Le soldat inconnu vivant, 1918 - 1942

Le soldat inconnu vivant, 1918 - 1942

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224 pages

Description

Le 1er février 1918, un soldat amnésique est interné à l'asile psychiatrique du Rhône. Tous les moyens sont employés pour l'identifier et le rendre à sa famille. Son portrait s'étale à la une des journaux et est affiché sur les portes de toutes les mairies. Plusieurs centaines de familles reconnaissent en lui un père, un fils ou un frère disparu à la guerre. Comment départager ces familles qui n'arrivent pas à faire le deuil de leur proche disparu ? Une longue et douloureuse enquête débute. Elle dure tout l'entre-deux-guerres et s'achèvera sur un procès à rebondissements où s'opposent tous ceux et celles qui ont reconnu en l'amnésique un de leurs parents. Les contemporains sont fascinés par cet homme sans passé : Jean Anouilh s'empare du fait divers pour écrire son Voyageur sans bagage et la presse baptise rapidement l'amnésique « le soldat inconnu vivant ». Cette histoire singulière révèle en réalité une profonde souffrance née de la Grande Guerre, une douleur intime et collective : celle du deuil impossible à faire pour les familles des soldats disparus. Dans une société qui voudrait tant oublier et qui n'en finit pas de se souvenir, il n'y a pas plus de certitudes que de corps à pleurer.

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Date de parution 22 août 2018
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EAN13 9782213711201
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

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Introduction
« Qu’on me pardonne, au moment où j’entreprends ce récit, les vieilles douleurs que je vais raviver, les faux espoirs que je vais susciter. Mais c’est l’histoire la plus belle, la plus cruelle de 1 la guerre que j’ai à raconter, celle qui tient en elle le symbole le plus pur et le plus inhumain . » C’est par ces mots que Paul Bringuier inaugure, dansL’Intransigeant, son feuilleton de dix articles consacrés au soldat amnésique Anthelme Mangin. Celui que la presse a baptisé le « soldat inconnu vivant » a soi-disant été découvert errant sur les quais de la gare de Lyon-er Brotteaux, le 1 février 1918, après le passage d’un convoi de rapatriés. Depuis ce jour, il n’a pas quitté les asiles d’aliénés, passant de Bron à Clermont-Ferrand puis à Rodez où il fut interné plus de seize années, pour enfin rejoindre l’hôpital Sainte-Anne où il décéda le 10 septembre 1942 sans avoir recouvré la mémoire. Les uns ont pu le présenter comme le seul homme libre, sans passé, sans mémoire, sans haine, sans identité ni famille, mais il a plus souvent été plaint comme la dernière épave, voire comme le dernier prisonnier de la Grande Guerre. Pour résoudre le problème de l’identification de ce soldat revenu définitivement traumatisé du conflit et appelé Anthelme Mangin parce qu’il faut bien lui donner un nom, l’administration des Pensions décide, en février 1922, de faire paraître sa photographie dans tous les grands journaux nationaux et régionaux, tandis que les anciens combattants, de leur côté, par devoir et fidélité envers leur camarade, éditent une affiche placardée dans toutes les mairies de France. En quelques semaines, des dizaines de parents affirment reconnaître en « l’amnésique de Rodez » leur fils, mari, ou frère disparu au feu et dont la mort n’a jamais été officiellement confirmée. Près de trois cents personnes, au total, demanderont des informations sur sa personne, et si la plupart se déjugeront, sur photographie ou après l’avoir rencontré à l’asile départemental de l’Aveyron, une vingtaine de familles le reconnaîtront formellement au point de s’opposer en justice, dans un procès interminable au cours duquel les expertises se succèderont jusqu’à la mort de l’inconnu.
Ce qui pourrait passer pour un fait divers n’en est pas un : de 1914 à 1918, ce sont plus de 250 000 soldats qui se sont ainsi volatilisés sans laisser de traces autres qu’un avis de disparition ; autant de familles plongées dans le silence et dont le deuil est rendu impossible par l’absence de corps et de certitude. Après l’armistice et le retour des prisonniers parmi lesquels les familles de disparus espéraient bien retrouver leurs parents maintenus au secret dans quelque forteresse allemande, les plus raisonnables ont pu se résoudre à accepter la mort comme définitive. Toutefois, l’apparition d’Anthelme Mangin, l’incroyable résurrection d’un disparu qui est vivant, ravive l’espoir et incarne la douleur de tous ceux qui refusent le deuil. Mangin est donc un symbole : anonyme et retranché du monde des vivants par son aliénation, il est le frère du Soldat inconnu de l’Arc de triomphe. Il illustre la souffrance des familles de disparus qui se battent pour le reconnaître et, plus encore, la difficulté du deuil dans la France de l’entre-deux-guerres. Par ailleurs, il s’intègre parfaitement dans le cadre littéraire du mythe du revenant, particulièrement à l’honneur après 1918, et qui souligne combien les vivants se sentent coupables et inapaisés vis-à-vis des morts de la Grande Guerre. Rien d’étonnant à ce que Jean Anouilh s’inspire d’Anthelme Mangin pour construire le sujet duVoyageur sans bagage, une pièce représentée pour la première fois en 1937 au moment où les experts se pressent autour de l’aliéné pour départager les familles qui ont porté l’affaire devant les tribunaux.
Mangin a fasciné ses contemporains qui ont rapporté les détails de son drame dans les colonnes des plus grands journaux. Cependant, en retracer l’histoire est une entreprise semée d’embûches car son dossier n’a pu être retrouvé dans les archives judiciaires, à l’exclusion des minutes des jugements du tribunal civil de Rodez et de la cour d’appel de Montpellier. Enfin, les
documents et rapports conservés par le service du contentieux au ministère des Pensions ont été détruits en juin 1940 à l’approche des troupes allemandes. En revanche, un imposant dossier de correspondance entre l’administration de l’asile de Rodez, le préfet de l’Aveyron et les familles, est conservé aux archives départementales de l’Aveyron et c’est de cette source 2 que sont tirées principalement nos informations . De toute façon, Mangin n’a pas d’histoire propre. Son histoire est celle de la souffrance des familles qui le réclament, c’est pourquoi il ne s’agit pas seulement ici de retracer un itinéraire, de réaliser une biographie classique, mais de tenter d’approcher ce qui constitue une limite et une frontière pour l’historien, à savoir la douleur du deuil jusque dans son intimité et dans sa folie.
1L’Intransigeant, 11 mai 1935, « La plus poignante histoire de la guerre : l’énigme du soldat inconnu vivant ».
2A.D. Aveyron, 3X 325. Les informations données ci-après sans références sont tirées de cet épais dossier.
Chapitre premier Le soldat sans armistice (1918-1922)
Anthelme Mangin est né en 1918, sur les quais d’une gare de triage. L’homme qu’il était avant la déclaration de guerre est mort le jour où il a perdu la raison et son identité, sur le champ de bataille ou dans le camp de captivité allemand dans lequel il fut retenu jusqu’en janvier 1918 avant d’être rapatrié pour des raisons sanitaires évidentes. Mais son existence reste quasi inconnue jusqu’en février 1922, date à laquelle le ministère des Pensions lance une grande enquête qui se révèle un échec lamentable, débouchant sur une multiplicité de revendications et d’affirmations de reconnaissance le plus souvent infondées. De 1918 à 1922, entre ces deux dates qui font passer l’aliéné de l’anonymat le plus complet à l’état de célébrité, se fixe le cadre de la tragédie qui ne prendra réellement fin qu’avec la mort de Mangin.
Un « voyageur sans bagage » en gare de Lyon-Brotteaux
er La découverte d’un soldat inconnu errant sur les quais de la gare de Lyon-Brotteaux, le 1 février 1918, a donné lieu à de multiples récits journalistiques parfois contradictoires et très souvent romancés. Sans nul doute rapatrié d’Allemagne et descendu d’un convoi de prisonniers invalides et grands blessés, il devait certainement faire partie de celui qui quitta Constance le 30 janvier 1918 pour arriver à Lyon après avoir traversé la Suisse. Les versions diffèrent ensuite. Pour les uns, celui que l’administration allait appeler Anthelme Mangin faute de retrouver sa véritable identité, est descendu de son propre chef à Lyon ou bien s’est égaré pendant que l’on conduisait ses compagnons d’infortune vers des établissements hospitaliers. D’autres invoquent la théorie de l’homme en surnombre sur les listes de rapatriés, égratignant par là les autorités allemandes qui n’auraient eu cure du mystère en se débarrassant de l’amnésique par le premier convoi venu, sans fiche d’évacuation. « L’on s’étonnera à bon droit, s’indigneLe Courrier de l’Aveyron, que l’organisation allemande qui se dit si parfaite, nous ait rendu des hommes malades sans avoir même l’humanité de nous dire qui ils étaient. Mais 1 nous en avons tant vu ! »
Naissance d’une énigme
2 Rien ne distingue le « pauvre poilu ». Ses poches sont vides, il n’a aucun papier et a perdu sa plaque militaire d’identité. De même, cela fait bien longtemps que le numéro de son régiment s’est arraché de sa capote défraîchie. Seul un briquet, fabriqué avec une douille de 3 mauser, sera retiré de la fouille de ses affaires , autant dire aucun indice car tous les soldats, ou peu s’en faut, sont en possession de ce genre d’objet.
En une série de dix articles intitulés « L’énigme du soldat inconnu vivant », parus du 11 au er 20 mai 1935 dansL’Intransigeant, Paul Bringuier fixe le cadre de cette journée du 1 février 1918 qui marque l’acte de naissance d’Anthelme Mangin. Constellée d’erreurs, l’enquête de Bringuier est reprise par les autres journaux, y compris les passages où, par manque d’information, l’auteur laisse libre cours à son imagination. La pluie glacée, la nuit et le brouillard sont convoqués pour donner une ambiance lugubre à la scène de la découverte de l’amnésique qu’un gendarme, au cours d’une ronde et lanterne à la main, trouve prostré, 4 accroupi contre un pilier de fonte, grelottant de froid et de fièvre .
– « Eh bien ! Qu’est-ce que tu fais là, toi? – Je ne sais pas.
– Tu étais dans le train de Constance?
– Je ne sais pas.
Le gendarme lève la lanterne. Il voit un visage cireux, une barbe de quinze jours, des yeux fixes. L’homme porte une vieille capote de fantassin délavée, élimée, sans écussons, un calot sordide, un pantalon de civil en velours à côtes, des galoches.
– Comment t’appelles-tu? 5 – Je ne sais pas»
Au poste de gendarmerie de la gare de triage où il est conduit, le même interrogatoire se poursuit, tout aussi vainement. Secoué, invectivé, pris pour un simulateur, on a beau le menacer du conseil de guerre, il garde le silence mais finit, à force de fatigue, par lâcher le nom de « Mangin ».
« – Quoi, Mangin ?… C’est ton nom? – Non. – Alors, pourquoi dis-tu Mangin?
– Je ne sais pas. »
Les militaires comprennent bientôt qu’il ne sert à rien de questionner plus longtemps l’inconnu aussitôt dirigé sur l’asile psychiatrique de Bron et interné sous le numéro 13.
Hormis ce dernier fait qui seul est avéré, cette version est totalement erronée et n’a existé que dans l’imagination d’un journaliste à court d’inspiration. En dehors de la connaissance d’un document décisif qui infirme la thèse du soldat errant mais qui ne devait être rendu public qu’au printemps 1937, plusieurs éléments permettent de mettre en doute la véracité du récit de cette découverte. Il est à noter, tout d’abord, que l’inconnu n’est pas arrivé à Lyon par n’importe quel convoi, mais bien comme un « commotionné » avec 65 camarades rapatriés 6 pour démence et troubles mentaux . D’ailleurs, lorsqueLe Petit Parisien fait paraître, le 7 10 janvier 1920, les photographies de 6 militaires frappés d’amnésie , trois d’entre eux sont er encore hospitalisés à l’asile de Bron. Parmi eux, un certain Berrinet y est interné depuis le 1 février 1918, provenant certainement du même convoi qu’Anthelme Mangin qui, à cette date, a été transféré à l’asile de Clermont-Ferrand. Mais surtout, il est difficile de croire que les gendarmes ont pu un instant soupçonner Mangin de désertion et de simulation tant son état est affligeant. Il est encore plus difficile d’imaginer qu’un tel soupçon puisse se poursuivre à l’asile comme l’indique Paul Bringuier, les prisonniers rapatriés d’Allemagne n’étant pas « récupérables ». C’est d’ailleurs pour cette raison que l’ennemi s’en débarrasse sans nulle crainte. Aussi, leur traitement relève de ce que l’on nomme « la méthode douce » défendue 8 par le spécialiste Damaye : bains chauds, bons repas, sommeil long et réparateur, voire gymnastique. En tout état de cause, ils ne sont pas vus avec le regard inquisiteur qui pèse sur les combattants psychotiques, souvent suspectés de simuler leur mal pour « s’embusquer » et être retirés du front.
Psychoses de guerre
Pourtant, c’est par dizaines de milliers qu’on compte ces combattants traumatisés, délaissés jusqu’à une date toute récente par l’historiographie de la guerre moderne en général et du 9 premier conflit mondial en particulier . Du reste, les pathologies dont ils sont porteurs sont assez mal connues des contemporains qui en attribuent l’origine à l’effroi provoqué par les bombardements, d’où le nom de «shell shock » retenu par les médecins britanniques. Les Français, pour leur part, utilisent indifféremment les termes d’« obusite », « choc émotionnel » ou encore de « commotion » pour désigner l’ensemble des lésions nerveuses et psychiques 10 des hommes de troupe . Mais si le vocabulaire est riche et divers, en rapport avec la complexité des formes d’aliénation, la fréquence de ces pathologies est expliquée de façon monolithique. La guerre elle-même et sa violence sont partiellement mises hors de cause. Les malades ne sont que des prédisposés, victimes d’une hérédité morbide, et la guerre un simple révélateur ou tout au plus un facteur aggravant. Un avis qui domine pendant tout le conflit et 11 qui continue à être défendu en 1919 par le médecin-major Georges Dumas , professeur de psychologie expérimentale, et ses collègues psychiatres Porot et Hesnard pour qui la guerre « n’agit de façon sérieuse que sur des mentalités toutes préparées au déséquilibre, tarées ou 12 constitutionnellement fragiles ». Il est en effet difficile aux spécialistes de reconnaître la responsabilité de la guerre qui doit, conformément au stéréotype de la virilité, constituer un bain d’acier retrempant aussi bien les âmes que les corps. L’hystérie et la nervosité, états volontiers attachés à la féminité, sont donc des atteintes intolérables à ce stéréotype, les 13 névroses de guerre portant en elles la menace d’un renversement des normes . Aussi, il est tellement plus simple, afin de ne pas accuser la guerre, de nier son implication au profit de la thèse de la prédisposition. De la même façon, on peut se persuader que l’ennemi est plus couramment sujet à de tels déséquilibres psychiques, preuve de sa plus faible constitution et 14 donc de son inéluctable défaite .
Compte tenu de cette défense idéologique de l’innocence de la guerre, thèse qui fut 15 lentement abandonnée , les malades peuvent aussi être considérés comme des simulateurs en puissance. Pendant tout le conflit, le service de santé a la hantise de la simulation et en exagère l’importance. En 1935 encore, les docteurs Fribourg-Blanc et Gauthier confirment que beaucoup d’hommes ont utilisé « toutes les ruses et tous les moyens pour échapper au 16 péril », un jugement péremptoire révélateur de la prolongation du fantasme des simulateurs et autres « exagérateurs » ou « persévérateurs » qui habita un corps médical engagé dans l’effort de guerre et dont la principale mission était de reconduire le plus rapidement possible les hommes sur le front. La prophylaxie des maladies mentales est d’ailleurs complètement inféodée à cet unique objectif. En dehors de la méthode douce, celle qui fut appliquée à Anthelme Mangin à Bron en février 1918, il existe en effet une pratique de soins plus coercitive qui consiste dans le recours à l’électrothérapie. Certes, cette dernière était déjà utilisée avant guerre en milieu psychiatrique et au-delà, mais elle devient pratique courante, pour ne pas dire systématique, en 1914-1918. Méthode brutale, reconnaît Chavigny, mais « efficace » voire 17 « presque infaillible » ; au demeurant la douleur physique engendrée serait « toujours très 18 supportable » au sens de Georges Dumas . Tel n’est pas l’avis de ce malade qui affirme avoir reçu une décharge assez forte pour déplacer un tramway et déclare préférer passer en 19 cour martiale plutôt que de revivre l’expérience . Le but de ce qu’il convient de considérer comme une torture vise à donner envie au malade de quitter son état psychotique, refuge 20 inconscient de ceux qui ont décidé de fuir la guerre . En lui rendant la maladie plus pénible à vivre que le service, on veut substituer à l’angoisse du front celle du traitement électrique. Sans doute n’y a-t-il pas là de réelle guérison mais, au moins, l’armée a récupéré un soldat et c’est l’essentiel.
On ne sait pas en 1918 si Mangin a perdu la raison sur le champ de bataille où il fut blessé à la jambe droite et fait prisonnier, ou bien si c’est au camp d’internement qu’il a commencé à
donner des signes de démence. Car si la guerre traumatise évidemment, le camp lui aussi rend fou. Les médecins vont d’ailleurs inventer le terme de « psychose des barbelés » pour définir l’ensemble des maladies mentales des prisonniers, même si les Français continueront longtemps à rester fidèles au traditionnel et imprécis « cafard », qui va de la neurasthénie passagère à la dépression suicidaire. Il a cependant fallu attendre que ces psychoses soient reconnues et que les malades ne soient plus considérés comme des simulateurs pour que les prisonniers en question puissent bénéficier des accords de rapatriement conclus entre les belligérants. Selon la Convention de Genève, en effet, les États en guerre s’engagent à rapatrier les militaires très gravement blessés et les malades dont on sait qu’ils ne pourront plus prendre part au conflit armé. Les négociations franco-allemandes achoppent néanmoins sur le problème du rapatriement par tête ou par catégorie de blessés comme le souhaitent les Français disposant d’un nombre de prisonniers de loin inférieur à celui des Allemands. Ce n’est que sur l’intervention du Vatican et du président de la Confédération helvétique que les 21 premiers convois de militaires furent échangésviala Suisse en mars 1915 . La Croix-Rouge n’eut alors de cesse d’élargir les modalités de l’évacuation réservée initialement aux aveugles, amputés et blessés de la face, allant jusqu’à inventer un statut d’interné en Suisse pour les malades potentiellement guérissables. Mais ce n’est qu’en mai 1917 que la psychose des 22 barbelés est prise en compte . Anthelme Mangin peut enfin être placé sur les listes des militaires proposés pour le rapatriement.
Un « dément précoce »
Lors de son arrivée à l’asile de Bron, en l’absence de fiche d’évacuation, les médecins ignorent la nature du mal dont est atteint l’inconnu. Mais le diagnostic est rapide : le docteur e Lépine, médecin-chef du service de psychiatrie de la XIV région et directeur de l’asile départemental du Rhône, constate le 23 février 1918 que le malade est atteint de « délire de la 23 persécution », de « réticences », et à ce titre demande son maintien parmi les aliénés . Le directeur de l’asile de Clermont-Ferrand, sur lequel il est dirigé bientôt, diagnostique pour sa 24 part la « démence précoce » et préconise lui aussi la nécessité de l’internement . Le certificat médical du docteur Fenayrou de l’asile de Rodez, où Mangin a été admis à partir du 19 juin 1920, confirme le jugement de ses collègues, mais avec plus de précisions quant à son comportement : « troubles mentaux actuellement caractérisés par un état de confusion des idées avec désorientation, inconscience complète, indifférence à l’égard de sa situation, insouciance, incapacité manifeste de se diriger. Langage incohérent, réponses généralement sans rapport avec les questions posées ; refuse obstinément de répondre aux questions relatives à son identité. Gestes extravagants. Désordre de la tenue. État général médiocre. À 25 maintenir ». Les symptômes relevés ici, de la verbigération à la confusion mentale en passant par l’indifférence et la succession d’états d’excitation et de dépression, font tous référence à ce que l’on nomme à l’époque la « démence précoce ». Fenayrou la redoute mais n’ose pas encore poser le diagnostic d’une affection considérée comme fatale. Maladie progressive, la démence précoce se caractérise par une désorientation dans le temps et dans l’espace qui se manifeste, au départ, par un excès de mélancolie conduisant le sujet à l’apathie, à l’inertie et à la recherche de la solitude. Cet état physique reflète bientôt celui du 26 moral, marqué par « l’inaffectivité morbide », le dédoublement de la personnalité et l’onirisme, d’où l’incohérence des propos, les chuchotements et la « salade de mots » incompréhensible qui n’est autre, selon le médecin Popovitch, « qu’une adaptation du langage 27 aux sensations éprouvées dans le rêve ».
Évolutive et non susceptible de guérison, la démence précoce s’accompagne de la perte de repères mémoriels, amnésie constatée sur 38 des 41 soldats internés pour ce fait de 1914 à
28 1918 et toujours en traitement en 1926 à l’asile de Cadillac . Le fonctionnaire qui remplit la er feuille de renseignements présidant à l’internement de l’inconnu, le 1 février 1918 à Bron, prend d’ailleurs soin d’ajouter des points d’interrogation derrière le nom d’Anthelme Mangin, preuve qu’il ne se fie pas aux déclarations du malade et qu’il le suspecte d’incohérence. En effet, l’amnésie est très rarement autonome et plus facilement appréhendée comme un symptôme de second plan, « contribuant avec plusieurs autres à constituer l’expression 29 clinique d’affections diverses ». Très hétérogène dans ses manifestations, elle peut être 30 globale ou lacunaire, définitive ou temporaire, retardée ou encore rétrograde , mais elle est toujours fascinante pour les médecins.
La guerre se charge de la rendre commune au point d’attirer l’attention des spécialistes dès 31 1915 . Un intérêt marqué au coin de l’inquiétude car, comme pour les autres troubles mentaux, les malades sont suspectés de simuler afin d’être retirés du front. « Nous estimons qu’il n’est pas de trouble intellectuel aussi fréquemment et aussi facilement simulé que 32 l’amnésie », assure le docteur Jules Perret en 1919 . Pourtant, en reconnaissant que « le 33 simulateur est rarement un sujet normal », il se rapprochait des réflexions de Freud pour qui 34 « tous les névrosés sont des simulateurs, ils simulent sans le savoir, et c’est leur maladie ».
La prophylaxie de l’amnésie n’est pas aisée. Elle consiste d’abord, selon Louis Régis, à donner confiance au malade par des attentions bienveillantes en prenant soin d’éviter les « cajoleries » et les « dorlotages superflus » qui pourraient enfermer l’amnésique dans le bien-35 être de son affection . Du grand air, du soleil, des bains, de la gymnastique, voilà ce qu’il faut, à condition d’accompagner ces prescriptions d’un régime diététique léger visant à la désintoxication. Obtenue à l’aide de purgatifs, diurétiques et lavages d’estomac, cette médication de la désintoxication s’inscrit dans la droite ligne de la théorie du mal que l’on veut « faire sortir » et n’est pas très éloignée, finalement, de celle de la saignée tombée lentement 36 en désuétude au siècle précédent . Tous les praticiens ne sont cependant pas convaincus des vertus de l’attentisme, et certains décident de mener une rééducation pour hâter la guérison : en fonction de la loi de régression selon laquelle, dans une amnésie, la destruction de la mémoire suit une marche logique qui efface en premier lieu les souvenirs récents pour détruire plus lentement les souvenirs anciens, les spécialistes imaginent qu’en s’appuyant sur des « souvenirs dominants », les plus chargés en valeur affective (souvenirs intimes, 37 tragiques, passions, mariage, enfants, deuils…), ils briseront le mur de la maladie . Leur thèse repose en fait sur l’idée que l’amnésie est toujours lacunaire et que l’on peut renouer le fil de la mémoire à partir des piliers fondamentaux autour desquels s’organisent la vie et les souvenirs des malades. Établir des connexions, évoquer une situation, interroger, laisser la famille rappeler les moments les plus importants de la vie des amnésiques sont les indications qui doivent lentement faire leur œuvre. Encore cette méthode ne peut-elle fonctionner qu’avec des patients décidés à recouvrer la mémoire, or Mangin, lui, ne le souhaite pas et brouille les pistes de ceux qui s’emploient à procéder à son identification.
La piste aveyronnaise
er Interrogé le 1 février 1918 lors de son entrée à l’asile départemental du Rhône, l’inconnu er déclare s’appeler Anthelme Mangin, être né le 1 mars d’une année qu’il ignore, et habiter à Vichy rue Sélastras. Il n’est alors plus guère inquiété et destiné à une prochaine évacuation sur l’asile de Clermont-Ferrand – plus proche de son domicile supposé –, dès lors qu’un convoi de rapatriés d’Allemagne en direction de l’Auvergne sera mis sur pied. C’est chose faite le 22 mars 1918 : Mangin entre à l’asile privé de Sainte-Marie-de-l’Assomption à Clermont-Ferrand, et une enquête est diligentée à Vichy.