Émile ou De l'éducation

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« On ne connaît point l'enfance : sur les fausses idées qu'on en a, plus on va, plus on s'égare. Les plus sages s'attachent à ce qu'il importe aux hommes de savoir, sans considérer ce que les enfants sont en état d'apprendre. Ils cherchent toujours l'homme dans l'enfant, sans penser à ce qu'il est avant que d'être homme. »
Jean-Jacques Rousseau

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EAN13 9791022300131
Langue Français

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Préface
Ce recueil de réflexions et d'observations, sans ordre et presque sans suite, fut commencé pour complaireàunebonnemèrequisaitpenser.Jen'avaisd'abordprojetéqu'unmémoiredequelques pages; mon sujet m'entraînant malgré moi, ce mémoire devint insensiblement une espèce d'ouvrage trop gros, sans doute, pour ce qu'il contient, mais trop petit pour la matière qu'il traite. J'ai balancé longtemps à le publier; et souvent il m'a fait sentir, en y travaillant, qu'il ne suffit pas d'avoir écrit quelques brochures pour savoir composer un livre. Après de vains efforts pour mieux faire, je crois devoir le donner tel qu'il est, jugeant qu'il importe de tourner l'attention publique de ce côté-là; et que, quand mes idées seraient mauvaises, si j'en fais naître de bonnes à d'autres, je n'aurai pas tout à fait perdu mon temps. Un homme qui, de sa retraite, jette ses feuilles dans le public, sans prôneurs, sans parti qui les défende, sans savoir même ce qu'on en pense ou ce qu'on en dit, ne doit pas craindre que, s'il se trompe, on admette ses erreurs sans examen.
Je parlerai peu de l'importance d'une bonne éducation; je ne m'arrêterai pas non plus à prouver que celle qui est en usage est mauvaise; mille autres l'ont fait avant moi, et je n'aime point à remplir un livredechosesquetoutlemondesait.Jeremarqueraiseulementque,depuisdestempsinfinis,iln'y a qu'un cri contre la pratique établie, sans que personne s'avise d'en proposer une meilleure. La littérature et le savoir de notre siècle tendent beaucoup plus à détruire qu'à édifier. On censure d'un tondemaître;pourproposer,ilenfautprendreunautre,auquellahauteurphilosophiquesecomplaît moins. Malgré tant d'écrits, qui n'ont, dit-on, pour but que l'utilité publique, la première de toutes les utilités, qui est l'art de former des hommes, est encore oubliée. Mon sujet était tout neuf après le livre de Locke, et je crains fort qu'il ne le soit encore après le mien.
On ne connaît point l'enfance: sur les fausses idées qu'on en a, plus on va, plus on s'égare. Les plus sages s'attachent à ce qu'il importe aux hommes de savoir, sans considérer ce que les enfants sont en état d'apprendre. Ils cherchent toujours l'homme dans l'enfant, sans penser à ce qu'il est avant que d'êtrehomme.Voilàl'étudeàlaquellejemesuisleplusappliqué,afinque,quandtoutemaméthode seraitchimériqueetfausse,onpûttoujoursprofiterdemesobservations.Jepuisavoirtrèsmalvuce qu'ilfautfaire;maisjecroisavoirbienvulesujetsurlequelondoitopérer.Commencezdoncpar mieux étudier vos élèves; car très assurément vous ne les connaissez point; or, si vous lisez ce livre dans cette vue, je ne le crois pas sans utilité pour vous.
A l'égard de ce qu'on appellera la partie systématique, qui n'est autre chose ici que la marche de la nature, c'est là ce qui déroutera le plus le lecteur; c'est aussi par là qu'on m'attaquera sans doute, et peut-être n'aura-t-on pas tort. On croira moins lire un traité d'éducation que les rêveries d'un visionnaire sur l'éducation. Qu'y faire ? Ce n'est pas sur les idées d'autrui que j'écris; c'est sur les miennes. Je ne vois point comme les autres hommes; il y a longtemps qu'on me l'a reproché. Mais dépend-il de moi de me donner d'autres yeux, et de m'affecter d'autres idées? non. Il dépend de moi de ne point abonder dans mon sens, de ne point croire être seul plus sage que tout le monde; il dépend de moi, non de changer de sentiment, mais de me défier du mien: voilà tout ce que je puis faire, et ce que je fais. Que si je prends quelquefois le ton affirmatif, ce n'est point pour en imposer au lecteur; c'est pour lui parler comme je pense. Pourquoi proposerais-je par forme de doute ce dont, quant à moi, je ne doute point ? je dis exactement ce qui se passe dans mon esprit.
En exposant avec liberté mon sentiment, j'entends si peu qu'il fasse autorité, que j'y joins toujours mes raisons, afin qu'on les pèse et qu'on me juge: mais, quoique je ne veuille point m'obstiner à défendre mes idées, je ne me crois pas moins obligé de les proposer; car les maximes sur lesquelles je suis d'un avis contraire à celui des autres ne sont point indifférentes. Ce sont de celles dont la vérité oulafaussetéimporteàconnaître,etquifontlebonheuroulemalheurdugenrehumain.
Proposez ce qui est faisable, ne cesse-t-on de me répéter. C'est comme si l'on me disait: Proposez de faire ce qu'on fait; ou du moins proposez quelque bien qui s'allie avec le mal existant. Un tel projet, surcertainesmatières,estbeaucouppluschimériquequelesmiens;car,danscetalliage,lebiense gâte,etlemalneseguéritpas.J'aimeraismieuxsuivreentoutlapratiqueétablie,qued'enprendre une bonne à demi; il y aurait moins de contradiction dans l'homme; il ne peut tendre à la fois à deux
buts opposés. Pères et mères, ce qui est faisable est ce que vous voulez faire. Dois-je répondre de votre volonté ?
En toute espèce de projet, il y a deux choses à considérer: premièrement, la bonté absolue du projet; en second lieu, la facilité de l'exécution.
Au premier égard, il suffit, pour que le projet soit admissible et praticable en lui-même, que ce qu'il a de bon soit dans la nature de la chose; ici, par exemple, que l'éducation proposée soit convenable à l'homme, et bien adaptée au cœur humain.
La seconde considération dépend de rapports donnés dans certaines situations; rapports accidentels à la chose, lesquels, par conséquent, ne sont point nécessaires, et peuvent varier à l'infini. Ainsi telle éducation peut être praticable en Suisse, et ne l'être pas en France; telle autre peut l'être chez les bourgeois, et telle autre parmi les grands. La facilité plus ou moins grande de l'exécution dépend de mille circonstances qu'il est impossible de déterminer autrement que dans une application particulière de la méthode à tel ou tel pays, à telle ou telle condition. Or, toutes ces applications par ticulières,n'étantpasessentiellesàmonsujet,n'entrentpointdansmonplan.D'autrespourronts'en occuper s'ils veulent, chacun pour le pays où l'État qu'il aura en vue. Il me suffit que, partout où naîtront des hommes, on puisse en faire ce que je propose; et qu'ayant fait d'eux ce que je propose, on ait fait ce qu'il y a de meilleur et pour eux-mêmes et pour autrui. Si je ne remplis pas cet engagement, j'ai tort sans doute; mais si je le remplis, on aurait tort aussi d'exiger de moi davantage, car je ne promets que cela.
Livre premier
L'âge de nature: le nVurrissVn (infans)
TVut est bien sVrtant des mains de l'Auteur des chVses, tVut dégénère entre les mains de l'hVmme. Il fVrce une terre à nVurrir les prVductiVns d'une autre, un arbre à pVrter les fruits d'un autre; il mêle et cVnfVnd les climats, les éléments, les saisVns; il mutile sVn chien, sVn cheval, sVn esclave; il bVuleverse tVut, il défigure tVut, il aime la diffVrmité, les mVnstres; il ne veut rien tel que l'a fait la nature,pasmêmel'hVm&me;illefautdresserpVurlui,cVmmeunchevaldemanège;illefautcVn& tVur&neràsamVde,cVmmeunarbredesVnjardin.
Sans cela, tVut irait plus mal encVre, et nVtre espèce ne veut pas être façVnnée à demi. Dans l'état Vù sVnt désVrmais les chVses, un hVmme abandVnné dès sa naissance à lui-même parmi les autres serait le plus défiguré de tVus. Les préjugés, l'autVrité, la nécessité, l'exemple, tVutes les institutiVns sVciales, dans lesquelles nVus nVus trVuvVns submergés, étVufferaient en lui la nature, et ne mettraient rien à la place. Elle y serait cVmme un arbrisseau que le hasard fait naître au milieu d'un chemin, et que les passants fVnt bientôt périr, en le heurtant de tVutes parts et le pliant dans tVus les sens.
C'est à tVi que je m'adresse, tendre et prévVyante mère[1], qui sus t'écarter de la grande rVute, et garantir l'arbrisseau naissant du chVc des VpiniVns humaines! Cultive, arrVse la jeune plante avant qu'elle meure: ses fruits ferVnt un jVur tes délices. FVrme de bVnne heure une enceinte autVur de l'âme de tVn enfant; un autre en peut marquer le circuit, mais tVi seule y dVis pVser la barrière[2].
On façVnne les plantes par la culture, et les hVmmes par l'éducatiVn. Si l'hVmme naissait grand et fVrt, sa taille et sa fVrce lui seraient inutiles jusqu'à ce qu'il eût appris à s'en servir; elles lui seraient préjudiciables, en empêchant les autres de sVnger à l'assister[3]; et, abandVnné à lui-même, il mVurrait de misère avant d'avVir cVnnu ses besVins. On se plaint de l'état de l'enfance; Vn ne vVit pas que la race humaine eût péri, si l'hVmme n'eût cVmmencé par être enfant.
NVus naissVns faibles, nVus avVns besVin de fVrce; nVus naissVns dépVurvus de tVut, nVus avVns besVin d'assistance; nVus naissVns stupides, nVus avVns besVin de jugement. TVut ce que nVus n'avVns pas à nVtre naissance et dVnt nVus avVns besVin étant grands, nVus est dVnné par l'éducatiVn.
CetteéducatiVnnVusvientdelanature,VudeshVmmesVudeschVses.Ledéve&lVppementinternede nVs facultés et de nVs Vrganes est l'éducatiVn de la nature; l'usage qu'Vn nVus apprend à faire de ce dévelVppement est l'éducatiVn des hVmmes; et l'acquis de nVtre prVpre expérience sur les Vbjets qui nVus affectent est l'éducatiVn des chVses.
Chacun de nVus est dVnc fVrmé par trVis sVrtes de maîtres. Le disciple dans lequel leurs diverses leçVns se cVntrarient est mal élevé, et ne sera jamais d'accVrd avec lui-même; celui dans lequel elles tVmbent tVutes sur les mêmes pVints, et tendent aux mêmes fins, va seul à sVn but et vit cVnséquemment. Celui-là seul est bien élevé.
Or, de ces trVis éducatiVns différentes, celle de la nature ne dépend pVint de nVus; celle des chVses n'en dépend qu'à certains égards. Celle des hVmmes est la seule dVnt nVus sVyVns vraiment les maîtres; encVre ne le sVmmes-nVus que par suppVsitiVn; car qui est-ce qui peut espérer de diriger entièrement les discVurs et les actiVns de tVus ceux qui envirVnnent un enfant ?
Sitôt dVnc que l'éducatiVn est un art, il est presque impVssible qu'elle réussisse, puisque le cVncVurs nécessaire à sVn succès ne dépend de persVnne. TVut ce qu'Vn peut faire à fVrce de sVins est d'apprVcher plus Vu mVins du but, mais il faut du bVnheur pVur l'atteindre.
Quel est ce but ? c'est celui même de la nature; cela vient d'être prVuvé. Puisque le cVncVurs des trVis éducatiVns est nécessaire à leur perfectiVn, c'est sur celle à laquelle nVus ne pVuvVns rien qu'il faut diriger les deux autres. Mais peut-être ce mVt de nature a-t-il un sens trVp vague; il faut tâcher ici de
le fixer.
La nature, nVus dit-Vn, n'est que l'habitude[4]. Que signifie cela ? N'y a-t-il pas des habitudes qu'Vn ne cVntracte que par fVrce, et qui n'étVuffent jamais la nature ? Telle est, par exemple, l'habitude des plantes dVnt Vn gêne la directiVn verticale. La plante mise en liberté garde l'inclinaisVn qu'Vn l'a fVrcée à prendre; mais la sève n'a pVint changé pVur cela sa directiVn primitive; et, si la plante cVntinueàvégéter,sVnprV&lVngementredevientvertical.IlenestdemêmedesinclinatiVnsdes hVmmes. Tant qu'Vn reste dans le même état, Vn peut garder celles qui résultent de l'habitude, et qui nVus sVnt le mVins naturelles; mais, sitôt que la situatiVn change, l'habitude cesse et le naturel revient. L'éducatiVn n'est certainement qu'une habitude. Or, n'y a-t-il pas des gens qui Vublient et perdent leur éducatiVn, d'autres qui la gardent ? D'Vù vient cette différence? S'il faut bVrner le nVm denatureauxhabitudescVnfVrmesàlanatu&re,Vnpeuts'épargnercegalimatias.
NVusnaissVnssensibles,et,dèsnVtrenaissance,nVussVmmesaffectésdediver&sesmanièresparles Vbjets qui nVus envirVnnent. Sitôt que nVus avVns pVur ainsi dire la cVnscience de nVs sensatiVns, nVus sVmmes dispVsés à rechercher Vu à fuir les Vbjets qui les prVduisent, d'abVrd, selVn qu'elles nVus sVnt agréables Vu déplaisantes, puis, selVn la cVnvenance Vu discVnvenance que nVus trVuvVns entre nVus et ces Vbjets, et enfin, selVn les jugements que nVus en pVrtVns sur l'idée de bVnheur Vu de perfectiVn que la raisVn nVus dVnne. Ces dispVsitiVns s'étendent et s'affermissent à mesure que nVus devenVns plus sensibles et plus éclairés; mais, cVntraintes par nVs habitudes, elles s'altèrent plus Vu mVins par nVs VpiniVns. Avant cette altératiVn, elles sVnt ce que j'appelle en nVus la nature.
C'est dVnc à ces dispVsitiVns primitives qu'il faudrait tVut rappVrter; et cela se pVurrait, si nVs trVis éducatiVns n'étaient que différentes: mais que faire quand elles sVnt VppVsées; quand, au lieu d'élever un hVmme pVur lui-même, Vn veut l'élever pVur les autres ? AlVrs le cVncert est impVssible. FVrcé de cVmbattre la nature Vu les institutiVns sVciales, il faut Vpter entre faire un hVmme Vu un citVyen: car Vn ne peut faire à la fVis l'un et l'autre.
TVute sVciété partielle, quand elle est étrVite et bien unie, s'aliène de la grande. TVut patriVte est dur aux étrangers: ils ne sVnt qu'hVmmes, ils ne sVnt rien à ses yeux[5]. Cet incVnvénient est inévitable, mais il est faible. L'essentiel est d'être bVn aux gens avec qui l'Vn vit. Au dehVrs le Spartiate était ambitieux, avare, inique; mais le désintéressement, l'équité, la cVncVrde régnaient dans ses murs. Défiez-vVus de ces cVsmVpVlites qui vVnt chercher lVin dans leurs livres des devVirs qu'ils dédaignent de remplir autVur d'eux. Tel philVsVphe aime les Tartares, pVur être dispensé d'aimer ses vVisins.
L'hVmme naturel est tVut pVur lui; il est l'unité numérique, l'entier absVlu, qui n'a de rappVrt qu'à lui-même Vu à sVn semblable. L'hVmme civil n'est qu'une unité fractiVnnaire qui tient au dénVminateur, et dVnt la valeur est dans sVn rappVrt avec l'entier, qui est le cVrps sVcial, Les bVnnes institutiVns sVciales sVnt celles, qui savent le mieux dénaturer l'hVmme, lui ôter sVn existence absVlue pVur lui en dVnner une relative, et transpVrter le mVi dans l'unité cVmmune; en sVrte que chaque particulier ne se crVie plus un, mais partie de l'unité, et ne sVit plus sensible que dans le tVut. Un citVyen de RVme n'était ni Caïus, ni Lucius; c'était un RVmain; même il aimait la patrie exclusivement à lui. Régulus se prétendait CarthaginVis, cVmme étant devenu le bien de ses maîtres. En sa qualité d'étranger, il refusait de siéger au sénat de RVme; il fallut qu'un CarthaginVis le lui VrdVnnât. Il s'indignait qu'Vn vVulût lui sauver la vie. Il vainquit, et s'en retVurna triVmphant mVurir dans les supplices. Cela n'a pas grand rappVrt, ce me semble, aux hVmmes que nVus cVnnaissVns.
Le LacédémVnien Pédarète se présente pVur être admis au cVnseil des trVis cents; il est rejeté: il s'en retVurne tVut jVyeux de ce qu'il s'est trVuvé dans Sparte trVis cents hVmmes valant mieux que lui. Je suppVse cette démVnstratiVn sincère; et il y a lieu de crVire qu'elle l'était: vVilà le citVyen.
Une femme de Sparte avait cinq fils à l'armée, et attendait des nVuvelles de la bataille. Un ilVte arrive; elle lui en demande en tremblant: « Vs cinq fils Vnt été tués. - il esclave, t'ai-je demandé cela ? -NVus avVns gagné la victVire! » La mère cVurt au temple, et rend grâces aux dieux. Vilà la citVyenne.
Celui qui, dans l'Vrdre civil, veut cVnserver la primauté des sentiments de la nature ne sait ce qu'il veut. TVujVurs en cVntradictiVn avec lui-même, tVujVurs flVttant entre ses penchants et ses devVirs, il ne sera jamais ni hVmme ni citVyen; il ne sera bVn ni pVur lui ni pVur les autres. Ce sera un de ces hVmmesdenVsjVurs,unFran&çais,unAnglais,unbVurgeVis;ceneserarien.
PVur être quelque chVse, pVur être sVi-même et tVujVurs un, il faut agir cVmme Vn parle; il faut être tVujVursdécidésurlepartiquel'VndVitprendre,leprendrehaute&ment,etlesuivretVujVurs. J'attends qu'Vn me mVntre ce prVdige pVur savVir s'il est hVmme Vu citVyen, Vu cVmment il s'y prend pVur être à la fVis l'un et l'autre.
DecesVbjetsnécessairementVppVsésviennentdeuxfVrmesd'institutiVnscVn&traires:l'unepublique et cVmmune, l'autre particulière et dVmestique.
Vulez-vVus prendre une idée de l'éducatiVn publique, lisez laRépubliquede PlatVn. Ce n'est pVint un Vuvrage de pVlitique, cVmme le pensent ceux qui ne jugent des livres que par leurs titres: c'est le plus beau traité d'éducatiVn qu'Vn ait jamais fait.
Quand Vn veut renvVyer au pays des chimères, Vn nVmme l'institutiVn de PlatVn: si Lycurgue n'eût mis la sienne que par écrit, je la trVuverais bien plus chimérique. PlatVn n'a fait qu'épurer le cœur de l'hVmme; Lycurgue l'a dénaturé.
L'institutiVn publique n'existe plus, et ne peut plus exister, parce qu'Vù il n'y a plus de patrie, il ne peut plus y avVir de citVyens. Ces deux mVtspatrieetcitoyendVivent être effacés des langues mVdernes. J'en sais bien la raisVn, mais je ne veux pas la dire; elle ne fait rien à mVn sujet.
Je n'envisage pas cVmme une institutiVn publique ces risibles établissements qu'Vn appelle cVllèges[6]. Je ne cVmpte pas nVn plus l'éducatiVn du mVnde, parce que cette éducatiVn tendant à deux fins cVntraires, les manque tVutes deux: elle n'est prVpre qu'à faire des hVmmes dVubles paraissant tVujVurs rappVrter tVut aux autres, et ne rappVrtant jamais rien qu'à eux seuls. Or ces démVnstratiVns, étant cVmmunes à tVut le mVnde, n'abusent persVnne. Ce sVnt autant de sVins perdus.
De ces cVntradictiVns naît celle que nVus éprVuvVns sans cesse en nVus-mêmes. Entraînés par la nature et par les hVmmes dans des rVutes cVntraires, fVrcés de nVus partager entre ces diverses impulsiVns, nVus en suivVns une cVmpVsée qui ne nVu s mène ni à l'un ni à l'autre but. Ainsi cVmbattus et flVttants durant tVut le cVurs de nVtre vie, nVus la terminVns sans avVir pu nVus accVrder avec nVus, et sans avVir été bVns ni pVur nVus ni pVur les autres.
Reste enfin l'éducatiVn dVmestique Vu celle de la nature, mais que deviendra pVur les autres un hVmme uniquement élevé pVur lui ? Si peut-être le dVuble Vbjet qu'Vn se prVpVse pVuvait se réunir en un seul, en ôtant les cVntradictiVns de l'hVmme Vn ôterait un grand Vbstacle à sVn bVnheur. Il faudrait, pVur en juger, le vVir tVut fVrmé; il faudrait avVir Vbservé ses penchants, vu ses prVgrès, suivi sa marche; il faudrait, en un mVt, cVnnaître l'hVmme naturel. Je crVis qu'Vn aura fait quelques pas dans ces recherches après avVir lu cet écrit.
PVur fVrmer cet hVmme rare, qu'avVns-nVus à faire ? beaucVup, sans dVute: c'est d'empêcher que rien nesVitfait.Quandilnes'agitqued'allercVntrelevent,VnlVu&vVie;maissilamerestfVrteetqu'Vn veuille rester en place, il faut jeter l'ancre. Prends garde, jeune pilVte, que tVn câble ne file Vu que tVn ancre ne labVure, et que le vaisseau ne dérive avant que tu t'en sVis aperçu.
Dans l'Vrdre sVcial, Vù tVutes les places sVnt marquées, chacun dVit être élevé pVur la sienne. Si un particulier fVrmé pVur sa place en sVrt, il n'est plus prVpre à rien. L'éducatiVn n'est utile qu'autant que la fVrtune s'accVrde avec la vVcatiVn des parents; en tVut autre cas elle est nuisible à l'élève, ne fût-ce que par les préjugés qu'elle lui a dVnnés. En Égypte, Vù le fils était Vbligé d'embrasser l'état de sVn père, l'éducatiVn du mVins avait un but assuré; mais, parmi nVus, Vù les rangs seuls demeurent, et Vù les hVmmes en changent sans cesse, nul ne sait si, en élevant sVn fils pVur le sien, il ne travaille pas cVntre lui.
Dans l'Vrdre naturel, les hVmmes étant tVus égaux, leur vVcatiVn cVmmune est l'état d'hVmme; et quicVnque est bien élevé pVur celui-là ne peut mal remplir ceux qui s'y rappVrtent. Qu'Vn destine mVn élève à l'épée, à l'église, au barreau, peu m'impVrte. Avant la vVcatiVn des parents, la nature l'appelle à la vie humaine. ivre est le métier que je lui veux apprendre. En sVrtant de mes mains, il nesera,j'encVn&viens,nimagistrat,nisVldat,niprêtre;ilserapremièrementhVmme:tVutcequ'un hVmme dVit être, il saura l'être au besVin tVut aussi bien que qui que ce sVit; et la fVrtune aura beau le faire changer de place, il sera tVujVurs à la sienne.Occupavi te, Fortuna, atque cepi; omnesque aditus tuos interclusi, ut ad me aspirare non posses.
NVtre véritable étude est celle de la cVnditiVn humaine. Celui d'entre nVus qui sait le mieux suppVrter les biens et les maux de cette vie est à mVn gré le mieux élevé; d'Vù il suit que la véritable éducatiVn cVnsiste mVins en préceptes qu'en exercices. NVus cVmmençVns à nVus instruire en cVmmençantàvivre;nVtreéducatiVncVm&menceavecnVus;nVtrepremierprécepteurestnVtre nVurrice. Aussi ce mVtudcéonatiavait-il chez les anciens un autre sens que nVus ne lui dVnnVns plus: il signifiait nVurriture.Educit obstetrix,dit arrVn;educat nutrix, instituit paedagogus, docet magister.tutiVntil',stintcur,nVinVsrttAinsil'décutaVi,nli'snuersnldasteen&rféifdissuasesVhcsiV Vbjet que la gVuvernante, le précepteur et le maître. Mais ces distinctiVns sVnt mal entendues; et, pVur être bien cVnduit, l'enfant ne dVit suivre qu'un seul guide.
Il faut dVnc généraliser nVs vues, et cVnsidérer dans nVtre élève l'hVmme abstrait, l'hVmme expVsé à tVus les accidents de la vie humaine. Si les hVmmes naissaient attachés au sVl d'un pays, si la même saisVn durait tVute l'année, si chacun tenait à sa fVrtune de manière à n'en pVuvVir jamais changer, la pratique établie serait bVnne à certains égards; l'enfant élevé pVur sVn état, n'en sVrtant jamais, ne pVurrait être expVsé aux incVnvénients d'un autre. Mais, vu la mVbilité des chVses humaines, vu l'esprit inquiet et remuant de ce siècle qui bVuleverse tVut à chaque génératiVn, peut-Vn cVncevVir une méthVde plus insensée que d'élever un enfant cVmme n'ayant jamais à sVrtir de sa chambre, cVmme devant être sans cesse entVuré de ses gens ? Si le malheureux fait un seul pas sur la terre, s'il descend d'un seul degré, il est perdu. Ce n'est pas lui apprendre à suppVrter la peine; c'est l'exercer à la sentir.
On ne sVnge qu'à cVnserver sVn enfant; ce n'est pas assez; Vn dVit lui apprendre à se cVnserver étant hVmme, à suppVrter les cVups du sVrt, à braver l'Vpulence et la misère, à vivre, s'il le faut, dans les glaces d'Islande Vu sur le brûlant rVcher de Malte. Vus avez beau prendre des précautiVns pVur qu'il ne meure pas, il faudra pVurtant qu'il meure; et, quand sa mVrt ne serait pas l'Vuvrage de vVs sVins, encVre seraient-ils mal entendus. Il s'agit mVins de l'empêcher de mVurir que de le faire vivre. ivre, ce n'est pas respirer, c'est agir; c'est faire usage de nVs Vrganes, de nVs sens, de nVs facultés, de tVutes les parties de nVus-mêmes, qui nVus dVnnent le sentiment de nVtre existence. L'hVmme qui a le plus vécu n'est pas celui qui a cVmpté le plus d'années, mais celui qui a le plus senti la vie. Tel s'est fait enterrer à cent ans, qui mVurut dès sa naissance. Il eût gagné d'aller au tVmbeau dans sa jeunesse, s'il eût vécu du mVins jusqu'à ce temps-là.
TVutenVtresagessecVnsisteenpréjugésserviles;tVusnVsusagesnesVntqu'as&sujettissement,gêne et cVntrainte. L'hVmme civil naît, vit et meurt dans l'esclavage: à sa naissance Vn le cVud dans un maillVt; à sa mVrt Vn le clVue dans une bière; tant qu'il garde la figure humaine, il est enchaîné par nVs institutiVns.
On dit que plusieurs sages-femmes prétendent, en pétrissant la tête des enfants nVuveau-nés, lui dVnnerunefVrmepluscVnvenable,etVnlesVuffre!NVstêtesse&raientmaldelafaçVndel'Auteurde nVtre être: il nVus les faut façVnner au dehVrs par les sages-femmes, et au dedans par les philVsVphes. Les Caraïbes sVnt de la mVitié plus heureux que nVus.
« A peine l'enfant est-il sVrti du sein de la mère, et à peine jVuit-il de la liberté de mVuvVir et d'étendre ses membres, qu'Vn lui dVnne de nVuveaux liens. On l'emmaillVte, Vn le cVuche la tête fixée et les jambes allVngées, les bras pendants à côté du cVrps; il est entVuré de linges et de bandages de tVute espèce, qui ne lui permettent pas de changer de situatiVn. Heureux si Vn ne l'a pas serré au pVint de l'empêcher de respirer, et si Vn a eu la précautiVn de le cVucher sur le côté, afin que les eaux qu'il
dVit rendre par la bVuche puissent tVmber d'elles-mêmes! car il n'aurait pas la liberté de tVurner la têtesurlecôtépVurenfaciliterl'écVule&ment.»
L'enfant nVuveau-né a besVin d'étendre et de mVuvVir ses membres, pVur les tirer de l'engVurdissement Vù, rassemblés en un pelVtVn, ils Vnt resté si lVngtemps. On les étend, il est vrai, mais Vn les empêche de se mVuvVir; Vn assujettit la tête même par des têtières: il semble qu'Vn a peur qu'il n'ait l'air d'être en vie.
Ainsi l'impulsiVn des parties internes d'un cVrps qui tend à l'accrVissement trVuve un Vbstacle insurmVntableauxmVuvementsqu'elleluidemande.L'enfantfaitcVnti&nu&el&lementdeseffVrts inutiles qui épuisent ses fVrces Vu retardent leur prVgrès. Il était mVins à l'étrVit, mVins gêné, mVins cVmprimé dans l'amniVs qu'il n'est dans ses langes; je ne vVis pas ce qu'il a gagné de naître.
L'inactiVn, la cVntrainte Vù l'Vn retient les membres d'un enfant, ne peuvent que gêner la circulatiVn du sang, des humeurs, empêcher l'enfant de se fVrtifier, de crVître, et altérer sa cVnstitutiVn. Dans les lieuxVùl'Vnn'apVintcesprécautiVnsextrava&gan&tes,leshVmmessVnttVusgrands,fVrts,bien prVpVrtiVnnés.LespaysVùl'Vnem&maillVtelesenfantssVntceuxquifVurmillentdebVssus,de bViteux, de cagneux, de nVués, de rachitiques, de gens cVntrefaits de tVute espèce. De peur que les cVrps ne se défVrment par des mVuvements libres, Vn se hâte de les défVrmer en les mettant en presse. On les rendrait vVlVntiers perclus pVur les empêcher de s'estrVpier.
Une cVntrainte si cruelle pVurrait-elle ne pas influer sur leur humeur ainsi que sur leur tempérament ? Leur premier sentiment est un sentiment de dVuleur et de peine: ils ne trVuvent qu'Vbstacles à tVus lesmVuvementsdVntilsVntbesVin:plusmalheu&reuxqu'uncriminelauxfers,ilsfVntdevains effVrts, ils s'irritent, ils crient. Leurs premières vVix, dites-vVus, sVnt des pleurs ? Je le crVis bien: vVus les cVntrariez dès leur naissance; les premiers dVns qu'ils reçVivent de vVus sVnt des chaînes; les premiers traitements qu'ils éprVuvent sVnt des tVurments. N'ayant rien de libre que la vVix, cVmment ne s'en serviraient-ils pas pVur se plaindre ? Ils crient du mal que vVus leur faites: ainsi garrVttés, vVus crieriez plus fVrt qu'eux.
D'Vù vient cet usage déraisVnnable ? d'un usage dénaturé. Depuis que les mères, méprisant leur premier devVir, n'Vnt plus vVulu nVurrir leurs enfants, il a fallu les cVnfier à des femmes mercenaires, qui, se trVuvant ainsi mères d'enfants étrangers pVur qui la nature ne leur disait rien, n'Vnt cherché qu'à s'épargner de la peine. Il eût fallu veiller sans cesse sur un enfant en liberté; mais, quand il est bien lié, Vn le jette dans un cVin sans s'embarrasser de ses cris. PVurvu qu'il n'y ait pas de preuves de la négligence de la nVurrice, pVurvu que le nVurrissVn ne se casse ni bras ni jambe, qu'impVrte, au surplus, qu'il périsse Vu qu'il demeure infirme le reste de ses jVurs ? On cVnserve ses membres aux dépens de sVn cVrps, et, quVi qu'il arrive, la nVurrice est disculpée.
Ces dVuces mères qui, débarrassées de leurs enfants, se livrent gaiement aux amusements de la ville, savent-ellescependantqueltraitementl'enfantdanssVnmail&lVtreçVitauvillage?AumVindretracas qui survient, Vn le suspend à un clVu cVmme un paquet de hardes; et tandis que, sans se presser, la nVurrice vaque à ses affaires, le malheureux reste ainsi crucifié. TVus ceux qu'Vn a trVuvés dans cette situatiVn avaient le visage viVlet; la pVitrine fVrtement cVmprimée ne laissant pas circuler le sang, il remVntait à la tête; et l'Vn crVyait le patient fVrt tranquille, parce qu'il n'avait pas la fVrce de crier. J'ignVre cVmbien d'heures un enfant peut rester en cet état sans perdre la vie, mais je dVute que cela puisse aller fVrt lVin. Vilà, je pense, une des plus grandes cVmmVdités du maillVt.
On prétend que les enfants en liberté pVurraient prendre de mauvaises situatiVns, et se dVnner des mVuvements capables de nuire à la bVnne cVnfVrmatiVn de leurs membres. C'est là un de ces vains raisVnnements de nVtre fausse sagesse, et que jamais aucune expérience n'a cVnfirmés. De cette multitude d'enfants qui, chez des peuples plus sensés que nVus, sVnt nVurris dans tVute la liberté de leurs membres, Vn n'en vVit pas un seul qui se blesse ni s'estrVpie; ils ne sauraient dVnner à leurs mVuve&mentslafVrcequipeutlesrendredangereux;etquandilsprennentunesituatiVnviV&lente,la dVuleur les avertit bientôt d'en changer.
NVus ne nVus sVmmes pas encVre avisés de mettre au maillVt les petits des chiens ni des chats; vVit-