Le blé dans la tourmente

Le blé dans la tourmente

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208 pages

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Cet ouvrage pertinent introduit la notion d’écocide et interroge sur le rôle de la production du blé dans la poursuite de l’indépendance au travers de l'exemple du Kurdistan irakien.


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Date de parution 04 décembre 2018
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EAN13 9782754742610
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

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Bénédicte Bonzi
Le blé dans la tourmente
La violence sur le « paysage »
du Kurdistan irakien
2018
Les Éditions du Panthéon
12, rue Antoine Bourdelle – 75015 Paris
Tél. 01 43 71 14 72
www.editions-pantheon.fr
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Résumé
Au Kurdistan irakien, malgré la fin des conflits armés, le paysage poursuit sa transformation. Les villes s’étendent, rognant sur
les terres les plus fertiles. La population, anciennement paysanne et productrice de son alimentation, s’est installée dans ces
grandes agglomérations où elle consomme des produits d’importation. Cette population, ciblée dans le passé par la politique
des terres brûlées, l’Anfal, les embargos, l’occupation, n’est pas retournée cultiver. Aujourd’hui, 70 % des Kurdes d’Irak
travaillent pour le gouvernement du Kurdistan irakien et 9 % seulement dans l’agriculture. L’écocide qui a été commis lors du
régime Baas n’est ni reconnu, ni réparé. Au lendemain de ces chocs, à travers l’aide alimentaire, l’ordre Bremer 81, le nouveau
programme agricole du Kurdistan irakien, ce sont de nouvelles formes de violence qui s’additionnent, alourdissant les atteintes
faites au vivant. Dans le berceau de l’agriculture, la culture du blé rend visible la disparition des paysans et la construction
d’un modèle agricole en faveur de gros propriétaires. Alors que le robinet de la rente pétrolière s’est ouvert, comment
s’organise la culture du blé et que signifie-t-elle dans la poursuite de l’indépendance ? Comment évaluer ce que représentent
pour l’avenir du Kurdistan irakien la perte des paysans et cette transformation du paysage ?
Mots-clés
Kurdistan irakien, agriculture, exode rural, blé, écocide, paysage, violence.
Abstract
In Iraqi Kurdistan, despite the end of armed conflict, the landscape is still being altered. Cities expand, grabbing the most
fertile land. The rural populations which used to be self-reliant in auto-producing their food have now settled in these big
cities where they consume imported food. The communities targeted in the past by the scorched earth policy, Anfal,
embargoes, the occupation, etc., has not gone back to cultivate. Nowadays, 70 % of Iraqi Kurds are employed by the
government of Iraqi Kurdistan and only 9 % work in agriculture. The ecocide that was committed during the Baath regime
is neither recognized nor repaired. Following these shocks, the food aid, Bremer Order 81, the new agricultural program
Iraqi Kurdistan new forms of violence emerged. They have added to the damage done to what is alive. In the cradle of
agriculture, growing wheat makes visible the disappearance of peasants, and the construction of a new agricultural order
that favors large landowners. While the valve of the oil rent has opened, how does Iraqi Kurdistan organizes the cultivation
of wheat and what does it mean in the pursuit of independence ? How can we evaluate what the disappearance of peasant
communities means for the future of Iraqi Kurdistan and in the transformation of the landscape ?
Keywords
Iraqi Kurdistan, agriculture, rural exodus, wheat, ecocide, landscape, violence.
Remerciements
Le Kurdistan irakien n’est pas un terrain évident, surtout lorsque la guerre éclate ; c’est pourquoi je souhaite débuter ce
mémoire en remerciant Shawnm, mon amie de tous les instants, et sa famille, pour leur bienveillance et leur aide dans la
poursuite de cette recherche. Je souhaite ensuite remercier ma famille et particulièrement mes parents et mes sœurs, Agnès,
Lætitia et Laure, pour leur confiance et leurs encouragements ainsi que mes amis paysans français et tous ceux qui ont
contribué à ce voyage en me donnant l’envie et les moyens de réaliser ce projet.
La rédaction de ce mémoire n’aurait pas été possible sans l’accompagnement de Birgit Müller, qui a su par son écoute et
sa patience me faire regarder au-delà de mes affects et me montrer le chemin propre à l’anthropologue, merci !
Puis, j’adresserai un remerciement à l’ensemble des professeurs dont j’ai suivi les séminaires à l’EHESS ces deux
dernières années, qui ont tous d’une manière ou d’une autre influencé ce travail. Je citerai ici Hamit Bozarslan, qui m’a
donné les moyens de comprendre la spécificité de la violence émanant de mon terrain.
Je tiens à saluer particulièrement l’aide précieuse de Mohammad Maatougui, qui a fait preuve d’une très grande
disponibilité et de remarques sans langue de bois.
Enfin, un grand merci à ceux qui m’ont aidée dans l’organisation de mes séjours au Kurdistan, ceux qui m’ont accueillie
et hébergée, accompagnée et aidée à la traduction.
Je n’oublierai pas de rendre un hommage particulier à Nazaneen et Drakhsan pour leur accueil à Londres et l’ensemble
des questions qu’elles ont soulevées dans mes premières découvertes.
Puis, je conclurai en remerciant ces amis si proches et si attentionnés, pour leur écoute, leur réconfort et leurs
encouragements : Béatrix, Coraline, Emma, François, Vanessa, puis Serge, pour ses précieuses relectures et ses conseils
bienveillants, merci à vous !
Introduction
16 août 2014, le Docteur Shuan , qui m’accompagne ce matin en voiture, et moi arrivons sous un soleil de plomb au centre de
recherche agronomique d’Ankawa, dans la proche périphérie d’Erbil. Nous avons rendez-vous avec le directeur de ce centre
au sujet de la politique semencière du Kurdistan irakien. Dans quelques jours, la guerre frappera à la porte de cette région
2autonome, mais pour l’heure, personne ne pense possible que le Kurdistan irakien puisse être attaqué par Daech . Le Ramadan
vient de finir, le travail reprend normalement dans les institutions. Un rendez-vous s’achève, cela va être à notre tour. Nous
3croisons la jeune femme qui nous précède, une salariée d’une firme australienne . Nous prenons place. Sur le bureau, un épi de
4blé trône, c’est un blé « sans nom », il a simplement un numéro que lui a donné « Bagdad ». Il produit 6 tonnes par donum sans
irrigation, nécessite des engrais et dans cette première année, aucune maladie n’a été repérée. Le directeur est heureux de
pouvoir nous parler de ce projet, il le met en lumière avec les difficultés que rencontre l’agriculture ici : le manque d’eau et la
politique.
À lui seul, cet épi, qui s’est imposé dans cette discussion, pose de nombreuses questions : celle de son origine, celle des
acteurs qu’il met en relation et enfin celle de son rôle politique dans ce contexte si particulier. Rôle politique que nous ne
pouvons qu’avoir en tête lorsqu’avant de nous quitter ce directeur formulera ce conseil :
« Il faut faire attention avec ce que vous disent les paysans ; ils prétendent toujours qu’on ne fait rien, mais il faut demander en
détail. »
Ce sont en effet ces détails, constitutifs de l’histoire des paysans depuis la révolution de 1958 jusqu’à aujourd’hui, que ce
travail de terrain a tenté de collecter à travers le cas de la culture du blé. Car si, comme il vient de nous l’être formulé, le
gouvernement autonome du Kurdistan irakien ne fait pas « rien » pour l’agriculture, il reste à savoir pour qui, pourquoi et
quelles choses sont faites ? Pour étudier comment s’organise le secteur agricole, j’observerai l’articulation des rapports
5entre les hommes et les paysages afin de comprendre comment, au cours de ces violences liées aux guerres et aux luttes
de pouvoir, l’agriculture est aussi le reflet des choix et de l’organisation politique.
C’est à partir d’un séjour de deux mois chez des femmes kurdes d’Irak vivant à Londres, de septembre à novembre 2012, de
deux enquêtes de terrain qui se sont déroulées en mai et juin 2013 et en juillet et août 2014 dans le cadre d’une recherche de
6trois ans que ce travail va proposer de mettre en perspective une contradiction pouvant apparaître comme un obstacle à la
reconstruction en cours au Kurdistan irakien. Il s’agit du déclin du secteur agricole dans le berceau de l’agriculture,
accompagné par la hausse des importations liée à l’économie de la rente pétrolière, face à une politique renonçant à son
autonomie alimentaire dans une perspective de sécurité alimentaire. Dans ce contexte, de quelle façon la quête de
l’indépendance du Kurdistan irakien, poursuivie par l’ensemble des habitants de cette région du nord de l’Irak,
joue-telle un rôle dans la perte de l’autonomie alimentaire et dans la disparition des paysans et de leur agriculture vivrière au
profit de monocultures de céréales ?
7 8Les activités agricoles faisaient vivre 90 % de la population dans les années 1900-1945 , mais aujourd’hui, seuls 9 % des
habitants travaillent dans l’agriculture. Ainsi, ceux dont le mode de vie a été profondément transformé par le changement de
modèle politique et économique de ces dernières années sont les paysans. C’est pourquoi, lorsqu’un fonctionnaire du ministère
de l’Agriculture me met en garde : « Faites attention à ce que vous disent les paysans », il m’interpelle. En soulignant la
place accordée, tant dans l’espace géographique que politique, aux paysans, dans cette période de reconstruction et de
revendication, cet homme, par son positionnement, scinde la société kurde. D’une part, il laisse largement apparaître la classe à
laquelle il appartient, celle des dirigeants, de ceux qui prennent les décisions, et d’autre part, l’existence de subalternes qui
doivent exécuter les décisions prises en haut lieu. Ces paysans, les fellahs, qui autrefois travaillaient les champs, bien souvent
pour le compte de tiers, n’ont aujourd’hui toujours pas accès au pouvoir, perçus qu’ils sont par les dirigeants comme
9« menteurs et tricheurs » (Scott : 1992) , et comme cela me l’a été suggéré dans cette mise en garde. Ainsi, ce propos m’a
invitée à interroger la manière dont s’exerce le pouvoir étatique au niveau de l’agriculture alors que le Kurdistan irakien dit
10« investir dans la démocratie » . Car, qu’en est-il des intérêts de ces petits paysans, déplacés et pris pour cible au plus fort du
conflit avec le régime Baas ? Comment ceux dont la parole ne serait pas considérée (« faites attention à ce qu’ils vous disent »)
sont-ils intégrés dans le processus de reconstruction ? Qui ont été et sont les acteurs de cette classe mal considérée ? Ainsi, à
travers les récits de ceux qui ont vécu la période de la révolution de 1958 jusqu’à aujourd’hui et leurs explications, je
proposerai d’analyser les modifications brutales du secteur agricole, visibles à travers les interactions entre l’homme et les
plantes. Car, au-delà de la modification du paysage agricole dans sa structure et ses composants, des liens ont été cassés et
apparaissent comme des fractures qui ne se seraient pas encore ressoudées. Ainsi, la prise en compte des blessures des paysans
dans la violence qui a touché ces hommes et leur environnement dévoile une autre facette de l’histoire de ce pays.
Choisir pour sujet les paysans se justifie à deux niveaux, le premier : il me permettra de porter mon regard sur le paysage et
11de prendre ainsi part à la réflexion du tournant ontologique que traverse l’anthropologie et qui apparaît comme un apport
pertinent dans cette enquête. Deuxièmement, je me distinguerai de la critique de Bourdieu, choisissant de ne pas considérer des
12paysans tels un élément du décor, une classe objet (Bourdieu : 1997) , mais mobilisant les outils de l’anthropologie pour
décrire leur manière singulière de vivre à travers leurs cultures. Par ailleurs, je m’intéresserai aux plantes par la vie entretenue
13entre elles, le paysage et les hommes (Müller : 2015) et non comme un plan fixe. Ce choix méthodologique a pour objectif de
percevoir le regard d’une société paysanne tantôt résistante, tantôt meurtrie, tantôt traumatisée qui tente d’articuler unetransition entre la survie et la vie.
Car dans cette région où 4 500 villages ont été rasés sur les 5 200 existants lors de la campagne Anfal menée par le parti
Baas, la parole de ceux qui ont été la cible d’une telle politique de destruction met en exergue le besoin de reconnaissance d’un
14désastre qui n’est toujours pas qualifié au sens juridique du terme. Cette définition du crime d’écocide, Laurent Neyret nous
l’apporte :
« Le crime d’écocide pourrait s’entendre de toute action généralisée ou systématique qui cause des dommages étendus,
durables et graves à l’environnement naturel, commise délibérément et en connaissance de cette action. » (Neyret, 2013, p 18.).
Le paysage a été pris pour cible pour atteindre les hommes qui y vivaient. Car si ce paysage n’avait pas été le cœur de la
résistance des hommes, il n’aurait pas été impacté de manière si systématique : destruction des habitations, destruction des
semences, destruction des récoltes, destruction du bétail, condamnation des sources d’eau. Alors que le feu est un élément
15important dans la société, un symbole de la renaissance , c’est ici lui qui a été utilisé pour faire disparaître pour toujours la
vie de la société paysanne à travers la politique des terres brûlées. Personne ne m’a raconté dans le détail la destruction, les
gens ont été déplacés ou ont fui, puis ont constaté qu’il n’y avait plus rien. C’est ce dont témoigne Zaïr Nouri Yaaba, ancien
paysan dans la région de Kirkouk, qui a rejoint l’armée kurde de 1979 à 1990 et n’a jamais par la suite pu acquérir de
nouvelles terres :
« Quand on a dû quitter Kirkouk à cause de la guerre et que nous avons été déplacés dans les villes collectives, nous n’avons
rien apporté. Notre village a été détruit et nous n’avions rien pris au moment de partir. »
Zaïr Nouri me dit qu’ils n’avaient rien apporté car je lui demandai si certaines personnes avaient pu conserver des semences
de blé antérieur au régime Baas. C’est donc lors de cette campagne Anfal que le lien si particulier entre les paysans, les
semences et leur environnement, en d’autres termes tout un écosystème, a été détruit. Je le montrerai par la suite, l’agriculture et
la paysannerie subissaient déjà des pressions politiques nuisibles à leur bon développement. Toutefois, ce moment radical de
l’histoire appelle un traitement particulier qui n’a pas été fait. Ainsi, alors que la reconnaissance de la portée de ces
16destructions, cet écocide qui a entraîné l’ethnocide de la société paysanne, n’a pas abouti, je souhaite comprendre comment
désormais le lien entre les paysans et les semences se construit. Dans le nouveau cadre du programme pour l’agriculture au
Kurdistan irakien, la petite paysannerie ne peut renaître. Suite à ce choc, une politique standardisée de la semence a fait son
entrée à travers l’ordre Bremer 81 qui met en place la propriété intellectuelle sur le vivant, imposant des variétés sélectionnées
pour les caractéristiques suivantes : être homogènes, stables et identiques. Si rien dans les faits ne semble empêcher les
paysans de cultiver des variétés anciennes, mis à part qu’elles ont été détruites, aujourd’hui le paysan ne fait pas partie de ceux
qui décideront des variétés à cultiver, comme le précisera le directeur du silo d’Erbil, Ibrahim Abdul Hamid Amed :
« Chaque année, il y a une cooptation entre le ministère de l’Agriculture et le ministère de Bagdad pour choisir les variétés de
semences qui seront certifiées. Ces variétés certifiées garantissent aux paysans que leurs récoltes soient récupérées, s’ils
cultivent en dehors de ces catégories, ce sera très difficile pour le paysan de revendre au silo. C’est après l’apparition de cette
règle que les paysans ont été obligés de cultiver ces variétés certifiées. »
Car, après l’apparition de cette règle, le blé est devenu un objet spéculatif permettant de réaliser un profit et non plus une
production nourricière, ou tout du moins pas directement. En effet, l’aide alimentaire a rendu obligatoire et gratuite la
distribution de farine à la population. Cette mesure fait émerger un système dans lequel le producteur de blé ne peut être
identifié puisqu’il s’agit d’une redistribution généralisée. La farine n’est donc pas choisie pour sa qualité, elle est un droit. Si
la population se plaint de son goût ou que le pain se fend, il n’en demeure pas moins qu’ils utilisent ce produit.

Figure 1 - pain fabriqué par Mme Amar Kamal,
Bahirka, août 2014.
Concernant le goût du pain, tous les paysans me répondront que ce n’est pas comme avant. Ainsi, Ali Sabir Dzaï, qui possède
une grande propriété et a des personnes qui travaillent pour lui à Klissa, dit :
« Les variétés avant étaient bien, par exemple, la qualité d’un pain avant valait 4 pains d’aujourd’hui. »
Cette nostalgie du goût de quelque chose de perdu est un élément important sur ce lien de coévolution qui disparaît qui
renvoie à une mémoire intériorisée de la saveur.
Je voudrais dans cette introduction m’arrêter sur ce paysage que je vais souvent nommer dans ce travail. Voici donc une
image prise dans la région du Shaqlawa, une des zones réputées pour être la plus fertile du Kurdistan irakien avec le secteur de
Shérazoure.
Figure 2 - arrivée à Shaqlawa, juillet 2014
Alors que les écosystèmes ont disparu, dans ces nouveaux quartiers il n’y aura pas de jardin, autour de ces maisons il n’y aura
pas d’animaux et d’herbe pour faire paître les troupeaux. L’espace agricole est condamné par le béton. Cette image est la
conséquence de l’écocide, car la force vitale des interactions entre le sol, les plantes et l’homme ne se régénère pas. La perte
est donc durable et devient ici irréversible.
Quand ils me disent : « Tout a été détruit », les témoins parlent de no man’s land et c’est ce que l’on voit le long de certaines
routes : un paysage inhabité, un espace sans homme. Les écosystèmes ont été détruits par les armes dans la volonté d’atteindre
d’autres hommes. Ces hommes, vidés de leur paysage, ont tenté de survivre, ils ont donc commencé à reconstruire. Toutefois, la
reconstruction ne pèse pas en faveur de l’agriculture. Les no man’s land sont toujours des espaces sans hommes car ces
derniers restent en ville, des aides sont offertes pour que la population regagne la campagne, mais, cette dernière ne permettant
plus de vivre, peu de personnes y retournent.
Si l’année 2005, au cours de laquelle le Kurdistan irakien a rendu effective son autonomie politique, semble montrer un virage
dans la violence qui s’est abattue sur les hommes, il est bien moins aisé de percevoir une discontinuité dans la violence faite au
« vivant ». C’est pourquoi, dans le cadre de cette recherche, seront considérés les hommes dans leur environnement, ici les
paysans dans leur paysage, car c’est bien un système dans son fonctionnement relationnel, et notamment vis-à-vis du paysage,
qui doit être évalué et non des éléments déconnectés les uns des autres.
Lorsqu’il est question d’expliciter la situation au Moyen-Orient, tous les regards se tournent vers le pétrole et les politiques et
économies qui en découlent. Certes, il est certain que cet élément ne peut être écarté de l’analyse et qu’il y a toute son
importance, toutefois, doit-il en être l’élément paradigmatique ? N’y a-t-il pas un risque de tronquer l’histoire des Kurdes
d’Irak, dès lors que l’on considère uniquement leur lien à une ressource sans laquelle ils ont pourtant su vivre ? Les paysans,
avec leur force de travail, ont été marginalisés, victimes de spoliation, dominés, persécutés et massacrés, alors même qu’ils ont
pendant des siècles construit la richesse de cette zone. Le blé en tant qu’élément de ce lien entre l’homme et son environnement
- et ce pendant des millénaires - témoigne des différents systèmes politiques qui se sont succédé. À travers la semence qu’ils
savaient sélectionner et multiplier, à travers le pain qu’ils savaient façonner, les Kurdes d’Irak ont été autosuffisants avant
1958, leur région étant considérée comme le grenier à blé du pays. Dans ce lieu célèbre pour être le berceau de l’agriculture, je
propose de regarder comment s’est opérée cette modification d’une société productrice d’une richesse alimentaire, et donc
autonome de ce point de vue là, à une société dépendant d’une richesse fossile et donc devenant dépendante pour son
alimentation. À cette réflexion s’ajoute le fait qu’en dépit de certaines incitations du gouvernement, la population ne se
remet pas à cultiver. Malgré ce déclin, le gouvernement du Kurdistan irakien annonce avoir produit cette année
suffisamment de blé pour nourrir sa population. Qui a donc produit ce blé ? Comment cette culture a été reprise et par
qui ? Alors que le gouvernement irakien rachète les productions de blé le double du prix du marché, quels sont les sens
cachés derrière les termes « autosuffisance », « autonomie » et « indépendance » ?
Je proposerai donc de ne pas considérer le système économique émanant du pétrole sans mesurer les nouvelles formes de
liens ou de fractures qu’il a induites avec le système agricole, car derrière les termes génériques d’« exode rural » et de
« réformes agricoles », c’est en s’interrogeant sur la manière dont la société rurale a vécu ce changement et en décrivant les
motivations politiques des changements que je montrerai comment le secteur agricole a été instrumentalisé. D’une succession
de chocs, de 1958 à la reconstruction contemporaine, je décrirai quelle place a été donnée au « vivant » dans les sphères
politiques et économiques. Économie de la rente, programme agricole, désir d’indépendance, à l’ombre des théories et des
concepts, quel est le blé issu de ces croisements ?
1 Méthodologie du projet de recherche
Cette enquête s’est déroulée sur deux périodes, comme je l’ai indiqué précédemment, de mai à juin 2013, une période durant
laquelle j’ai rayonné entre Souleymaniye et Erbil, puis une autre de juillet à août 2014, où j’étais basée à Erbil, allant jusqu’à
Kirkouk et Soran. Durant ces mois passés sur le terrain, je me suis trouvée en « immersion complète » chez l’habitant. Lors de
ma deuxième immersion sur le terrain, la situation politique m’a fait ressentir à quel point la famille qui m’accueillait se sentait
responsable de ma sécurité et était merveilleuse dans son accueil et tout ce qu’elle mobilisait pour que je puisse avancer dans
ma recherche et pour limiter les risques que je pouvais courir. Je commencerai donc ce travail en les remerciant.
J’avais entendu plusieurs jeunes chercheuses travaillant sur le Kurdistan irakien raconter des moments critiques, durant
lesquels elles avaient perdu leur logement du jour au lendemain. J’avais, dans mon désir d’immersion, l’objectif de vivre dans
des familles kurdes. Je me suis donc adaptée à certaines règles : j’ai toujours expliqué avec qui j’avais rendez-vous et
pourquoi ; je ne suis jamais sortie seule le soir ; je n’ai jamais bu d’alcool ; j’ai participé à ma façon aux tâches ménagères et à
l’achat des denrées alimentaires. J’ai toujours porté des vêtements longs (chemises, pantalon, chaussures montantes avec
souvent un foulard dans mes cheveux, qui pour moi me protégeait de la poussière et du soleil mais qu’eux voyaient comme un
signe de respect). J’ai montré des photos de ma famille (mon père, ma mère, mes sœurs, mes beaux-frères et mes nièces). Je
précise ces détails, car ce n’est pas un terrain simple pour une femme et il exige de la discipline dans l’observation decertaines règles. Au Kurdistan irakien, il est important de percevoir ce qui est mis derrière « le respect » et il me semble que
c’est à cette condition qu’une relation de confiance peut se tisser et permettre un travail anthropologique sérieux.
Dans ce cadre, la place de ma traductrice, devenue une amie au fil de cette recherche, mérite d’être soulignée. En effet, cette
jeune femme, Shawnm Yahya, sociologue, journaliste et femme politique, mais aussi fille de paysans expropriés de la région de
Kirkouk, victime d’un attentat et ayant vécu dans la guerre dès sa naissance, a joué un rôle important dans la conduite de cette
enquête. Au-delà de l’accès au discours grâce à ses traductions, elle m’a ouvert de nombreuses portes dans les institutions du
fait de son implication politique. Par ce qu’elle représentait pour les personnes que j’ai interviewées, elle ouvrait un terrain de
discussion lié à la politique et du fait d’être connue comme journaliste et femme intellectuelle ayant voyagé et ouverte à la
discussion, elle a permis un discours plus « franc ». En effet, mon enquête a été enrichie par ces échanges qui se déroulaient
devant moi : une discussion entre les intellectuels et les paysans. Un débat interne au Kurdistan qui trouve difficilement sa
place, car la considération du monde rural ne le permet pas. C’est donc grâce et avec elle que nous avons découvert ensemble
un discours neuf sur les enjeux de l’agriculture au Kurdistan irakien. C’est à travers des questions simples que je posais que
nous nous enrichissions mutuellement, elle à propos de l’agriculture et moi sur le fonctionnement politique du pays. Impliquée
dans cette recherche, elle a cherché à comprendre quel était donc le système qui se mettait en place sous ses yeux et cela lui a
fait mesurer la portée de certaines mécaniques liées aux politiques foncières ou encore aux semences. Les échanges qui ont eu
lieu avec elle du fait de cette recherche sont intéressants, car ils ont révélé de manière évidente l’écart entre les politiques et
certains intellectuels ou cadres administratifs d’un côté et les paysans de l’autre. D’autre part, ils ont fait naître en elle l’envie
de se saisir de cette question, qu’elle a jugée importante pour son pays dans le cadre du projet démocratique qu’il prône. Une
partie de l’enquête a donc eu lieu dans les heures de transcription de vidéos des interviews, où, bien au-delà de traduire, nous
commentions ce qui avait été dit et où Shawnm enrichissait sa traduction de précisions historiques, sociologiques et de
nombreuses anecdotes.
La perspective développée dans ce travail a pour socle le recueil d’informations à travers des interviews auprès de trois
groupes que je distingue ainsi par commodité : les personnalités politiques et les personnes travaillant pour le gouvernement
(11), les structures expertes, les intellectuels et les universitaires (17) et les paysans actuels ou l’ayant été...