Nos illustres inconnus

Nos illustres inconnus

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Livres
304 pages

Description

Ferdinand Buisson, infatigable promoteur du droit de vote des femmes ; Alfred Naquet, l'inventeur de la loi sur le divorce ; Philippe Grenier, le député musulman qui soignait ses électeurs comme un marabout ; Lucien Neuwirth, le défenseur de la pilule ; Philippe Séguin, champion de la souveraineté française ; Ledru-Rollin, l'un des pères de notre suffrage universel... Sans oublier le dernier évêque député, le promoteur de la tombe du soldat inconnu, le député qui réclama le premier le vote des femmes, le plus grand défenseur du protectionnisme... Tous sont des personnalités hors norme, mais leurs oeuvres sont trop souvent méconnues. Il est temps de leur rendre leur nom et leur place ! Tel est le but de ce nouveau livre de Jean-Louis Debré.

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Date de parution 05 septembre 2018
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EAN13 9782226431943
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

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© Éditions Albin Michel, 2018
ISBN numérique : 978-2-226-43194-3
À Jacques, le premier élu républicain de ma famille À Simon, qui a choisi la République À Robert, qui s’est engagé pour la France et sa jeunesse À Michel, qui a servi la France et la République.
Introduction
Camille, Gabrielle, Aurèle, Vivienne, Margaux et Lila-Marianne, mes petits-enfants, n’oubliez jamais les hommes et les femmes qui ont contribué à écrire l’histoire de votre pays, ne vous contentez pas de vous souvenir simplement de quelques dates. Notre histoire nationale abonde de personnalités illustres, dont certaines aujourd’hui sont inconnues de la plupart d’entre nous et qui pourtant ont éclairé de leurs réflexions, de leurs convictions, par leurs discours et leurs actions des générations successives de Françaises et de Français. Ces gloires oubliées ont façonné les contours de notre société, dessiné les caractéristiques de la France républicaine. Vous me direz, citant Alexis de Tocqueville, que « l’Histoire est une galerie de tableaux où il y a peu d’originaux et beaucoup de copies ». Justement, ces illustres inconnus, dont nous allons évoquer ensemble le souvenir, ne sont pas des usurpateurs, des reproductions sans relief d’autres personnages. Ils sont les maîtres d’œuvre de notre modèle républicain, les architectes des transformations de notre société. Ils apparaissent comme des marqueurs de nos mutations politiques et sociales. Ils ont fait prendre conscience à leurs concitoyens que la seule quête qui vaille est celle de l’Homme, de sa liberté, de l’égalité entre les femmes et les hommes. Tous croyaient en la France et en son avenir. Ils ont refusé le conservatisme, l’immobilisme, le fatalisme, le déclin. Pour eux, la République se doit de demeurer une ambition, « un rêve d’avenir partagé », pour reprendre l’expression de Renan. Elle ne peut pas se figer dans un concept qui, ne s’étant pas renouvelé, apparaîtrait au final totalement déconnecté de toute espérance individuelle ou collective et n’être qu’un simple mot, une stricte zone de défense, un terrain de repli. Le mot République, pour ces illustres inconnus, est une invitation à l’invention, à l’audace, il signifie un appel à l’imagination, au sursaut, à l’effort, à la justice. Cette adaptation permanente des libertés et droits individuels ou collectifs, que porte la République, est indispensable. Surtout à une époque dominée par les « nouvelles technologies », où trop souvent le réflexe remplace la réflexion, le mot d’ordre obstrue le discernement, la manipulation médiatique ou politique maltraite la démocratie et la fait parfois dériver vers une ochlocratie, un gouvernement des foules irraisonnées, qui permet à des meneurs d’imposer leurs desseins politiques. Comprendre notre République, la défendre, cela impose un rapport à l’Histoire, à notre histoire commune, pour mieux préparer celle de demain, pour imaginer la place et le rôle de la France en Europe et dans le monde. Si la France bénéficie d’une image singulière dans le concert des nations, certains de ces illustres oubliés en portent la responsabilité.
Pas de femmes parmi ces oubliés, me direz-vous. Est-ce à dire qu’elles n’auraient pas imprimé leur marque dans l’évolution de notre société politique et sociale ? Assurément e e non, elles ont été nombreuses, au XIX et au XX siècle, à avoir eu une action déterminante, alors même qu’elles furent longtemps écartées de toute citoyenneté, de la vie politique. N’ayant pas de mandat électif, ne pouvant pas voter, elles ont su se mobiliser pour une égalité des droits avec les hommes. Elles ont incité bien des dirigeants politiques à faire preuve de courage et engager des réformes politiques et sociales. Impossible de ne pas mentionner Olympe de Gouges (1748-1793) et saDéclaration des droits de la femme et de la citoyenne.
Injuste de ne pas citer Julie-Victoire Daubié (1824-1874) et sa ténacité à obtenir le droit de présenter les épreuves du baccalauréat et de recevoir le diplôme après son succès à e l’examen. Elle ouvre la route aux lois scolaires de la III République et à l’accès des femmes à l’université. Impensable de ne pas évoquer Hubertine Auclert (1848-1914) et son combat pour le droit de vote des femmes et leur éligibilité. Comment oublier son discours du 22 octobre 1873 à Marseille : « Exigez des réformes sociales et parmi elles, une des premières : la reconnaissance de notre égalité sociale et politique. Il faut qu’à l’instar des héritiers de la Révolution, qui montraient les tables des droits de l’homme aux libérâtres de l’époque leur demandant : signeriez-vous cela ? Il faut que, vous prolétaires, vous présentiez la table des droits de la femme aux candidats. Ce sera un critérium pour reconnaître à l’avance les opportunistes, les traîtres du lendemain […]. Vous admettez le vote pour les despotes, les prêtres, les soldats, oiseaux de proie affamés de carnage […]. Ô prolétaires, si vous voulez être libres, cessez d’être injustes… » Incompréhensible de passer sous silence l’action de Jeanne Chauvin (1862-1926) pour que les femmes puissent accéder à la profession d’avocat, et la bataille exemplaire de Madeleine Brès (1842-1921) pour devenir la première femme docteur en médecine. Incompréhensible de ne pas mentionner le militantisme particulier de Madeleine Pelletier (1874-1939), première femme docteur en psychiatrie, qui s’habillait en homme et a osé publier en 1911L’Émancipation sexuelle de la femme. Tout aussi incompréhensible serait de ne pas citer Marguerite Durand (1864-1936) et son journalLa Fronde, dont l’ambition fut de défendre la cause des femmes, de faire entendre leurs revendications. Inconcevable de ne pas rappeler le courage de Nafissa Sid Cara (1910-2002), première femme musulmane membre d’un gouvernement de la République, celui de Michel Debré e n 1959, incitant ses sœurs algériennes, pour leur liberté, à enlever leur voile. Et sa courageuse dénonciation des « mariages arrangés ». Importante et même déterminante l’action de Simone Veil (1927-2017) pour la reconnaissance du droit des femmes à choisir le moment de leur maternité. Son engagement au service de l’Europe ne doit pas non plus être oublié. Indispensable de reconnaître aussi combien certaines écrivaines, telles George Sand (1804-1876), Colette (1873-1954), Marguerite Yourcenar (1903-1987), Simone de Beauvoir (1908-1986), notamment, ont provoqué des prises de conscience sur l’inégalité de notre société, l’urgence à faire évoluer nos mœurs et les droits des femmes. La France, la République d’aujourd’hui leur doit une infinie gratitude. Lors de la Première Guerre mondiale, alors que les hommes étaient au front, le rôle des femmes fut essentiel dans le fonctionnement des usines et dans la production agricole pour que la France continue à vivre. Plus tard, dans la Résistance intérieure ou aux côtés du général de Gaulle, nombre d’entre elles ont choisi de défendre la France et la liberté. N’oublions pas leur détermination à faire triompher l’égalité des droits. Leur action a été si importante pour notre pays que j’ai voulu leur consacrer l’intégralité d’un essai historique,Ces femmes qui ont réveillé la France, écrit avec Valérie Bochenek. Leur absence dans ce livre n’est donc pas un oubli, une méconnaissance de leur engagement en faveur de l’égalité des femmes et des hommes sans laquelle il n’y a pas de liberté. Mais cet ouvrage est consacré à des hommes qui, eux aussi, ont esquissé l’architecture de notre société actuelle. Certes, ils ne sont pas les seules illustres personnalités à avoir été écartées du récit actuel de notre histoire nationale. Bien d’autres personnages auraient eu le droit d’être cités. Il ne s’agit pas d’une omission volontaire. Dans mon livre publié il y a quelques années,Les Oubliés de la République, j’avais déjà
évoqué certains d’entre eux. L’Histoire est souvent injuste et partielle dans l’expression de ses souvenirs. Aujourd’hui oubliées et donc inconnues, ces personnalités dont nous allons suivre l’itinéraire ont voulu une société plus libre, plus juste et plus égalitaire, une France qui croie en son destin européen.
I
LIBERTÉ ÉGALITÉ FRATERNITÉ
Notre identité nationale, notre fierté d’être français, notre sentiment d’avoir un destin collectif, notre foi en la République reposent sur un idéal de liberté sans lequel il n’y a ni égalité ni fraternité. Naturellement, pour y parvenir, les politiques ou les philosophes ont leurs vérités. Mais elles ne sont pas toujours compatibles entre elles. Avec raison, Albert Camus notait dans L’Envers et l’Endroitque « l’homme est toujours la proie de sa vérité ». Quelle est la définition politique de la liberté ? La liberté que revendique chaque être humain est-elle compatible avec la liberté collective ? Pour Rousseau, « la liberté consiste moins à faire sa volonté qu’à n’être pas soumis à celle d’autrui ; elle consiste encore à ne pas soumettre la volonté d’autrui à la nôtre ». Ces inconnus qui ont fait la France ont chacun leur vérité et ont cru possible d’être libres ensemble, mais cela suppose l’affirmation et la reconnaissance de l’égalité civile et politique. Il en fallut de la ténacité, de la constance aux partisans de l’égalité entre les hommes et les femmes pour bousculer le conservatisme et détacher la femme de la tutelle civile du père ou du mari. Permettre l’accès des femmes à l’éducation, fondement de la liberté et de l’égalité, est une cause qui a mis du temps à triompher, tant les réflexes de la société d’Ancien Régime étaient puissamment ancrés dans les mentalités religieuses et politiques. e Ainsi, note Julie-Victoire Daubié, danssiècleLa Femme pauvre au XIX : « L’interdiction pour la femme de puiser l’instruction aux mêmes sources que l’homme est en outre une négation de nos théories de l’égalité civile qui établit un antagonisme déplorable entre nos principes et nos mœurs. » Libérer l’homme ou la femme de toute inégalité civile ou politique, instaurer une société plus solidaire ou fraternelle est une ambition que bien des politiques, comme ces illustres inconnus, ont cherché à faire triompher.