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368 pages

Description

Au cours des années 30, le durcissement constant de l’Allemagne  hitlérienne envers ses concitoyens juifs contraint bientôt ces  derniers à l’émigration. En juillet 1938, à l’initiative du président  américain Franklin D. Roosevelt, se tient à Évian, en France, une  conférence internationale destinée à trouver un refuge à des  dizaines de milliers d’exilés, juifs pour la plupart. Sous l’égide  de la SDN et de l’Office Nansen, elle réunit une trentaine d’États,  essentiellement européens et sud-américains.
 
L’auteur décrit l’évolution de la crise des réfugiés après la Première  Guerre mondiale et les tentatives pour répondre à ce phénomène  nouveau à l’échelle internationale, notamment à travers le travail  de la SDN et de l’Office Nansen. Quelles solutions proposer ? Quel  refuge offrir à ces exilés ? Les États sont-ils prêts à les accueillir,  quitte à braver une partie de l’opinion publique ? Dans un contexte  marqué par le nationalisme et un climat grandissant de méfiance,  quel effort peut-on demander aux démocraties occidentales ? Et  comment concilier un discours d’ouverture et d’accueil alors  que, à partir de l’été 1936, du fait de la révolte arabe, la Grande-Bretagne va progressivement fermer les portes de la Palestine à  l’immigration juive ?
 
La Conférence d’Évian fut un échec. Quatre mois avant la Nuit de  Cristal, elle entérinait aux yeux de Berlin l’abandon des Juifs par  les démocraties, un signal que le Reich hitlérien saura entendre  en durcissant la persécution antijuive sans craindre de plus  amples réactions.
 
 

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Ajouté le 23 mai 2018
EAN13 9782702161920
Licence : Tous droits réservés
Langue Français
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À feu Claude Chilprêtre À feu le professeur Stephen Feinstein À feu Joseph White, de l’USHMM, historien et ami
Ce livre est dédié à ma famille paternelle, contrainte de fuir l’Égypte entre 1949 et 1959 pour se réfugier dans les pays qui acceptaient alors de les recevoir. Mes grands-parents Renée Blanche Wahba-Afoumado et Yacoub (devenu Jacques) Afoumado, ainsi que leurs deux fils, Claude et Léon Aslan (mon père), trouvèrent asile en France en septembre 1959, en tant qu’apatrides, vingt et un ans après la Conférence d’Évian. Ils avaient tout préparé pour émigrer au Brésil lorsqu’un oncle de mon grand-père, déjà installé en France, leur suggéra de venir le rejoindre. Leur dossier fut accepté en partie parce que l’un de nos ancêtres (Naphtali AfouRmado) figure sur le monument aux morts de la Première Guerre mondiale à Amiens. D’origine turque, celui-ci avait combattu dans la Légion étrangère aux côtés des troupes françaises.
Avant-propos
Qui n’a pas entendu parler de la Conférence d’Évian de 1938 ? Que sait-on de ce sommet, si ce n’est qu’il est le produit d’une i nitiative américaine, plus particulièrement du président Franklin D. Roosevelt ; que la République dominicaine a fait l’offre la plus généreuse à l’ég ard des réfugiés par opposition à la célèbre déclaration de l’Australie – qui n’avait pas de problème juif et ne souhaitait pas en créer un ? On sait également que la Conférence est considérée comme un échec du point de vue de ses maigres résul tats officiels. Voici donc, résumé en quelques lignes, ce que l’on peut trouver dans tous les livres qui ont abordé de près ou de loin le sujet des réfugiés jui fs à la fin des années 30 ou plus largement la Shoah, lorsque la chronologie des pers écutions antisémites nazies englobe les années 30.
Dans le détail cependant, que sait-on précisément ? Si la Conférence d’Évian est mentionnée dans de nombreuses publications, auc une étude exhaustive ne lui est pourtant consacrée. C’est donc le but de ce liv re que de remplir cette page de l’histoire qui n’a certes duré qu’une courte semain e de juillet 1938, mais dont les répercussions ont été mondiales.
Autre postulat qu’il paraît primordial de souligner : cette étude n’a pas pour but de s’inscrire dans l’une des deux principales école s historiques américaines qui font autorité lorsqu’il s’agit de Roosevelt et des Juifs. Il n’est pas davantage question ici de réhabiliter ou de critiquer le prés ident américain. L’étude des sources présentées dans leur contexte tend à rendre le déroulé des événements accessible au lecteur, qui se fera lui-même une opi nion. L’objectif n’est pas de juger, mais de restituer les faits et de les étudie r dans une perspective historique.
La collecte d’archives provenant de France, des Éta ts-Unis, d’Israël, d’Allemagne, de Grande-Bretagne, de Suisse, d’Austr alie, et le dépouillement des principaux journaux de la majorité des pays représe ntés à Évian ont fourni plus de 35 000 pages de documents à étudier, complétées par une bibliographie exhaustive. La méthode a consisté à croiser ces sou rces multiples afin de rendre l’histoire vivante et de permettre au lecteur d’app récier la complexité diplomatique de la Conférence et l’aspect humain incarné par les réfugiés juifs.
Préambule
Le monde en 1938
1 « El delito mayor del hombre es haber nacido . »
Calderon de la Barca
« Il est hélas connu que la compassion de l’homme pour les malheureux est trop souvent subordonnée à ses convictions 2 politiques ou religieuses – ou à ses préjugés . »
Michel Hansson, « Les réfugiés de l’île de Syra »
L’année 1938 est souvent considérée dans l’étude de s persécutions contre les Juifs comme charnière en raison de multiples événem ents qui se succèdent tant en Allemagne que dans le reste du monde. C’est égal ement le moment où les persécutions s’intensifient et prennent une ampleur encore jusque-là inégalée 3 puisque l’année se termine par le pogrom de la Nuit de Cristal . À l’échelle européenne, 1938 est marquée par la signature des a ccords de Munich qui ne retarderont finalement la guerre que de quelques mo is. Mais pour les contemporains, ceux qui ne sont encore directement concernés ni par les persécutions ni par la politique internationale, qu i tente par tous les moyens de repousser le spectre de la guerre, cette année revê t une tout autre apparence.
En Allemagne, les nazis, au pouvoir depuis 1933, po ursuivent leur politique d’expansion territoriale. La première victime de ce tte politique est la Sarre, 4 annexée à la suite du plébiscite de janvier 1935, p uis l’Autriche , rattachée au Reich par l’Anschluss en mars 1938. Suivent Dantzig en août, le pourtour de la 5 Bohême en septembre de la même année et enfin Memel en mars 1939. Suite à l’Anschluss, l’échiquier politique d’Europe central e et orientale se modifie. Le Premier ministre hongrois Kálman Darányi se rapproc he de l’Allemagne dans l’espoir d’une révision du traité de Versailles à p ropos d’une partie des territoires appartenant à la Tchécoslovaquie. Parallèlement, le mouvement fascisant 6 hongrois des Croix fléchées bénéficie d’une solide assise sociale, atteignant les 150 000 membres. En Roumanie, une dictature royale s’installe et le patriarche Miron Cristea forme un gouvernement d’union nationa le ; la Constitution est modifiée et les partis politiques sont interdits. E n Pologne, l’antisémitisme pratiqué depuis des siècles n’a guère besoin de modèle étran ger, il puise son origine dans e l’héritage chrétien puissamment ancré : au xv siècle déjà, l’Église interdisait aux Juifs de résider dans les villes placées sous son c ontrôle. La lutte pour l’indépendance de la Pologne, entre 1918 et 1920, s ’accompagna d’émeutes antijuives dans de nombreuses villes et la période de l’entre-deux-guerres poursuivit une politique de restrictions et de pogr oms. La communauté juive qui représentait alors 10 % de la population totale de la nouvelle Pologne atteignit jusqu’à 30 % dans les principales villes. En 1935, à la mort du maréchal Josef 7 Pilsudski , ses successeurs mettent en place une pol itique antijuive. Ils accueillent favorablement le boycott économique et contribuent à accélérer le mouvement
d’émigration des Juifs. Quant à la partie extrémist e du gouvernement, elle n’hésite pas à user de la violence en organisant dans les vi lles des émeutes contre la population juive. Selon le grand quotidienLe Temps, les violences contre les Juifs sont le résultat d’une propagande antisémite menée par la presse. « Ces excès sont le fruit d’une campagne de provocation menée p ar la presse antisémite. Ce qui leur donne un caractère singulièrement troublan t, c’est leur fréquence et leur simultanéité dans de très nombreuses villes. Ils so nt d’autant plus graves que le judaïsme polonais est déjà suffisamment éprouvé par la détresse matérielle dans laquelle il se débat à la suite de son élimination systématique de toutes les 8 professions et de toutes les branches de l’activité économique . » L’année suivante, lors d’une réception organisée en son honneur par la fédération londonienne des organisations philanthro piques juives, le directeur de l’American Jewish Joint Distribution Committee (le Joint, JDC ou AJCD), le docteur Bernhard Kahn, déclare que « jamais en Pologne […] on n’a pu observer une agitation antisémite aussi intense et aussi bien or ganisée […]. Au cours des six derniers mois, le nombre de Juifs assassinés s’élèv e à 79 et le nombre de blessés 9 a dépassé 500 ». Le 8 mars 1936, trois Juifs sont t ués dans le village de 10 Przytyk . Quelques jours plus tard, le même drame se produit au sud, dans le village de Stawy. Malgré des tentatives d’autodéfen se, 79 Juifs sont assassinés et 500 seront blessés. L’année suivante, plusieurs att aques sont organisées dans l’ensemble du pays (dont 350 pour le seul mois d’ao ût). À Katowice, des bombes sont même lancées dans des boutiques qui appartienn ent à des Juifs. Constamment, certains organes de la presse français e font état de pogroms organisés dans plusieurs villes de Pologne. « Après le pogrom de Brest-11 12 Litovsk », « Grave pogrom à Brzesc … », « Après le p ogrom de 13 Czestochowa », « Ce que la France ignore. Six mois de pogroms en 14 15 Pologne », « L’effrayant pogrom de Pologne … ». Deva nt la montée des extrêmes, l’Europe demeure passive. En France, la Troisième République voit se succéder les gouvernements et, suite à la démission de Léon Blum, Édouard Daladier devient président du Conseil en avril 1938. En Grande-Bretagne, la politique du Premier ministre Neville Chamberlain est stable. Lord Halifax remplace Antho ny Eden au Foreign Office tandis qu’en cette fin des années 30 la Suisse obti ent le statut de pays neutre.
En Amérique du Nord, le président Roosevelt, élu un e première fois en novembre 1932, est au milieu de son second mandat e t continue de lutter contre la Grande Dépression et le chômage qui sévissent depui s la crise de 1929. Dans certains pays d’Amérique du Sud, de nouveaux régime s s’installent. En février, Roberto Marcelino Ortiz accède à la présidence de l ’Argentine. En mars, le président mexicain Lázaro Cárdenas réorganise le pa rti officiel de son pays qui devient le Parti de la Révolution mexicaine, fondé sur les paysans, les ouvriers, les militaires et les fonctionnaires. Au Brésil, Getúlio Vargas, porté au pouvoir en 1930, devient président quatre ans plus tard avant de se transformer en dictateur en 1937.
Au Proche-Orient, les tensions s’intensifient entre les forces mandataires britanniques et la population de Palestine. Entre 1 936 et 1939, la révolte arabe gronde en Palestine. Dirigé principalement par le c lan Husseini contre le clan modéré des Nashashibi, le soulèvement vise l’autori té mandataire britannique, mais surtout l’immigration juive en Palestine. La r ébellion atteint son point
16 culminant à l’été 1938 . L’une des principales consé quences de cette révolte est la publication du troisième Livre blanc, le 17 mai 1939, qui limite la vente de nouvelles terres aux Juifs et ferme pour ainsi dire les portes du pays à toute immigration juive.
Tandis que la géopolitique mondiale se transforme d e manière irréversible, chacun continue de vivre normalement, tentant d’oub lier les nuages qui s’amoncellent au-dessus de l’Europe. Plus que jamai s, le besoin de s’évader, ne serait-ce que quelques heures, se fait ressentir. O n se pâme devant le dernier succès de librairie, on achète un billet de théâtre pour la dernière pièce en vogue, on se réfugie dans une salle obscure pour rêver dev ant la dernière production cinématographique. En temps de crise ou de tension extrême, les populations consomment davantage de produits d’évasion. Ainsi, les cinémas se remplissent. En France, Henri Decoin présente Abus de confianceDanielle Darrieux et avec Charles Vanel, tandis que Marcel Carné sort ce qui deviendra un classique, Le Quai des brumes, avec Jean Gabin, Michèle Morgan et Michel Simon. Gabin atteint des sommets dans l’adaptation du roman d’Ém ile ZolaBête humaine La , après avoir tourné l’année précédentele Moko Pépé  de Julien Duvivier et La 17 Grande Illusionjoue dansJean Renoir. Harry Baur  de Tragédie impériale La  de Marcel L’Herbier et dans Le PatrioteMaurice Tourneur. Raimu attendrit les de foules en incarnant les maris trompés par la belle Ginette Leclerc dansLa Femme du boulangerde Marcel Pagnol.
1938 est aussi l’année où Leni Riefenstahl sort la seconde partie de son film de propagandeLes Dieux du stadequi reçoit la Coupe Mussolini lors de la Mostra de 18 Venise . Aux États-Unis, on se délecte des facéties du coupl e Katharine Hepburn-Cary Grant dans Bringing up Baby (L’Impossible Monsieur Bébé) ; on rit aux larmes devant les pitreries de Stan Laurel et son insépara ble compère, Oliver Hardy, dans Block-Heads (Têtes de pioche) ; on vit The Adventures of Robin Hood (Les Aventures de Robin des Bois) avec Errol Flynn, Olivia de Havilland et Claude Rains.You Can’t Take It With You(Vous ne l’emporterez pas avec vous) de Frank Capra met en scène James Stewart. Lionel Barrymore remporte l’Oscar du meilleur film, tandis que Bette Davis est récompensée par l’ Oscar de la meilleure actrice pour sa performance dans le film de William Wyler Jezebel (L’Insoumise) avec Henry Fonda. La Metro-Goldwyn-Mayer sort son Marie-AntoinetteNorma avec Shearer et Tyrone Power. La souris Mickey fait rire des millions d’enfants pendant que Walt Disney débute l’enregistrement de la musiq ue de L’Apprenti sorcier, qui deviendra Fantasia deux ans plus tard. En attendant, l’année 1938 est marquée par la sortie en mai en France du chef-d’œuvre Blanche-Neige et les sept nains après son triomphe américain en décembre 1937. L’Amérique de 1938 éprouve le besoin de héros hors du commun, capables de vaincre les pires ennemis. Le magazineAction Comicspublie son premier numéro dans lequel un superhéros du nom de Superman fait s a première apparition. En Europe, c’est un nouveau personnage auquel il est f acile de s’identifier que voient apparaître les lecteurs de bandes dessinées. C’est ainsi que quelques mois après de l’arrivée sur Terre de Superman naît un petit bo nhomme nommé Spirou, qui va marquer des générations entières et dont lede Spirou Journal pour la paraît première fois en avril. En Belgique, Hergé publie s ous forme de feuilleton en noir et
19 blanc dans le journalLe Petit Vingtièmenouvelles aventures de Tintin en les 20 Syldavie (réuni en album sous le titreLe Sceptre d’Ottokar) entre le 4 août 1938 et le 10 août 1939. C’est l’histoire la plus politi que du dessinateur belge, qui offre aux lecteurs une transposition imaginaire de l’Ansc hluss, où la Bordurie tente d’annexer le paisible royaume de Syldavie – dans la bande dessinée, la tentative échoue grâce au célèbre reporter.
On danse alors sur la musique d’Artie Shaw (The Beguine), de Cole Porter et de Benny Goodman (From Spirituals to Swing). On swingue surBei mir bist du schön interprété par les Andrews Sisters. En France, tout le monde fredonne les chansons de Jean Sablon, Rina Ketty, Damia, Fernand el (Barnabé), Édith Piaf, Maurice Chevalier (Ah ! Si vous connaissiez ma poule), Mistinguett (Mon homme), Ray Ventura, Charles Trenet (Boum !,Fleur bleue).
Le monde est au bord d’une guerre que personne ne s emble pouvoir éviter. Alors, tant que l’on peut encore s’amuser et ne pas envisager le pire, on embrasse la légèreté avec délectation en tentant d’oublier l a catastrophe à laquelle personne ne veut croire. Mais, pour les Juifs du Reich, le t emps n’est plus aux distractions, mais à l’évasion bien concrète loin d’un pays qui, chaque jour davantage, les rejette de la société, avant de les pousser en deho rs des frontières du Reich. Une seule solution semble s’offrir à eux : fuir… mais p our aller où ?
Introduction
e «Voilà où nous en sommes au xx siècle ! Alors que les deux tiers de la superficie du monde sont inhabités, une poignée d’hommes qui – autant qu’il a été possible de le constater – n’ont jamais violé aucune loi, ne bénéficient même pas du droit humain le plus élémentaire, celui d’exister, et 1 encore moins du droit de travailler pour gagner leur vie . »
Michel Hansson, « Les réfugiés de l’île de Syra »
Les persécutions dans le Reich et la répartition de s Juifs dans le monde
Dès son accession au pouvoir en janvier 1933, Hitle r entreprend d’étendre géographiquement ce qu’il considère comme l’« espac e vital » (Lebensraum) indispensable au peuple allemand (Volksdeutsche). Ainsi, la population du Reich ne cesse d’augmenter et le recensement du 17 mai 1939 comptabilise 80,2 millions de Reichsdeutsche. Mais cette expansion territoriale a pour double e ffet d’accroître le nombre des populations juives vivant dorénavant au sein du Reich ; ce qui va à 2 l’encontre de la volonté d’Hitler d’aboutir à une A llemagnejudenrein, une Allemagne « épurée » de toute présence juive. Rapidement, la politique antijuive pratiquée depuis 1933 est systématiquement appliquée dans chacun des territoires annexés ou ra ttachés ; ce qui a pour conséquence l’augmentation du nombre de candidats a u départ. Selon le recensement de 1925, 564 379 Juifs vivent en Allema gne, soit 0,9 % de la 3 4 population . D’après des estimations américaines , pr ès de 760 900 personnes, en Allemagne et en Autriche, seraient susceptibles d’e ntrer dans la définition des Juifs 5 de Nuremberg et donc considérées comme de potentiel s réfugiés par la Conférence d’Évian. Ce total comprendrait environ 198 100 Juif s du Vieux Reich subdivisés en classes d’âges : 16 % auraient moins de vingt ans, soit 54 300 personnes ; 30 % entre vingt et quarante-cinq ans, soit 106 700 pers onnes ; 11 % entre quarante-cinq et cinquante ans, soit 37 100 personnes. Toujours s elon ces estimations, malheureusement incomplètes, 102 000 Juifs environ vivraient dans l’ex-territoire autrichien : 21 % de moins de vingt ans, soit 34 65 0 personnes ; 41 % entre vingt et quarante-cinq ans, soit 67 650 personnes.
L’annexion de l’Autriche contraint le Reich alleman d à intégrer près de 200 000 Juifs supplémentaires ; l’application de la politique raciale nazie en Autriche 6 ne va pas tarder . Le 17 mars 1938, les nazis procèd ent à des arrestations massives dans tout le pays. Sur l’ensemble de ces personnes arrêtées, la moitié est constituée de Juifs – toutes catégories sociales, politiques e t religieuses confondues (ouvriers, 7 dirigeants socialistes, chrétiens sociaux, catholiq ues, etc.) .
Dès le 18 mars 1938, soutenu par le ministre allema nd de l’Intérieur Wilhelm Frick, Heinrich Himmler installe un quartier général de la Gestapo à Vienne, à l’hôtel Metropol, confisqué à son propriétaire juif. En que lques jours, les services de la Gestapo s’installent à Linz, Graz, Salzbourg, Klage nfurt, Innsbruck et Eisenstadt. Les bureaux de la communauté juive ainsi que ceux des i nstitutions sionistes à Vienne
sont fermés et leurs dirigeants envoyés en prison. Les mêmes interdictions qu’en Allemagne sont étendues aux Juifs d’Autriche. Les é tudiants juifs de l’université de Vienne ne sont plus admis à se présenter aux examen s ; l’accès à la bibliothèque universitaire leur est interdit. Les Juifs n’ont pl us le droit de siéger en tant que juges 8 dans les tribunaux , tandis que ceux qui possèdent u ne automobile s’en voient dénier l’usage. Partir le plus loin possible apparaît désormais com me l’unique salut pour les Juifs. Cette émigration est dirigée par Adolf Eichmann, al ors jeune adjudant-chef de la SS. Le Bureau de la communauté juive de Vienne, le Bure au de Palestine et les communautés de province doivent fournir à Eichmann des rapports périodiques (bimestriels, mensuels et bimensuels) sur l’évoluti on de l’émigration des Juifs. Les candidats à l’émigration sont systématiquement dépo uillés de leurs biens. Cette mesure a pour conséquence de limiter cet exode, car le problème ne se résume pas à accueillir les nouveaux émigrants, encore faut-il les prendre en charge financièrement. Les nazis contraignent ainsi les po tentiels pays d’accueil à considérer la question de l’émigration en termes no n seulement humanitaires, mais aussi financiers.
Selon un rapport de la Société des Nations (SDN) su r la situation des réfugiés dans les pays européens, « environ 35 000 réfugiés venus d’Allemagne depuis le mois de mars 1933 sont actuellement disséminés à tr avers les pays européens. Des milliers d’autres ont pu, avec l’aide des organisat ions privées, émigrer dans les pays 9 d’outre-mer ». Sans compter que, « depuis l’annexio n de l’Autriche, plusieurs 10 milliers d’Autrichiens sont venus grossir le flux d es réfugiés ».
Après l’Anschluss, nombreux sont les Juifs du Reich à comprendre qu’ils n’ont pas d’alternative que de quitter le territoire. La Nuit de Cristal voit l’émigration s’accélérer de manière considérable et prendre des allures de s auve-qui-peut. Même si la principale destination de ceux qui fuient demeure l es États-Unis et, dans une moindre mesure, la Palestine, l’urgence leur interd it d’être difficiles. Dès lors, beaucoup envisagent une émigration en deux temps : passer quelques mois ou quelques années dans un pays d’attente avant de pou voir entrer dans le pays d’immigration choisi.
Tous les moyens sont bons pour fuir. Dans cette sit uation, mieux vaut avoir de la fortune et des relations qu’être à la charge des as sociations d’entraide. Les Juifs multiplient les courriers et les appels au secours, et ravivent les relations lointaines ou proches avec des parents ou des amis susceptible s de les aider par n’importe quel moyen. Certains n’hésitent pas à écrire direct ement aux représentants 11 politiques les plus haut placés. Ainsi, parmi tant d’autres, le docteur Wachtel , médecin généraliste à Vienne, envoie-t-il un appel au secours au secrétaire d’État américain au Trésor, lui proposant ses services com me médecin ou pharmacologue et se déclarant prêt à s’installer dans n’importe q uel territoire appartenant aux États-Unis, quelles que soient les conditions de vie. Il souligne qu’il est spécialisé dans le traitement de la tuberculose et de l’asthme. Il joi nt à sa lettre un curriculum vitae et une photographie. Avec ces appels au secours, les i nterminables files d’attente se multiplient et s’allongent de jour en jour devant l es consulats et les ambassades du Reich. Mais combien de ces candidats à l’exil seron t entendus ?
Si l’on en croit les estimations du haut-commissari at aux Réfugiés à la Société des Nations, 329 000 Juifs auraient fui le régime nazi entre 1933 et 1939 malgré les difficultés grandissantes. En effet, depuis 1931, l a République de Weimar avait