Réaumur

Réaumur

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256 pages

Description

Que connaît-on de Réaumur ? Son nom est attaché à une commune de Vendée où il possédait un château à quelques lieues de La Rochelle, sa ville natale. Ce grand savant du XVIIIe siècle participa à la publication d’une œuvre considérable, la Description des Arts et Métiers voulue par Colbert, à laquelle l’Encyclopédie de Diderot « emprunta » de nombreuses planches. Réaumur ne fut pas seulement celui qui mit au point un thermomètre fiable qui porte son nom mais étudia, décrivit, expérimenta un grand nombre de techniques, toujours d’actualité. À la fois biologiste, généticien, botaniste, géologue, mécanicien et physicien, il fut un touche-à-tout des sciences de son époque avec le souci permanent d’être utile à ses contemporains. Grâce à la précision de son thermomètre, Réaumur put améliorer le niveau de vie des populations rurales en inventant, par exemple, des fours à poulets, premières couveuses semi-industrielles. Fondateur de l’entomologie, il consacra une grande partie de sa vie aux insectes.

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Date de parution 01 janvier 2003
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EAN13 9782842382629
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

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Réaumur à l’âge de 42 ans, par Alexis-Simon Belle. Dessin à la pierre noire rehaussé de blanc.
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CHAPITREI D’étranges amours chez un savant…
e matin du 28 juin, monsieur C l’académicien Réaumur se leva tôt, un peu avant cinq heures, puisqu’il entendit sonner l’horloge comtoise en pénétrant dans son ca-binet de travail, habillé d’une légère robe de chambre rouge qu’il avait enfilée à la hâte. Tout agité, il se précipita sur son bureau pour saisir quelques pages de ses notes écrites la veille, les re-lut rapidement puis s’empara avec nervosité de plusieurs feuilles de vélin blanc qu’il posa sur un sous-main de cuir cramoisi avant de se diriger vers une petite porte donnant accès à une sorte de garde robe contiguë à son cabinet. Pourquoi tant d’agitation et de fébrilité chez ce grand savant qui avait pourtant la réputation d’un homme au caractère enclin à la tranquillité ? La raison en était presque inavouable : son hôtel particulier abritait depuis quelques jours d’étranges amours, des amours insensées etin-imaginables jusqu’alors ! En effet, monsieur de Réaumur avait accueilli chez lui des amants surprenants : un lapin et une poule, qu’il logeait dans sa garde-robe aux fins d’observation scien-tifique de leurs ébats. Non, il ne s’agissait pas d’une malencontreuse
Un récit incroyable. Il est extrait du quatrième mémoire intituléEsquisse des amusements philosophiques que les oiseaux d’une basse-cour ont à offrir,paru en 1749 dans le tome second de l’ouvrage de Réaumur : Art de faire éclorre et d’élever en toute saison des oiseaux domestiques de toutes espèces.
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perversion du savant, mais tout simplement d’une mission que lui avait confiée l’Académie royale des sciences, docte compagnie dont il était l’un des plus éminents représentants. Cette étrange expérience avait été décidée à la suite d’une com-munication le 23 juin de monsieur l’Abbé de Fontenu, membre de l’Académie des inscriptions et belles lettres, faite devant l’Acadé-mie des sciences dans laquelle il avait rapporté que son frère pos-sédait dans sa maison un lapin et une poule ayant l’un pour l’autre une «forte inclination», bien que ces animaux soient si mal assor-tis ! Monsieur l’Abbé de Fontenu avait ajouté qu’aux dires des do-mestiques de la maison, le lapin «en usait avec la poule comme il eût fait avec une lapine et que la poule lui permettait tout ce qu’elle eût pu permettre à un coq». Les membres de l’Académie des sciences présents avaient mon-tré beaucoup de scepticisme aux paroles de monsieur l’Abbé de Fontenu, surtout qu’il s’agissait de témoignages indirects réalisés par des gens peu accoutumés à faire des observations scientifiques, ce dernier n’ayant pas observé ces accouplements bizarres de visu. Monsieur de Réaumur, qui assistait à cette communication, pro-posa à monsieur l’Abbé de Fontenu d’avoir en sa possession ce la-pin et cette poule afin de s’assurer lui-même «de la réalité et de l’éten-due du goût qu’ils avaient l’un pour l’autre». Celui-ci promit à Réaumur que dès le lendemain, le 24 juin, ces deux animaux se-raient conduits chez lui. Monsieur de Réaumur installa les « deux amants » dans une pe-tite pièce, attenante à son cabinet de travail, qui lui servait de garde-robe. Ainsi, par la porte entrouverte il pourrait les observer à son aise sans les troubler. Cette pièce était éclairée par une grande fenêtre assez basse donnant sur le jardin. Afin de ménager une « re-traite » possible à la poule en cas d’agression grave du lapin, Ré-aumur plaça une chaise au milieu de la pièce. Les quatre premiers jours, le savant n’observa que l’indifférence des deux animaux l’un pour l’autre, ceux-ci étant sans doute troublés par leur changement de résidence. Réaumur commençait en effet à douter du témoignage de l’Abbé de Fontenu ; il pensait même au ridicule de son initiative s’il
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ne se passait rien entre les deux présumés amants. Peut-être voyait-il déjà le ricanement de certains de ses collègues de l’Académie des sciences devant l’échec de son expérience. C’est pourquoi, ce matin du 28 juin, cet académicien, d’habitude affable et jovial, était de mauvaise humeur à l’aube de cette cin-quième journée passée à guetter le comportement des deux ani-maux. Il entrouvrit doucement la porte de la garde-robe, s’installa dans son fauteuil et posa sur ses genoux le sous-main garni de feuilles blanches prêtes à recevoir ses observations qu’il ferait d’une écriture fine avec l’une des plumes d’oie, toujours bien taillées, plantées dans un encrier d’argent qu’il avait posé sur un guéridon à portée de sa main. Quoique nerveux et soucieux, le sa-vant n’en était pas moins attentif aux mouvements de ses chers « invités ». À cinq heures et demie, sa patience fut enfin récompensée : le la-pin se rapprocha de la poule, se plaça le long de celle-ci, puis en laissant ses pattes postérieures à terre, il fit un saut «avec la légèreté propre aux lapins» sur la partie antérieure du dos de la poule, sai-sissant de ses pattes de devant la naissance des ailes. Réaumur nota alors que le lapin «approcha le plus qu’il pût la partie postérieure de son ventre du derrière de la poule, et fit en cette partie de petits mouvements, très prompts, dont la fin n’était pas équivoque». Hélas ! la poule ne lui permit de rester dans cette posture qu’un court instant, car elle ne semblait pas disposée à se prêter à ses «ca-resses» et s’échappa en avant. Le savant remarqua néanmoins que la poule n’avait à cette occasion «que peu plié ses jambes». Le 29 juin, Réaumur n’observa aucune «agacerie» de la part du lapin, la poule se conduisant «en poule modeste» ! Mais le 30 juin, vers cinq heures et demie du matin, le savant fut de nouveau le témoin de la même scène observée le 28 juin au ma-tin et qui se renouvela ensuite à plusieurs reprises. Réaumur nota à cette occasion que le lapin venait de manger une feuille de laitue et qu’après avoir frotté ses pattes contre ses lèvres, il s’en alla près de la poule. Dès qu’il fut près d’elle, il se leva et porta sa partie an-térieure sur le corps de la poule. Las, avant qu’il eût le temps de s’y cramponner, la poule s’échappa et se réfugia sous la chaise. Mais
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l’ardent lapin l’y suivit et malgré l’étroitesse de l’enceinte délimi-tée par les quatre barreaux de la chaise, le lapin posa à nouveau la partie antérieure de son corps sur le dos de la poule. Encore une fois celle-ci s’échappa pour se réfugier sous la fenêtre donnant sur le jardin. Elle fut alors rejointe par le lapin qui grimpa prompte-ment sur elle. Hélas ! cette fois la poule ne put esquiver l’assaut, gê-née par l’embrasure de la fenêtre qui l’empêcha de s’enfuir. La poule eut donc recours à la force pour se dégager puisqu’en re-tournant sa tête elle donna trois coups de bec sur les lèvres du la-pin que Réaumur interpréta pour n’être pas des «caresses». Surpris par cette attaque le lapin se retira mais la poule n’en poursuivit pas moins son attaque avec d’autres coups de bec sur sa tête qui le cal-mèrent pour un temps. Il laissa alors la poule s’éloigner sans la suivre. Toutefois, au bout d’une demi-heure, Réaumur vit que le la-pin après avoir mangé une feuille de laitue se rapprochait à nou-veau de la poule semblant pour cela avoir oublié les mauvais trai-tements qu’il avait reçus lors de son précédent assaut. Il recommença alors ses tendres attaques mais la poule n’était pas disposée à s’y rendre. Pour s’en défaire, elle monta sur un tabouret que Réaumur avait placé dans la pièce. Hélas ! celui-ci était trop bas car le lapin put y monter à son tour et reprendre ses assauts sur la poule. Mais celle-ci les refusa en s’échappant. Pendant près d’une heure le lapin cessa ses poursuites mais vers 7 heures «ses accès de tendresse le reprirent», nota Réaumur. La poule ayant «cocoté» très doucement, le lapin se porta sur elle au milieu de la pièce avec une nouvelle ardeur, se cramponnant fermement à elle. Réaumur re-marqua que la poule avait alors les jambes légèrement fléchies et que sans doute le moment était proche pour qu’elle soit subjuguée. En effet le lapin «passionné» tint ferme et alors la poule s’accrou-pit «comme toute poule qui après avoir fui devant le coq consent à souf-frir ses caresses». En réalité elle devint pour lui une lapine puisqu’il resta sur elle plus de quatre à cinq fois plus longtemps que le ferait un coq. Réaumur constata que cet assaut avait été «suffisant pour refroi-dir le lapin» et que celui-ci ne cherchait plus que le repos, passant deux heures immobile sur le petit tabouret.
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Pour le savant, il n’y avait aucun doute car il écrivit :« La poule ayant porté si loin sa complaisance pour le lapin sous mes propres yeux, il ne me fut plus permis de douter de ce qu’on avait rapporté s’être passé entre l’un et l’autre dans leur première habitation… »Mais Réaumur exprima tout de même certains scrupules moraux dans ses notes : «Si une poule était capable de honte, et que la nôtre eût connu l’état dans lequel les caresses la mettaient, elle n’eût osé se montrer à un coq quel-conque ; elle était tout autrement chiffonnée qu’il ne semble permis à une poule de l’être.» Mais Réaumur n’en était pas moins un observateur scientifique de leurs ébats et il en examina soigneusement les résultats. Ainsi il nota que les pattes antérieures du lapin posées sur le dos de la poule repoussaient vers le haut les plumes laissant apparente la chair de chaque côté. Il remarqua que cette empreinte était d’autant plus marquée et plus étendue «que les embrassements avaient été plus réitérés et plus longs». Un autre empreinte lui apparut sur les plumes les plus proches du derrière de la poule qui semblaient avoir été comprimées, formant une sorte d’enfoncement. En tous les cas, Réaumur observa qu’il fallait une journée à la poule pour rajuster ses plumes avec son bec après un assaut du lapin. Pendant deux mois, Réaumur tint «une espèce de journal» sur les «amours, si bizarrement assortis» des deux animaux, avec des pé-riodes d’observation séparées parfois d’un ou plusieurs jours. Seul l’état de «dérangement» des plumes de la poule lui confirmait les assauts du lapin. Ainsi il constata que du 7 au 15 juillet au matin le lapin parut être «tombé dans l’indifférence» mais dans l’après midi du 15 il eut la preuve que ses sentiments pour la poule s’étaient ranimés, car elle montra à nouveau des plumes «chiffonnées et relevées». Mais c’est le 16 juillet que le savant fut comblé dans ses obser-vations. Au moment où le lapin se cramponnait à nouveau sur le dos de la poule, celle-ci ne lui permit pas d’y rester. Réaumur vit alors le lapin décrire plusieurs fois un cercle «en sautillant avec lé-gèreté» autour de la poule puis se rapprocher d’elle. Mais celle-ci parut indifférente à «ces gentillesses» et sauta sur le tabouret, hé-las ! bien vite rejointe par le lapin. Mais comme il lui était difficile
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de la retenir sur un endroit aussi étroit, la poule s’échappa pour se poser sur le rebord d’une boîte contenant des herbes destinées à nourrir le lapin. Là, au moins, elle demeurait hors d’atteinte de son prétendant… Réaumur, ayant cessé ses observations pendant un quart d’heure, retrouva la poule accroupie à terre, alors que le lapin était quant à lui monté sur le tabouret et demeurait tranquille. Le savant écrivit alors : «l’amant me parut retombé dans une indifférence qui sem-blait m’annoncer que le moment où il avait été rendu heureux m’avait échappé» et il poursuivit par cette constatation : «il fut une heure et demi sans montrer ni gaieté ni vivacité, il prit, pour ainsi dire, un air sour-nois et ennuyé.» Ainsi le savant constata-t-il par la suite «de pareilles alternatives de passion et de froideur» de la part du lapin vis-à-vis de sa gallina-cée de compagne. Après deux mois d’observation, Réaumur mit fin à cette curieuse expérience non sans avoir tenté de remplacer la poule par une autre «familière avec les figures humaines». Hélas ! la nouvelle s’envolait à la moindre approche du lapin «en chantant comme chante une poule effarouchée» et Réaumur dut les séparer au bout de quatre jours de cohabitation forcée. Évidemment l’expérience engagée par l’académicien ne resta pas sans écho dans les salons parisiens où il était reçu. Il lui fallait sans cesse raconter dans le détail ces curieuses amours et chacun de ses auditeurs était curieux de savoir «quels seraient les produits d’une telle union bizarre». À ce propos Réaumur se risqua d’affir-mer : «On aurait voulu, et je l’eusse bien souhaité aussi, qu’elle nous eût valu des poulets vêtus de poils ou des lapins couverts de plumes.» Mais la réalité allait décevoir le savant. En effet l’abbé de Fon-tenu lui renvoya la fameuse poule qui avait subi les assauts du la-pin après qu’elle eût commencé à pondre. Réaumur mis à couver les deux premiers œufs sous une autre poule mais il les retrouva brisés après quelques jours. Dans les jours qui suivirent deux autres œufs furent pondus mais se cassèrent en sortant, la coque étant, semble-t-il, peu résistante. Par la suite la poule de l’abbé de Fontenu pondit six œufs à la coque bien résistante qui furent cou-vés par trois poules différentes.