Napoléon et la paix

Napoléon et la paix

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Livres
208 pages

Description

L'héritage napoléonien… Napoléon et le Ier Empire… Ces mots évoquent aussitôt des uniformes chamarrés et le portrait de l'Empereur en colonel, bref la guerre, et avant tout la gloire. Des images qui ont pourtant terriblement vieilli, car une guerre entre grandes puissances ne mènerait plus aujourd'hui à des conquêtes mais à des destructions irrémédiables. On jette un autre regard sur Napoléon : on s'inquiète plus que jadis du déficit démocratique de l'Empire. Mais pourquoi les institutions de l'Empire n'ont-elles pas été balayées à sa chute ? Le Code civil, le Cadastre, la Banque de France, la Légion d'Honneur, le Conseil d'État, l'Université, les préfectures, etc. sont même parvenus jusqu'à nous. L'héritage est tel qu'il manifeste dès l'origine un acquiescement au régime, dont ce livre voudrait donner une approche. À travers deux préfets exemplaires Et si Napoléon avait aussi représenté la paix aux yeux des Français ? Son programme était de refaire l'unité du pays, profondément divisé par dix années de Révolution. Le cas de la Vendée devient alors emblématique : à l'avènement de Bonaparte, on y relançait la guerre civile ; à sa chute, il était manifeste que la population ne s'y prêterait plus. Entre les deux, c'est bien la paix qui s'y était enracinée, sous l'administration attentive des préfets. Ces hommes veillèrent à dissiper la peur qui continuait à séparer les partis. Ils comprirent aussi les limites d'une pacification - celle-ci dépend toujours de la force -, et ils eurent à cœur de rallier la population pour l'installer dans la paix. Les archives inédites des préfets Merlet et Barante, utilisées pour la première fois dans cet ouvrage, nous font pénétrer dans l'intimité de ceux qui relayèrent, avec cœur et intelligence, les intuitions fortes de Napoléon.

L'auteur Thierry Heckmann, archiviste paléographe, est conservateur en chef aux Archives départementales de la Vendée. Il est aussi codirecteur de la revue Recherches Vendéennes.

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Date de parution 01 janvier 2004
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EAN13 9782842382612
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

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Napoléon, par David (Musée de La Roche-sur-Yon)
PRÉFACE
Puisses-tu, lecteur ami de l’Histoire et de la Vendée, reconnaître en Jean-François Merlet et Prosper Brugière de Barante, des hommes de bonne volonté, bien choisis, au bon moment. Ces deux préfets ont en effet été chargés d’une grave res-ponsabilité: convaincre une population encore malmenée – et comme hébétée par la Terreur et la guerre civile – de la sincérité, de la bienfaisance et du profond désir de paix et de réconciliation du gouvernement de l’Empereur. Ce livre paraît deux cents ans après le transfert de la préfecture à La Roche-sur-Yon. En retrouver le contexte, mettre en lumière les conditions de l’apaisement d’un département si éprouvé: tel était l’enjeu de ce bicentenaire. Mais quelle aventure! Entre le moment où l’idée me vint de jalonner cette année de manifestations, et la paru-tion de l’ouvrage qui en marque le terme, il se sera écoulé près de dix-huit mois… Il sort alors que vient d’être présentée dans les salons de la préfecture de la Vendée, une exposition sur ces deux premiers préfets installés à La Roche-sur-Yon. Transformer, même partiellement, des locaux dédiés aux réceptions voire aux réunions pour grands effectifs, en espace muséographique, n’était pas, somme toute, le plus difficile. Mes deux lointains prédécesseurs nous ont en fait facilité la tâche en conser-vant chez eux d’abondantes archives, restées méconnues. Aussi je souhaite adresser un me me hommage tout spécial à leurs deux familles, à M. et M Louis Rothé, à M la baronne de Barante-Giraud puisque, par elles, l’action, le souvenir, la présence de ces deux pré-fets de la Vendée nous apparaissent plus proches, plus humainement incarnés. Nous devons à Thierry Heckmann, directeur des Archives de la Vendée, cette étude de référence. Il est aussi, avec Richard Lévesque, conservateur des Antiquités
et objets d’art, l’organisateur de notre exposition. Qu’ils en soient remerciés ainsi que leurs adjoints, et tous ceux qui, avec assiduité et imagination, ont animé le comité d’organisation des célébrations du bicentenaire de la préfecture, mes collègues et col-laborateurs, ainsi que Guy Saint-Bonnet, architecte des Bâtiments de France. En réintégrant la Vendée dans la communauté nationale, nos deux héros ont poussé au plus haut les qualités des meilleurs administrateurs. Médiateurs, péda-gogues du droit et de la loi, « réducteurs de tensions », protecteurs des plus faibles, porte-parole des provinces vers le pouvoir central, ne dirait-on pas qu’ils montrent toujours l’exemple, deux cents ans plus tard – en des temps fort heureusement moins troublés – aux préfets d’aujourd’hui?
Jean-Claude Vacher Préfet de la Vendée
AVANT-PROPOS
a paix de la Vendée, ne serait-elle pas, au même titre que le code civil, le cadastre ou la Légion d’Honneur, l’une de ces « masses de granite » que modernLe, après le jaillissement fécond mais aussi les troubles d’une Révolution de dix Bonaparte nous a léguées? Elles lui ont en effet servi à fonder la France années. La guerre de la Vendée s’était pourtant déjà bien éteinte d’elle-même en 1795 ou 1796, le recul de la Terreur ayant suffi à démobiliser un pays jusque-là essentielle-ment sur la défensive et presque unanime. Pourtant l’insécurité persistait et des groupes politisés profitaient de circonstances leur paraissant favorables pour reprendre une chouannerie. Plus qu’ailleurs en France, l’Ouest manifestait donc que la paix civile n’avait pas de racines et qu’elle relevait seulement d’un rapport de forces favorable à la République. Bonaparte dut bien commencer par en instituer un qui lui permît d’éta-blir sa domination, mais son ambition était de pouvoir s’en passer, en démilitarisant en quelque sorte la question chouanne et vendéenne. Il en allait du sérieux de toute son œuvre de réconciliation nationale conduite au sortir de la Révolution, car si la paci-fication se fait par les armes, la paix n’est acquise que lorsqu’on peut s’en passer.
Un fait marquant porte le souvenir de cette politique en Vendée: c’est le trans-fert de la préfecture, de Fontenay à La Roche-sur-Yon, imposé en 1804 aussitôt que décidé, alors que rien ne prédisposait encore cette bourgade à tenir son rôle impro-visé. L’événement dépasse à coup sûr l’histoire de la ville; il ne résume pas non plus à lui seul toute une politique, même s’il la symbolise. Des historiens l’ont déjà mise en lumière, mais l’utilisation de documents tout à fait inédits en permet une approche plus intime. Il s’agit en effet des archives particulières de deux préfets d’Empire, dont nous proposons ci-après la publication des pièces les plus significatives. Les lettres du pré-fet Barante (1809-1813) dessinent la figure de celui qui a rendu sa dignité à la Vendée par ses publications, et qui l’a fait connaître au monde entier. L’homme est assez
célèbre, ce qui n’est pas le cas de son prédécesseur, Jean-François Merlet (1800-1809), dont les papiers abondants, correspondance familiale et privée surtout, créent la sur-prise et nous renseignent assez précisément sur ses goûts, son idéal politique, les rela-tions avec ses administrés. Il a été maintenu en place longtemps et à un moment cru-cial, et nous comprenons mieux pourquoi Bonaparte l’a choisi et apprécié. Or c’est l’un des grands préfets de l’Empire, l’enjeu de sa mission donnant tout son relief à son poste. Il est donc représentatif d’un corps auquel on déléguait des pouvoirs importants: entre la politique générale et ses modalités d’application locale, il y avait en effet pour ces hommes une grande marge de manœuvre, renforcée par la lenteur des moyens de communication de leur époque. Bien plus que de simples instruments dociles du pou-voir, Merlet et Barante ont ainsi été les relais actifs du régime consulaire et impérial sur presque toute sa durée. Ils ont encore été les témoins privilégiés de l’installation e de la Vendée dans unXIXsiècle serein. Aussi leurs confidences nous dévoilent-elles les secrets d’une période de transition. La paix qu’ils affermissaient, était-elle la victoire d’un camp, le triomphe d’un idéal politique ou celui de la religion? Nous découvrons avec eux les sinuosités de l’Histoire.
NAPOLÉON REND VISITE AUX VENDÉENS
La visite d’un chef d’État est toujours un événement, surtout dans une contrée à l’écart des grandes routes. Celle que l’Empereur rendit à la Vendée en 1808 prit tou-tefois un relief tout particulier aux yeux des contemporains comme de leurs succes-seurs. Depuis Louis XIII, en effet, aucun souverain n’y était venu, mais Napoléon offrait surtout l’image ambiguë d’un fils ou d’un héritier de cette Révolution qui venait d’y semer la mort et la désolation. Comment ne pas imaginer cette visite comme une confrontation? L’Empereur trouverait-il un peuple soumis, des sujets vaincus et domp-tés après avoir trop longtemps menacé la République et attiré tant de troupes contre eux? Ou bien saurait-on reconnaître en Napoléon celui qui avait bousculé les révolu-tionnaires et mis fin à cette tyrannie d’un genre nouveau qu’ils avaient instaurée sur les consciences? Du reste, quelques réductions d’impôts et de conscription n’étaient-elles pas déjà une reconnaissance du martyre de la Vendée? Partout, la liberté du culte avait été rétablie, ainsi que l’Église romaine; certes, il restait bien des chrétiens et parmi les plus fervents pour ne pas la reconnaître, et former dans la clandestinité une « Petite Église » où se perpétuaient des offices à nouveau interdits. Partout, les émigrés avaient pu rentrer et trouver du service, et surtout les rebelles jouir d’une amnistie; toutefois il restait en exil un roi de l’ancienne race, quelques évêques irréductibles dont celui des anciennes paroisses situées à l’est de la Vendée, et aussi des princes et des gentils-hommes, tous susceptibles d’entretenir de secrètes correspondances avec des Vendéens voulant éventuellement rejouer l’Histoire.
Napoléon arrivait encore dans un département dont il avait cassé le vieil équi-libre quatre ans plus tôt, en privant sa capitale médiévale du rôle de chef-lieu, trans-féré autoritairement et subitement en un point plus central. Les Vendéens apprécieraient-ils cet empereur bâtisseur, qui paraissait vouloir les sortir à toute force du vieux monde? Ne venait-il pas inspecter une ville coloniale en devenir, qu’allaient desservir des routes
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rectilignes et en étoile, dignes des pays conquis et vides? Sa visite présentait donc de réels enjeux qui expliquent le souvenir qu’elle a laissé.
C’est toutefois au regard de l’histoire que la visite de 1808 prit un tel relief. Sur le moment, en effet, bien des circonstances tendirent à en relativiser la signification et l’éclat. Visite éclair de quarante-huit heures, elle paraît due à première vue à l’obligation de tra-verser le département, situé sur la route de La Rochelle à Nantes. Napoléon fit bien un détour par La Roche-sur-Yon, mais ses haltes furent brèves, parfois tardives ou au contraire matinales, au gré d’un voyage mené à bride abattue. Rien à voir avec les visites que firent dans l’Ouest, sous la Restauration, princes et princesses du sang venus à la rencontre de la Vendée et de ses populations attirées spontanément en foule à leur passage. L’Empereur n’en avait ni le temps ni du reste le souci. De très graves préoccupations assombrissaient son voyage: il avait appris, six jours auparavant, la nouvelle d’un désastre de ses armées. En Espagne, son frère, le roi Joseph, était menacé, Madrid évacué, une armée française capturée. Merlet, le préfet arrivé huit ans plus tôt et qui avait donné à la Vendée son visage impérial, disposait lui-même d’un informateur particulier à Bayonne, un officier de ses 1 amis, qui lui transmettait ces jours-là des nouvelles dramatiques de la guerre (1) . L’Empereur essuyait alors son premier grave échec, et tous ceux qui le rencontraient le devinaient, quand bien même ils ne connaissaient pas encore tout du désastre. Il faut s’en souvenir devant le récit souvent amplifié des dialogues célèbres qu’il eut avec des Vendéens, au carrefour de L’Oie ou à la Chardière de Chavagnes: certes Napoléon y mon-tra une certaine admiration, et ses interlocuteurs du caractère, mais tous avaient aussi en tête l’Espagne, la guerre qui s’enlisait, les prochaines et inévitables levées d’hommes. Napoléon n’avait toutefois pas totalement l’esprit ailleurs: une fois arrivé à Nantes, il fit acheter une histoire de la guerre de Vendée récemment publiée par Beauchamp.
Il ne faut donc pas réduire la visite de 1808 à ce qu’elle recèle de banal ou de convenu. L’Empereur fut content et c’était de plus le seul souvenir qu’il garderait de la Vendée, n’ayant jamais eu d’autre occasion d’y retourner. De son côté la Vendée se plia de bonne grâce aux exigences d’un pareil événement. L’Empire n’était-il pas enra-ciné ici autant qu’ailleurs, comme s’ingénièrent à le démontrer fonctionnaires, maires, officiels de toutes sortes, leurs familles et leur entourage? La garde d’honneur, consti-tuée tardivement, arrêta moins d’un mois avant sa revue le détail d’un uniforme ruti-lant (2), qui dut occuper jour et nuit une armée de couturières. Partout on éleva des arcs de triomphe. La Roche-sur-Yon, chef-lieu encore en chantier, fit au mieux dans son
1 — Les chiffres entre parenthèses renvoient aux pièces publiées en deuxième partie.
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dénuement champêtre. Le monument provisoire fut en feuillage vert, faute de temps pour en édifier un plus digne (3). On craignit bien que cela ne parût mesquin et l’on prépara des illuminations (4), mais l’Empereur ne passa pas la nuit sur place. L’essentiel ne tenait-il pas dans la chaleur de l’accueil qu’on lui réserverait? Le préfet en avait averti la population par circulaire (5): autant que l’honneur qui lui était dû — honneur carillonné dans chaque village une demi-heure avant son passage et autant après! —, c’étaient les rassemblements, marques « de reconnaissance et d’amour », qui le tou-cheraient le plus. Merlet tâcha d’en témoigner au nom de tous en présentant les fonc-tionnaires à Sa Majesté (6), mais d’autres, déjà vrais courtisans d’un empire si neuf, ren-dirent un vrai culte au nouveau dieu. Le directeur de l’école secondaire des Sables fit ainsi répandre des vers de sa composition (7), dont le livret imprimé était visiblement destiné à lui attirer de nouvelles faveurs. En quel endroit obscur, longtemps aupara-vant, avait-il bien pu compter dans son école le fils de l’impératrice Joséphine, Eugène de Beauharnais? Le voilà devenu en tout cas, par la grâce de la promotion de son élève, « ancien instituteur de Son Altesse Impériale et Royale, Vice-Roi d’Italie », et prêt à chan-ter les mérites du beau-père, cet autre Marcellus, vengeur de la France, « Qui fit fumer l’encens dans vos temples rouverts/Poursuivit et chargea de fers/Le monstre affreux de la licence ». On aura reconnu l’allusion aux dérèglements révolutionnaires dont l’éloi-gnement était attribué à l’Empereur, ainsi que les bienfaits de la paix civile, de la liberté religieuse. Les Vendéens auraient eu le goût de le servir, mais quand le préfet promet-tait que les impôts seraient payés régulièrement, et que les jeunes recrues de la conscrip-tion seraient dévouées, le poète osait déjà appeler la paix: « Tombe, fière Albion, indo-cile cité/Sous les coups d’un nouvel Alcide;/ De ta résistance homicide/Reçois enfin le prix tant de fois mérité. »
Napoléon à Napoléon! La visite éclair de l’Empereur dans la ville portant son nom est assez connue pour n’en retenir ici que les échos inédits rapportés sur le vif par l’en-tourage du préfet. Tout à son affaire et soucieux d’un avancement espéré depuis long-temps, ce dernier s’attira des compliments impériaux assurément justifiés mais qui, par malheur pour lui, confirmaient pour quelque temps encore son rôle irremplaçable. « Tout le monde est enchanté et il est enchanté de tout le monde » confirme le gendre de Merlet (8), les seuls à faire les frais de l’inspection étant les ingénieurs, vilipendés injustement pour n’avoir pas su bâtir le programme envisagé pour le chef-lieu avec les trop maigres crédits dont ils avaient disposé. Décrite par la légende, la colère impériale qui s’ensui-vit a nourri notre imagination: le fondateur aurait enfoncé de façon bien peu probable son sabre dans le pisé des bâtiments trop fragiles de sa cité. Notre témoin rapporte de son côté un mot de l’Empereur qui dut ravir tous les fonctionnaires assignés à résidence à Napoléon, où ils campaient plus qu’ils n’y logeaient: « Vous avez un beau et bon royaume, mais une foutue capitale! » s’exclama-t-il en partant.
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