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Une tache au front

De
448 pages
De nos jours, le vieux mot « bâtard » reste une insulte cuisante, comme pour rappeler ce qu'il y a d'essentiel dans l'appartenance familiale et la filiation. Sujet anthropologique ou sociologique, la bâtardise est aussi objet d'histoire. Confrontant études de cas, réflexions juridiques et représentations littéraires, Sylvie Steinberg montre de façon saisissante qu'elle fut paradoxalement un pivot de l'ordre absolutiste. Mais comment une société fondée sur le mariage chrétien, monogame et indissoluble, fit-elle une place, au sein de l'institution familiale, à des individus dont l'identité témoignait de l'inconduite de leurs géniteurs ?
Les bâtards, qu'ils soient issus de la paysannerie ou de l'aristocratie, furent au centre de débats juridiques et moraux, portant sur les comportements des individus et des groupes, et se trouvèrent à partir de la fin du XVIe siècle au coeur du dispositif de mise en discipline de la société. La loi de 1600, qui exigeait une naissance légitime ou légitimée de tout membre de la noblesse, faisait entrer en conflit règles de filiations et conditions sociales. Elle donna à l'état un droit de regard sur des questions qui relevaient auparavant de l'ordre privé.

Par-delà droit et théologie, cette histoire de la filiation aborde enfin la dimension vécue des liens entre enfants et parents, qui ne se réduisaient pas aux problèmes de nom et de patrimoine. Entre les « sans-familles » et leurs parents, l'amour, l'attachement, les sentiments de possession ou d'exclusion composaient un tableau changeant des normes et des comportements. Sommes-nous étrangers à cette histoire ?
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Couverture :  Sylvie Steinberg, Une tache au front. La bâtardise aux XVIe et XVIIe siècles
Page de titre : Sylvie Steinberg, Une tache au front. La bâtardise aux XVIe et XVIIe siècles, collection « Évolution de l’humanité », Albin Michel, 2016

Du même auteur

La Confusion des sexes. Le travestissement de la Renaissance à la Révolution, Paris, Fayard, 2001.

Le Désir et le goût. Une autre histoire (xiiie-xviiiesiècles)(éd. avec Odile Redon et Line Sallmann), Saint-Denis, Presses universitaires de Vincennes, 2005.

Les Femmes et l’écriture de l’histoire, 1400-1800 (éd. avec Jean-Claude Arnould), Rouen, PURH, 2008.

Toi, Nature, tu es ma déesse : à ta loi sont voués mes services. Pourquoi subirais-je la peste de la coutume, et permettrais-je aux lois les plus curieuses des nations de me dépouiller ? Parce que je suis venu douze ou quatorze lunes après mon frère ? Bastard ! Pourquoi ? Fils de bas ! Pourquoi ? N’ai-je pas la taille aussi bien prise, l’âme aussi généreuse, les traits aussi réguliers que le fruit d’une honnête dame ? Le « bas » : pourquoi nous flétrissent-ils de cette marque ? Bassesse ? Bas-tardise ? Bas, bas ? Nous qui, d’une étreinte luxurieuse et furtive, avons puisé plus de vigueur et de fougue qu’il n’en faut pour engendrer, en un lit maussade, rassis et épuisé, toute une tribu de mignons conçus moitié en dormant, moitié en veillant !

[…] À présent, dieux, dressez-vous en faveur des bâtards !

Shakespeare, Le Roi Lear, acte I, scène 2.

Parmi ces gens, il y en avait certains qui pleuraient lorsqu’ils me voyaient. J’entrais dans la pièce et ils me regardaient (des femmes, pour la plupart), et elles portaient leurs mains tordues, avec ces bagues et ces nœuds déformés, gonflés et durs comme ceux d’un arbre qu’étaient leurs phalanges, elles portaient ces mains sur leurs joues desséchées et disaient, d’une voix un peu essoufflée et dramatique, Oy, er zett oys zeyer eynlikh tzu Shmiel !

Oh ! Comme il ressemble à Shmiel !

Daniel Mendelsohn, Les Disparus, traduit de l’anglais par Pierre Guglielmina, Paris, Flammarion, 2007, p. 17.

Introduction

Fils de bas ou fils de bât ? L’étymologie du terme « bâtard » est incertaine. Émile Littré, à la fin du xixe siècle, penche pour le « bât » du muletier qui, selon lui, indique assez le mépris où l’on tient ces enfants infortunés1. Ses prédécesseurs en étymologie, Du Cange ou Ménage2, le faisaient dériver de « bas » et de « art » (sorte, espèce), ou encore des racines allemandes, « boes » et « tard », cette dernière signifiant « né ». Bâtard : né de mauvaise naissance, de l’espèce d’en bas. Quoi qu’il en soit, tous s’accordent pour dire que la terminaison en -ard exprime l’indignité de la personne ainsi désignée. C’est bien de cette façon que, pendant des siècles, le mot a été compris : bâtard ! avoutre ! champi ! Telles étaient les insultes qui résonnaient dans les chemins creux des campagnes et dans les rues des bonnes villes du royaume de France.

Durant le Moyen Âge, à cette appellation ignominieuse de bâtard se sont ajoutées des redevances et servitudes particulières. Au « vice de géniture » s’est superposée une stigmatisation coutumière. Certaines coutumes indiquent explicitement que les bâtards doivent s’acquitter de droits spécifiques : le chevage, somme due chaque année à la Saint-Rémi, le formariage, exigible lorsqu’un(e) bâtard(e) n’épouse pas quelqu’un de sa condition, le droit de bâtardise, droit d’épave que touche le seigneur si le bâtard meurt sans descendance3. Comme certaines de ces redevances sont communes aux serfs, le statut personnel des bâtards les rapproche en quelque sorte de ces derniers : c’est du moins la vision qu’en auront les juristes pétris de droit romain qui réformeront les coutumes au xvie siècle, tournant le dos, triomphateurs, aux « temps gothiques » où s’exerçait la tyrannie des seigneurs. Le dernier siècle du Moyen Âge avait été aussi celui de « l’essor » des bâtards nobles4. Dans les rangs des grands lignages, les Orléans, les Armagnacs, les Bourbons, de fameux bâtards s’étaient alors illustrés sur les champs de bataille. Plus que jamais, un fossé s’était creusé entre la condition des bâtards issus du peuple et celle de ceux de l’élite nobiliaire. Les xvie et xviie siècles semblent, de ce point de vue, tendre vers une atténuation de cet écart social. D’une part, la plupart des droits et servitudes qui pesaient sur les personnes de mauvaise naissance ou de « naissance gauchère », comme on disait parfois, tombent en désuétude en même temps que le servage. D’autre part, la position des bâtards de la noblesse est peu à peu entamée, au terme de tout un processus social et politique que symbolise l’édit des tailles de 1600 qui ravale les bâtards des simples gentilshommes au rang de roturiers.

Comment saisir la condition des bâtards au début de l’époque moderne ? Les historiens qui se sont intéressés à leur sort se sont surtout penchés sur leur naissance et leurs premiers jours de vie. À travers les registres paroissiaux, ils ont calculé la proportion des naissances illégitimes : infime au xvie siècle dans les campagnes, elle a eu encore tendance à baisser au xviie siècle, tombant généralement en dessous du taux de 1 % des naissances dans les villages et les bourgs5. À travers les archives des tribunaux d’Église et les déclarations de grossesse, ce sont les circonstances de leur venue au monde qui ont donné lieu aux études les plus nombreuses, et plus sur le xviiie siècle que sur la période antérieure6. Ce sont donc plutôt les historiens du droit qui ont travaillé sur la condition des bâtards, enfants puis adultes, sur leur condition juridique surtout, en recourant principalement aux traités juridiques et aux recueils de jurisprudence7. On connaît, grâce à eux, l’évolution de l’attitude des tribunaux à leur égard quant à la définition de leur état (que nous appellerions état civil), quant à leurs droits vis-à-vis de leurs géniteurs, à leur place dans la succession des biens et à leurs possibilités de réhabilitation par le biais d’une légitimation8.

La documentation juridique, qu’il s’agisse des traités imprimés ou des archives judiciaires, a ouvert aux historiens des horizons nouveaux depuis environ deux décennies9. C’est cette documentation qui a servi de point de départ à la présente étude, et principalement la jurisprudence imprimée des tribunaux royaux qui a trait à la justice civile10. Elle a été complétée, au gré des questionnements, par d’autres sources : actes notariés, témoignages, documents biographiques et généalogiques, actes législatifs, documents administratifs, comme les lettres et les registres de légitimation ou encore les enquêtes de noblesse de la fin du xviie siècle. Tous les sujets du roi de France ne recourent pas aux tribunaux civils, loin s’en faut : nobles d’épée, officiers de justice et de finances, bourgeois des villes et maîtres de métier, ecclésiastiques forment le gros des justiciables bien que, de loin en loin, d’humbles manouvriers et de pauvres servantes viennent porter leurs dommages en justice. Malgré la présence de ces derniers, les destinées des petits « champis » du peuple restent largement cachées dans les recoins obscurs d’une documentation éparse et lapidaire.

Plus qu’à la condition des bâtards, cette documentation ouvre la voie à une histoire de la filiation. C’est bien à définir la filiation que s’appliquent constamment les juristes, avocats des parties en lice, avocats généraux des parlements, auteurs de traités et de recueils : comment distinguer une filiation légitime d’une filiation illégitime ? Quels sont les droits qui reviennent aux uns et dont seraient privés les autres ? Comment définir la filiation paternelle au regard de la filiation maternelle ? Comment prouver une filiation ? Sur ce dernier point, la question de la bâtardise rejoint celle de la « possession d’état » qui lui est connexe et dont un certain nombre de procès retentissants se sont fait l’écho aux xvie et xviie siècles : on croisera dans les pages qui suivent quelques imposteurs ainsi que des enfants subtilisés à la naissance puis miraculeusement replacés dans leur lignée d’origine. Comme les bâtards, ils constituent des sortes de cas limites qui, par leur position problématique au regard du droit, ouvrent des voies d’accès à la compréhension de ce qu’est la filiation, au sens juridique du terme.

Sous l’Ancien Régime où la pluralité du droit reste de mise, la filiation se laisse difficilement enfermer dans une définition univoque. Le droit et la jurisprudence canonique reposent sur une certaine conception religieuse de la famille et des relations de parenté11 : c’est vrai pour l’alliance comme pour la filiation. En ce qui concerne la filiation, aux yeux de l’Église, seules les naissances survenues dans le mariage sont légitimes – c’est une évidence. Mais seuls les enfants qui ont été conçus hors de l’adultère peuvent être réhabilités par le mariage « subséquent » de leurs parents. Irrémédiablement, les autres seront marqués d’une « tache », d’une « macule », d’une « souillure » qui est celle du péché qui a présidé à leur conception. C’est donc au regard non seulement de sa doctrine du mariage, mais aussi de sa théologie du péché que l’Église définit la filiation. Le droit civil, quant à lui, repose sur des sources diverses, droit canonique, droit romain, coutumes réformées au xvie siècle. En matière de filiation, la difficulté pour les juges royaux est souvent de concilier ou d’arbitrer entre ces différentes sources. Par ailleurs, les autorités monarchiques françaises se sont immiscées très précocement, dès l’époque d’Henri II, dans le domaine réservé de l’Église des affaires matrimoniales. Les desseins monarchiques sont complexes, à la fois sociaux et politiques, mais, à tout le moins, ils ont eu des effets sur les redéfinitions de la filiation qui s’opèrent durant cette période. Les modifications législatives introduites par les autorités royales sur le rôle du consentement parental, sur le rapt de séduction, sur les mariages conclus à l’article de la mort ont eu pour effet de redessiner les frontières entre légitimité et illégitimité de naissance.

La filiation est aussi une notion anthropologique qui ne se superpose pas entièrement à son acception juridique. Certes, le droit statue sur un certain nombre de transmissions qui constituent en partie ce lien : le nom (et, sous l’Ancien Régime, les armoiries) et les biens matériels. Il se prononce aussi sur les devoirs des géniteurs envers leur progéniture et, inversement, sur ce que les enfants doivent à leurs auteurs. Mais ce lien recouvre bien d’autres aspects, réels ou imaginaires. Il y a des transmissions qui échappent au droit : un prénom, une ressemblance, un honneur familial, des valeurs, ou encore, pensait-on dans une culture marquée par la psychologie des « caractères », des vertus et des vices. Il y a bien d’autres types de relations qui unissent le parent à son enfant : l’attachement, le sentiment de possession, l’impression de se perpétuer à travers l’autre, le miroir tendu, mais aussi le rejet ou la rivalité. De tout cela les documents judiciaires nous parlent aussi à leur manière, de telle façon qu’il est possible, à travers eux, de saisir des normes de comportement, normes qui appartiennent à une époque mais aussi à des milieux sociaux donnés. Dans une certaine mesure, les bâtards évoluent dans les contrées de la filiation où les droits et obligations sont incertains et mouvants, ce qui laisse d’autant plus de place au choix qu’ont leurs géniteurs – et particulièrement leurs pères – de les élire ou de les rejeter. On peut être tenté de voir dans leur position une illustration de la distinction anciennement introduite en anthropologie de la parenté entre les aspects « jural » de la filiation, définie par les droits et devoirs qu’elle implique, et les aspects relationnels qui se déploieraient sur un autre terrain, voire selon une modalité opposée12. Mais on verra que les bâtards sont généralement incrits, à un titre ou à un autre, dans ces deux types de relation. C’est sans doute plutôt l’incomplétude de l’une et de l’autre qui fait la spécificité de leur condition, mais aussi de leur rapport au monde : un défaut de légitimité qu’il leur faut sans cesse essayer de combler en « s’illustrant » pour prouver leur appartenance au sang de leur père.

Sous les normes de comportements qu’édictent les professionnels de la rhétorique judiciaire, peut-on réussir à saisir les sentiments des acteurs – les effusions d’un père aimant, la honte d’une mère abandonnée, les tourments d’un enfant en quête de ses origines ? Bien entendu, leur expression relève de la fiction à un double titre. D’une part, parce que les documents judiciaires – et principalement les plaidoiries d’avocat et les factums – relatent des histoires en les « fictionnalisant13 ». D’autre part, parce que les références implicites ou explicites de ces fictions sont souvent des narrations imaginaires, romans, tragédies, historiettes ou… histoires tragiques du temps, elles-mêmes inspirées d’autres affaires de justice. Mais ces sentiments – ou leur représentation fictive – sont aussi une voie d’accès à un imaginaire de la filiation dont ils se nourrissent et qui se décline suivant les catégories de la généalogie juridique (la ligne directe, les collatéraux), en recourant aux diverses connotations du mot « sang », ou encore en ayant recours à des métaphores végétales (l’arbre, la souche, la tige).

De cet imaginaire, il y a beaucoup à apprendre, non seulement parce qu’il offre des représentations14 de la filiation, mais aussi parce qu’il en exprime les conceptions profondes. Les changements qui ont cours dans notre monde très contemporain sur la nature du lien de filiation amènent à s’interroger sur l’histoire de celle-ci. À première vue, les défis auxquels est confrontée notre société du début du xxie siècle en matière de filiation sont très éloignés de ceux qui se posaient sous l’Ancien Régime. En France, depuis 1972, les conditions des enfants nés dans le mariage et de ceux nés hors mariage ont été égalisées. En 2005, toutes les références aux enfants naturels ont été exclues du Code civil. Désormais, ce sont les situations des enfants nés dans le cadre d’une adoption, d’un accouchement sous X, d’une procréation médicalement assistée, d’une gestation pour autrui qui retiennent l’attention en même temps que se diversifient les formes familiales (familles monoparentales, recomposition familiale, homoparentalité, etc.). Néanmoins, les questions générales que soulèvent ces évolutions récentes ne sont pas sans rapport avec celles qui se sont posées dans le passé. Quand on parle de filiation biologique, à quelle conception de la nature et du lien naturel se réfère-t-on ? Quelle place assigne-t-on à la nature et à la volonté, à l’individu et à la collectivité, au profane et au sacré ? Quand il est question de filiation légitime, à quelle définition de la reconnaissance fait-on appel ? Qu’en est-il des définitions respectives de la filiation paternelle et de la filiation maternelle ? Ce sont ces questions et d’autres que l’étude historique de la bâtardise permet d’approcher. Il n’est pas inutile de noter aussi que, sur un plan juridique, la plupart des instruments et des principes du droit qui ont encore cours aujourd’hui en matière de filiation ont été forgés, à des époques différentes – et parfois fort anciennes –, pour répondre au problème posé par la bâtardise. Ainsi en est-il de la présomption de paternité dans le mariage, de l’acte de reconnaissance à la naissance, de la recherche de paternité, de la possibilité d’accoucher anonymement, tous instruments qui ont une histoire particulière, faite d’éclipses, de métamorphoses et d’interprétations fluctuantes. De même, sur un plan anthropologique, n’est-il pas vain de constater que des questions apparemment neuves, comme celles des origines, du secret, de l’identité, de la ressemblance, de l’affiliation, se sont posées dans des contextes historiques où c’était l’illégitimité qui servait de boussole pour régler des problèmes de filiation. Sans doute la prise en compte de l’histoire longue devrait-elle contribuer à mettre en évidence les logiques contradictoires qui sont à l’œuvre juridiquement et socialement dans la filiation contemporaine et à dissiper tout processus qui pourrait faire resurgir, sous des formes nouvelles, une quelconque « tache » de naissance.

L’acception contemporaine du terme « filiation » retient essentiellement le lien qui unit l’enfant à ses parents, inscrivant les individus dans la chronologie courte du passage d’une génération à une autre. Tel n’était pas le cas dans les sociétés anciennes et, en tout état de cause, tel n’était pas le cas chez les familles nobles de l’époque moderne. Sur le fond culturel commun d’une filiation cognatique ou indifférenciée, les familles aristocratiques ont vécu leur généalogie et leur postérité sur un mode particulier qui valorisait le patrilignage, voire effaçait le lignage maternel. Ainsi doit-on, pour saisir cette spécificité – ou pour mieux dire cette distorsion – considérer la filiation sous un second angle : un lien qui rattache l’individu à ses ancêtres ou à un groupe de ses ancêtres, agnatiques ou utérins, en lui conférant une identité d’appartenance. Les anthropologues de la parenté de l’École de Cambridge ont adopté les termes distincts de filiation et descent15, là où l’anthropologie structurale française use généralement du seul terme de filiation, les deux acceptions étant alors définies par leur contexte d’énonciation. Quoi qu’il en soit, cette distinction peut servir de point de départ analytique pour séparer l’étude de la position des bâtards vis-à-vis de leurs auteurs de celle de leur inclusion dans une lignée, en particulier la lignée aristocratique. Il ne s’agit pas tant de statuer en amont sur la pertinence de cette distinction au sein de l’anthropologie de la parenté − ni de ranimer une querelle sémantique et méthodologique qui opposa deux des fondateurs incontestés de l’anthropologie moderne, en l’occurrence Edmund Leach et Claude Lévi-Strauss16 –, mais de la mettre à l’épreuve dans un contexte historique particulier où, manifestement, les réalités cachées sous le terme de « filiation » sont au moins doubles, relevant tantôt du rattachement aux géniteurs, tantôt de la « descendance ».

On conçoit aisément que la condition singulière des bâtards de la noblesse soit liée à une persistance de l’idéologie patrilignagère au sein de l’aristocratie. Mais, alors que cette idéologie a eu tendance à se renforcer au cours des xvie et xviie siècles, la position des bâtards nobles semble s’être fragilisée. Il y a là un paradoxe apparent qui pousse à s’interroger plus avant sur les mécanismes du système de « descendance » propre à la noblesse et les évolutions qu’il subit au cours de la période, en lien avec les nouvelles exigences de la monarchie et les aspirations à la fermeture du second ordre. Tout aussi paradoxale apparaît la situation des bâtards royaux. Alors que les règles de la succession dynastique ont eu tendance à se formaliser encore davantage pendant la crise dynastique de la fin du xvie siècle, des incertitudes continuent de peser tout au long du siècle suivant sur la place des bâtards au sein de la famille régnante, tandis que, dans son testament, Louis XIV prévoit pour eux une place subsidiaire dans sa succession. Là encore, l’étude des bâtards chez les derniers Valois et les premiers Bourbons permet de rouvrir à nouveaux frais la question dynastique et le rôle que joue la filiation dans ce système de descendance différent de celui de la noblesse de France – loi salique oblige.

Prenant acte des limites de l’étymologie latine pour caractériser la situation particulière des bâtards dans la filiation et la descendance, un avocat du Parlement de Paris eut un jour recours à l’étymologie hébraïque du mot « Mamzer » (ou « Manzer » en latin) qui se trouve dans le Deutéronome 22, 3 :

Or le bastard est proprement celuy qui est appelé en le loy de Dieu Manzer d’un verbe qui signifie en la langue hébraïque, esclore ou casser, comme estans les bastards de chose de peu de durée, et qui se casse et perd incontinent. Et pource que les docteurs hebrieux appellent élégamment les bastards œufs esclos et cassez, pource qu’ils disent n’avoir jamais veu de bastards qui eust un fils ou un arrière-fils, et que s’il fait une seconde génération, il ne fait pas de troisiesme : les autres comme Rabi Ionati, tirent ce mot d’une racine qui signifie estre estranger, comme le bastard n’estant pas vrayement enfans, et ne pouvant estre compris sous le mot d’enfans de la famille, ce qui sert grandement à la décision de ceste cause, les étymologies hébraïques ne sont pas de peu d’importance attendu qu’elles sont prises de leur propre substance et nature des choses17.

La nature et substance des choses était-elle, dans cette société du début de l’époque moderne, que le bâtard fût un œuf cassé ? Les premières pages de ce livre chercheront à éclairer cette terrible métaphore en revenant sur l’extraordinaire postérité théologique et juridique qu’a eue la référence scripturaire ici glosée, quasi unique en son genre, mais ô combien féconde.

  1. 1. Émile Littré, Dictionnaire de la langue française, Paris, Hachette, 1883, tome I, p. 309.
  2. 2. Gilles Ménage, Dictionnaire étymologique de la langue françoise, nouvelle édition augmentée, Paris, chez Briasson, 1750, tome I, p. 156-157.
  3. 3. Voir Henri Regnault, La Condition du bâtard au Moyen Âge, Pont-Audemer, Lescuyer frères, 1922. Sur les coutumes au milieu du Moyen Âge, voir Roland Carron, Enfant et parenté dans la France médiévale. xe-xiiie siècle, Genève, Droz, 1989.
  4. 4. Mickaël Harsgor, « L’essor des bâtards nobles au xve siècle », Revue historique, 253, avril 1975, p. 319-354.
  5. 5. Synthèse des chiffres obtenus par les historiens démographes dans René Pillorget, La Tige et le rameau. Familles anglaise et française. 16e-18e siècle, Paris, Calmann-Lévy, 1979, p. 214 et Jean-Louis Flandrin, Les Amours paysannes (xvie-xixe siècle), Paris, Gallimard/Julliard, 1975, p. 232-234.
  6. 6. Entre autres références, voir Véronique Demars-Sion, À la recherche d’un père.Action en recherche de paternité et action de la femme séduite dans l’ancien droit français à travers la pratique du Nord, thèse de droit privé, Lille II, 1986 ; Marie-Claude Phan, Les Amours illégitimes. Histoires de séduction en Languedoc (1676-1786), Paris, Éditions du CNRS, 1986 ; Jacques Depauw, « Amour illégitime et société à Nantes au xviiie siècle », Annales ESC, 4-5, juillet-octobre 1972, p. 1155-1182.
  1. 7. Article pionnier d’Anne Lefebvre-Teillard, « L’enfant naturel dans l’ancien droit français », Recueil de la société Jean Bodin, 36, L’Enfant, 3e partie, Bruxelles, 1976. Voir, en bibliographie, ses autres titres.
  2. 8. L’évolution de la jurisprudence a été retracée par Renée Barbarin, La Condition juridique du bâtard d’après la jurisprudence du Parlement de Paris, du Concile de Trente à la Révolution française, thèse de droit, Mayenne, 1960. Pour la légitimation : Robert Génestal, Histoire de la légitimation des enfants naturels en droit canonique, Paris, Ernest Leroux, 1905 ; Louis Delbez, De la légitimation par « lettres royaux ». Étude d’ancien droit français, Montpellier, Imprimerie de « l’économiste méridional », 1923.
  3. 9. Voir Benoît Garnot, Justice et société en France aux xvie, xviie et xviiie siècles, Paris, Ophrys, 2000, surtout consacré à la justice criminelle.
  4. 10. Sur ce corpus, voir Serge Dauchy et Véronique Demars-Sion (dir.), Les Recueils d’arrêts et dictionnaires de jurisprudence, xvie-xviiie siècles, Paris, Mission de recherche Droit et justice, 2002.
  5. 11. Voir notamment les remarques de Franck Roumy sur les définitions différentes que donnent de la consanguinité les droits canon et civil au Moyen Âge (« La naissance de la notion canonique de consanguinitas et sa réception dans le droit civil », dans Maaike Van der Lugt et Charles de Miramon (éd.), L’Hérédité entre Moyen Âge et Époque moderne. Perspectives historiques, Florence, Edizioni del Galuzzo, 2008, p. 41-66).
  6. 12. Voir l’introduction rédigée par Radcliffe-Brown dans Alfred Reginald Radcliffe-Brown et Daryll Forde, African Systems of Kinship and Mariage [1950], Londres/New York, KPI, 1987. Il y reprend cette distinction qu’il avait lui-même énoncée en 1924 à propos du lien particulier qui lie les oncles maternels à leurs neveux utérins dans les systèmes matrilinéaires. Voir les éclairages de Louis Dumont sur les évolutions de la pensée de Radcliffe-Brown et la postérité de cette distinction dans l’anthropologie britannique, dans son Introduction à deux théories d’anthropologie sociale. Groupes de filiation et alliance de mariage [1971], Paris, Éditions de l’EHESS, 1988.
  7. 13. Voir Natalie Zemon Davis, Pour sauver sa vie. Les récits de pardon au xvie siècle, traduction française par Christian Cler, Paris, Seuil, 1988 dont le titre originel, plus explicite, est Fiction in the Archives : Pardon Tales and their Tellers in Sixteenth-Century France.
  8. 14. Sur ces représentations au Moyen Âge et jusqu’au début de l’époque moderne, voir Christiane Klapisch-Zuber, L’Ombre des ancêtres. Essai sur l’imaginaire médiéval de la parenté, Paris, Fayard, 2000.
  9. 15. Sur cette distinction et son évolution au sein de l’anthropologie de la parenté britannique, voir L. Dumont, Introduction à deux théories d’anthropologie sociale…, op. cit. ; Maurice Godelier, Métamorphoses de la parenté, Paris, Fayard, 2004, chapitre III.
  10. 16. Voir Edmund Leach, « The atom of kinship, filiation and descent : error in translation or confusion of ideas ? », L’Homme, avril-septembre 1977, xvii, 2-3, p. 127-129 et Claude Lévi-Strauss, « Réponse à Edmund Leach », ibid., p. 131-133.
  11. 17. Julien Peleus, Questions illustres […], dans Œuvres de Me Julien Peleus […], Paris, chez Pierre Billaine, 1638, p. 89.