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Dictionnaire introspectif

De
243 pages
On trouve toutes sortes de dictionnaires, qui ne se contentent pas de cerner la définition et l'orthographe des mots, mais recensent les divers aspects d'une discipline, celui d'un pays, d'une région ou tout sujet tenant au coeur de celui qui l'expose. Nommer, c'est appeler à l'existence. Dresser la liste des mots qui nous importent et ce qu'ils provoquent en nous de reminiscences.
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Gérald Véret
On trouve toutes sortes de dictionnaires, qui ne se contentent
pas de cerner la défi nition et l’orthographe des mots,
mais recensent les divers aspects d’une discipline,
d’un pays, d’une région ou de tout sujet tenant au cœur de
celui qui l’expose. Il suffi t d’une proximité de goûts pour Dictionnaire introspectif susciter la curiosité et peut-être emporter l’adhésion.
Mais quelle étrange idée de présenter un fl orilège de mots et
d’évocations récapitulant le parcours d’une vie, surtout quand Un petit pèlerinageon est de tous inconnu ! Eh, quoi ! Suffi rait-il d’être compté
au nombre des chéris des médias pour avoir quelque chose
d’intéressant à dire ?
EssaiLes mots possèdent, pour qui les aime, un pouvoir
évocatoire extraordinaire. En les nommant, on convoque
aussitôt un fl ot d’images, d’odeurs, de musiques, et la
réfl exion peut alors provoquer la remontée de souvenirs
que l’on aurait eu bien de la peine à retrouver par d’autres
moyens. Nommer, c’est appeler à l’existence. Dresser la liste
des mots qui nous importent et ce qu’ils provoquent en nous
de réminiscences, c’est aussi circuler librement dans les
couloirs du temps. C’est vivre plus intensément !
Il existe toujours des possibilités de rencontre, des lieux
secrets par lesquels on coïncide, et peut-être le moyen
de vous découvrir, sinon de vous distraire, sur ce chemin
abécédaire…
Grand lecteur depuis l’enfance, poète,
mais aussi peintre, Gérald Véret se livre
aujourd’hui entièrement à ces activités. Il est
l’auteur de l’ouvrage C’était un temps béni,
publié en 2013 chez L’Harmattan.
En couverture : peinture de l’auteur
Les impliquésISBN : 978-2-343-04335-7
24 € Éditeur
Dictionnaire introspectif
Gérald Véret
Les impliqués
É di teu rDICTIONNAIRE INTROSPECTIF Les impliqués Éditeur
Structure éditoriale récente et dynamique fondée par les
éditions L’Harmattan, cette maison a pour ambition de
proposer au public des ouvrages de tous horizons,
essentiellement dans les domaines des sciences humaines et
de la création littéraire.

Gérald Véret
Dictionnaire introspectif
*
Un petit pèlerinage
ESSAI
Les impliqués Éditeur © Les impliqués Éditeur, 2014
21 bis, rue des écoles, 75005 Paris
www.lesimpliques.fr
contact@lesimpliques.fr
ISBN : 978-2-343-04335-7
EAN : 9782343043357 La seule excuse qu’un homme ait d’écrire,
c’est de s’écrire lui-même, de dévoiler aux autres
la sorte de monde qui se mire en son miroir individuel.
Rémy de Gourmont Où vas-tu ?
Vers la lumière !
Que fais-tu ?
Mais j’espère !
Tu t’enroules, tu t’enroules,
Ne crains-tu pas
De finir la tête soûle
En triste état ?
Non je veux chercher
Encore et toujours,
Chercher et trouver
Peut-être un jour !
Je veux savoir ce qui est mien,
Ce qui est beau, ce qui est vrai,
Vers l’ombilic qui me retient,
Oui, je m’en vais.
Depuis le temps que tu tournes spirale,
Tu dois avoir fière fringale,
Tu n’as ne mangé, ni bu …
Mais je n’ai soif que d’absolu !

Introduction
Plus de trente années se sont écoulées depuis que fut
rédigé ce poème liminaire. Pour imparfait et candide qu’il
soit, il traduit la préoccupation constante qui toujours fut
la mienne : celle de tenter de trouver en moi ce que le
monde extérieur me voile par le moyen d’une profusion
d’images et d’informations qui sollicitent mes sens et mon
intelligence bien plus que mon esprit, du moins selon la
définition traditionnelle de celui-ci : la caverne du cœur où
se trouve caché le germe de mon identité vraie. Je ne
tenterai pas de rationaliser le mystère si d’autres le
firent… Ce sont là choses qui se perçoivent bien plus
qu’elles ne s’expliquent… La raison discursive manque de
souffle à la description de ces hauteurs qui se confondent
avec les profondeurs, ce simple énoncé témoignant
d’ailleurs de l’inaptitude de la logique en vue d’une telle
évaluation. Les choses sont rendues plus difficiles si l’on
accepte, avec Nietzsche, qu’en nous le sage et la bête se
touchent … Cette proximité, si évidente chez certains
artistes et écrivains ne nous rassure pas quant au
bienfondé de notre démarche, conscient que nous sommes
d’un certain gauchissement de la pensée qui souvent nous
affecte depuis que la folie nous visita. Au reste, c’est
peutêtre cette même blessure qui m’égare actuellement en
m’inclinant au « nous » anonyme et me fait oublier le
« je ». L’habitude que j’ai de laisser filer la plume sans
qu’elle revienne modifier prudemment ses excès peut bien
11 me jouer des tours, je m’efforcerai de poursuivre ces
élans, persuadé que je suis de la nécessité de dire quand je
m’y sens poussé, l’intégralité de cette dictée intérieure.
Je n’ai rien cependant de la Pythie qui s’affole sur son
trépied, aucune vapeur d’en-bas montée ne vient troubler
mon propos. Je ne m’abuse pas, celui qui parlera, ce sera
bien encore moi, ainsi que toujours. Mes velléités de
progression intérieure sont toujours freinées par le flux
impérieux de mon ego. Sans doute ne vaincrais-je celui-ci
qu’à l’heure ultime, celle de la rupture avec ce plan
d’existence, recueillant pourtant l’héritage des promesses,
ainsi qu’il advint aux ouvriers de la onzième heure ?
(Matthieu 20 :8-16). C’est une manière un peu désinvolte
que de s’accommoder avec soi-même, j’en conviens, mais
il entre autant de conviction que de facilité dans cette
attitude. Une manière de candeur tout à la fois feinte et
vraie sans laquelle je ne pourrais vivre, un je-ne-sais-quoi
qui me convainc d’une possible élection. Ce pèlerinage
immobile que je propose est d’abord dicté par un besoin ;
s’il pouvait être peu ou prou partagé me conviendrait tout
à fait. J’aimerais à départir mes mots qui ne sont maux
nullement, comme pourrait le conclure un lecteur trop
subtil. Je ne me suis attaché qu’à ceux qui me sont plaisir
et joie, ceux qui me comblent par leur énoncé, par le
souvenir que j’ai de leur apparition au cours de mon
existence et du sens qu’ils se chargèrent de me
communiquer. Baudelaire aimait à parler du pouvoir
incantatoire des mots, j’ai moi-même senti depuis toujours
le plaisir de dire au moment opportun le mot qui convenait
le mieux à certaines situations, de le placer dans la phrase
pour qu’il obtienne dans le chant de la voix sa plus grande
12 amplitude sonore. J’aime les mots pleins et ronds comme
les galets des grèves de l’enfance … Pour le chimérique
que je suis, les mots seraient chair en laquelle s’est incarné
l’esprit… Et dans le temps que j’écris je prends
conscience de la portée métaphysique de l’allusion. (Jean
1 :1) Vous vous récriez, vous êtes végétarien ? Tant pis,
pour vous c’est cuit ! Les mots, je vous les sers flambés,
rôtis, au bain marie, au court-bouillon, en boulettes, en
brochettes, assaisonnés ou sucrés, nageant dans leur jus ou
confits en pâtisseries de rêve. Un dictionnaire ! Chacun est
invité à y puiser, à l’entrée qui lui sied, guidé par le seul
plaisir de la connivence ou le goût de la controverse. Ces
mots je les ai choisis, ils me désignent, ils me résument.
Sans doute est-ce le moyen de se révéler le plus efficace,
celui qui va droit au but sans besoin d’intermédiaire. On
me dira que les personnages manquent, qu’il n’y a pas
d’histoire… Et quoi d’autre ? Faudrait-il des images afin
que leur contemplation permît une meilleure
compréhension aux lecteurs malodorants de ce siècle
embrené? Les mots, je vous dis, comme dans le
dictionnaire d’autrefois, glorieux et vénéré par les enfants
d’alors, figure tutélaire de nos soirs studieux ! Il y aura
sûrement des oublis, la mémoire est incertaine, peut-être
seront-ils volontaires, choisis : des choublis, en quelque
sorte…
Pareil au journal, et parallèlement à celui-ci, ce livre me
permettra de dresser l’inventaire, celui d’une vie… A-t-on
tout dit quand le livre s’achève ? Sûrement pas, tant les
mots ont une résonance particulière, au gré des
évènements et des pensées qui les génèrent ; changent le
ciel, les paysages, le flot du cœur et les vocables pour le
13 dire. Un sage chinois a pu déclarer que le meilleur usage
que l’on puisse faire de la parole est de se taire. Rien de
plus vrai, un certain seuil de sagesse atteint. Je
n’appartiens pas à cette élite… Je demeure dissipé,
mauvais élève, bavard, zéro de conduite ! Je me répands et
j’extravague : je dis ! Si ce langage vous plaît pourtant, je
vous invite à me suivre…
14
A
Absence Au cours de mon enfance, l’absence
caractérisait mon parcours scolaire. C’étaient tout autant
ma santé délicate que l’inquiétude maternelle qui
généraient celles-ci. Il fallait qu’enfance se passe sans que
je ne trépasse ainsi que le firent inconséquemment mes
frères, ces anges malhabiles. Je m’accommodais de ces
fièvres récurrentes qui m’épargnaient la fréquentation du
troupeau et les contraintes scolaires. Tout juste adolescent,
dès la quatrième, je choisis délibérément de m’absenter
sans autre fièvre que celle de la liberté et pour le bonheur
de suivre des chemins parallèles, d’autant plus séduisants
qu’ils étaient buissonniers. C’était peut-être ma façon de
creuser aussi ma tombe, de renoncer aux lauriers qui
m’étaient destinés, pour l’éphémère plaisir du défi et le
goût de la marge. Le lycée me vit pousser l’absence au
niveau d’un système, l’ivresse tant cherchée me vint qui
souvent n’était pas feinte. Les matins brumeux, même par
soleil clair m’attachaient au logis. Ma mère renaudait,
mais son amour pourtant ne me faisait pas renoncer.
C’était le temps des protestations et des cheveux longs, le
temps des jurons avec le père, celui des horions, les filles
étaient jolies, hardis les compagnons, traîtresses les
boissons. Je fus tant absent qu’on me chassa. Je l’avais
bien cherché, les premiers seront les derniers ! J’appris
l’humilité par le mépris subi… Le temps passa pourtant
qui tout arrange. Je connus l’hypocrisie et l’obéissance
feinte et m’efforçais jour après jour à donner le change
15 sans que l’on sût vraiment dans quelle catégorie me
ranger. Curieux, dilettante, ombrageux, caractériel,
maniaque, étranger ? La poésie m’aida et mes quotidiens
soliloques accentuèrent la fracture. Du moins, mon corps
était-il là qui témoignait de ma participation. Si tout va
bien maintenant, demeure pourtant l’absence … Elle est
aussi le manque par quoi l’homme se définit. La
dimension spirituelle qui permet l’échappée belle, loin du
présent trop quotidien. Tout se tient… Je constate avec
Apollinaire que si les jours s’en vont, je demeure… Ma
femme le sait bien, qui le tolère : si je suis présent, je ne
suis pourtant pas toujours là…

Ailé Ah, si j’avais des ailes ! C’est l’antienne de nos
contemporains aptères qui confondent encore le quotidien
avec la réalité. La vraie vie, disent-ils, ces psittacistes,
sans avoir nullement les moyens d’appréhender ce vrai.
Rimbaud, s’ils l’avaient lu, aurait pu leur apprendre que
celle-ci est absente, qu’elle est ailleurs, et ce lieu
improbable c’est en soi qu’on le trouve. Le mythe d’Icare
nous renseigne sur la vanité qu’il y a de vouloir user
d’ailes d’artifice. Aujourd’hui l’on y parvient par le
moyen de ces sports que l’on dit extrêmes. C’est le nouvel
idéal, on plane, ou bien à défaut, l’on glisse… Philippe
Muray en rit encore… Dans mon enfance, Jacques Brel
témoignait de la possibilité de voler de ce vol intérieur, qui
ne doit rien aux services d’une quelconque compagnie :

Je volais, je le jure
Je jure que je volais…

Pareillement, je jure l’avoir fait, et sans l’avoir voulu,
ravissement subit et merveilleux, qui m’advenait dans les
moments les plus incongrus. Non pas qu’il me fût permis
de léviter comme le firent, dit-on, Jamblique, Al Alladj,
16 Bonaventure, François ou Joseph de Copertino, mais
l’impression était réelle, comme aussi la joie indicible qui
en résultait… Je n’ai plus depuis longtemps le bonheur de
ces instants de grâce, mais parfois j’en connais les
prémices… Rien ne vient cependant parachever ces
ébauches, que le souvenir seul permet d’identifier. Ce sont
là d’invisibles stigmates, doux pourtant à qui les
possède… Sans doute la Faculté, à cet énoncé,
pourraitelle conclure que je ne possède pas toutes les miennes.
J’en conviens et m’en moque résolument… Clystère
rimant avec aptère, que ces messieurs se purgent
hardiment, c’est mon conseil, qu’il soit suivi incontinent…

Alphabet Comme tous les enfants, l’alphabet fut ma
première rencontre avec le domaine de la connaissance.
Seulement la magie qui consiste à assembler les lettres
afin de leur donner sens, musique et beauté, eut sur moi
une influence particulière qui perdure encore. Ainsi je
suppose, d’autres enfants furent davantage sensibles au
mystère des chiffres et des nombres. Or, certaines
traditions usant d’une langue sacrée, firent le lien entre ces
deux domaines. Je ne suis pas un spécialiste de la Kabbale
hébraïque, mais il m’apparut singulier que le nombre 26,
s’accordant à la quantité de signes que contient notre
alphabet, correspondît à la somme guématrique des lettres
du nom de Dieu dans le célèbre Tétragramme. Cette
tradition établit que chaque lettre possède une valeur
numérique et que chaque mot possède ainsi la valeur de la
somme arithmétique de ses parties. Dans l’arbre des
Séphiroth, base de cette science traditionnelle, la somme
des valeurs attribuée aux Séphiroth de la colonne centrale,
celle qui va du Royaume à la Couronne, est aussi égale à
26. Par extraordinaire, si l’on consulte en vertu de
l’analogie homonymique, le livre biblique des Nombres,
au chapitre 26, on se rend compte qu’il s’agit de la relation
17 du recensement, par Moïse et Eléazar son neveu, du
peuple d’Israël. Or qu’est-ce que l’alphabet, sinon le
recensement des possibilités qui nous sont offertes pour
mettre en œuvre le langage ? Je sais aussi que les deux
lettres qui débutent la Thorah, au livre biblique de la
Genèse, sont Beth (valeur 2) et Resh (valeur 20), qui
résument aussi par leur somme, selon la guématrie
dite Sidouri qui attribue à chaque lettre une valeur
correspondant à son rang alphanumérique, le nombre des
lettres de l’alphabet hébreu (22). Ainsi donc, au
commencement, à l’origine principielle (Bereshit) se
trouve l’alphabet, et conséquemment le verbe. Cette
approche ne comblera pas les rationalistes, pas plus que
les amoureux de la seule littérature, mais il me plaît aussi
d’aborder ce registre qui justifie peut-être l’attirance que
j’ai pour les mots.
Cette tentation d’explication de l’univers par les mots fut
aussi l’une des obsessions de Mallarmé, comme aussi
celle, moins aigüe toutefois de Rimbaud avec son alchimie
du Verbe et son sonnet des voyelles. C’est bien pourquoi je
ne puis que m’accorder avec toute recherche ayant pour
but de magnifier le verbe et de pousser celui-ci vers ses
plus hautes métamorphoses. Considérer sous cet aspect, la
technique poétique tant décriée de Valéry trouve ici sa
pleine justification, de même la langue aristocratique et
rare d’un Saint-John Perse. Je n’oublie pas non plus ceux
qui usèrent de l’alphabet comme un moyen de se prémunir
des aléas de la vie et des rigueurs du sort, et je salue
Queneau, Corbière, Laforgue, Fourest, Fargue et Delteil,
qui sont tous hommes de cette tribu fantaisiste qui m’est
chère. Je me souviens d’une escapade parisienne, en
compagnie de ma femme : nous choisîmes d’aller déjeuner
à la terrasse d’un restaurant, rue des Lombards, non en
fonction du menu proposé, mais par la seule grâce du
Chant des voyelles, enseigne qui détermina notre
18 préférence. Cette passion me joua un fameux tour lorsque
devenu Franc-maçon, au grade d’apprenti, je dus confesser
que je ne savais ni lire, ni écrire et ne pouvais
qu’épeler… De cette confusion qui fut mienne, je pus
cependant apprendre d’autres développements en vue
d’une subtile architecture, me démontrant que les modes
d’applications convergents sont multiples, s’il n’est pour
nous qu’un alphabet !

Amis L’apprentissage de l’anglais, dès la classe de
sixième, m’apprit qu’il y en avait de faux. En dépit de mes
onze années d’expériences limitées qui étaient tout mon
bagage, j’avais déjà cru comprendre la véracité de cette
nécessaire distinction. Comment choisir pourtant et
démêler, en amitié, le vrai du faux ? Pour l’enfant que
j’étais alors, se trouver rejeté par qui vous avait choisi me
semblait la pire chose qui soit, mais sans doute avais-je
aussi, sans aucun désir de nuire, négligé des appels par
manque d’attirance réciproque ? La narcissique
adolescence se contentait souvent de lointains copinages,
d’interchangeables présences, de rencontres
occasionnelles, l’instant seul étant privilégié et le plaisir
qu’on en pouvait tirer. Je ne me faisais aucune illusion. On
cherchait davantage ma compagnie en raison de certains
critères ne devant rien à l’affection. J’étais in, ainsi que
l’on disait alors, et les jeunes filles m’aimaient bien…
Raisons suffisantes à mes insolents succès. Pour être
honnête, toutefois, je tirais de ces fréquentations de
notables avantages dont j’acceptais volontiers le don, sans
jamais exiger rien. Il ne me serait jamais venu à l’idée de
solliciter ces compagnons de quelconque manière.
Egoïstement, j’acceptais l’hommage et trouvais cela très
bien. J’étais alors d’une suffisance exquise…
C’est ensuite que vint le temps de la réflexion, le travail
sur soi et l’apparition de l’exigence en matière de
19 comportement. Quelques amis vrais me ménagèrent des
plages de repos dans l’agitation du siècle. Deux d’entre
eux disparurent à un mois d’intervalle en l’année 2001.
D’autres s’agrégèrent pour un temps à ma famille d’esprit,
puis se dispersèrent plus ou moins rapidement selon les
modalités du poème de Rutebeuf :

Ce sont amis que vent emporte
Et il ventait devant ma porte…

Je les ai aimés de différentes manières, selon le registre
des affinités électives, et à la mesure de l’idéal partagé.
Pour certains j’ai deviné la réciprocité de l’attirance, pour
d’autres j’eus peine à discerner ce qui les motiva, sinon
peut-être la curiosité, qui bientôt satisfaite ou croyant
l’être, se résolut à la distance et au repli.
Pourtant quand le sentiment est là, partagé et vécu dans
l’intensité, ainsi que la fraternité initiatique m’a permis de
le découvrir, quelle merveille ! Autre caractéristique des
amis vrais, la permanence des liens… J’ai près du cœur
quelques-uns de ces assidus pratiquants qui m’importent et
dont le parcours amical s’inscrit dans la durée. Les mots
jaillissent, les regards se croisent, la complicité naît de la
plus naturelle façon. Ce peut-être si simple, l’amitié… Je
dois me réjouir de la connaître encore aussi multiple à
l’heure où les ombres s’allongent, je sais qu’il s’agit d’un
privilège, car statistiquement elle ne peut qu’être rare.
Gustave Thibon disait justement que là où il y a la foule,
il n’y a que des frottements. L’affection partagée ne se
situe pas au niveau de l’épiderme celui-ci revêtirait-il un
attrait singulier, c’est affaire de profondeur et de commune
sensibilité. L’exaltation que j’ai toujours apportée à
l’expression de mes sentiments a tout de même produit du
fruit et m’a parfois valu d’être reçu au même degré
d’enthousiasme. Le vent mauvais a pu souffler tant et plus
20 devant ma porte, il en est qui sont restés, et qui depuis me
font escorte…

Amour On en a tant parlé que tout semble dit de ce
registre majeur qui fonde à lui seul le parcours d’une vie.
On n’aborde pas ce domaine sans hésitation, de crainte de
se montrer en deçà de l’enjeu. La peur aussi de chuter dans
les poncifs et les niaiseries pseudo-poétiques des
rimailleurs de jeux floraux cantonaux nous taraude.
L’insignifiance de certaines rengaines populaires, des
romans insanes et les idylles couronnées des magazines
féminins dénaturent tant ce mystère essentiel qu’il peut
sembler vain de chercher à l’illustrer de quelconque
façon…
Je croyais me montrer prolixe en cet exercice et me voilà
pétrifié…
J’ai pourtant tout connu de l’amour et de ses tours, je l’ai
tant célébré, sans jamais rien oublier, qu’une vie a passé et
qu’il me dure encore… Je sais le corps qui tremble, le
contour d’une hanche, la fièvre dans les mains et les reins,
l’abîme des yeux mouillés, le désir sublimé et la fugitive
vision de l’acmé fulgurant d’un long rayon violet… Il ne
s’agit pas seulement d’une affaire d’hormones quand les
corps s’épousent et se mêlent et se tordent : il existe une
dimension magique de l’amour qui relève de la
fascination, un enchantement, un sortilège par quoi ce jeu
participe de la métaphysique.
Un seul de tes regards, une seule de tes paroles,
m’accorde plus de joie- ô jeune fille – que le savoir
universel, avoue Faust sous la plume de Goethe.
J’ai tôt connu le rapport subtil s’établissant parfois dans
l’union de deux êtres. Je suis convaincu de la rareté de sa
possible émergence. Il faut que le miracle s’opère d’une
union qui exclut tout le reste et rétablit pour un temps un
être nouveau, affranchi de tout manque.
21 Il ne s’agit pas d’amours mesquines, de pesée des
sentiments et d’échanges de bons procédés par lesquels se
satisfont les égoïsmes et les unions de convention.
Qui donc a pu connaître, parmi ces infirmes l’instant
fulgurant de l’unité ? Novalis avait raison de dire : ils sont
rares, ceux qui connaissent le mystère d’amour, ceux qui
ressentent la faim insatiable et la soif éternelle.
Je sais gré aussi à Breton, même s’il ne fut pas de ma
famille, d’avoir pressenti la nécessaire expérience de
l’amour fou.
N’entre-t-il pas pourtant une part d’idéalisation de l’être
aimé dans ces considérations inactuelles ? Sûrement,
mais la capacité à considérer l’autre de cette manière est
qualifiante, qui témoigne d’une noblesse sans laquelle
toute tentative de cette sorte serait vouée à l’insuccès.
C’est aussi une telle inclination qui peut valider la
démarche initiatique. L’amour, dans sa globalité unitive
des corps et des cœurs est le symbole évident de plus
hautes réalisations.
Sans amour, rien n’existe : je savais bien que je finirais par
enfoncer des portes depuis longtemps ouvertes…
Voici une citation finale qui s’affranchit cette fois de toute
convention :
Dieu le Père, l’insondable, l’inconnaissable, nous le
portons dans la chair, nous le portons dans la femme. Elle
est la porte par laquelle nous entrons et sortons.
Lawrence fut un écrivain sulfureux et sa déclaration est
audacieuse autant que contestable. Elle comporte pourtant
une perspective séduisante de nature intuitive et prend une
dimension scandaleusement savoureuse en ces temps
inédits de l’union incongrue des polarités semblables.

Ange Bien loin de l’angélologie et de ses mystères, il y a
mon ange, femme ailée tutélaire : Solange qui me vint du
soleil… Il y a des anges aussi dans les banlieues moroses :
22 c’est là que je l’ai rencontrée, il y aura bientôt
quarantesept ans. Personne ne m’aura aimé comme elle, sauf
peutêtre ma mère…
Je sais certain ami qui me moqua de la citer souvent en
tant que femme, en la reliant à un moi possessif : ma
femme… Rien jamais ne fut plus justifié pourtant, et c’eût
été offensant pour elle que son mari n’usât pas de cette
réciprocité. Je ne vous dirais rien de plus d’elle, c’est un
jardin secret, un square, un verger… Ainsi que le disait
Salomon, mon épouse est un jardin fermé. (Cantique des
Cantiques 4 :12) Au reste, quelle est-elle ? A me lire
souvent un lecteur attentif saura bien le trouver…
L’ange c’est aussi un enfant ailé sur un petit monument
blanc qui n’existe plus : Gérard Véret, 28 Mai 1943- 21
février 1947. Symbole de mon frère envolé qui me laissa
sa place, enfant jamais connu que j’ai toujours aimé.
L’ange aussi m’intéresse en son domaine éthéré : Anges
des heures, ceux de l’abîme, Anges des églises énumérées
par Jean au Livre de l’Apocalypse, Anges des nations,
Archanges, Séraphins, Trônes, Dominations, Chérubins du
char de feu de la vision d’Ezéchiel, Ange chantant tout bas
à l’oreille de Tobie, Ange que l’on voudrait singer et qui
nous fait tendre vers la bête, selon Pascal en ses pensées
… Même Voltaire, l’Arouet parla des anges, l’animal :
Qui veut détruire les passions, au lieu de les régler, veut
faire l’ange…
Il s’autorisait de Blaise pour donner du singulier oiseau
une notion péjorative … Peut me chaut ! Mon intérêt pour
Voltaire ? Il tient à un fauteuil sur lequel je m’assieds…
« C’est en vain qu’on jette ses filets à ceux qui ont des
ailes. » (Proverbes 1 :17)

Aphorisme Sans doute dois-je mon amour de la formule
lapidaire à ma première lecture de Nietzche. Depuis
d’autres sont venus qui remplacèrent cette naturelle
23