Œuvres complètes

Œuvres complètes

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1440 pages

Description

Lucien est né vers 120 après J.-C., à Samosate, aux confins de l’Empire romain, alors à l’apogée de sa puissance. Très vite, il abandonne sa langue natale, sans doute l’araméen, pour embrasser la culture grecque. Devenu un brillant orateur, il voyage dans le Bassin méditerranéen, où son éloquence mordante lui vaut fortune et gloire. Malgré les siècles qui nous séparent de lui, son scepticisme désabusé, son refus des fanatismes, de la superstition, des faux prophètes, des cultes irrationnels, des maîtres à penser qui manipulent la jeunesse, sont d’une actualité brûlante. Le regard qu’il porte sur la société est très noir : il voit avec dégoût triompher convoitise, cruauté, servilité, vulgarité… Satiriste dans l’âme, il stigmatise l’hypocrisie sous toutes ses formes. Son humour est dévastateur, qu’il caricature coquettes, pédants, gloutons, débauchés, ou misanthropes. Le rire, cruel ou bon enfant, est toujours présent, notamment quand il revisite la mythologie traditionnelle et campe des dieux bougons, colériques, jaloux… Ses voyages fantaisistes sur la lune, au fond des Enfers ou dans le ventre d’une baleine, témoignent d’une imagination sans limite et sont d’une drôlerie irrésistible. Cette oeuvre si riche, qui joue de manière irrévérencieuse avec les modèles hérités de la Grèce classique, a inspiré les grands humanistes (Thomas More, Érasme, Rabelais, Cyrano de Bergerac, Fénelon, Fontenelle, Swift) et même certains peintres de la Renaissance. Comme Plutarque, mais à sa manière ironique, Lucien a été un des relais principaux entre l’Antiquité gréco-latine et nous. Cette traduction intégrale (à l’exception de quelques textes apocryphes, rejetés par la majorité des critiques), est la première en France depuis celle d’Émile Chambry, qui date de 1933-1934.
Anne-Marie Ozanam est professeur de latin et de grec en première supérieure (khâgne). Elle a publié aux Belles Lettres, outre cinq recueils consacrés à Lucien, des traductions de César, Tacite et Alciphron, et aux éditions Gallimard, la traduction intégrale des Vies parallèles de Plutarque.

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Date de parution 09 mars 2018
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EAN13 9782251907499
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

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Titre
L’éditeur remercie Xavier Carteret pour son travail d’illustrateur.
Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés pour tous les pays.
© 2018, Société d’édition Les Belles Lettres 95, boulevard Raspail, 75006 Paris www.lesbelleslettres.com
ISBN : 978-2-251-90749-9
INTRODUCTION
1. Une autobiographie littéraire
Entre mensonge,mimésis, et réalité 1 Lucien s’est souvent mis en scène dans son œuvre. U ne dizaine de ses textes présente un certain Lykinos, au pseudonyme transpar ent, qui lui sert de porte-parole : ce personnage se caractérise par sa curios ité, son sens de l’amitié, son désir de mener une discussion jusqu’au bout, et une ironie presque socratique. Il nous apprend cependant peu de choses sur l’auteur l ui-même : tout au plus trouve-2 t-on peut-être une allusion amusée à son amour des jeunes garçons . Autre avatar, 3 aussi discret, Tychiadès — le fils de la Fortune —, dont le rôle se limite à faire avancer le dialogue, et à incarner, comme Lykinos, le bon sens et le refus de la superstition. 4 5 Avec Parrhésiadès — le fils de la Franchise — et avec le Syrien , Lucien se dévoile davantage. Il évoque son origine syrienne, sa langue « barbare », ses débuts, les succès et les désillusions que lui ont fait connaître la rhétorique et la philosophie. Mais la confidence la plus personnelle semble se trouver dans le Songe ou la Carrière de Loukianos, où le nom de l’auteur n’est plus brouillé. Ce texte très court rapporte un souvenir d’enfance : placé en apprentissage auprès d’un oncle sculpteur, le jeune garçon aurait cassé une plaque de marbre, puis après avoir vu en songe s’opposer l’allégorie de la Sculp ture et celle de la Culture, il aurait choisi cette dernière. Le nom de Loukianos revient dans leNigrinos, où Lucien confie à un ami son admiration pour le philosophe d e ce nom et sa conversion à la philosophie, ainsi que dans lePseudosophiste ou le Soléciste, qui n’est peut-être pas une œuvre authentique. D’autres œuvres, à la première personne, rapportent des événements vécus : un 6 7 séjour à Rome où l’avait conduit une maladie à l’œi l , un voyage au bord du Pô , 8 9 ses succès en Gaule , les réactions de ses admirateurs , des reproches qu’on lui 10 adresse concernant son vocabulaire , et même un assassinat tramé contre lui par 11 un Faux Prophète . Cependant, malgré cette insistance à parler de lui, le parti pris littéraire, livresque, est évident. Même dans leSonge, où notre auteur semble se confier avec le plus de spontanéité, le modèle est facile à reconnaître : la référence à deux femmes qui se disputent l’enfant vient de l’apologue de Prodic os, dans lequel Héraclès doit 12 choisir entre la Vie mauvaise et la Vertu . Ailleurs, dans un passage particulièrement dramatique, quand Lucien raconte q u’il a failli être assassiné, il ne 13 peut s’empêcher de citer Homère . Quels que soient les éléments autobiographiques évoqués, on reconnaît aussitôt un e référence classique qui semble faire écran entre lui et nous. L’écart entre les mots et les choses est encore plu s net lorsque Lucien fait allusion à ses voyages. Alors qu’il a parcouru tout le Bassin méditerranéen, il ne décrit presque rien de ce qu’il a vu. Comme l’écrit Jacques Bompaire : « Le bilan est maigre et on se demandera si tous les petits fa its qui semblent en constituer la 14 part la plus solide sont exempts d’élaboration livr esque . » La distance prise avec le réel est particulièrement frappante, quand il s’ agit d’Athènes où Lucien a pourtant vécu : il n’y a pas un seul détail réaliste ; l’ima ge qu’il nous en donne est totalement idéalisée. Les monuments énumérés sont ceux des gra ndes années classiques, la cité semble immobilisée dans une époque indéterminé e, qui pourrait souvent e e correspondre aux IV -III siècles avant J.-C. et, malgré la domination romai ne, elle paraît à jamais démocratique. De même, les très rares allusions à l’actualité (le suicide du cynique Pérégrinos, l’oracle fondé par le Faux Prophète Alexandre, la g uerre Parthique) sont
15 « empreintes de livresque ». Bref, toute l’œuvre s’inscrit dans un « éloigne ment 16 délibéré des choses, un dogme de l’ “à rebours” ». Dans ces conditions, pouvons-nous croire ce que Luc ien nous dit de lui ? Ses confidences ne seraient-elles en fait que réminisce nces littéraires, artifices, copies de modèles ? Se poser une telle question a quelque chose d’anach ronique. N’oublions pas que dans l’Antiquité, et particulièrement à l’époque de Lucien, l’imitation, lamimésis, est un ornement obligé : l’opposer à la sincérité serai t fausser l’idée que les Anciens se faisaient de l’écriture. La notion d’originalité, t elle que nous la concevons de nos jours, leur est étrangère, et l’inspiration passe n écessairement par le recours à des modèles. Leur présence ne signifie pas forcément qu e le texte est mensonger. Cependant, s’agissant de Lucien, il ne faut pas non plus tout croire naïvement. Si la première personne lui sert parfois à parler de s a personne réelle, elle peut aussi représenter un narrateur, totalement distinct de l’ auteur. L’exemple le plus frappant est donné par lesHistoires vraies, dont le titre antiphrastique est tout un programme, et où le héros principal se présente à l a fois comme un menteur qui 17 dira la vérité au moins sur un point, en disant qu’ il ment , tout en déclarant plus 18 loin qu’il n’a aucun mensonge sur la conscience . Le rapport ambigu au mensonge, et au mensonge litté raire, est donc fondamental quand il s’agit de Lucien. Les identités successive s qu’il se donne sont aussi des masques, derrière lesquels il se dissimule. Les dif férents « je » qu’il met en scène 19 sont autant de personnages . Il faut donc recevoir avec beaucoup de précautions les indications qu’il nous donne à son propos. On peut cependant tenter de rec onstituer les grands moments de sa vie avec quelque vraisemblance.
Un Syrien épris de culture grecque Lucien est né vers 120 après J.-C à Samosate, petit e cité du nord de la Syrie, sur la rive droite de l’Euphrate, qui avait été la capi tale du royaume de Commagène lequel fut annexé par Rome en 72. Il appartenait à un milieu modeste, si l’on choisit de croire leSongeécialisés dansqui évoque une famille de travailleurs manuels, sp 20 la statuaire. Cette origine et sa langue natale, sa ns doute l’araméen , qu’il qualifie 21 lui-même à plusieurs reprises de « barbare », terme chargé d’un grand mépris , lui 22 auraient donné ce que Jacques Bompaire appelle un « complexe de métèque ». D’où l’enthousiasme avec lequel il désire s’intégre r à l’hellénisme, et s’approprier la culture grecque. Parfois il se montre même plus puriste et tatillon qu’un auteur dont la langue maternelle serait le grec : il traqu e les barbarismes et les 23 solécismes , s’emporte contre ceux qui mêlent des mots latins à la langue 24 grecque , et, inversement, n’épargne pas les critiques à ce ux qui usent d’un 25 atticisme désuet et ridicule . Quand on lui reproche d’avoir fait une faute de vocabulaire, c’est pour lui une blessure intolérabl e, et il consacre deux textes 26 entiers à se justifier .
Un brillant orateur 27 Si l’on accepte de croireLa Double Accusation ou les Tribunaux, le jeune Lucien « rencontra Rhétorique » en Ionie, c’est-à-d ire qu’il étudia l’éloquence en Asie Mineure, laquelle comptait alors de brillantes écoles. Selon laSouda, il serait devenu avocat à Antioche. Puis, très vite, il fit d es tournées de déclamation en 28 Grèce, en Ionie, en Italie et même en Gaule où il d evint très riche .
La « conversion » Si l’on se fie auNigrinos, Lucien se rendit à Rome à l’occasion d’une maladi e à l’œil. Il y fit la connaissance du philosophe dont l’ouvrage tire son nom, et cette 29 rencontre fut à l’origine de ce qu’on a pu appeler la « conversion » de Lucien .
Dès lors, il décida de renoncer à la rhétorique pou r se consacrer à la 30 philosophie . On peut dater l’épisode de 160. Il avait la quara ntaine et abandonna la vie itinérante des rhéteurs pour se fixer à Athè nes. C’est de cette période que 31 datent les ouvrages de la « maturité » : il s’agit notamment deCharon ou les Observateurs, desVies à vendre, desRessuscités ou le Pêcheur, deLa Double Accusation ou les Tribunaux. L’Hermotimos, son dialogue philosophique le plus ambitieux, est également rattaché à ces années, pui sque Lykinos déclare avoir la quarantaine quand il s’entretient avec le personnag e éponyme, même si le texte peut avoir été composé plus tard.
La guerre Parthique et la cour de Lucius Vérus Alors que l’Empire romain, sous le règne des Antoni ns, connaissait une prospérité exceptionnelle, et la plus grande expansion de son histoire à la suite des conquêtes de Trajan, la guerre Parthique éclata à ses frontiè res orientales. Ce conflit dura de 161 à 166. Le roi parthe Vologèse III, qui avait vo ulu installer sur le trône d’Arménie un vassal, Aurélius Pacorus, massacra la garnison r omaine d’Élégéia (ville située juste au-delà de la frontière de la Cappadoce, près des sources de l’Euphrate, dans la région de l’actuelle Erzurum), commandée par Sév érianus qui se suicida probablement pendant le désastre. Rome réagit violemment à cette provocation. Lucius Vérus, qui partageait l’Empire romain avec son frère par adoption, Marc Aurèle, se rendit à Antioche pour diriger la guerre. L’affaire se termina, après de nombreuses p éripéties sanglantes, par la victoire de Rome. À cette occasion, Lucien gagna lui aussi Antioche e t fréquenta la cour de Lucius Vérus. Il évoque la guerre Parthique dansComment écrire l’histoire. Mais s’il 32 rappelle qu’elle fut très violente et prend parti pour les Romains, en employant la 33 première personne du pluriel quand il parle d’eux, on ne trouve dans son ouvrag e que peu d’évocations des faits réels. L’essentiel c onsiste en recommandations de 34 méthode adressées à un historien éventuel . Quant aux relations de Lucien avec Lucius Vérus, ce personnage si 35 controversé , elles sont celles d’un courtisan. Même si les com pliments qu’il lui 36 décerne restent assez mesurés, il consacre à la favorite d e l’empereur deux panégyriques, dont certains critiques ont déploré l a servilité, d’autres proposant une 37 lecture plus subtile du texte .
Les dernières années Nous ne savons pas grand-chose de la fin de Lucien. Entre 171 et 175, il occupa un poste administratif auprès du préfet d’Égypte, p uis regagna Athènes, avant de reprendre ses conférences itinérantes. On situe sa mort sous Commode, après 180. Selon laSouda, il aurait été déchiré par des chiens, mais nous s ommes peut-être en présence d’une métaphore mal comprise. L’histoir e pourrait venir d’une 38 confusion avec les cyniques, auxquels on donnait ce surnom de chiens ; Lucien les a souvent égratignés dans ses œuvres et ils aur aient pu le « déchirer » en paroles.
39 2. Imitation et création
La « seconde sophistique » Lucien a émis de sévères réserves sur la rhétorique de son temps, jugeant qu’elle 40 n’avait pas gardé « sa mise modeste de jadis ». De plus, vers 160, il a affirmé que les prouesses oratoires étaient désormais pour lui une affaire de jeunesse qu’il 41 abandonnait pour se convertir à la philosophie . Mais en dépit de cette prétendue rupture, et même s’il a pu abandonner pour un temps la vie errante des conférenciers, il est resté profondément marqué par sa formation rhétorique. Et l’on
a pu rapprocher son œuvre, malgré quelques divergen ces, du mouvement culturel qu’on a appelé la « seconde sophistique ». Cette expression renvoie à la « première sophistiqu e », terme par lequel on désigne les orateurs itinérants qui apparurent dans le monde grec, et e particulièrement athénien, au milieu du V siècle avant J.-C. Comme l’a montré 42 Jacqueline de Romilly , ces hommes opérèrent une véritable révolution idéologique et sociale, modifiant par leur enseigne ment les structures traditionnelles de la cité : l’homme qui grâce à eux devenait capab le de bien parler prenait le dessus sur l’athlète, le riche ou l’homme de haute naissance. Avec eux apparaissait une figure jusque-là inconnue ou méprisée, l’intell ectuel. Les représentants de cette première sophistique éta ient de grands voyageurs. Ils venaient de toutes les régions du Bassin méditerran éen : « Protagoras d’Abdère, dans le nord, en bordure de la Thrace, Gorgias de S icile, Prodicos de la petite île de Céos, Hippias d’Élis dans le Péloponnèse, Thrasymaq ue de Chalcidoine, en Asie 43 Mineure . » Comme le remarque ironiquement Socrate, mis en scène par Platon : 44 « Quels maîtres que ces gens-là, juges, qui vont de ville en ville ! » La « seconde sophistique », dont la naissance, l’ap ogée et la disparition correspondent aux dates de Lucien, accentue encore cette mobilité. Car la première 45 sophistique s’était trouvé un centre et un « cataly seur » en Athènes. Si la cité de e Périclès continue à jouer un rôle de référence pour les sophistes du II siècle après J.-C., elle n’est plus l’endroit privilégié où ils se rencontrent. Le monde a beaucoup changé. Le règne des Antonins est une époque floris sante où les déplacements sont faciles. Les orateurs circulent dans tout le B assin méditerranéen. On a pu rapprocher par bien des traits Lucien d’un autre rhéteur, qui voyagea lui aussi beaucoup, Ælius Aristide. Les dates des deux hommes sont très proches : Ælius Aristide est né en 117 et mort en 187. Né en Mysie, au nord-ouest de l’Asie Mineure, il reçut une éducation soignée, incluant u n séjour en Égypte et à Rhodes, qui dura un an. En 144, il se rendit à Rome, vécut à Pergame de 145 à 147, se retira au Lanéion en Mysie en 170-171, avant de se fixer à Smyrne en 176. En revanche, quant aux idées de ces « seconds sophi stes », elles sont, malgré e les apparences, moins novatrices que celles du V siècle avant J.-C. Certes, le mouvement se veut résolument moderne, novateur, voi re révolutionnaire, 46 « tapageur ». Mais il ne l’est qu’en façade. L’accent est sur tout mis sur la forme. « Le fond, qu’on n’avoue pas trop, par souci d’élég ance, est fidélité aux procédés traditionnels : l’âme même de cette “révolution” es t attachement au passé hellénique. Les sophistes ont conscience d’être les artisans d’une “Renaissance” de 47 l’hellénisme . » 48 Leurs conférences sont données le plus souvent en g rec . Si la seconde sophistique a d’abord été marquée par l’asianisme ( écriture brillante, parfois e surchargée et grandiloquente), elle privilégie bien vite la langue attique des V et e IV siècles avant J.-C., dont certains tentent même pa rfois de faire revivre les 49 vocables les plus désuets, avec une minutie caricat urale . C’est d’ailleurs toute l’époque qui est philhellène . Les Antonins, sous le règne desquels vit Lucien, sont fascinés par la civilisat ion grecque : Hadrien (117-138) en est l’exemple le plus célèbre, mais après lui et co mme lui, Antonin le Pieux (138-161) et Marc Aurèle (161-180) « embellissent Athène s, dotent la Grèce et Rome de 50 chaires qui font rayonner rhétorique et philosophie grecqu es, et s’entourent de 51 Grecs, pensent, écrivent eux-mêmes en grec ». Lucien fut donc un de ces rhéteurs dont on aurait d u mal à imaginer de nos jours combien le succès fut considérable. Des foules se d éplaçaient pour les entendre. Comme Protagoras ou Gorgias l’avaient fait en leur temps, ils proposaient dans chaque cité une démonstration (πδειξις) de leur talent, au cours de laquelle ils
déployaient une extraordinaire virtuosité de parole , improvisant en prose ou en vers, sur les sujets les plus variés. Par ailleurs, ils enseignaient la rhétorique dans d es écoles privées, organisées autour de leur personne. Leur gloire était immense : citons, légèrement antérieurs à Lucien, Favorinus d’Arles, disciple de Dion Chrysos tome, ou Polémon de Laodicée, et, parmi ses contemporains, Hérode Atticus, Adrien de Tyr ou Ælius Aristide.
La formation de l’orateur :mimésisetpaidéia Pour parvenir à une telle renommée, l’orateur devai t posséder une formation solide. Au siècle précédent, Quintilien nous a lais sé uneInstitution oratoire en douze livres, qui prend l’enfant romain au berceau (les nourrices doivent avoir une langue irréprochable !) et le conduit à la maîtrise complète de l’art de la parole. Dans le monde grec, l’enfant apprenait d’abord à li re et à écrire avec le 52 γραµµατιστς, puis il suivait le cours duγραµµατικς, lequel consistait principalement en explications de textes particuliè rement serrées, Homère étant la référence principale. Il se rendait ensuite chez leῥήτωρ, chez qui il pratiquait les προγυµνσµαταt du µ (exercices préparatoires) : il s’agissait notammen θος ou διγηµα (narration), de laχρεα (« chrie », brève anecdote ou aphorisme mis dans la bouche d’un homme célèbre), de l’θοποαéthopée » : portrait moral et (« psychologique d’un personnage auquel on prête des d iscours appropriés à son 53 caractère), de l’κφρασις(description), de laσγκρισις(comparaison) … Venait ensuite le stade supérieur, la composition d e discours fictifs (µελται : le mot signifie entraînements). À ce moment-là, on abo rdait les trois catégories du 54 discours, telles qu’Aristote les définit dans saRhétoriquele : λγος συµβουλευτικςdélibératif), le (discours λ฀γοσδικανικ฀ςjudiciaire), et le (discours λγοςπιδεικτικς(genre épidictique ou démonstratif). Chacune de ces formes était travaillée par l’étudia nt. Dans le discours délibératif, il devait imaginer ce que dirait un grand homme con fronté à un dilemme dramatique (c’était l’équivalent de lasuasorialatine). Dans le discours judiciaire, il était inv ité à choisir l’accusation ou la défense, ou même à plaid er l’une et l’autre, au cours d’un 55 procès imaginaire (cet exercice correspondait à lacontroversialatine ). Quant au discours épidictique ou démonstratif, il s’agissait de composer un éloge (γκµιον) 56 57 ou un blâme (ψγοςet), lesquels comportaient de nombreuses catégories faisaient appel à divers sentiments obligés (joie, respect, enthousiasme, gratitude, admiration, amour, mépris, détestation, haine). Tous ces exercices accordaient une place prépondéra nte à lamimésis (l’imitation). Il rictes, et surtout enfallait les composer « en suivant des règles st 58 s’abstenant de toute originalité ». Les images étaient recommandées, tout l’art 59 consistant à bien proportionner métaphores et compa raisons . Plus qu’à toute autre époque, les auteurs comme le public goûtaient les références savantes, et notamment les citations, qui étaient à la fois les parures obligées du discours et considérées comme faisant autorité. Une phrase écri te par Homère ou Platon était 60 forcément juste et chargée d’enseignements : c’étai t un dogme littéraire . Les étudiants devaient en apprendre par cœur des quanti tés, pour les placer habilement dans leurs développements. L’école leur donnait ain si unepaidéia(culture), dont on ne sait si elle était profonde ou superficielle : c ertains critiques ont suggéré qu’ils ne 61 lisaient pas les œuvres intégrales, mais se contentaient de recueils et d’abrégés . Ce n’est qu’après s’être montré ainsi docile et mal léable que l’étudiant pouvait éventuellement parvenir au sommet de l’εγκ฀κλιοςπαιδε฀α : l’enseignement philosophique. Mais le futur philosophe avait été p réalablement « influencé par la rhétorique, puisque tout étudiant était déjà passé par les mains des rhéteurs… Tout 62 philosophe était rhéteur, mais peu de rhéteurs étai ent des philosophes . » Lucien n’a jamais critiqué ce type de formation, si scolaire fût-elle. Il s’est au contraire montré extrêmement sévère à l’égard de ce ux qui prétendaient se passer
des enseignements préparatoires. Ainsi il considère comme un imposteur le maître de rhétorique, qui invite son futur élève à se lanc er dans la carrière « sans être initié aux savoirs qui préparent à la rhétorique », lui af firmant qu’il n’en a « nul 63 besoin » . Un tel personnage est l’objet de son exécration, parce qu’il nie la valeur à laquelle notre auteur accorde le plus de prix, lapaidéia, la culture. La familiarité de Lucien avec les œuvres classiques va jusqu’à lui inspirer des parodies et des pastiches.LeParasitela structure, le jeu des questions- reprend réponses, et même certaines formules du dialogue pl atonicien. Le héros éponyme d uLexiphanèsse flatte d’avoir composé un « anti-banquet ». LeTimonpar débute une suite d’épithètes homériques de Zeus, dont l’ac cumulation devient comique. 64 Les personnages n’hésitent pas à forcer le sens des citations d’Homère , les interprétations tendancieuses faisant partie du pla isir de lettré que Lucien nous propose.
Tradition et innovation En effet, pour Lucien,paidéia etmimésis sont les bases indispensables de la création. DansLesRessuscités ou le Pêcheur, son porte-parole, Parrhésiadès, définit son art poétique en déclarant aux grands ho mmes du passé qu’il « butine » 65 leurs œuvres, ou plutôt qu’il en fait un « bouquet ». Il n’est pas question de créer ex nihilopruntés aux auteurs, mais de savoir agencer différemment des motifs em classiques, de les marier selon d’autres harmonies — c’est en cela que consiste l’originalité. Cependant il reconnaît que ses contemporains le con sidèrent comme un 66 novateur. Il feint parfois d’en être fâché . Mais il en éprouve bien sûr un plaisir immense et, après quelques réticences dictées par l a coquetterie, il admet 67 qu’il a fait une œuvre nouvelle, qui n’est imitée d ’aucun modèle . Cette distance revendiquée avec l’imitation surprend de la part d’ un tenant fervent de lamimésis. En quoi consiste-t-elle ?
3. L’art du dialogue
Dialogue et philosophie 68 À deux reprises , Lucien affirme qu’il a créé une forme inédite en unissant la comédie et le dialogue. Par dialogue, il entend le dialogue philosophique, hérité de Platon, qui, selon lui, est devenu rébarbatif, pare il à un hérisson qu’on se garde de 69 toucher . Quant à la comédie, c’est d’abord la raillerie su perficielle, qui s’en prend 70 à la philosophie (la référence étantlesNuéesd’Aristophane ). En apparence, la rupture avec lamimésis est donc moins radicale qu’il ne l’affirme, puisqu’il s’agit d’un mélange entre deux formes d’écriture existant précédemment. Mais l’association entre la comédie e t le dialogue est beaucoup plus novatrice que le « bouquet » que Parrhésiadès harmonise paisiblement dans la « prairie » des grands classiques. En effet, selon Lucien, il existe une tension entre ces deux genres littéraires. Ils n’ont pas d’affini tés et n’éprouvent nulle envie 71 d’œuvrer ensemble. À l’origine, ils n’étaient pas c ompagnons ni amis , et 72 renâclent à l’idée de s’associer . Lucien déclare donc les contraindre à se réunir et procéder à un savant dosage entre ces deux composants,a priori incompatibles. L’observation de son œuvre dialoguée confirme cette affirmation. Les proportio ns peuvent être très variables. Dans certains dialogues, la philosophie domine : le plus ambitieux en ce sens est l’Hermotimos, qui n’est cependant pas dépourvu de passages comi ques, ne serait-73 ce que la petite fable inspirée d’Ésope qui donne l a parole à un renard . À l’inverse, il existe un texte qui n’est presque que comédie, leTimon, riche en coups de pierre, et de pioche, même si l’on s’y interroge sur la richesse et la flatterie.
Danslaplupartdesdialogues,lemélangeesttrèséquilibré.Lejustemilieuest