Douala & Kigali

Douala & Kigali

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320 pages

Description

Plus de 50 ans après les Indépendances, le visage de l’Afrique urbaine ne cesse d’évoluer. De 1950 à 2050, la population du continent aura été multipliée par 12 alors que, dans le même temps, la population urbaine l’aura été par 60. Ces évolutions sont porteuses de changements dont les contours ont été proclamés lors des différentes conférences internationales comme les Objectifs du Millénaire pour le Développement (OMD) en 2000 et les Objectifs de Développement Durable (ODD) en 2015, où il a été proclamé qu’il faut « faire en sorte que les villes et les établissements humains soient ouverts à tous, sûrs, résilients et durables ».



Malgré ces injonctions répétées et les projets mis en oeuvre, force est de constater que le nombre d’habitants dans les bidonvilles a augmenté de manière continue au cours de cette période. Dans le même temps, les autorités ont cherché à « moderniser » et à développer des centres urbains compétitifs, sans que cette modernisation entraîne un changement dans la perception et le traitement des quartiers précaires. En se basant sur des études de cas à Douala et à Kigali, deux grandes villes d’Afrique centrale, Benjamin Michelon propose une mise en perspective de ces évolutions. Il cherche à montrer les interactions possibles entre le concept, la plupart du temps importé, de « modernité » urbaine, constamment utilisé par les planificateurs, et celui de « précarité » caractérisant les quartiers façonnés par les habitants.



Ces deux processus de fabrication de la ville cohabitent et s’entremêlent pour produire des cadres urbains de plus en plus complexes. L’auteur montre que si la dualité de la production de la ville reste fortement marquée, elle est progressivement remplacée par des échanges entre les différents types d’espaces urbains. Il apparaît ainsi que les espaces du quotidien que sont les quartiers, et les espaces des flux que sont les centres villes « modernes », interagissent, amenant à reconsidérer la manière d’appréhender la ville, de produire de l’urbain et d’agir sur le devenir de ces villes d’Afrique.

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Date de parution 03 octobre 2016
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EAN13 9782811117245
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

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Introduction.
modernitéetprécaritédelavilleenafrique
Vingt ans après la Conférence des Nations unies pour les Établissements humains à Vancouver en 1976, baptisée Habitat I, la Conférence Habitat II de 1996 proclame que « la ville, comme lieu fondamental d’interactions et d’échanges sociaux, doit être reconnue comme l’établissement humain pivot, autour et au sein duquel vont se jouer de plus en plus la croissance et le déve-loppement durables, le bien-être et la cohésion sociale de la majorité des popu-lations, la capacité d’adaptation et d’innovation technique, sociale, culturelle et politique, l’invention de notre avenir et une vision renouvelée du progrès de l’humanité et du devenir de nos civilisations » (Centre des Nations unies pour les établissements humains, 1996). Depuis 2008, avec plus de 50 % de la population mondiale vivant en milieu urbain (Fonds des Nations unies pour la population, 2008), la gestion des villes est devenue un enjeu majeur de la société globalisée. Les capitales et villes principales de l’ensemble des pays, y compris ceux en développement, sont touchées à leur tour par ce phénomène d’urbanisation rapide (Cohen, 2004).
Or, si l’on considère l’histoire urbaine des villes africaines, l’un des prin-cipaux reproches qui leur est adressé réside dans leur manque d’attractivité économique : « La grande majorité des villes africaines sont marginalisées économiquement dans la nouvelle économie globale et la plupart se déve-loppent en dépit de maigres performances macro-économiques et sans inves-tissement direct étranger signiIcatif » (Cohen, 2006). Les gestionnaires des villes africaines doivent ainsi veiller à prendre en compte l’enjeu de l’insertion urbaine de l’ensemble des habitants dont une grande partie vit dans la préca-rité. Cette population vulnérable se trouve majoritairement dans les taudis. (ONU-Habitat, 2003). À l’heure actuelle, la Terre compte près d’un milliard d’êtres humains vivant dans des bidonvilles dont 862,5 millions dans les pays en développement (ONU-Habitat, 2012). Le taux de croissance annuelle mon-diale de ces territoires est de 2,2% par an et dépasse même 4,5% en Afrique subsaharienne. 40 % des citadins vivent avec moins d’un dollar par jour, et environ 70 % avec moins de deux dollars par jour. Selon un rapport d’ONU-
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Année (Proportion mondiale d’urbains)
1970 (36%)
1976
1978
1980 (39%)
1988 1990 (43%)
1992
1996
2000 (46%) 2001 2002
2005
2009
2010 (50%) 2012
2015 (55%) 2016
VILLES MODERNES ET CITADINS PRÉCAIRES
Déclaration de conférence internationale
Déclaration issue de laConférence Habitatà Vancouver
Adoption de l’Agenda 21 (ou Action 21) du sommet de la Terre de Rio
Déclaration issue de la Conférence d'Istanbul sur les établissements humains:Habitat IIà Istanbul
Déclaration issue du sommet de Johannesburg sur le développement durable
Déclaration issue du sommet de Rio+20 « l’avenir que nous voulons »
Déclaration issue de la Conférence de Quito sur les établissements humains:Habitat IIIà Quito
Résolution de l’Assemblée générale des Nations unies
Création du Centre des Nations unies pour les établissements humains (CNUEH), également appeléONU-Habitat, agence spécialisée (devenue Programme -PNUEH- en 2001)
« Stratégie mondiale du logement jusqu’à l’an 2000 »
Déclaration du Millénaire :Objectif du Millénaire pour le Développement
Habitat II+5 : Déclaration sur les villes et autres établissements humains en ce nouveau millénaire
«Document final du Sommet mondial»
« Application des décisions prises par la Conférence Habitat II et renforcement du programme ONU-Habitat»
Déclaration finale: «Tenir les promesses : unis pour atteindre les Objectifs du Millénaire pour le Développement»
Sommet en vue de l’adoption du programme de développement pour l’après-2015 :Objectifs de Développement Durable
Fig. 1. Évolution des politiques internationales sur la ville depuis 1970 Source: ONU / Conception : B.Michelon, 2016.
LA FABRIQUE DE LA VILLE EN AFRIQUE
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Habitat, les habitants des taudis se trouvent dans des conditions au moins aussi mauvaises sinon pires que celles de leurs homologues ruraux. Le milliard de personnes habitant les taudis de la planète sont susceptibles de mourir plus tôt, de connaître davantage la faim et la maladie, d’atteindre un niveau d’éduca-tion moindre et d’avoir moins de chances d’emplois que les résidents urbains qui n’habitent pas dans les taudis (ONU-Habitat, 2007). La ville n’est plus cet ascenseur social qui permettait d’avoir accès à l’éducation, à un emploi. Elle devient un territoire produisant de plus en plus d’inégalités, source d’inquié-tude pour l’avenir et le risque d’avoir une ville à deux vitesses, voire à plu-sieurs vitesses est de plus en plus important.
Le droit à la ville, utopie ou réalité ?
Au cours de l’histoire urbaine, les bidonvilles ont longtemps été considérés comme un effet transitoire de la croissance urbaine voué à la destruction, un vestige rappelant les villages ruraux, dont les habitants seraient absorbés par les nouveaux logements construits lors des processus de planiIcation mis en œuvre par les administrations coloniales (Njoh, 2003). Progressivement, les organisations internationales prennent conscience que les bidonvilles ne sont plus des sas d’urbanisation. Elles comprennent qu’au vu des résultats des poli-tiques menées dans les pays développés il est nécessaire de mettre en œuvre des politiques de valorisation et de réhabilitation en protégeant les habitants de ces territoires. C’est un long processus de reconnaissance du problème qui est alors mis en œuvre à partir des années 1960. En 1966, un premier pas est accompli avec la Convention internationale sur les Droits économiques, sociaux et culturels (adoptée en 1966 et mise en œuvre en 1976) qui proclame que « les États membres (…) reconnaissent le droit de chacun à un niveau de vie adéquat (…) incluant la nourriture, les vêtements et le logement » (ONU, 1966). En 1973, McNamara, président de la Banque mondiale depuis 1968, prononce un discours au conseil des gouverneurs de la Banque mondiale dans lequel il fustige le fait que « les frustrations que connaissent les citadins pauvres ont de tout temps été exploitées par des extrémistes. Par conséquent, si les villes ne s’attaquent pas sans tarder et de façon plus constructive au problème de la pauvreté en milieu urbain, c’est cette dernière qui, Inalement, les anéantira ».
L’évolution de la prise en compte de la question
C’est surtout la tenue de conférences internationales qui favorisent la prise en compte des réalités de ces territoires urbains. Tout d’abord, elles permettent aux différents acteurs concernés (politiques, praticiens, chercheurs, Organi-sations non gouvernementales) de se rencontrer, de débattre, d’émettre des opinions et d’apporter un éclairage renouvelé sur cette problématique. Ces
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VILLES MODERNES ET CITADINS PRÉCAIRES
lieux d’échanges ont contribué à mettre en lumière la réalité urbaine dans les pays en développement et l’importance de la reconnaissance d’un « droit à la ville » (Lefèbvre, 1968) et ont précédé les résolutions adoptées par l’ONU (cf. Igure 1). En 1976, la première conférence Habitat condamne les évictions et déplacements sans relogement des populations et préconise des mesures d’étatisation ou de municipalisation des terrains à urbaniser (ONU, 1976). Dans la foulée, une institution, l’ONU-Habitat, est créée en 1978 aIn de rendre opérationnelles ces décisions. Cependant, ce n’est que dix ans plus tard qu’une « Stratégie mondiale pour le logement jusqu’à l’an 2000 » est adoptée par l’ONU (ONU, 1988). Elle fait obligation pour les gouvernements d’améliorer les logements plutôt que de les détruire. Parallèlement, l’Agen-da 21, adopté à la Conférence de Rio de Janeiro de 1992, fait « obligation aux États de protéger les populations contre les évictions » (ONU, 1992). En 1993, la Commission des droits de l’homme des Nations unies déclare que les évictions constituent une violation des droits de l’homme (ONU, 1993). Un pas supplémentaire est accompli lors de la Conférence Habitat II de 1996. Le rapport Inal engage les chefs d’État et de gouvernement signataires à réaliser deux objectifs principaux, à savoir « Un logement convenable pour tous » et « Un développement durable des établissements humains dans un monde en voie d’urbanisation », et à mettre en œuvre un plan d’action en fonction de ces objectifs (ONU, 1996).
En 2000, un tournant majeur est opéré avec l’inscription d’objectifs chif-frés et ciblés. L’une des clauses (objectif 7, cible 11) des Objectifs du mil-lénaire pour le développement (OMD) adoptés par l’ONU est de « réussir à améliorer sensiblement, d’ici 2020, la vie d’au moins 100 millions d’habitants de taudis » (ONU, 2000). En 2004, la Commission sur les Droits de l’Homme adopte une résolution réafIrmant le fait que « chaque femme, homme et en-fant a droit à un endroit pour vivre en paix et à la dignité, qui inclut le droit de ne pas être expulsé illégalement, arbitrairement ou sur une base discrimina-toire d’une maison, d’une terre ou d’une communauté… Elle invite fortement les gouvernements à prendre immédiatement des mesures destinées à élimi-ner la pratique des expulsions forcées » (ONU, 2004). En 2010, cette même commission a publié une note baptisée « Le droit à un logement convenable » (2010) qui évoque la question des expulsions forcées et détaille les éléments permettant de parler de logementconvenable.
Un nouveau tournant est pris, en septembre 2010, lors du sommet des OMD au cours duquel les États membres de l’ONU ont déIni les mesures et engagé les processus visant à faire progresser le « Programme de développe-ment pour l’après-2015 » qui est présenté comme celui qui va remplacer les OMD suite à leur échéance en 2015. En 2012, l’un des principaux résultats de la Conférence de Rio +20 a été l’accord des États membres sur l’élabora-
LA FABRIQUE DE LA VILLE EN AFRIQUE
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tion d’un ensemble d’Objectifs pour le Développement Durable (ODD), qui pourraient être un outil utile pour la poursuite de l’action ciblée et cohérente en matière de développement durable, (avec l’objectif 11 « Faire en sorte que les villes et les établissements humains soient ouverts à tous, sûrs, résilients et durables », visant entre autre, d’ici à 2030, à assurer l’accès de tous à un loge-ment et des services de base adéquats et sûrs, à un coût abordable, et à assainir les quartiers de taudis) Ixant un agenda pour 2030 alors que la même année, une conférence « Sortir des bidonvilles : un enjeu mondial à l’horizon 2020 » se tient à Rabat, rappelant les objectifs annoncés en 2000. En 2014, symboli-quement, le thème de la Journée de l’habitat est « Donnons la voix aux bidon-villes » et sensibilise les États sur cette problématique, avec dans le viseur la conférence Habitat III de 2016 et l’agenda post-2015, qui constituent deux événements majeurs pour relancer la lutte mondiale contre les bidonvilles. Pa-rallèlement, le dialogue entre les différents acteurs continue à travers les Fo-rums urbains qui contribuent à faciliter les échanges de données d’expériences et le partage des connaissances collectives entre les villes et leurs partenaires au développement. En outre, des initiatives régionales sont prises sous l’égide de l’ONU-Habitat comme par exemple la Conférence ministérielle africaine sur le logement et le développement urbain (AMCHUD) qui s’est réunie à cinq reprises depuis 2005, avec pour thème, lors de la deuxième conférence en 2008 : « Vers l’Objectif 7 Cible 11 : Surmonter les déIs des Inances et des ressources pour le logement durable et développement urbain ». En 2014, la cinquième conférence aboutit à la rédaction d’un document, la Déclara-tion de N’Djaména, dans lequel les ministres des pays présents réafIrment l’engagement à élaborer un Agenda urbain pour l’Afrique dans lequel les États souhaitent notamment favoriser « l’accès à un logement abordable et décent, y compris le Inancement du logement et la mise en valeur et le développe-ment des initiatives réussies ; la fourniture d’infrastructures et de services de base pour les établissements humains, dont en particulier l’assainissement et la gestion des déchets ; la prévention et l’amélioration des bidonvilles ». Si ces rencontres favorisent les échanges et le dialogue entre les États africains, aucune initiative commune n’a émergé de ces rencontres.
Table des matières
Modernité et précarité de la ville en Afrique Le droit à la ville, utopie ou réalité ? Le bidonville et les quartiers précaires La lecture de la fabrique de la ville Les marchés de quartiers à Douala et à Kigali Le choix des marchés
Première partie : Kigali, la (re) construction à marche forcée
1. La lente construction de Kigali Le biais anti-urbain au Rwanda Pouvoir et dépendances : les prébendes urbaines Le clivage ethnique : le tournant des années 1990
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2. La métamorphose de Kigali 67 Le tournant des années 2000 : le modèle américano-singapourien 69 Kigali, une capitale à l’avant garde ? 72 Kigali ou la domination du capitalisme 76
3. Le devenir des quartiers précaires De la création à la densiIcation des quartiers précaires La persistance de l’akajagari Réhabiliter.... ... ou éradiquer par la force du marché Des nouveaux quartiers pour une classe aisée
4. Le marché Biryogo, un espace sous contrôle Les évolutions des marchés dans le processus d’urbanisation Le marché Biryogo, entre quartier et ville moderne L’État dans le marché
Deuxième partie : Douala, ville rebelle et bouillonnante
5. L’annexion et le développement de Douala La croissance de la ville portuaire Accaparer la terre des Dualas La planiIcation de la ville et ses limites
85 85 89 92 94 99
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143 145 153 161
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6. La recherche d’un nouveau soufe Les nouveaux documents de planiIcation des années 2000 De grandes ambitions pour une ville attractive
7. Les kwats de Douala La fabrique des quartiers précaires L’ambiguïté des autorités et les attentes en souffrance
8. Le marché-rue de la cité SIC L’importante évolution économique et spatiale des marchés Le choix de la cité SIC Un espace d’expansion du commerce
Troisième partie : La ville fragmentée des ux et des lieux
167 167 173
179 181 196
205 205 215 229
9. Le marqueur colonial de la ville duale 247 Les outils et les méthodes de planiIcation 247 L’évolution du rapport de force entre les autorités et les habitants 261
10. De la dualité à la fragmentation d’aujourd’hui La fragmentation des quartiers précaires L’impact de la fragmentation sur les espaces publics
11. Faire la ville avec les ux
Bibliographie
Liste de sigles et abréviations
267 269 275
283
289
309
243