Comme un appel du lointain

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442 pages
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Description

Moment singulier dans l'œuvre d'Ibrahim al-Koni, ce récit retrace l'ascension du gouverneur Ahmed al-Qaramânli dans les années 1710. S'alliant à la population arabe contre les Turcs et leurs descendants kouloughlis, il se démarque brutalement de la Sublime Porte pour fonder une dynastie qui régnera sur la Libye pendant plus d'un siècle.


Inspiré des Annales tripolitaines de l'historien français Laurent-Charles Féraud (1829-1888), ce roman est à la fois un récit historique - où l'auteur retisse les thèmes qui lui sont chers : la malédiction du pouvoir ou l'intervention de l'invisible dans le monde matériel - et un récit philosophique illustrant le thème majeur de l'appel. Celui qui oriente le destin de chaque homme, qui le pousse à vivre et à agir en le tirant insensiblement vers la mort. Comme un appel du lointain est aussi une magnifique évocation du désert et de la mer envisagés comme deux espaces de pure liberté, participant d'une seule et même essence, l'un gardien de l'identité et des valeurs, l'autre ouvrant sur l'inconnu, monde indompté des corsaires et théâtre de l'affrontement avec les puissances européennes.

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Date de parution 01 janvier 2009
Nombre de visites sur la page 116
EAN13 9782876233263
Langue Français

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COMME UN APPEL DU LOINTAIN
Ibrahim Al-Koni
COMME UN APPEL DU LOINTAIN
Roman traduit de l’arabe (Libye) par Philippe Vigreux
MICHEL DEMAULE
Conception graphique LES3T STUDIO & Eleonora Marangoni
Couverture Charles ROBERTSON(1759-1821), Caravane arrivant à un gué, huile sur toile, détail (DR).
© ÉDITIONSMICHEL DEMAULE, 2009 41,RUE DERICHELIEU– 75001 PARIS. micheldemaule.com
DU MÊME AUTEUR
Poussière d’or, roman, Gallimard (1998). Le Saignement de la pierre, roman, L’Esprit des Péninsules (1999). L’Herbe de la nuit, roman, L’Esprit des Péninsules (2001). Un œil qui jamais ne se ferme, aphorismes, Éditions Alain Sèbe (2001). L’Oasis cachée, roman, Phébus (2002). La langue,Phébus (2003).Caravanes », nouvelle, in « Les Mages, roman, Phébus (2005).
PRIX LITTÉRAIRES ET DISTINCTIONS DÉCERNÉS ÀIBRAHIM AL-KONI:
Prix de l’État suisse pour son romanLe Saignement de la pierre(1995). Prix de l’État libyen pour l’ensemble de son œuvre (1996). Prix de l’association des traducteurs japonais pour son romanPoussière d’or(1997). Prix de l’État suisse pour son romanLes Mages(2001). Prix de l’Amitié franco-arabe pour son romanL’oasis cachée(2002). Prix spécial de l’État suisse pour l’ensemble de son œuvre traduite en langue allemande (2005). Prix du roman arabe (Maroc, 2005). Prix du roman saharien (Université de Sebha, 2005). Chevalier des Arts et Lettres (France, 2006). Sheikh Zayed Book Award pourComme un appel du lointain(2007). Prix Mondello pour son recueil de nouvelles La Patrie des visions célestes(et autres nouvelles du désert), 2009.
Titre et éditeur original de l’œuvre : Nidâ’u mâ kâna ba’îdan, Comité national populaire pour la Culture et l’Information, Tripoli ; Société arabe d’études et d’édition, Beyrouth, 2006.
Ouvrage publié avec le concours du CNL.
PREMIÈRE PARTIE
« Lointain est ce qui existe, et profond, profond ; qui le découvrira ? » 1 (Ecclésiaste VII, 24)
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Machinalement, il glissa sa main dans sa poche et en reti-ra quelque chose de visqueux, de remuant, de repoussant. Un serpent enroulé sur lui-même ! Il le rejeta violemment en faisant un grand bond et s’enfuit à toutes jambes à travers les nudités, courant pieds nus sur un sol jonché de pierres coupantes, sans se défaire de l’idée que l’affreuse bête qui le poursuivait était le destin en personne. Comme il se retournait pour regarder en arrière, il vit que l’animal rampait à ses pieds avec ses mâchoires béantes, barrées de deux crochets avides. Il bondit pour le distancer avant de s’apercevoir que les pierres n’étaient pas des pier-res mais autant de serpents qui faisaient frissonner leur queue et ouvraient leurs gueules voraces pour lui siffler dans les oreilles.
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Le désespoir l’envahit. Il défaillit aussitôt, trébucha et s’écroula sur l’aire grouillante de reptiles. Il se sentait en proie à une immense fatigue. Mais ce n’était pas de la fati-gue. C’était de l’impuissance. Les serpents le rattrapèrent et le cernèrent de toutes parts. Sans savoir pourquoi, il commença à s’interroger sur leur compte, sur leur véritable nature, sur l’espèce même. Car c’était bien elle, la petite futée qu’il avait tirée de sa poche au commencement, qui se frottait à présent les mains au-dessus de sa tête en lui disant d’une voix qu’il entendait distinctement : « Je n’en veux qu’à ton talon. Tu es fait, toi, pour m’écraser la tête avec ton talon et je suis faite, moi, pour le mordre. » Et même s’il ignorait comment la démo-ne parvenait à imiter la langue des humains, son intuition lui disait que les serpents n’avaient jamais été des serpents, mais de simples corps matériels derrière lesquels s’abritaient toutes sortes de créatures. Sur ces mots, elle découvrit ses crochets pour l’attaquer et il ne put faire autrement, pour préserver son pied, que d’appeler au secours. Il poussa un cri. Un long cri, un cri désespéré qu’il char-gea de tout le poids de son impuissance. Le cri d’une victi-me tombée entre les mains d’un bourreau au terme d’une poursuite acharnée. Mais qu’importe. Le cri douloureux le sauva, puisqu’il se libéra du cauchemar et se redressa promptement sur ses jambes.
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Il n’en revenait pas d’être sorti d’affaire. Il n’en revenait tellement pas qu’il s’obstina à rester sur les lieux, à tourner de droite et de gauche en se frottant les yeux, à scruter méti-culeusement le sol, comme s’il ne pouvait se rendre à l’évidence que l’armée grouillante avait déguerpi. Il marcha vers l’est, revint sur ses pas, marcha vers l’ouest… C’est en voyant le disque rouge sang happer le bord de l’horizon et jeter sur les nudités l’ombre d’un soir naissant qu’il comprit son erreur, qu’il comprit que tout venait sim-plement de l’heure qu’il avait choisie pour s’assoupir. Car cent fois sa mère lui avait répété l’adage qui disait que le cré-puscule était l’heure la plus traîtresse, qu’il n’y avait que les écervelés, les inconscients ou les fous pour s’endormir à cette heure-là, puisque le court laps de temps qui précédait le coucher du soleil était celui où les grands djinns sortaient de leur tanière, où les esprits malins erraient en quête d’humains pour leur faire des misères et où les portes de la nuit s’entrouvraient pour laisser passer le prince des ténèb-res afin qu’il répandît sur la terre ses inépuisables maléfices qui n’effleurent jamais un être sans que la mort s’en saisisse. Or tel était justement le moment qu’il avait choisi pour faire son maudit somme, même si, à vrai dire, ce n’était pas lui qui avait choisi le moment mais le moment qui l’avait choisi. Le moment l’avait choisi dans le sens où des obstacles qu’il n’avait pas prévus s’étaient dressés sur sa route, telle que la fatigue qui l’avait brisé avant la fin du voyage, de sorte qu’il avait arrêté sa monture à l’ombre d’un arbre du désert
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le temps de reprendre son souffle et que, se faisant de sa paume un oreiller, il avait décidé de fermer ses paupières lourdes de poussière et de sommeil. Oui, il s’était fait de sa paume un oreiller au lieu de décharger son cheval et d’appuyer sa tête sur la selle comme il l’avait toujours fait au cours de ses tournées. Or s’il avait négligé de le faire cette fois-ci, c’était parce que la fatigue l’avait empêché de débar-rasser son cheval de son harnachement garni d’une pan-oplie d’amulettes bannisseuses de toutes les familles d’esprits, si bien qu’il n’avait eu que ce qu’il méritait !
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Il continua d’arpenter les sables de long en large comme si, hanté par le spectre des crochets à venin, son talon refu-sait de rester à la même place et comme si son corps suivait, comme s’il l’aidait à courir sur le sol, sachant qu’un corps endormi n’était qu’un poids mort, un cadavre bon pour les rapaces et la dent des serpents. Il épongea la sueur qui inondait sa nuque et son front depuis le combat avec la fille des sables et regarda les solitu-des nues pour alléger sa tristesse. Sur les nudités, il distingua des formes inconnues aux pri-ses avec les ombres du soir, qui se hissaient derrière la dune pour prendre peu à peu, sous l’action du mirage résistant à la nuit, l’apparence d’êtres humains et peut-être bien de bestiaux luttant au corps à corps dans un fracas de cornes. Il contint la fièvre dans son cœur mais ne put qu’au prix d’un effort surhumain contraindre son corps à l’immobilité. Il cessa finalement sa marche effrénée mais en continuant à
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