Holocauste

Holocauste

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Livres
640 pages

Description

« De loin le livre le plus éclairant jamais écrit sur l'Holocauste, mais aussi le meilleur pour comprendre les origines du projet, son caractère aberrant, autant que son déroulement chaotique. »
Antony Beevor

« Un chef-d'oeuvre. Le meilleur livre de Laurence Rees. Si vous pensiez tout savoir de l'Holocauste, ce livre apporte la preuve du contraire. »
Andrew Roberts

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Date de parution 17 janvier 2018
Nombre de visites sur la page 9
EAN13 9782226427038
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

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Titre original : The Holocaust, the new history Copyright © Laurence Rees, 2017
Traduction française :© Éditions Albin Michel, 2018
ISBN : 978-2-226-42703-8
Ce document numérique a été réalisé parNord Compo.
À Camilla
PROLOGUE
P our les nazis, le crime de Freda Wineman était simple : elle était juive. En mai 1944, à l’âge de 20 ans, elle fut arrêtée à Saint-Étienne par des collaborateurs français appartenant à la milice paramilitaire. Avec son père, sa mère et ses trois frères, on l’envoya d’abord dans le célèbre camp d’internement de Drancy, en banlieue parisienne, puis à Auschwitz-Birkenau, dans la Pologne occupée par les nazis. Au début du mois de juin, le train emportant Freda, sa famille et près d’un millier d’autres Juifs de France, franchissait le poste de garde en brique rouge de Birkenau et s’arrêtait au bout de la voie ferrée qui arrivait directement à l’intérieur du camp. Quand les portes du wagon de marchandises s’ouvrirent et que ses occupants se retrouvèrent dans la lumière du jour, Freda se crut arrivée en « enfer » : « L’odeur ! L’odeur était 1 épouvantable ! » Mais la jeune fille ignorait encore la véritable fonction de Birkenau. L’endroit était immense et grouillait de prisonniers. Peut-être les nouveaux arrivants allaient-ils tous être mis au travail ? Mais, tandis qu’elle et sa famille se tenaient dans la zone longeant la voie ferrée, appelée la « rampe », les événements prirent une tournure inattendue. Des prisonniers d’une unité spéciale, le Sonderkommando, vêtus d’uniformes ressemblant à des pyjamas, crièrent aux nouveaux arrivants : « Donnez les enfants aux femmes les plus âgées ! » La mère de Freda se vit ainsi confier un bébé par une jeune mère d’une vingtaine d’années. On donna l’ordre aux Juifs de former, sur la rampe, deux files, une pour les hommes, une pour les femmes. Déconcertée, Freda se plaça dans celle des femmes avec sa mère, qui portait toujours le bébé. Quand sa mère arriva au bout de la file, un médecin SS – Freda croit que c’était le docteur Mengele – la somme d’aller à droite avec le bébé. Freda la sa mère mais, à ce moment-là, se souvient-elle, « Mengele [l]’a interpellée et [lui] a ordonné : “Toi, tu vas à gauche.” [Elle a] rétorqué : “Non, je n’irai pas. Je ne veux pas être séparée de ma mère.” Alors il ordonna, de la façon la plus naturelle qui soit : “Ta mère va s’occuper des enfants, et toi, tu iras avec les jeunes [c’est-à-dire les jeunes adultes].” » « Je n’arrivais pas à comprendre, dit-elle, pourquoi nous étions séparées. Je n’arrivais pas à comprendre pourquoi il avait fallu donner les bébés aux femmes les plus âgées. Ma mère n’avait que 46 ans. Je n’arrivais pas à comprendre ce qui se passait, ça allait trop vite. Tout se passait trop vite. » Au moment où la mère de Freda s’éloignait avec le bébé, son père et ses trois frères arrivèrent au bout de leur file. On leur signifia de rester ensemble. Mais, alors qu’ils attendaient sur la rampe, David, le frère aîné de Freda, vit sa mère partir dans une autre direction et pensa que leur petit frère, Marcel, âgé de 13 ans, ferait mieux d’aller avec elle. Il pensait que ce serait « plus facile » pour lui si sa mère pouvait en prendre soin. David conseilla à son petit frère de l’accompagner et Marcel, écoutant
les paroles de son aîné, courut rejoindre sa mère. Sans le savoir, David venait d’envoyer son petit frère à la mort. Ils l’ignoraient à ce moment-là, mais ils venaient de participer à un processus de sélection par lequel les médecins SS, en quelques secondes, décidaient de qui aurait provisoirement le droit de vivre et de qui mourrait dans l’heure. La plupart des personnes de ce convoi furent sélectionnées pour être immédiatement mises à mort dans les chambres à gaz de Birkenau, et parmi elles la mère de Freda et le bébé confié à ses bras. Les nazis ne voulaient pas que les enfants, les personnes âgées ou les malades vivent plus de quelques heures dans le camp. Freda, son père et ses trois frères furent sélectionnés pour travailler. Si pour les nazis tous les Juifs devaient de toute façon mourir, au moins leur exécution était-elle reportée. Ainsi, en envoyant Marcel auprès de leur mère, David lui avait fait rejoindre le groupe choisi pour la mort immédiate. Marcel, âgé de 13 ans, passait à peine la sélection, et les SS n’ont guère dû se soucier qu’il l’accompagne pour être exécuté. Comme le confie Freda, « en d’autres circonstances », le geste de David était exactement « la chose [à faire] ». Mais, dans l’inhumanité d’Auschwitz, « c’était la mauvaise décision ». Sur la rampe, les membres du Sonderkommando avaient contraint les jeunes mères de se séparer de leurs bébés : la seule chance pour elles de survivre à la sélection initiale était de se présenter sans eux devant le médecin SS. Même quand une mère était jeune et en bonne santé, les SS essayaient rarement de la séparer de son enfant pendant le processus de sélection finale, de peur de provoquer la panique chez les nouvelles arrivantes. Les membres duSonderkommando avaient jeté un œil sur la mère de Freda tandis qu’elle attendait à côté du train et avaient décidé qu’elle était trop âgée pour survivre à la sélection. Comme il était certain qu’elle et le bébé allaient mourir, ils les avaient mis ensemble. Ce faisant, la jeune mère avait eu la possibilité de survivre à cette première journée. Comment une telle situation a-t-elle un jour pu advenir sur cette terre ? Comment les normes élémentaires de la morale et de la décence ont-elles pu être inversées d’une manière si abominable que le geste compatissant d’un frère aîné poussant son cadet vers sa mère ait pu contribuer à provoquer sa mort, et qu’une jeune mère n’ait pu avoir de chance de survivre plus d’une journée qu’à condition que son bébé lui soit enlevé pour être mis à mort ? Plus largement, quelles sont les raisons pour lesquelles les nazis ont décidé d’exterminer des populations entières ? Pourquoi ont-ils enlevé des millions d’hommes, de femmes, d’enfants et les ont-ils gazés, abattus, affamés, frappés à mort, c’est-à-dire assassinés par tous les moyens possibles ? Quelle fut la place de ce génocide dans la liste des horreurs dont les nazis ont été responsables ? Cela fait vingt-cinq ans que je réfléchis à ces questions, vingt-cinq années pendant lesquelles j’ai écrit et produit plusieurs séries documentaires sur les nazis et la Seconde Guerre mondiale. Je me suis rendu dans de nombreux pays et j’ai rencontré des centaines de témoins de l’époque : certains avaient souffert entre les mains des nazis comme Freda Wineman, d’autres avaient assisté en spectateurs aux événements, d’autres encore avaient fait partie des auteurs de ces crimes. Seule une petite partie des témoignages recueillis pour mes films avait été publiée. L’Holocauste est le crime le plus infâme de l’histoire de l’humanité. Il nous faut donc comprendre comment pareille obscénité a été possible. Et, avec ce livre, qui puise dans un matériau inédit tout en s’appuyant sur des documents d’époque et sur
les travaux d’historiens les plus récents, c’est précisément à cela, et seulement à cela, que je me suis efforcé.
1.Témoignage inédit. Pour faciliter leur identification, les témoignages réunis pour la série de documentaires que j’ai écrits et produits ces vingt-cinq dernières années sont donnés dans ce livre au présent de l’indicatif. C’est pourquoi je n’écris pas il (ou elle) « a dit » ou « disait », mais il (ou elle) « dit ».
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LES ORIGINES DE LA HAINE
E n septembre 1919, Adolf Hitler écrivit une lettre d’une importance historique. Seulement, à l’époque, personne ne le comprit, et ce pour une raison simple : son auteur n’était encore qu’un inconnu. Âgé de 30 ans, il n’avait ni maison, ni métier, ni fiancée, ni épouse, ni même un ami proche. Il n’avait qu’une vie remplie de rêves anéantis. Aspirant à devenir un peintre célèbre, il avait été rejeté par le milieu artistique. Ayant ardemment désiré jouer un rôle dans la victoire de l’Allemagne sur les Alliés pendant la Première Guerre mondiale, il n’avait pu qu’assister à la défaite humiliante des forces allemandes, en novembre 1918. Il était en colère, aigri, et cherchait des coupables. Dans cette fameuse lettre datée du 16 septembre 1919, et adressée à un camarade soldat répondant au nom d’Adolf Gemlich, Hitler désignait qui était responsable non seulement de sa misérable situation personnelle, mais aussi des souffrances de toute la nation allemande :
Il existe parmi nous une race étrangère, non germanique, qui ne veut pas et ne peut pas sacrifier ses traits particuliers […] une race qui possède néanmoins tous les droits politiques que nous possédons nous-mêmes. […] Tout ce qui fait que les hommes aspirent à des choses élevées, la religion, le socialisme ou la démocratie, n’est pour elle qu’un moyen en vue d’une fin : la satisfaction d’une soif d’argent et de domination. Ses activités produisent une 1 tuberculose raciale au sein des nations .
Cet adversaire identifié par Hitler était « le Juif ». Et « l’objectif final » de tout gouvernement allemand ne pouvait être, pour lui, que « la suppression sans compromis de tous les Juifs ». Cette lettre est un document remarquable. Pas seulement parce qu’elle nous donne un aperçu, en 1919, de la pensée d’un homme amené à devenir l’instigateur de l’Holocauste, mais aussi parce que nous avons ici la première preuve irréfutable des convictions antisémites d’Hitler. Dans son autobiographieMein Kampf, qu’il rédigea cinq ans plus tard, Hitler déclare qu’il haïssait déjà les Juifs dans les toutes premières e années du XX siècle, à l’époque où il s’efforçait, à Vienne, de percer comme artiste. Des historiens ont cependant émis des doutes sur cette vision simpliste que nous livre 2 Hitler de son propre passé . Ils se sont demandé s’il avait vraiment des convictions antisémites à ce point affirmées quand il vivait à Vienne et pendant ses années de 3 soldat de la Première Guerre mondiale .
Cela ne veut cependant pas dire que l’antisémitisme d’Hitler est venu de nulle part et est apparu tout à coup un jour de septembre 1919. Dans cette lettre, Hitler puisait en effet à des courants de pensée antisémites qui avaient traversé l’Allemagne avant, pendant et immédiatement après la Première Guerre mondiale. Aucune des idées qu’il couchait alors sur le papier n’était d’ailleurs particulièrement originale. Et s’il est devenu par la suite le héraut le plus notoirement infâme de l’antisémitisme, il ne s’en est pas moins appuyé sur une longue et violente histoire de persécutions. L’antisémitisme, bien sûr, n’était pas nouveau. On peut en retracer les origines sur plusieurs milliers d’années. À l’époque de l’apparition du christianisme, par exemple, et alors même que Jésus était né juif, de nombreux passages de la Bible soulignent l’hostilité des « Juifs » à son endroit. On lit ainsi dans l’Évangile selon Saint Jean que 4 les Juifs, qui cherchaient « à le tuer », ramassèrent un jour des pierres pour le 5 6 lapider . Et, plus loin, il fait dire à Jésus que les Juifs ont pour « père le diable ». Des idées hostiles aux Juifs sont donc inscrites dans le texte le plus sacré du christianisme, et des générations de prêtres ont stigmatisé « les Juifs perfides » qui 7 avaient « voulu faire mourir le Seigneur Jésus-Christ ». Il n’est donc pas difficile de comprendre pourquoi, dans une Europe médiévale dominée par la culture chrétienne, les persécutions contre les Juifs ont été courantes. Dans de nombreux pays, les Juifs n’avaient pas le droit de posséder de terre, de pratiquer certains métiers ou de choisir librement leurs lieux de vie. On les obligea aussi, à différentes périodes, et dans un grand nombre de villes d’Europe, à vivre dans des ghettos et à porter sur leurs habits e une marque les identifiant : à Rome, au XIII siècle, ce fut un insigne jaune. Un des rares métiers permis aux Juifs était celui de prêteur sur gages, car les chrétiens n’étaient pas autorisés à pratiquer l’« usure ». Aussi l’usurier juif devint-il, comme on le voit dansMarchand de Venise Le , la célèbre pièce de Shakespeare, un personnage détesté. En Allemagne, Martin Luther publia en 1543 un traité intituléJuifs et de Des leurs mensonges. « Les Juifs, écrivait-il, sont de vulgaires voleurs et brigands, qui […] ne mangent pas la moindre bouchée de pain ni ne portent le moindre bout de fil sans nous l’avoir d’abord volé et dérobé au moyen de leur maudite usure ». Et il appelait la 8 foule à se « séparer d’eux » et les « chasser [du] pays ». Le siècle des Lumières entraîna en Europe un changement au sort des Juifs. Pendant cette période de progrès scientifique et politique, un grand nombre de croyances traditionnelles furent remises en question. Les Juifs, par exemple, « méritaient-ils » le traitement qu’ils avaient subi ou étaient-ils simplement victimes des préjugés ? En 1781, l’historien allemand Christian Wilhelm von Dohm publia un texte en faveur de l’émancipation des Juifs dans lequel on peut lire que « tout ce dont on accus[ait] les Juifs est dû aux conditions politiques dans lesquelles ils vivent [à 9 l’époque] ». En France, suite à la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789, les Juifs devinrent des citoyens « libres et égaux » en droits. En Allemagne, au e XIX siècle, de nombreux interdits imposés aux Juifs furent supprimés, dont ceux qui limitaient les professions qu’ils convoitaient. Mais ces libertés eurent un coût. Pendant que les Juifs allemands découvraient ces nouvelles possibilités, le pays connaissait une transformation profonde. Dans la e seconde moitié du XIX siècle, aucune nation d’Europe ne changea aussi rapidement