Le Parfum de Nantes

Le Parfum de Nantes

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Livres
160 pages

Description

Qu'est ce qu'une ville, comment la reconnaître ? Il y a sa géographie, ses spécialités, ses industries, ses habitants, ses monuments, son histoire, ses traditions… mais il y a aussi une donnée imperceptible, diffuse, qui marque les mémoires mais ne se conserve pas : l'air qu'on y respire. L'air, qui permet de vivre, véhicule des odeurs, sources des réminiscences olfactives de notre enfance, l'air qui permet au ballon de s'élever, merveille de technique et de culture humaine, l'air qui emmène les odeurs d'industries, de parfumeries qui ont fait l'histoire de Nantes. Pour la première fois, ce livre vous plonge dans l'intimité de la ville à travers ses odeurs : celles de son port, de ses chantiers, de ses rues et ses marchés. L'air nantais donc, pour sentir la ville et ses parfums perdus.

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Date de parution 01 janvier 2013
Nombre de lectures 1
EAN13 9782842382476
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

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Vue sur les bords de Loire et les Docks de l’Ouest.
L’air nantais : un patrimoine immatériel ?
par Aude Cassayre
En févrIer 2011, les ancIennes odeurs de Nantes faIsaIent l’objet d’une exposItIon dans le cadre d’une manIfestatIon 1 autour du patrImoIne ImmatérIel . PatrImoIne ImmatérIel ? ExpressIon étonnante, vérItable oxymore, proche de l’In-congruIté, quI faIt sourIre les uns, Indulgents, et s’éloIgner les autres, exIgeants, face à une termInologIe où semble ré-gner la vacuIté. Le concept n’est pas plus claIr que l’expres-sIon. Léguer du patrImoIne ImmatérIel, n’est-ce pas, au premIer abord, ne rIen léguer de concret, de quantIfIable, de monnayable ? Du vent et de l’aIr, en quelque sorte. Une antIthèse donc. Ou une plaIsanterIe… pour les hérItIers.
Pourtant l’expressIon se répand dans la presse – la cor-rIda, après la gastronomIe françaIse, a été classée au patrI-moIne culturel ImmatérIel françaIs, dans les servIces publIcs, dans les manIfestatIons – la Journée du PatrImoIne culturel ImmatérIel est désormaIs organIsée régulIèrement, et jusque-là où on ne le soupçonneraIt pas : aInsI d’un ré-
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cent débat organIsé dans le cadre de la « SemaIne de la qua-lIté de vIe au travaIl » quI proposaIt comme réflexIon, « Le travaIl vIvant, un patrImoIne ImmatérIel ? ».
Cette mode – car un tel engouement peut désormaIs se voIr qualIfIer de mode – a une orIgIne termInologIque bIen datée. En 2003, l’Unesco adopte la ConventIon pour la sauvegarde du patrImoIne culturel ImmatérIel défInI comme «les processus acquis par les peuples ainsi que les savoirs, les com-pétences et la créativité dont ils sont héritiers et qu’ils développent, les produits qu’ils créent et les ressources, espaces et autres dimensions du cadre social et naturel nécessaires à leur durabilité.»
L’Unesco InscrIt alors des pratIques à sauvegarder sur les lIstes du patrImoIne culturel ImmatérIel de l’humanIté sous réserve qu’elles aIent déjà été reconnues telles dans leur pays d’orIgIne. Cela revIent concrètement, pour chacun des États ayant ratIfIé la ConventIon, à établIr, sous forme encore de lIstes, des InventaIres de leur patrImoIne ImmatérIel. Les pro-cédures de classement consIstent à réalIser un InventaIre exhaustIf des pratIques susceptIbles d’être classées et d’en-regIstrer cet InventaIre sur une lIste ethnologIque, « l’Inven-taIre des InventaIres », souvent mIse en lIgne. Émanant de ces lIstes, la lIste de l’Unesco alors s’étIre et chaque année s’allonge. Du savoIr-faIre de la dentelle au poInt d’Alençon à l’Houtem Jaarmarkt (la foIre annuelle d’hIver et marché aux bestIaux à Hautem-SaInt-LIévIn), de la danse Chhau au Daemokjang (l’archItecture tradItIonnelle en boIs de Corée), une ImpressIon d’hétérogénéIté domIne l’ensemble. LIste très empIrIque quI n’aIde guère à trouver une sIgnIfIcatIon précIse au concept de patrImoIne ImmatérIel. Son caractère apparemment extensIf, sInon à l’InfInI, du moIns de manIère
L’air nantais : un patrimoine immatériel ?
exponentIelle, qu’Il s’agIsse de ses manIfestatIons ou de la défInItIon donnée, faIt courIr le rIsque de dIssoudre son objet faute d’avoIr pu le cerner de manIère rIgoureuse. La lIste du patrImoIne culturel ImmatérIel, en théorIe purement référentIelle, ne renvoIe en faIt à rIen de ce qu’elle prétend représenter pour l’audIteur mal Informé et semble susceptIble d’un accroIssementad infinitum. On éprouve devant cette lIste chaotIque, baroque, quI frôle l’IncongruIté et n’a rIen à envIer à l’InventaIre de Jacques Prévert, une sorte d’étourdIssement,Le Vertige de la listeprésenté par Umberto Eco. Sauf à la trouver poétIque, à écouter la mé-lodIe du dénombrement, elle devIent presque terrIfIante quand elle s’Inclut elle-même comme objet, «la liste de l’in-ventaire des inventaires du patrimoine culturel immatériel». En-globante, quasI vorace dans sa propensIon exhaustIve, elle semble pourtant à tout le moIns Inopérante pour son utI-lIsateur, offrant, comme dIsaIt Paul Valéry à propos des musées, «un capital excessif et donc inutilisable». Ce paradoxe s’explIque peut-être par la « faIm » juste-ment de celuI quI cherche un patrImoIne ImmatérIel. QuI, en effet, peut vouloIr un tel patrImoIne que celuI quI n’a justement pas de patrImoIne matérIel ? La notIon de patrI-moIne ImmatérIel, l’Intérêt porté tout d’abord à ce que l’on ne peut saIsIr, les chansons, les gestes, les tradItIons, sont en rapport étroIt avec la valorIsatIon ancIenne du folklore. e Celle-cI a été très Importante auXiXsIècle, mue par le mouvement RomantIque, rejetant les valeurs jugées bour-geoIses, au profIt des tradItIons du peuple quI bénéfIcIaIent e d’une aura d’authentIcIté. AuXXsIècle les régImes com-munIstes des pays de l’Est, par exemple, voulaIent mettre
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en valeur les racInes du peuple au détrIment de l’hérItage des classes jugées là aussI bourgeoIses. On peut avancer, sans trop rIsquer de se tromper, que le patrImoIne ImmatérIel semble être mIs en valeur par les mouvements, les génératIons, quI refusent l’hérItage Immé-dIat quI leur est offert au profIt d’un hérItage qu’Ils vont chercher eux-mêmes et s’ImagInent plus conforme à leur IdentIté profonde. il est remarquable que cet engouement ne vIent qu’exceptIonnellement de ceux quI possèdent vraI-ment ce patrImoIne : les chantres des langues régIonales ne sont pas toujours les génératIons quI ont dû les parler et quI voyaIent le françaIs comme la langue du progrès, la va-lorIsatIon des gestes d’antan n’est pas le faIt de ceux quI ont dû les faIre pour gagner leur vIe. La valorIsatIon actuelle du patrImoIne ImmatérIel est le faIt d’une génératIon quI ou bIen a refusé l’hérItage de ses parents, la génératIon de MaI 68, ou est Issue de cette génératIon quI avaIt refusé l’hérItage. VIde de ce patrImoIne délaIssé, elle a faIm d’une lIste quI peut la rassasIer et la rassurer. S’ajoute actuellement un replI IdentItaIre face à la mondIa-lIsatIon et ses conséquences unIformIsantes quI touchent, de la même manIère, les mêmes classes socIales et les mêmes gé-nératIons, actrIces, maIs aussI spectatrIces souvent dépassées par ce phénomène global. Les InstItutIons l’ont bIen comprIs quI mIsent désormaIs sur « le patrImoIne ImmatérIel » comme vecteur de propagande et comme élément majeur du tourIsme au côté de la « culture » pour attIrer sur un terrItoIre.
La sItuatIon, cependant, relève toujours de l’InextrIcable lorsque l’on tente une défInItIon du patrImoIne ImmatérIel.
L’air nantais : un patrimoine immatériel ?
Le patrImoIne est, souvenons-nous, étymologIquement l’hé-rItage quI nous vIent du père et, par extensIon, les bIens ma-térIels et concrets dont on hérIte. Le terme ressortIt au domaIne jurIdIque, comme l’InventaIre quI consIste, à l’orIgIne, à énu-mérer les composants d’une successIon. Le patrImoIne ne peut donc orIgInellement être ImmatérIel et un « InventaIre d’un pa-trImoIne ImmatérIel » relève, pour le moIns, de la gageure.
Par extensIon, toujours, le terme patrImoIne fInIt par sI-gnIfIer tout ce que l’on reçoIt par transmIssIon, bIens Im-mobIlIers, bIens matérIels, maIs aussI tradItIons famIlIales, coutumes. Onhériteautant d’un don artIstIque que d’un bâtIment. Les Grecs ancIens l’avaIent bIen comprIs d’aIl-leurs en désIgnant d’un seul artIcle neutre plurIel accom-pagnant l’adjectIf « paternel » tout cet hérItage,ta patria, lIttéralement « les choses venues du père ». DepuIs 2007, le patrImoIne ImmatérIel est un concept utIlIsé dans le monde jurIdIque et économIque pour désIgner les Infor-matIons et les connaIssances détenues par une entreprIse ou une admInIstratIon, la proprIété Intellectuelle, les bre-vets. De la premIère défInItIon orIgInelle et restreInte reste l’Idée de transmIssIon et surtout de valeur. Devenant Im-matérIel, le bIen se charge de cette même connotatIon pré-cIeuse. Telle tradItIon va devenIr patrImoIne sI tant est que l’hérItIer luI donne une valeur quI la rende dIgne d’être transmIse, maIs aussI recueIllIe.
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