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L'albanais, une langue en mouvement

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Le chaos politique et économique de l'Albanie postrévolutionnaire a agi comme un révélateur d'inégalités sociales. Les anciens principes qui structuraient l'État ayant été mis à bas, les références comportementales ont commencé à faire défaut, créant une situation d'instabilité à tous les niveaux, en particulier sur le plan de l'usage linguistique. Cet essai s'attache donc à mettre en lumière les modalités du changement phonético-phonologique appréhendé dans sa dimension sociolinguistique.

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Date de parution 01 avril 2012
Nombre de lectures 19
EAN13 9782296489196
Langue Français
Poids de l'ouvrage 5 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.








L’albanais, une langue en mouvement

















Lianda HAXHIAJ






L’albanais une langue en mouvement


Dynamique de la variation sociolinguistique






Préface de Jean-François P. Bonnot, professeur émérite










































© L'Harmattan, 2012
5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-97010-6
EAN : 9782296970106






A ma fille Eve-Marie
































Préface
Dans les années soixante, il m’arrivait d’écouter les ondes courtes ; on
captait sans trop de difficulté les programmes en français de l’exotique
Radio Tirana, qui diffusait des émissions de propagande vantant les
triomphes du régime d’Enver Hoxha et dénonçant les « turpitudes » des
démocraties occidentales. Les voix, toujours féminines, étaient
désespérément monocordes, le rythme mesuré, le ton austère, et le propos
tellement caricatural que même l’adolescent que j’étais, fort peu attiré par
la politique, en percevait le côté absurde et cocasse. Toutefois, dans le
même temps, il y avait là une invitation à un voyage immobile, car ces
paroles venues de nulle part – on ne savait rien de ce pays, sinon qu’il
était à peu près impossible d’y pénétrer comme d’en sortir – avaient un
bien curieux pouvoir d’attraction. L’Albanie était, d’une certaine façon,
le pays où l’on n’arrive jamais, bien plus impénétrable que l’URSS ou
même la Chine, tout en étant très proche – avec mes parents, j’allais
quelquefois en vacances sur la côte adriatique italienne. Et, de fait, alors
que l’Europe entrait dans la modernité, tandis que nous mangions des
glaces et des « bomboloni » à la plage, de l’autre côté de la mer l’Albanie
était soumise à une dictature particulièrement dure.
Les habitus et les attitudes sociales ont été très profondément et
durablement perturbés par une idéologie qui a colonisé les esprits durant
près d’un demi-siècle et on ne peut comprendre la situation actuelle de ce
petit pays si l’on se contente de mettre en vedette les méfaits d’un petit
1groupe de dirigeants staliniens . Afin de donner une idée du
conditionnement mental auquel était soumise la population, je reproduis
quelques extraits d’un discours-fleuve d’Enver Hoxha, adressé en 1969
aux représentants des Albanais de l’étranger, autrement dit des émigrés,
partis en grand nombre, d’abord en Asie Mineure, notamment à
eConstantinople et à Smyrne, puis à partir du début du XX siècle, aux
États-Unis. Sous le régime communiste, toute émigration était interdite,
et il était même extrêmement difficile de quitter son village, en raison de

1 Fuga, Artan, (1998) L'Albanie entre la pensée totalitaire et la raison fragmentaire,
Paris, L’Harmattan.

9 2la politique de maintien des populations dans les zones rurales . Bien sûr,
rien de tout cela n’apparaît dans ce texte :
Tout-puissant et maître chez lui, notre peuple, au cours de ces 25 années a
accompli des prodiges. Il a construit des centaines de fabriques et d'usines, il a
aménagé des plaines et défriché des terres nouvelles ; il a fait de grands progrès
dans le développement de l'enseignement et de la culture, etc. Le pouvoir
populaire a ouvert des écoles partout, dans tous les villages. […] Si notre
peuple a pu réaliser ces progrès, c'est uniquement parce qu'aujourd'hui il est
libre, il n'est plus commandé par les autres, mais il commande lui-même. Voilà
le fond du problème. Nous, à la direction, ne sommes pas, contrairement aux
dires de certains journaux d'Occident, maintenus à nos postes par la police, la
sûreté ou l'armée, mais en vertu du travail que nous accomplissons, et c'est le
peuple qui en décide. Si le peuple n'avait pas voulu de nous, il nous aurait
critiqués, une fois, deux fois, trois fois, et puis, voyant que nous ne nous
corrigions pas, nous aurait dit : « Allez ailleurs, à la place qui vous revient, car
votre place n'est pas ici, d'autres travaillent mieux que vous pour le Parti et
pour le peuple ». En pareil cas, toute personne honnête et consciencieuse se
doit d'aller travailler là où le peuple lui apprendra à mieux le faire. Cette
situation, où le peuple critique librement et apprécie correctement le travail des
cadres, est ce que le Parti a fait chez nous de plus grand. En ce sens, nous
3avons une avance de cent ans sur tous les pays où vous vivez […] .
Présenté à la fois comme allant de soi, raisonnable et progressiste, le
discours totalitaire n’offre aucune échappatoire. Citant Janine Altounian,
Fusco relève que « ‘les langues totalitaires […] en vidant les mots de leur
faculté de représentation, bouchent l’écart métaphorique qui met en
mouvement la pensée.’ Le premier but que recherche toute langue
totalitaire est d’acquérir une adhésion totale à l’idéologie qu’elle défend,
en éliminant toute possibilité de penser. C’est ce qu’illustre de façon
saisissante George Orwell, dans son œuvre de fiction en 1984, où la
création du Novlangue, une langue nouvelle dans laquelle il ne s’agit pas
d’inventer des mots nouveaux, mais d’en détruire, a pour but de ‘rendre
impossible tout autre mode de pensée que celui imposé par le parti et

2 De Waal, Clarissa, (2005) Albania Today. A Portrait of Post-Communist Turbulence,
London, New York, I. B. Tauris, op. cit. p. 25.
3 Hoxha, Enver, (1969) « Le temps est à jamais révolu, qui obligeait l’Albanais à
prendre la route de l’exil », Entretien avec les représentants des colonies albanaises à
l'étranger au cours de la réception donnée au siège du Comité central du Parti du Travail
d'Albanie, 9 décembre 1969, Édition électronique réalisée par Vincent Gouysse à partir
de l’ouvrage publié en 1980 aux Éditions 8 Nëntori, Tirana. [En ligne :
www.marxisme.fr], op. cit. p. 120.

10 4conforme à sa visée.’ La destruction des mots mutile la pensée . » Cette
fusion de l’individu dans le « sujet collectif » et dans une « pensée de
masse », en même temps qu’elle déresponsabilise l’individu, l’autorise à
adhérer sans culpabilité à des théories unanimement jugées après coup
inacceptables, mais considérées sur le moment comme tout à fait
recevables par une large majorité de la population, y compris parmi les
intellectuels, parfois même par ceux qui figureront parmi les victimes,
qui semblent dans l’incapacité de se livrer à une évaluation prospective
5critique et donc d’anticiper les conséquences néfastes . Ce type de
discours d’autorité emprunte beaucoup, en le pervertissant, au discours
6religieux , surtout lorsqu’il est proféré, comme c’est le cas ici, par un
chef « incontesté ». Hoxha n’hésite d’ailleurs pas à mettre en parallèle
7« ‘Dieu’ » et « le peuple avec à sa tête son Parti du Travail » :
Selon une légende de notre peuple, ‘Dieu’, lorsqu'il créa le monde, donna à
l'Albanie, notre petit pays, beaucoup plus de montagnes et de rochers que de
plaines, mais lorsque le peuple avec à sa tête son Parti du Travail a pris le
8pouvoir, il a découvert dans leur sein de très grandes richesses .
L’allocution mêle habilement plusieurs plans discursifs, puisque s’y
mêlent des considérations d’ordre moral et éthique et des informations
factuelles. Les premières mobilisent un lexique au contenu sémantique
flou, même dans ce cadre politique extrêmement restreint : qu’est-ce
qu’une « personne honnête et consciencieuse » ? C’est évidemment
quelqu’un « qui se doit d’aller travailler là où le peuple lui apprendra à
mieux le faire ». Ce serait toutefois une erreur d’interpréter ces lignes à
travers la grille de lecture critique dont nous disposons aujourd’hui. A
propos des institutions, Mary Douglas observe que « ce qui était perçu
comme étant la science apparaît peu à peu comme de la religion à l’état
pur, ou au contraire comme scandaleusement amoral […]. Certaines
formules sont devenues risibles, certains mots vides de sens […]. [Mais
le] travail de révision [de l’histoire] ne vise guère à forger une image plus
exacte de la réalité. L’image – si l’on peut ainsi appeler ce que produit

4 Fusco, Marie-Claude, (2006) « Langue totalitaire. Langue du religieux », Topique, 3,
on 96, 125-133, op. cit. p. 128.
5 Voir sur ce point l’excellent livre de Victor Klemperer : Klemperer, Victor, (1996)
eLTI, la langue du III Reich. Carnets d’un philologue, Paris, Albin Michel / Agora
Pocket.
6 Fusco, op. cit. p. 125.
7 Les guillemets encadrant ‘Dieu’ figurent dans le texte (au moins dans la traduction
française).
8 Hoxha, op. cit. p. 169.

11 9l’histoire – est tout aussi déformée après qu’avant la révision . » On
aurait donc tort d’affirmer que Hoxha mentait délibérément en
prononçant ces phrases : il énonçait seulement une vérité locale, des plus
10limitée dans l’espace et dans le temps . En ce qui concerne les faits,
Domenach soulignait qu’« il n’y a pas de propagande sans un apport
constant d’information […]. La propagande est ainsi authentifiée par des
actes, et cela est primordial pour la masse de ceux à qui une longue
expérience a donné des doutes sur la valeur des programmes
11politiques . » Ainsi, selon Hoxha, les usines sortent de terre par
centaines, « dans presque tous les villages il y a un dispensaire, un
médecin, des infirmiers et des sages-femmes. L'assistance médicale sous
12toutes ses formes est gratuite . » (etc.) Ces informations possèdent une
indéniable force perlocutoire même si elles n’ont d’autre réalité que celle
que leur confèrent les brochures des plans quinquennaux ; il n’est sans
doute même pas nécessaire qu’il s’agisse d’assertions vraisemblables –
c’est-à-dire pouvant être recoupées, vérifiées, etc. La parole du premier
secrétaire les authentifie, le mensonge étant forcément du côté des
« révisionnistes ». En outre, le discours est habilement adapté aux
13interlocuteurs . Lorsqu’il s’adresse aux délégués des Albanais de
l’étranger, certainement conscient que l’Occident était alors confronté à
la « première vague » féministe, Hoxha insiste sur l’amélioration de la
condition de la femme. Tout en faisant grand usage de diverses formules
stéréotypées, le premier secrétaire brosse un tableau superficiellement
fidèle de la situation « passée », tenant pour assuré que les problèmes ont
14été réglés une fois pour toutes :

9 Douglas, Mary, (1999) Comment pensent les institutions, Paris, La Découverte, op. cit.
p. 85.
10 Ceci ne diminue en rien la responsabilité de Hoxha et de ses associés, car la définition
du bien et du mal (politique, social, moral) dépendait finalement du parti, et donc de ses
dirigeants qui, au demeurant, ne s’appliquaient pas la loi commune.
11 e Domenach, Jean-Marie, (1965) La propagande politique, 3 édition revue, Paris,
PUF, op. cit. p. 28.
12 Hoxha, op. cit. p. 119.
13 Voir sur ce point : Fiegel-Ghali, Angélique, et Bonnot, Jean-François, P. (1997)
« Contexte situationnel et gestion du répertoire français d‘un locuteur dialectophone
e(Alsace) », in Caron, Bernard, (éd.) Actes du XVI Congrès International des Linguistes,
Paris, Pergamon/Elsevier, CD-Rom, Amsterdam.
14 Comme le remarque Boyer, dans le discours idéologique, « l’association de traits, à
géométrie variable, n’est plus liée au contexte d’exploitation : le contenu du stéréotype
est compact. », Boyer, Henri, (2008) « Stéréotype, emblème, mythe. Sémiotisation
médiatique et figement représentationnel », Mots. Les langages du politique, 88, 99-

12 Il faut reconnaître honnêtement, mes frères et sœurs, que la femme est plus
juste que nous, les hommes, et plus économe. Comme on avait tort autrefois de
15dire que la femme a ‘les cheveux longs et les idées courtes’ ! Le temps chez
nous a prouvé le contraire. Lorsque les femmes sont émancipées, elles ont
l'esprit très lucide, la tête remplie d'idées justes et elles sont à la hauteur des
hommes dans tous les domaines. Dans la lutte qu’il mène contre les coutumes
sauvages et rétrogrades, le Parti vise à empêcher la conclusion de mariages
forcés, fondés non pas sur l'amour réciproque mais sur une rétribution, ce qui
n'est qu'une variante de la vente des femmes pratiquée autrefois sous
l'influence des lois de l'Église et du Shériat [la Charia], de la religion en
général. La coutume religieuse obligeait les femmes à s'enfermer entre leurs
quatre murs et à ne pas travailler. L’homme pouvait répudier sa femme en lui
remettant un simple billet, et il ne restait à celle-ci qu'à partir avec son
baluchon sur le dos. Le mari, très naturellement, chassait sa femme aujourd'hui
et en prenait une autre demain. Nous avons, mes chères sœurs, obtenu en ce
domaine un très grand succès, d'une extrême importance, et cela grâce à une
16lutte ardue menée patiemment contre les anciennes conceptions .
Comme Fiegel-Ghali et moi-même l’avions montré il y a quelques
17années , à propos de l’Alsace, une communauté possédant un nombre
limité de locuteurs a tendance à renforcer ses « défenses » et à instituer
des réseaux qui peuvent aussi bien être objectifs (définissables en termes
d’échanges économiques et d’interactions sociales), que symboliques
(liés à des évaluations culturelles et linguistiques, et en quelque sorte à
des affinités électives). Ceci faisait la force du propos d’Enver Hoxha,
qui savait manipuler habilement les stéréotypes et les représentations
flatteuses, opposant par exemple le peuple albanais aux puissances
extérieures. Comme l'observent Beauvois et Deschamps « les
différenciations entre groupes s'intensifient conjointement à une
18accentuation des ressemblances perçues à l'intérieur de ces groupes . »

113, op. cit. p. 103. Et de fait, la lecture des discours de Hoxha montre qu’il met en
œuvre un tout-venant de formules figées, d’expressions tirées du « bon sens populaire »,
qu’il recycle dans ses allocutions, obtenant au final un effet relativement constant.
15 On trouve la même formule dans un autre discours de Hoxha : « Les réactionnaires
parlaient des femmes avec mépris. Ils disaient que ‘les femmes ont les cheveux longs et
les idées courtes’, mais la réalité de notre pays a prouvé le contraire, à savoir que les
femmes possèdent de grandes capacités. », op. cit. p. 46.
16 Hoxha, op. cit. p. 121-122.
17 Fiegel-Ghali, Angélique et Bonnot, Jean-François, P. (1996) « Stéréotypes et
conscience linguistique en Alsace », Scolia, 8, 61-75.
18 Beauvois, Jean-Léon et Deschamps, Jean-Claude, (1990) « Vers la cognition
sociale », in : Ghiglione, Rodolphe, Bonnet, Claude, et Richard, Jean-François, (éds.)
Traité de Psychologie cognitive, 3, 1-110, Paris, Dunod, op. cit. p. 16.

13 De même, selon Oesch-Serra, « la diffusion des [hétéro-stéréotypes] au
sein d’un groupe contribue à renforcer les frontières de ce dernier, tout en
19soulignant l’unité et la solidarité des membres ». Après de si
nombreuses années de « dictature du prolétariat » (1945-1990), on serait
toutefois porté à penser que des mutations sociales et psychologiques
irréversibles auraient eu lieu, vérifiant ainsi les propos d’Enver Hoxha.
Or on se rend compte que les changements n’ont jamais été que très
superficiels.
●●●
La situation était en fait infiniment plus complexe que ce que décrivait
le dirigeant suprême du Parti du Travail. Certes, dans la famille
plurigénérationnelle, l’homme le plus âgé de la famille était – et reste
certainement dans les zones les moins urbaines – une sorte de pater
20familias tout-puissant , ayant la capacité, en l’absence de structures
étatiques organisées (ce qui fut le cas durant des années dans l’Albanie
post-communiste), de punir, d’adopter et de bannir des membres du
21groupe . De ce fait, la position de la femme était encadrée par un
ensemble de dispositions claniques aussi précises que coercitives.
L’épouse devait faire montre de déférence envers son mari et la mère
envers ses fils en âge de porter les armes ; les femmes ne devaient jamais
initier une conversation et devaient attendre que tous les hommes aient
22terminé leur repas pour manger . Un point intéressant concerne

19 Oesch-Serra, Cécilia, (1995) « L’évolution des représentations » in Lüdi, Georges et
Py, Bernard, (éds), Changement de langage et langage du changement, 147-170,
Lausanne, L’Age d’Homme, op. cit. p. 162.
20 Il existe évidemment des limitations théoriques, le Kanun prévoyant par exemple
qu’un chef peut être destitué s’il prend des décisions contraires à l’intérêt général ou s’il
conduit la famille à la ruine. Certains aspects du Kanun sont encore en vigueur dans les
pratiques traditionnelles en Albanie du nord et au Kosovo (mais voir ci-dessous pour
une analyse nuancée).
21 Trnavci, Genc, (2010) « The Interaction of Customary Law with the Modern Rule of
Law in Albania and Kosova », M. Sellers, T. Tomaszewski (eds.), The Rule of Law in
Comparative Perspective, Ius Gentium : Comparative Perspectives on Law and Justice,
3, 201-215, New York, Springer, op. cit. p. 213.
22 Ce dernier trait se retrouve dans bien d’autres sociétés, y compris en France. Dans les
années cinquante, dans le Doubs, je me souviens que, lors de repas chez des amis de
mes grands-parents à Fleurey, près de Saint-Hippolyte, ou chez des cousins à
Bonnétage, près du Russey, la femme la plus âgée, qui était aussi la maîtresse de
maison, mangeait debout près du fourneau une assiette à la main. C’était évidemment
pour surveiller la cuisson des plats, mais il s’agissait aussi d’une posture traditionnelle.
Il serait toutefois erroné – dans ces deux cas – de conclure à une marque de

14 l’homosexualité, en ce qu’il permet un meilleur repérage des frontières
de la sphère féminine : bien que les rôles sexuels aient été extrêmement
bien différenciés, l’homosexualité masculine était tolérée, notamment
chez les bergers isolés. Whitaker rapporte qu’à l’époque de son enquête,
ce type de comportement était encore attesté chez certains jeunes
hommes récemment mariés, un informateur lui ayant expliqué qu’il
« venait juste d’apprendre à quoi servait son pénis ». Dans ces
communautés montagnardes, ces relations ne suscitaient aucune
moquerie et il était admis que les hommes avaient droit à des orgasmes
fréquents, la façon dont ils étaient obtenus important peu. Au contraire,
l’idée que les femmes pourraient se laisser aller à des amours lesbiennes
suscitait l’horreur et surtout l’incrédulité quant au fait qu’un quelconque
plaisir pouvait en résulter. Les femmes n’étaient donc pas, à proprement
parler, considérées comme des personnes – et certainement pas comme
des personnes juridiques, et constituaient plutôt un « bien familial ». La
seule façon, pour elles d’obtenir une reconnaissance sociale était
d’abandonner toute forme de féminité. À ce sujet, Whitaker indique que
dans le district de Malësi e Madhe (ville principale Koplik), situé au nord
de Shkodra – ville où Lianda Haxhiaj a réalisé ses enquêtes – une
procédure étroitement codifiée et restrictive permettait à une femme de
vivre comme un homme. Il fallait qu’elle fasse vœu de virginité
perpétuelle et porte des vêtements masculins. À ces conditions, et dans
cette région uniquement, elle pouvait hériter des biens immobiliers de ses
23frères décédés . En fait, souligne De Waal, les autorités communistes
elles-mêmes ont toujours soigneusement entretenu l’ambiguïté vis-à-vis
des traditions ancestrales et populaires, telles que rites de mariage, rites
funéraires, règlement des crimes de sang, comportement
intergénérationnel, etc. Comme le confirme l’extrait du discours
reproduit ci-dessus, ces aspects de la vie albanaise étaient officiellement
condamnés en tant que reliquats de l’ancien monde incompatibles avec
les « idéaux de progrès communiste » ; leur étude strictement
« ethnologique » (etnologjia) était en revanche encouragée, dans le cadre
d’un Institut de la culture populaire, ce qui conduisait les chercheurs à se
livrer à une périlleuse gymnastique linguistique. Un festival célébrant les

subordination. Une différence majeure est que, dans la situation décrite par Whitaker en
Albanie, les femmes devaient attendre pour prendre leur repas, ce qui n’était pas le cas
dans ces familles franc-comtoises traditionnelles (et très catholiques).
23 Whitaker, Ian, (1981) « “A Sack for Carrying Things” : The Traditional Role of
Women in Northern Albanian Society », Anthropological Quarterly, 54, 3, 146-156, op.
cit. p. 147-151.

15 spécificités régionales était d’ailleurs organisé annuellement à
Gjirokastër (ville dont Hoxha était originaire).
Outre ces faits qu’on ne saurait nier, il faut tenir compte de nombre
d’autres déterminants. Une attitude classique de la part des observateurs
étrangers consiste à attribuer au seul Kanun, ce code de lois hérité de
24l’ancien empire ottoman, l’entière responsabilité de cet état de chose .
Or durant la période communiste, les choses étaient bien loin d’être
idylliques : Clarissa De Waal qui, comme Whitaker, a longtemps
travaillé sur le terrain dans la partie septentrionale du pays, rappelle qu’à
cette époque, la plupart des villageois étaient employés dans les
coopératives des vallées, où ils cultivaient tabac, légumes et céréales. Le
soir venu, rentrées au village situé en altitude, les femmes entamaient une
25seconde journée, où les attendaient les tâches ménagères et familiales .
L’existence quotidienne demeurait donc rythmée par les us et coutumes
les plus traditionnels. En d’autres termes, le communisme, s’il avait
permis des avancées professionnelles et politiques, n’avait en rien
transformé les relations entre les sexes. Ce déséquilibre devint d’ailleurs
encore plus évident après la chute du régime, dans la mesure où les
femmes se virent privées de l’ancienne protection légale, tout en ne
bénéficiant d’aucune mesure de remplacement votée par le parlement
nouvellement élu. Cette fracture entre normes et réalité paraît encore
d’actualité, malgré l’adoption d’une Constitution démocratique en 1998
et la ratification de la convention internationale sur l’élimination de toute
26forme de discrimination à l’encontre des femmes .




24 Nixon, Nicola, (2009) « ‘You can’t eat shame with bread’ : gender and collective
shame in Albanian society », Southeast European and Black Sea Studies, 9, 1-2,
105121.
25 De Waal, Clarissa, (2005) Albania Today. A Portrait of Post-Communist Turbulence,
London, New York, I. B. Tauris, op. cit. p. 25. Ici également, il s’agit d’une situation
dont l’Albanie n’a pas le monopole. Sans doute la différence avec les pays plus
développés et à tradition moins patriarcale se trouve-t-elle dans la quantité de travail
fourni (famille élargie vs. famille nucléaire), et peut-être également dans la nature des
tâches.
26 Calloni, Marina, (2002) « Albanian Women after Socialism and the Balkan War »,
Athena (Advanced Thematic Network in Activities in Women’s Studies in Europe),
Braidotti, R., Lazaroms, I. et Vonk, E., (éds.) The Making of European Women’s
Studies, 49-60, Utrecht, Utrecht University.

16 ●●●
D’une façon générale, l’ancien système économique et politique a
laissé des traces quasi indélébiles dans les mentalités, mais a également
engendré une perception des faits sociaux et un comportement des
acteurs économiques très différents de ce que l’on observe, non
seulement dans les pays développés, mais également dans les États situés
derrière l’ancien rideau de fer, faisant ainsi de l’Albanie un véritable cas
d’école : la nation vivait dans une telle autarcie que, lorsque le Mur de
Berlin tomba, la plupart des Albanais n’en furent pas informés. L’écho
des révolutions « de velours » du bloc soviétique mit longtemps à se faire
entendre, du fait de la stratégie d’occultation totale de l’information mise
en œuvre par la caste dirigeante. Tout lien avait été coupé avec la
Yougoslavie dès la fin des années quarante, avec l’URSS dans les années
soixante et avec la Chine dans les années soixante-dix. Les premières
manifestations anti-communistes eurent lieu au printemps 1990 à Kavaja
27et à Shkodra . On peut tenter un parallèle avec les récents événements du
Proche et du Moyen-Orient, car la révolution fut davantage le fait
d’étudiants, plus tard rejoints par les ouvriers qui entreprirent une grève
nationale. Selon Bogdani et Laughlin, il s’agit d’une spécificité
distinguant l’Albanie des autres pays de l’ancien bloc de l’Est, car les
intellectuels jouèrent, à ce stade, un rôle mineur, craignant un violent
28retour de bâton de la part du pouvoir en place . Selon De Waal, cet
isolement, s’il a conduit à la misère économique (le PIB albanais étant
alors très faible), n’a heureusement pas eu les mêmes effets dévastateurs
au plan des standards éducatifs et culturels (musique, art, littérature et
théâtre) tout à fait comparables, voire supérieurs sur certains points à
29ceux des pays les plus développés . Il n’en reste pas moins qu’une des
conséquences immédiates de la chute du régime fut une émigration
massive de la jeunesse, non seulement parmi les membres de l’élite
30intellectuelle, mais aussi parmi les ouvriers et employés . À partir de
1992 en effet, le gouvernement albanais, confronté simultanément à la

27 Bogdani, Mirela et Loughlin, John, (2007) Albania and the European Union. The
Tumultuous Journey towards Integration and Accession, London, New York, I.B.
Tauris, op. cit. p. 21.
28 Bogdani et Laughlin, op. cit., p. 22.
29 De Waal, op. cit. p. 2.
30 Arrehag, Lisa, Sjöberg, Örjan et Sjöblom, Mirja, (2006) « Post-Communist
CrossBorder Migration in South-Eastern Albania : Who Leaves? Who Stays Behind? »,
Journal of Ethnic and Migration Studies, 32, 3, 377-402.

17 chute de la production industrielle, au déficit agricole et à une effarante
inflation, cherche à assainir les finances publiques et se lance dans une
politique de privatisations et de recherche de liquidités. C’est ainsi que
furent mises en place des sociétés pyramidales, qui fonctionnaient en fait
sur le modèle des chaînes de Ponzi – du nom de leur « inventeur » (un
escroc) en 1920 ; il s’agissait de rémunérer les capitaux investis par la
clientèle plus ancienne grâce aux fonds procurés par les nouveaux
entrants – en Albanie, dans les deux cas, il s’agissait majoritairement de
petits épargnants ayant investi tous leurs avoirs. Naturellement, un tel
montage financier est extrêmement instable (c’est en fait le système mis
en place par Madoff et ayant fonctionné de 1960 à 2008) : lorsque les
entrées deviennent insuffisantes, il s’avère impossible de rémunérer les
clients et c’est la banqueroute, d’autant que dans le cas albanais, une
partie des gains avait été utilisée pour financer des campagnes électorales.
Selon le sénateur français Boulaud, « un mouvement de révolte
antigouvernementale se déclare d'abord à Vlora, ville du sud, siège des
principales sociétés pyramidales. L’armée et la police refusent
d'intervenir par la force pour écraser la rébellion, et abandonnent leur
poste. Faute de protection, de nombreux bâtiments publics sont détruits
ou incendiés : commissariats de police, mairies, entreprises d’État,
prisons. La population s'en prend aux bases militaires afin de récupérer
des armes. Au total, les émeutes consécutives à la chute des sociétés
pyramidales feront plusieurs milliers de morts et témoigneront de
l'incapacité du pouvoir albanais de résoudre une crise civile par des
méthodes pacifiques. Plusieurs milliers d'armes sont également, depuis
cette période, aux mains de la population civile, avec les dangers que cela
31représente . » Selon Litchfield et al., les cicatrices psychologiques
causées par un tel chaos demeurent extrêmement douloureuses et ont une
32incidence directe sur le sentiment de « bien-être social » des Albanais .
Comme l’écrivait Bourdieu, « l’inconscient de classe inculqué par les
conditions d’existence est un principe de production de jugements et
d’opinions plus stable que les principes politiques explicitement
constitués, parce que, précisément, il est relativement indépendant de la

31 Boulaud, Didier (sénateur), (2006) Rapport d’information fait au nom de la
délégation pour l’Union européenne sur les relations de l’Albanie et de l’Ancienne
République Yougoslave de Macédoine avec l’Union européenne, Rapport n° 287,
Annexe au procès-verbal de la séance du 4 avril 2006, op. cit. p. 9.
32 Litchfield, Julie, Reilly, Barry et Veneziani, Mario, (2011) « An analysis of life
satisfaction in Albania : An heteroscedastic ordered probit model approach », Journal of
Economic Behavior & Organization, sous presse.

18 33conscience . » Or le bouleversement postrévolutionnaire a exposé en
pleine lumière le fractionnement économique de la société, mettant
désormais en évidence des inégalités qui avaient certes toujours existé –
notamment si l’on considère le train de vie de certains dignitaires du parti
– mais qui étaient soigneusement conservées sous le boisseau. En outre,
les anciens principes politiques ayant été mis à bas, les références
comportementales faisaient cruellement défaut. De ce fait, on pouvait
raisonnablement attendre des effets significatifs au plan de la langue,
notamment en ce qui concerne les faits relatifs au changement
linguistique.
●●●
Hagège a dit du créole qu’il s’agissait d’un véritable laboratoire de
34langues en temps réel ; on peut faire la même observation pour ce qui
regarde l’albanais, du fait du confinement quasi total qu’a connu le pays,
suivi d’une soudaine désintégration des référents de toute nature. Les
changements linguistiques les plus dynamiques sont généralement
attestés dans des zones isolées et/ou soumises à une restructuration
économique, sociale ou culturelle. Plusieurs illustrations viennent à
l’esprit. On pense évidemment à la différenciation des parlers de la
Romania. Ainsi, parallèlement à la prise d’autonomie des provinces, le
« latin » a évolué de façon plus ou moins rapide et radicale : on cite
classiquement le sarde et le roumain – parlés dans des zones précocement
séparées de Rome – qui connurent une évolution plus intense que celle
35des régions ayant conservé des liens étroits avec la métropole . Quoiqu’il
s’agisse dans ce cas d’une évolution à « marche forcée », elle s’inscrit
néanmoins dans une durée relativement longue, et implique un
réaménagement structurel très important, impliquant des processus
phonologiques, morpho-syntaxiques et sémantiques. En outre, de tels
changements ne peuvent être expliqués exclusivement par des causes
externes, autrement dit par des conditionnements sociolinguistiques. Un
exemple typique de l’incidence de la structure de la langue
(conditionnement interne) est fourni par l’évolution des démonstratifs en
français. Les paradigmes en cil et en cist du XIIe siècle pouvaient,
comme l’observe Marchello-Nizia, occuper les fonctions de déterminant

33 Bourdieu, Pierre, (1979) La distinction. Critique sociale du jugement, Paris, Minuit,
op. cit. p. 529.
34 Hagège, Claude, (1985) L’Homme de paroles, Paris, Fayard, cf. chapitre 2.
35 Marchello-Nizia, Christiane, (1999) Le français en diachronie : douze siècles
d’évolution, Gap, Paris, Ophrys, op. cit. p. 25.

19 et de pronom (cil chevaliers vient et cil vient vs. cist chevaliers vient et
cist vient). Toutefois, Kleiber a montré qu’il existait une opposition
sémantique entre cil et cist, de type loin/près, récit/discours, anaphorique
non marqué/déictique marqué, non apparié au contexte
36proche/référentiellement apparié . Au XVIIe siècle cependant,
l’opposition des paradigmes ne se fait plus au plan sémantique mais au
plan morphologique, et l’on trouve d’une part des pronoms (type celui-)
37et d’autre part des déterminants (type ce/cette) . Marchello-Nizia, au
terme d’une analyse que je ne peux rapporter ici conclut :
Le primat de l'un ou l'autre des termes de ces oppositions ne nous semble pas
relever d'une analyse de type sociolinguistique, mais plutôt […] d'hypothèses
d'ordre méta-sémantique ou cognitif. […] une hiérarchie entre les deux ordres
apparaît : ici au moins, ce sont les changements survenant dans la
hiérarchisation des distinctions morpho-sémantiques qui semblent libérer la
possibilité de production de variantes qui, dès lors, deviennent signifiantes au
38plan sociolinguistique .
Dans le même ordre d’idée, on peut citer les observations de Russo et
Roberts sur le français résiduel du Vermont, qui ont mis en évidence que
le remplacement de l’auxiliaire être par avoir (phénomène également
observé en québécois) était régi par des facteurs internes, et en particulier
par la fréquence relative d’usage du verbe principal, plutôt que par des
39déterminants sociaux .
Mutatis mutandis, trois situations un peu plus proches (mais avec des
différences néanmoins très importantes) peuvent être évoquées. Il y a
d’abord le cas très connu du vernaculaire anglais afro-américain. Labov
40remarque que ce parler n’est en aucun cas un dialecte menacé ; bien au
contraire, il poursuit son développement et se différencie de plus en plus
d’autres vernaculaires. Les deux facteurs favorisant massivement cette
divergence sont l’isolement et la situation économique désastreuse des

36 Marchello-Nizia, Christiane, (1997) « Variation et changement, quelles
corrélations ? », Langue française, 115, 111-124. Kleiber, Georges, (1987)
« L'opposition cist/cil en ancien français ou comment analyser les démonstratifs ? »,
Revue de Linguistique Romane, 51, 5-35.
37 Marchello-Nizia, ibidem, op. cit. p. 112.
38ello-Nizia, op. cit. p. 123.
39 Russo, Marijke, et Roberts, Julie (1999), « Linguistic change in endangered dialects :
the case of alternation between avoir and être in Vermont French », Language Variation
and Change, 11, 1, 19-41.
40 Le terme « dialecte » est utilisé dans un sens assez différent de celui qu’il possède
dans la zone romane.

20 habitants des ghettos, cette dernière ayant pour conséquence un déficit de
scolarisation et une augmentation de la criminalité. Labov ajoute que
l’heureuse amélioration des conditions de vie des afro-américains devrait
conduire rapidement à une perte de certains traits distinctifs de ce
41dialecte par convergence avec les autres dialectes . On peut aussi faire
état du cas peu connu du sorabe parlé dans la partie orientale de
l’Allemagne. Contrairement à d’autres minorités ethniques (il y a environ
70000 Sorabes) – y compris les Albanais, dont une fraction est installée
au Kosovo – les Sorabes ne résident qu’en Lusace, à la frontière tchèque
et polonaise, et au demeurant le haut-sorabe est plus proche du tchèque,
tandis que le bas-sorabe, en voie d’extinction, présente des similitudes
avec le polonais. Il s’agit du dernier carré d’ethnies slaves qui, au
moyenâge, étaient installées entre l’Oder et l’Elbe ; les Sorabes ont été depuis
plus de mille ans soumis à des tentatives de germanisation, les unes
volontairement discriminatoires (notamment sous le IIIe Reich), les
autres résultant plutôt de décisions gouvernementales ayant des effets
collatéraux. Bien qu’elle ait certainement été beaucoup moins
catastrophique, la situation des Sorabes à l’époque de la RDA présente
quelques ressemblances avec celle des Albanais durant la même période.
En effet, de nombreuses petites localités furent rasées, pour permettre
l’exploitation intensive du lignite, dans le cadre des plans quinquennaux.
De nombreux Sorabes quittèrent alors la campagne pour travailler dans
les mines ou dans l’industrie. Ceci, s’ajoutant à l’afflux de travailleurs
allemands dans la région, contribua à exercer une très forte pression sur
la langue sorabe, qui se maintint toutefois tant bien que mal. Le troisième
exemple est fourni par la première et magnifique étude réalisée par
Labov sur l’île de Martha’s Vineyard (Massachusetts) en 1962, où les
insulaires étaient alors des laissés pour compte de la prospérité
américaine : le comté de Duke était le plus pauvre de l’État, le taux de
chômage y était le plus élevé, la vie très chère (coût du transport par
bateau) etc. Labov notait :
Les Vineyardais les plus lucides voient déjà le jour où eux et ceux de leur
espèce seront expropriés aussi sûrement que les Indiens avant eux […]. Ceux
qui ont le sentiment d’être les vrais possesseurs de l’île, les descendants des
vieilles familles, se cramponnent à grand-peine. Les estivants venus des

41 Labov, William, (2008) « Unendangered Dialects, Endangered People », in : King,
Kendall A., Schilling-Estes, Natalie, Fogle, Lyn, Lou, Jia, et Soukup, Barbara, (éds.)
Endangered and Minority Languages and Language Varieties : Defining, Documenting
and Developing, 219-238, Georgetown University Press, op. cit. p. 219.

21 grandes villes les poches pleines sont en train d’acheter l’île. […] Toute la côte
nord-ouest est tombée aux mains des étrangers. À Edgartown, les vastes
maisons blanches qui bordent le front de mer se sont rendues aux arguments
sonnants, à une exception près, et les descendants des capitaines baleiniers qui
les avaient construites ont fait retraite vers les collines et les cuvettes de
42l’intérieur .
À Martha’s Vineyard, puis dans une étude sur le Lower East Side de
New York, Labov a montré qu’une variable linguistique (pour Martha’s
Vineyard, la centralisation du premier élément des diphtongues /ay/
[right, pride, wine] et /aw/ [house, out] aboutissant ultimement à [ ǝI] et
[ ǝU]) était en relation directe avec le sentiment d’appartenance au groupe
d’origine. Labov constatait : « il est évident que la signification
immédiate de ce trait est ‘Vineyardais’. Chaque fois qu’un homme [fait
usage de cette centralisation], il pose inconsciemment le fait qu’il fait
43partie de l’île, qu’il y est né, et qu’elle lui appartient . »
Comme les Vineyardais et les Sorabes, et d’une manière infiniment
plus grave, les Albanais ont eux aussi été spoliés, à la fois de leur passé,
mis entre parenthèses durant plus d’une génération, et de leur avenir –
notamment économique – gravement compromis par une politique
incertaine favorisant des investissements périlleux. C’est dans une telle
perspective que Lianda Haxhiaj a conçu son projet.
●●●
Avant d’en venir à quelques observations plus particulières, il
convient encore de préciser quels types de variables linguistiques peuvent
être retenus pour traduire le changement linguistique. Intuitivement, on
aurait sans doute tendance à mettre en avant le plan lexical, le
vocabulaire étant particulièrement sensible aux fluctuations de la
« mode », notamment dans sa partie « argotique » ou populaire. En effet,
c’est là que les modifications linguistiques (ce qui n’autorise aucune
inférence s’agissant du caractère plus ou moins pérenne du phénomène)
sont en premier lieu observables ; ceci n’entraîne nullement que ce soit à
ces niveaux que l’on en rende compte le plus aisément. Les variations de
sens auxquelles les mots sont soumis, doivent en effet être prises en
compte au même titre que les véritables néologismes. Cette variation, que
Rastier et Valette nomment néosémie est très liée à des contextes
spécifiques. Ainsi, le verbe percuter (je ne percute pas des masses = je

42 Labov, William, (1976), Sociolinguistique, Paris, Minuit, op. cit. p. 76-77.
43 Labov, ibidem, op. cit. p. 86-87.

22 ne comprends pas très vite) a-t-il acquis ce nouveau sens sur les forums
44de discussion du web . Or ces contextes se renouvelant de façon
continue, les nouveaux usages tombent pour la plupart rapidement dans
l’oubli (ainsi du sens d’assurer : Vous avez clairement pas assuré sur ce
coup-là) constituant des marqueurs très volatils, comme le soulignent
45Buchstaller et al. à propos de all de citation vs. like.
L’étude des structures syntaxiques, dans leur dimension « innovante »,
pourrait aussi être pertinente. Il faut d’emblée exclure les modifications à
très long terme qui ne permettent aucune conclusion de type
sociolinguistique – on pense par exemple aux phénomènes profonds liés
à l’ordre des mots, qui font intervenir les paramètres de la grammaire
46universelle . On pourrait en revanche retenir des mutations telles que
celles que l’on observe (par exemple) dans certaines variétés de parlers
italiens septentrionaux : à Rimella, Gressoney et Formazza, Giacalone
Ramat observe que les dialectes romans, l’italien et le walser se sont
côtoyés durant des siècles. Plus récemment, l’italien a gagné du terrain,
provoquant une raréfaction de la dialectalité ancestrale. Giacalone Ramat
illustre son propos au moyen d’exemples de propositions déclaratives
dans lesquelles, contrairement à l’allemand et aux dialectes germaniques
suisses environnants qui sont caractérisés par l’ordre SVO dans les
principales et SOV dans les subordonnées, le participe suit
immédiatement le verbe fini :
Gressoney : sotte min pappa hät vergräbt äs wib on fimf chen
C’est ainsi que mon père a enterré une femme et cinq enfants
De même, en règle générale, dans les subordonnées de tout type, le
verbe fini suit le sujet, causant la perte de la différence entre propositions
hypotaxiques et principales :
Gressoney : wenn de gatto on d gette sin ganget fort met dem chen

44 Rastier, François, et Valette, Mathieu, (2009) « De la polysémie à la néosémie »,
Texto ! Textes et cultures, XIV, 1, 97-116.
45 Buchstaller, Isabelle, Rickford, John R., Closs Traugott, Elisabeth, Wasow, Thomas,
et Zwicky, Arnold, (2010) « The sociolinguistics of a short-lived innovation : Tracing
the development of quotative all across spoken and internet newsgroup data »,
Language Variation and Change, 22, 191-219.
46 Bonnot, Jean-François P., (2007) « Perturbation linguistiques et compétition
dialectale : vers une redéfinition des notions de synchronie et de diachronie
dynamiques », in : Vaxelaire, Béatrice, Sock, Rudolph, Kleiber, Georges et Marsac,
Fabrice, (éds.) Perturbations et réajustements. Langue et langage, 25-43, Strasbourg,
Publications de l’Université Marc Bloch – Strasbourg 2.

23 Lorsque le parrain et la marraine sont partis avec le bébé
Rimella : ix he trungxt melx wän henex hebed der turšt
J’ai bu du lait quand j’étais assoiffé
À Rimella, les changements sont entérinés de façon quasi générale,
alors qu’à Gressoney seule la frange la plus âgée de la population est
concernée, et de façon occasionnelle. Enfin, à Formazza, on trouve des
formes plus conservatrices étroitement apparentées à celles des dialectes
suisses, ceci s’expliquant par la facilité de communication avec la
47Confédération helvétique . Ce type de faits, en eux-mêmes très
intéressants, renseignent sur la concurrence dialectale et sur les attitudes
de certaines tranches d’âge, mais ne disent rien des compétitions entre
groupes sociaux. On s’orientera donc vers des faits plus localisés et plus
paroissiaux ; toutefois, il convient ici également d’être circonspect, car
comme le remarque judicieusement Deulofeu, « à la suite des premiers
travaux de Labov, de nombreuses études se sont fondées sur la technique
du temps apparent pour interpréter en termes de changement linguistique
la coexistence de deux variantes syntaxiques. Sur ce point, l'opinion que
j’avancerais aujourd'hui, à propos du français, est que l'on a pris pour des
changements linguistiques ce qui était une différence d'attitude des
sous48groupes de locuteurs face à la norme . » En outre, dans bien des cas,
l’existence d’une différence sémantique de la variable syntaxique
49introduit un biais potentiel, comme le souligne Silva-Corvalán . À ceci
s’ajoute qu’une séquence peut très aisément varier de façon contextuelle,
alors que les modèles « sous-jacents » (de type sémantique) demeurent
inchangés – autrement dit, on peut dire la même chose de plusieurs
50façons différentes . Néanmoins, dans le même temps, note van Dijk, les

47 Giacalone Ramat, Anna, (1986) « On language contact and syntactic change », in :
Kastovsky, Dieter et Szwedek, Aleksander (éds.) Linguistics across Historical and
Geographical Boundaries in Honour of Jacek Fisiak, vol. 1, 317-328, Berlin, New
York, Mouton – De Gruyter.
48 Deulofeu, José, (1992) « Variation syntaxique : recherche d'invariants et étude des
eattitudes des locuteurs devant la norme », Langages, 26 année, 108 : Hétérogénéité et
variation : Labov, un bilan, 66-78, op. cit. p. 77.
49 Silva-Corvalán, Carmen, (1986) « On the Problem of meaning in Sociolinguistic
Studies of Syntactic Variation », in : Kastovsky, Dieter et Szwedek, Aleksander (éds.)
Linguistics across Historical and Geographical Boundaries in Honour of Jacek Fisiak,
vol. 1, 111-123, Berlin, New York, Mouton – De Gruyter.
50 Les variations de ce type doivent également tenir compte des particularités dialectales
et régionales, par exemple l’opposition « subway » (anglais américain) vs.
« underground » (anglais britannique). Sur ces aspects, voir : Geeraerts, Dirk ;

24 variations de ce type se révèlent fonctionnelles dans certaines situations
de communication dans la mesure où pour les participants, chaque
51variante est associée à un modèle contextuel spécifique . Si l’on fait le
choix de ce type de variante syntaxique, il convient qu’elle ait un contenu
sémantique aussi réduit que possible : il en va ainsi de l’omission
variable de la particule de négation ne en français (« je ne vais pas à
Shkodra » vs. « je vais pas à Shkodra »). Toutefois, même dans ce cas, le
ne peut chez beaucoup de locuteurs être considéré (y compris chez
52 53l’enfant ) comme une variante de prestige toujours disponible . Il
semble donc préférable d’orienter la recherche vers les faits phoniques,
54sur lesquels l’accès conscient du locuteur est extrêmement restreint .
●●●
Je reviendrai à présent sur quelques aspects plus spécifiques du travail
de Lianda Haxhiaj, dont les recherches s’inscrivent dans le droit fil des
meilleurs travaux de socio-phonétique et de phonologie réalisés en
France dans les 20 dernières années. Lorsque Lianda Haxhiaj m’a
55proposé ce sujet , j’ai immédiatement donné mon accord, tout en attirant
son attention sur le fait qu’elle s’attaquait à un problème très épineux,
délicat à traiter, dans la mesure où il était absolument indispensable de
dominer en même temps les champs de la linguistique générale et de la
linguistique d’une langue rare (l’albanais), de la phonétique
expérimentale la plus avancée, s’agissant notamment de l’analyse et du
traitement statistique des données acoustiques, et de la sociolinguistique
post-labovienne. Le présent essai s’attache donc à préciser les modalités
du changement phonético-phonologique appréhendé dans sa dimension
sociolinguistique. Lianda Haxhiaj a judicieusement pris comme concept

Kristiansen, Gitte, et Peirsman, Yves, (éds.) (2010) Advances in cognitive
sociolinguistics, Berlin, New York, Walter de Gruyter.
51 Van Dijk, Teun, A., (2009) Society and Discourse. How Social Contexts Influence
Text and Talk, Cambridge, New York, Cambridge University Press, op. cit. p. 19.
52 Blanche-Benveniste, Claire, (1997) « La notion de variation syntaxique dans la
langue parlée », Langue française, 115 : La variation en syntaxe, 19-29.
53 Berit Hansen, Anita, et Malderez, Isabelle, (2004) « Le ne de négation en région
parisienne : une étude en temps réel », Langage et société, 1, n° 107, 5-30.
54 Cedergren, Henrietta et Sankoff, David, (1974) « Variables rules : performance as a
statistical reflection of competence », Language, 50, 333-355.
55 Il s’agissait à l’origine d’une thèse de doctorat, co-dirigée par Georges Kleiber et
moi-même et soutenue à l’Université de Strasbourg. Ce travail a obtenu la mention très
honorable avec les félicitations. Le manuscrit a évidemment été entièrement restructuré
afin de permettre une lecture plus aisée.

25 de départ la synchronie dynamique, concept plutôt fonctionnaliste dans la
56version de Martinet , mais largement développé par Roman Jakobson
avec la collaboration de Linda Waugh, dans un ouvrage fondamental,
tant il éveille de résonances scientifiques et fait une synthèse magnifique
de l’œuvre « sonore » du Maître. Comme l’écrivent Jakobson et son
élève :
Tant qu’elles concourent à différentes fins de communication, les formes
anciennes et nouvelles sont […] à considérer comme synchroniquement
coexistantes. Elles relèvent toutes du code de la collectivité, même si l’on
estime qu’au sein de ce code elles appartiennent à des couches différentes du
57point de vue temporel .
Question précisée dans l’ouvrage par une analyse multi-indicielle,
telle qu’elle est par exemple définie par Henning Andersen : selon
Andersen, on peut considérer que les innovations ne peuvent être
généralisées et intervenir dans un changement de style de parole qu’à
travers des cycles d’autres innovations. Il était donc primordial de
qualifier les différentes phases de chaque type de changement, comme
des « changements de niveau inférieur » (subchanges) et la totalité d’un
58tel ensemble de sous-composantes comme un scénario de changement .
On a vu que le changement linguistique « au long cours » n’est accessible
qu’après coup et ne renseigne pas, ou fort peu, sur les conditions sociales
(autrement qu’en modifications globales de normes, changements
« cataclysmiques » d’un état de langue à un autre, époques de
bilinguisme généralisé, etc.) Au contraire, dans ce stade diachronique
ultime, où l’on n’a même pas exclu les micro-changements au sein d’une
famille, puisque l’une des hypothèses était bien de tester le rôle de
l’idiosyncrasie, c'est-à-dire du cas d’espèce, de la participation
pertinente de l’individu au modèle collectif, l’ouvrage donne à voir les
stratégies des agents linguistiques et sociaux. En d’autres termes, il
s’agissait de combiner deux approches, celle de l’échantillonnage, qui a
bien sûr été réalisée, et celle de l’analyse multivariée d’indices corrélés
chez un même sujet. Il fallait donc réconcilier les versions micro- et

56 Martinet, André, (1990) « La synchronie dynamique », La Linguistique, 26, 2, 13-23.
Babiniotis, Georges, (2009) « Diachronie et synchronie dynamique », La linguistique, 1,
45, 21-36.
57 Jakobson, Roman, et Waugh, Linda, (1980) La charpente phonique du langage, Paris,
Minuit, op. cit. p. 205.
58 Andersen, Henning, (2006) « Synchrony, diachrony, and evolution », in : Ole
Nedergaard Thomsen (éd.), Competing models of linguistic change : Evolution and
beyond, 59-90. Amsterdam, Benjamins.

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