Kruger, un bourreau ordinaire

Kruger, un bourreau ordinaire

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308 pages

Description

Qui était Friedrich-Wilhelm Krüger  ? Un officier allemand idéaliste qui entra à vingt ans dans la Première Guerre mondiale. Un soldat qui vécut le déshonneur de la défaite. Un homme nommé à la tête de la Pologne occupée en 1939, au service d’Heinrich Himmler et d’Adolf Hitler. Un bourreau dont les historiens n’avaient pas expliqué jusqu’ici le rôle majeur joué dans l’extermination de deux millions de juifs polonais. Le chef suprême de la police et de la SS, qui fit construire les camps de Be ec, de Sobibór, de Treblinka  ; coordonna la destruction du ghetto de Varsovie  ; organisa la destruction de la résistance polonaise…
Comment ce jeune homme enthousiaste a-t-il pu devenir, en deux décennies, l’un des pires bourreaux de la Seconde Guerre mondiale  ? Dans cette biographie captivante, Nicolas Patin convoque le Journal intime inédit de Krüger, des archives allemandes, polonaises, américaines, pour restituer le parcours nuancé d’un bourreau ordinaire, sculpté par trente ans de violence, d’une guerre à l’autre.

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Date de parution 13 septembre 2017
Nombre de lectures 9
EAN13 9782213699868
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

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En couverture : Friedrich-Wilhelm Krüger © Ullstein Bild / Getty Images
Création graphique : Antoine du Payrat
ISBN : 978-2-213-69986-8
© Librairie Arthème Fayard, 2017.
Dépôt légal : septembre 2017
DUMÊMEAUTEUR
La Catastrophe allemande (1914-1945), Paris, Fayard, 2014.
À E. Krüger
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Du même auteur
Introduction
Table des matières
PREMIÈRE PARTIE : UNE GUERRE POUR L’HONNEUR
Premier chapitre. 1914 : l’écroulement d’un monde Notes
Introduction
Lundi 10 août 1914, dans le village de Retinne, près de Liège, un jeune homme se recueille devant un monticule. Il porte un uniforme , des bottes, sa tête est découverte. Il a vingt ans. Sous l’amoncellement de terre est inhumé son père, Alfred Krüger. Depuis la déclaration de guerre, l’armée allemande a avancé d’une trentaine de kilomètres dans le territoire belge. Alfred Krüg er était colonel d’un régiment d’infanterie dans la deuxième armée de Karl von Bülow ; il est tombé le 5 août. Son fils, Friedrich-Wilhelm, est officier dans le prestigieux régiment « von Lützow ». Le jeune homme se tient immobile, les mains jointes , tenant vraisemblablement 1 son casque. Derrière lui, des arbres fruitiers (voir cahier central, fig. 1). Krüger avait eu l’occasion de revoir son père, une dernière fois, quelques jours auparavant. Dans son journal de guerre, il écrit : « Lundi, le 3 août, nous avons célébré la cérémonie des adieux, au mess, et cet ap rès-midi, j’étais prêt pour le départ. J’ai reçu l’ordre de conduire les troupes désignées ce soir sur le lieu de leur stationnement. […] J’ai ainsi eu la chance de voir mon père chéri une fois encore avant la guerre ; je ne l’avais pas vu depuis mon entrée dans le régiment v. Lützow. Qui aurait pu se douter que cet adieu serait le dernier ? » Une semaine plus tard, Krüger baisse la tête, devant la tombe improvisée de celui 2 qu’il désigne comme « un bon père, mais également un père strict ». Comme des millions d’Européens, il s’engage dans une guerre dont il ne sait rien. Il y est certes bien mieux préparé que les simples con scrits, qui quittent, très rapidement, le monde civil pour celui des uniformes . Mais, comme les autres, il est sûrement loin d’imaginer les quatre longues années qu’il va passer dans les tranchées, en France, en Belgique, en Ukraine… En n ovembre 1918, il refuse de rendre les armes et s’engage dans un corps franc, une milice paramilitaire. Sa guerre aura duré six ans lorsqu’il revient à la vie civile, en mai 1920. Il a vingt-six ans et des perspectives d’avenir relativement sombres, dans une Allemagne républicaine où le métier des armes n’a plus bonne presse. Jeudi 6 avril 1944. La lettre, dactylographiée, por te les marques typiques de l’administration nazie. En haut, à gauche, est inscrit : « Friedrich-Wilhelm KrügerSS-Obergruppenführer et général de police ». Elle est adressée à Maximilian von Herff, qui gère l’état-major personnel d’Heinrich Himmler : voilà quelque temps que Krüger n’écrit plus directement à celui qui a été un de se s amis proches. Il pourrait s’agir d’une banale lettre, qui règle les détails d’un dém énagement. Pourtant, derrière un langage bureaucratique et protocolaire, le ton est amer. Une phrase, en particulier : « Maintenant que j’ai perdu mon honneur et ma réputation, pour mes quatre ans de combat sans faille dans leGeneralgouvernement, j’espère qu’il me reste au moins 3 l’opportunité d’accomplir mon devoir sur le front, comme soldat . » Krüger, en effet, quitte Cracovie, où il a été nomm é en octobre 1939, au moment où débutait la guerre. « L’honneur » qu’il a perdu est-il celui de la devise du « corps noir » de la SS, « mon honneur s’appelle fidélité » ? Car cette fidélité qui le lie, notamment, avec le chef de la SS Heinrich Himmler n ’a pas été récompensée : nommé à la plus haute charge possible, celle de « c hef suprême de la SS et de la police » (HSSPF), dans le territoire très sensible de la Pologne occupée, Krüger a été
désavoué, puis remercié par leReichsführer SSpersonne, en novembre 1943. en Alors que certains essayaient de fuir le front, dev enu, pour l’armée allemande, ce cauchemar de défaites qui s’enchaînent, Krüger, che rche à le rejoindre. Dans une autre lettre, adressée directement à Himmler cette fois-ci, il demande de nouveau un poste au combat : « Je me suis battu politiquement pour vous pendant quatre ans, durant mon affectation comme HSSPF ; je vous demande maintenant,Reichsführer, de me laisser me battre militairement comme soldat, moi qui suis l’un de vos plus anciens soutiens. » Il ajoute : « [je] viens d’une famille de soldats ; je me suis toujours 4 senti soldat, intérieurement ». Quel honneur a-t-il perdu ? On pourrait croire à première vue qu’il n’a pas accompli sa tâche. Bien au contraire. Krüger tombe simplement pour n’avoir pas su gagner un conflit politique, celui qui l’oppose à Hans Frank, le gouverneur civil de la Pologne occupée. Le flou autour de leurs domaines d’interve ntion respectifs aboutit, dès 1940, à une lutte incessante entre le représentant des intérêts de Himmler et l’homme qui pense défendre ceux d’Hitler, tout en ayant en tête l’extension infinie de son empire personnel. Ne dit-on pas, à l’époque : « À l’Ouest, il y a la 5 France (Frankreich) ; à l’Est, Hans Frank va devenir riche (wird Frank reich?) » Krüger n’a pas failli. Plus haut responsable d’une zone coloniale qui s’étire sur cinq cents kilomètres, de Cracovie à Ternopil dans l’actuelle Ukraine et de Varsovie à la frontière roumaine, il s’est acquitté de sa mission , d’une ampleur inédite : il est 6 l’autorité exclusive de l’« opération extraordinaire de pacification » (AB-Aktion) qui vise à détruire la résistance polonaise, en 1940, e t conduit à la mort de milliers de membres de l’élite polonaise ; si le ghetto de Łódź ne fait pas partie de sa juridiction, celui de Varsovie est sous son contrôle. L’histoire a retenu le nom du sinistre Jürgen Stroop, qui a mené l’opération de destruction totale du ghetto juif en 1943 et a livré 7 son fameux rapport : « Le quartier juif de Varsovie n’est plus ! ». Les trois exemplaires de ce volume qui devait immortaliser le torrent de mort et de destruction furent destinés par Stroop à deux personnes : Heinr ich Himmler et Krüger, son supérieur hiérarchique direct. Chaque soir, depuis Varsovie, Stroop téléphonait à Krüger, à Cracovie, pour prendre ses ordres et tirer bilan de son action. Sur son territoire ont été érigés les camps d’extermination de Bełżec, de Treblinka, de Sobibór, de Majdanek. On a retenu les noms d’Hei nrich Himmler comme 8 « architecte du génocide » et celui d’Odilo Globocn ik comme « créateur des camps 9 de la mort » : entre ces deux échelons hiérarchique s – celui duReichsführer SS et celui du chef de la police du district de Lublin – apparaît cependant, encore une fois, Friedrich-Wilhelm Krüger. C’est d’ailleurs à lui qu ’Himmleradresse la lettre qui ordonne, peut-être le plus explicitement de toute la guerre, l’extermination des juifs polonais. Elle est datée du 19 juillet 1942 et s’ou vre sur cette phrase : « J’ordonne que la transplantation de la totalité de la populat ion juive duGeneralgouvernement 10 soit menée à bien et achevée d’ici au 31 décembre 1 942 . » « Transplantation », 11 pour ne pas dire « assassinat » . Si la cinquantaine de membres de la petite élite que représentaient les HSSPF en Europe partageaient les mêmes responsabilités que Krüger, celui-ci les exerçait sur un territoire très spécifique : une région dans laq uelle vivaient, en janvier 1942, 12 13 1,8 million de juifs ; où il n’en restait, à la fin de la guerre, presque aucun ; où nombre de juifs d’autres nationalités avaient été déportés pour être exterminés ; une r é g io n symbole de l’anéantissement dans les camps d e la mort. Un territoire, cependant, qui connut d’autres formes de massacres, de ceux commis par les
premiers « groupes d’intervention » durant la conquête de 1939, à ceux des « unités 14 mobiles de tueries » de 1941, durant la conquête de la Galicie . Lvov et Tarnopol, d’un côté ; Bełżec et Treblinka, de l’autre. Krüger n’était pas omnipotent, loin s’en faut, et la concurrence faisait rage entre les officines – tout aussi radicales – du gouvernement civil, voire de la Wehrmacht. Mais il dirigeait les différentes organisations policières, qu’il s’agisse de la police régulière (Ordnungspolizei ou sécurité (« Orpo ») ou de la police de Sicherheitspolizei ou « Sipo »). La résistance polonaise ne s’y trompa pa s, qui le désignait comme le 15 « principal organisateur de la politique de terreur allemande en Pologne ». Le temps de son mandat – quatre ans presque jour pour jour –, la Pologne fut ravagée. Krüger signa chaque décret, construisant pas à pas cette politique de destruction. Comme l’a défendu l’historien Peter Longerich, il faut s’imaginer l’occupation nazie de l’Europe non pas tel un ordre établi qui aurait ané anti, de manière industrielle, la population juive du continent ; mais un déluge de destruction, continuel, versant dans des formes désorganisées de violence, le territoire n’ayant jamais été dominé 16 pleinement par les nazis . En 1944, trente ans s’étaient écoulés depuis l’entrée en guerre de Krüger. Il avait cinquante ans, une femme, deux enfants, et il avait perdu « son honneur et sa réputation ». Il continua à se battre jusqu’au bout , sur le front. Le jeune soldat de 1914 n’avait jamais démobilisé. Il avait mené ce qu e les nazis appelaient cette 17 « Seconde Guerre de Trente ans », une guerre interm inable pour ce qu’ils estimaient être la survie de l’Allemagne.
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18 Pourquoi ajouter un énième livre à une « ère du bourreau » déjà bien saturée ? L’histoire du nazisme, et son pendant biographique, n’ont jamais connu la crise, mais 19 depuis la parution desBienveillantes, prix Goncourt en 2006, lade Jonathan Littell figure du bourreau – qu’il soit nazi, hutu, turc ou khmer… – hante l’actualité intellectuelle française. Ce phénomène, loin d’être limité à l’hexagone, anime, selon des colorations culturelles et des habitudes académ iques nationales, des débats e toujours très vifs sur cette figure centrale du XX siècle. Mon enquête a débuté en 2008, à Coblence, petite ville allemande où siègent les Archives fédérales. J’y cherchais des fonds sur les soldats de la Première Guerre mondiale, pour un autre livre. En ouvrant un carton , je découvris un journal intime, rédigé d’une écriture que j’étais incapable de lire , leSütterlinschrift, une graphie abandonnée en Allemagne depuis la Seconde Guerre mondiale. Après avoir appris à la déchiffrer, je parcourais donc le récit de guerre de Friedrich-Wilhelm Krüger, jeune soldat des tranchées de 1914-1918. Ce texte ne s’apparentait ni à un rapport militaire des avancées du régiment, ni à un journal intime. Il montrait un non-choix, celui d’un jeune homme qui ne s’était pas encore décidé pour l’héroïsme soldatesque pompier ou le for intérieur et l’autocritique. Cela aurait pu en rester là. Mais ce journal portait le numéro V : il me fallait retrouver les quatre premiers volumes. Je savais que ce jeune homme était devenu, par la suite, un des plus impor tants bourreaux nazis et qu’il n’existait absolument aucun livre sur son parcours. Un constat qui justifiait, à lui seul, une enquête.
Cette recherche m’a, petit à petit, mené bien loin. J’ai tenté de remonter la piste par tous les moyens. À Fribourg, aux Archives militaire s allemandes, j’ai découvert les volumes I, II et VI du journal intime, qui court jusqu’en 1932 et offre un exemple rare d’explication par un haut responsable nazi de son e ngagement dans le mouvement hitlérien. Je me suis pris à espérer qu’il ait existé une prolongation du journal pour les années 1939-1943. Grâce à une bourse de la Fondatio n pour la mémoire de la 20 Shoah , j’ai pu traquer Krüger, partout : à Munich, Cracovie, Varsovie, Jérusalem, Washington, San Francisco… Les surprises étaient so uvent incroyables, comme lorsque j’ai récupéré le manuscrit original du volume IV, accompagné d’un nouveau volume, datant de 1938-1939, à Stanford en Californie, si loin de la série conservée à Fribourg ou à Coblence. Pourquoi un tel éparpillement ? Pour quelle raison cet ensemble de journaux personnels, si cohérent – même cuir, même papier, m ême encre, même écriture droite et serrée – se partageait-il entre les États -Unis et l’Allemagne ? Quelques réponses se révélaient exotiques : les archives du mémorial de Washington (USHMM) conservaient plusieurs feuillets d’un journ al de 1944 tenu par Krüger. Ils avaient été récupérés par un traducteur au procès d e Nuremberg, qui les avait donnés à ses enfants. À leur tour, ils en avaient fait don au mémorial en 2005, et ce 21 petit morceau d’histoire était resté inaccessible a ux chercheurs jusque-là . Cet éclatement, impossible à reconstituer, est tout simplement le reflet de son importance politique : ses papiers personnels, s’ils sont en m ajorité entreposés à Coblence, ont été disséminés aux quatre vents. Cela explique, en partie, l’absence de livre sur Friedrich-Wilhelm Krüger : il fallait, pour rassemb ler une masse d’archives signifiantes, mobiliser du temps, certes, mais également des moyens financiers, une démarche qui, dans le contexte actuel de la recherc he universitaire française ou internationale, n’est jamais anodine. J’ai voulu pousser l’enquête aussi loin que possibl e, jusqu’à rechercher des membres survivants de la famille de Krüger, sa femme, ses enfants, ses neveux. Les soirs de janvier à Berlin, j’ai tapé pendant des he ures le nom « Krüger » dans le moteur de recherche des « pages jaunes » allemandes. Isoler des adresses. Envoyer des lettres à des inconnus en leur demandant si ce « Friedrich-Wilhelm » était bien de leur famille. Demande terrible, qui n’a reçu que quelques dénégations manuscrites. Jusqu’à ce qu’un matin de janvier 2016 , alors que j’avais renoncé depuis longtemps, me parvienne un email ; celui d’un des deux fils de Krüger. Il m’a demandé de garder l’anonymat, ce que je respecte, e t m’a apporté un éclairage essentiel pour certains éléments de ce livre, bien qu’il n’ait pas été facile, pour lui, d’évoquer ce passé et qu’il ne conserve, finalement, que très peu de souvenirs de 22 cette époque . Je le remercie ici, d’autant plus que cette prise de contact ravivait une mémoire ancienne et douloureuse. L’absence d’ouvrage sur le sujet ou l’aspect excita nt d’une recherche de par le monde suffisait-elle à justifier ce livre ? Il existe, à vrai dire, de nombreux bourreaux, certes moins importants que Krüger, mais dont on co nnaît les archives, et qui attendent – peut-être – qu’un historien s’en saisis se. La justification était peut-être plus prosaïque, même si plus difficile à énoncer. Elle tient au genre biographique, et à la proximité que l’on développe avec son objet. Il est coutume de dénoncer, pour d’autres périodes, le penchant hagiographique du genre. Dans le cas de la vie d’un criminel, cette empathie ne fonctionne pas. On ne p eut cependant pas écrire des centaines de pages en ne recourant qu’au dégoût et au rejet. Le bourreau pose des