, n'était pas entamé; bien au contraire, les Athéniens restaient redoutables puisque leur flotte était intacte. Lors, néanmoins, des ultimes délibérations de l'ensemble des Grecs associés dans la Ligue de Corinthe pour lutter contre les barbares, il se trouva un délégué, Adeimantos de Corinthe pour dire à Thémistocle (celui qui représentait Athènes à la réunion, qui avait été l'organisateur de la résistance et qui serait le responsable de la victoire), qu'il n'avait plus droit d'émettre un avis, car, en raison de la destruction d'Athènes, il était devenu un homme « sans cité »,
apolis anèr, un apatride. Il fallut que Thémistocle fasse admettre « que les Athéniens avaient une cité et une terre plus grande que tout autre Grec, car tant qu'ils auraient deux cents vaisseaux, il n'y aurait personne qui pourrait leur résister » (Hérodote, Histoires, VIII, 60 sq.). Hérodote, qui rapporte cet épisode, est persuadé de la validité de l'argumentation de Thémistocle, mais il comprend bien, aussi, quelle conception politique sous-tend le discours d'Adeimantos et il sait parfaitement qu'on ne peut lui dénier toute valeur. Aussi s'attache-t-il à démontrer qu'Athènes n'était pas véritablement détruite comme celui-ci l'avait pensé et que le débat, ainsi ouvert, était donc sans objet. Il explique que les dieux ancestraux étaient toujours sur l'Acropole car, « lorsque les bannis d'Athènes commandés par le roi pour offrir les sacrifices, le lendemain de l'incendie, montèrent au sanctuaire, ils constatèrent que de la souche de l'olivier qui se trouvait dans le sanctuaire d'Érechtée, avait poussé un rejeton d'une coudée » : c'était là preuve évidente que la déesse était toujours dans la citadelle et avec elle ses « enfants ».
Les Grecs pouvaient concevoir que le lien entre le groupe humain et son terroir se rompe sans que la cité disparaisse ; il n'existait pas néanmoins de cités durablement « sans territoire » : les hommes qui les composaient étaient si bien attachés à leur sol, que l'expérience de l'exil était vécue par tout groupe de citoyens comme particulièrement traumatisante, qu'il n'était pas d'exilés qui ne songent à rentrer chez eux quand ils avaient été chassés de leur domaine ancestral. Quelques anecdotes peuvent suffire à montrer combien chacun avait parfaitement conscience de ce qu'une cité devait vivre en un lieu donné et qu'elle ne pouvait être mouvante au gré des hasards et de la fortune des guerres.
En 457, les Spartiates réussirent à réduire les Messéniens révoltés depuis 462; certains purent quitter leur pays et les Athéniens les installèrent à Naupacte où ils auraient pu se fixer sans songer à autre chose qu'à mettre en valeur la région. Pourtant, ils ne voulurent pas oublier leurs origines : en 425, quand les Athéniens eurent conquis Pylos, les Messéniens dits alors « de Naupacte », fils des exilés de naguère, se précipitèrent pour s'y installer, arguant,du fait que la ville « appartenait à l'ancienne Messénie ». Ils purent de là mener des expéditions et ravager la Laconie. En 421, ils furent chassés à nouveau; installés à Céphalonie, ils continuèrent avec leurs compatriotes de Naupacte à aider les Athéniens jusqu'à la fin de la guerre. En 404, les Spartiates vainqueurs les en expulsèrent et ils durent partir, les uns pour Cyrène, les autres pour la Sicile où ils fondèrent une ville. Quand le Thébain Épaminondas, trente ans plus tard, en 370, refonda Messène après avoir écrasé les Spartiates à Leuctres, ils accoururent pour participer à l'aventure. Le groupe politique, en dépit de ses déplacements successifs et du temps passé au loin, des terres défrichées et mises en valeur ailleurs, ne se sentait à sa vraie place que dans son domaine ancien.
Les Platéens se trouvèrent, à la même époque, dans la même situation. En 427, la ville fut détruite par Thèbes; ils s'installèrent à Athènes dont ils reçurent alors, ensemble, la citoyenneté. Ils ne voulurent pourtant pas se fondre dans la population de leur cité d'accueil, et gardèrent entre eux des liens étroits de solidarité. En 421, les Athéniens les logèrent dans Skionè dont ils venaient d'exterminer les habitants. En 404, les Spartiates les en chassèrent, mais, en 386, ce furent eux qui, pour faire pièce à Thèbes, les réinstallèrent en Béotie, sur le site ancien de leur ville. Les survivants, sans doute peu nombreux, des exilés de 427, leurs descendants, en tout cas, se retrouvèrent chez eux. Thèbes les chassa de nouveau en 373 et ils retournèrent à Athènes qui leur avait conservé leurs droits de bourgeoisie. Leur longue errance ne cessa qu'après 336, quand Thèbes eut été détruite par Alexandre.
Le groupe humain ne concevait pas, en fait, qu'il pût exister en tant que cité sans maîtriser un sol qui lui appartînt légitimement. Cette permanence n'était pas facile à obtenir car la reconnaissance, par d'autres que le groupe politique lui-même, de la légitimité à posséder un territoire, n'était pas possible. Les cités ne connaissaient, chacunes, que leur propre parole comme constitutive de droit. Il était impossible que les rapports s'établissant entre elles, les rapports interpoliades, fussent fondés autrement que sur l'exercice de la force, sur le jeu de la guerre, discours simpliste, dont les modalités d'énonciation étaient les seules à être claires pour tous. Désespérant, donc, d'être capables de parvenir à instaurer un ordre international qui pût garantir leur existence individuelle dans le cadre de la collectivité hellénique, les cités après diverses expériences malheureuses et des conflits sans nombre, choisirent de s'en remettre à la protection de garants extérieurs à leur monde propre. Leur soumission aux rois de Macédoine, à Philippe, à son fils Alexandre et à ses successeurs, les rois hellénistiques, leur permit de se perpétuer en leurs formes immuables et de ne pas avoir à remettre en cause les modalités de leurs rapports réciproques, les souverains finissant par accepter, au moins implicitement, qu'il en fût ainsi. Les bouleversements, que firent subir au monde grec, la grande expédition d'Alexandre, ne procurèrent pas, ainsi, de grandes modifications dans la façon de concevoir le politique, puisque ni la nécessité, ni la finalité, ni la forme même de la cité ne furent mises en question.